X. DE MAISTRE
et qui avait altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante qui la déparait : c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la voir sans gémir.
LE MILITAIRE
Vous l'avez perdue bien jeune.
LE LÉPREUX
Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux réunis : depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà depuis un mois, sa faiblesse était augmentée ; de fréquents évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était vers le commencement d'août) je la vis si abattue, que je ne voulus pas la quitter : elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir ; un cruel pressentiment m'agitait. « Pourquoi pleures-tu? me disait-elle, pourquoi t'affliger ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes angoisses. »
Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers : c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. « Je veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel. » Je ne croyais cependant pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever. « Soutiensmoi seulement, me dit-elle ; j'aurai peut-être encore la force de marcher. » Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers ; je lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès d'elle ; mais elle désira être seule dans sa dernière méditation : je m'éloignai sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps, et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du bosquet, elle me demanda de l'eau : j'en apportai dans sa coupe ; elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. « Je sens ma fin,
e. LE LEPREUX DE LA CITE D'AOSTE
me dit-elle, en détournant la tête ; ma soif sera bientôt étanchée pour toujours. Soutiens-moi, mon frère ; aide ta sœur à franchir ce passage désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants. » Ce furent les dernières paroles qu'elle m'adressa. J'appuyai sa tête contre mon sein ; je récitai la prière des agonisants : « Passe à l'éternité ! lui disais- je, ma chère sœur ; délivre-toi de la vie ; laisse cette dépouille dans mes bras ! » Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature ; elle s'éteignit enfin doucement, et son âme se détacha sans effort de la terre.
Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains ; la douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le Lépreux se leva. « Étranger, dit-il, lorsque le chagrin ou le découragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cité d'Aoste ; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile. »
Ils s'acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite : « Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux ; accordez-moi la faveur de serrer la mienne : c'est celle d'un ami qui s'intéresse vivement à votre sort. » Le Lépreux recula de quelques pas avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel : « Dieu de bonté, s'écria-t-il, comble de tes bénédictions cet homme compatissant! »
« Accordez -moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir ; nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps : ne pourrions-nous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire quelquefois ? une semblable relation pourrait vous distraire, et me ferait un grand plaisir à moimême. » Le Lépreux réfléchit quelque temps. « Pourquoi, dit-il enfin, chercherais- je à me faire illusion ? Je ne dois avoir d'autre société que moi-même, d'autre ami que Dieu ; nous nous reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux.... Adieu pour jamais ! » Le voyageur sortit. Le Lépreux ferma la porte et en poussa les verrous.
FIN DU LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE
LES PRISONNIERS DU CAUCASE
Les montagnes du Caucase sont depuis longtemps enclavées dans l'empire de Russie sans lui appartenir. Leurs féroces habitants, séparés par le langage et par des intérêts divers, forment un grand nombre de petites peuplades, qui ont peu de relations politiques entre elles, mais qui sont toutes animées par le même amour de l'indépendance et du pillage.
Une des plus nombreuses et des plus redoutables est celle des Tchetchenges, qui habitent la grande et la petite Kabarda, provinces dont les hautes vallées s'étendent jusqu'aux sommités du Caucase. Les hommes en sont beaux, courageux, intelligents, mais voleurs et cruels, et dans un état de guerre presque continuel avec les troupes de la ligne (1).
C'est au milieu de ces hordes dangereuses et au centre même de cette immense chaîne de montagnes que la Russie a établi un chemin de communication avec ses possessions d'Asie. Des redoutes placées de distance en distance assurent la route jusqu'en Géorgie ; mais aucun voyageur n'oserait se hasarder à parcourir seul l'espace qui les sépare. Deux fois par semaine, un convoi d'infanterie, avec du canon et un parti considérable de Cosaques, escorte les voyageurs et les dépêches du gouvernement. Une de ces redoutes, située au débouché des montagnes, est devenue une petite bourgade assez peuplée. Sa situation lui a fait donner le nom de Wladi-Caucase (2) : elle sert de résidence au commandant des troupes qui font le pénible service dont il vient d'être parlé.
(i) On désigne par ce mot la suite des postes gardés par les troupes russes entre la mer Caspienne et la mer Noire, depuis l'embouchure du Tereck jusqu'à celle du Cuban.
(2) Wladi-Caucase vient du verbe russe wîadeti, qui signifie commander, dominer.
Le major Kascambo, du régiment de Wologda, gentilhomme russe, d'une famille originaire de la Grèce, devait aller prendre le commandement du poste de Lars dans les gorges du Caucase. Impatient de se rendre à son poste et brave jusqu'à la témérité, il eut l'imprudence d'entreprendre ce voyage avec l'escorte d'une cinquantaine de Cosaques dont il disposait, et l'imprudence plus grande encore de parler de son projet et de s'en vanter avant de l'exécuter.
Les Tchetchenges qui sont près des frontières, et qu'on appelle Tchetchenges pacifiques, sont soumis à la Russie, et ont, en conséquence, un libre accès à Mosdok ; mais la plupart conservent des relations avec les montagnards, et sont bien souvent de moitié dans leurs brigandages. Ces derniers, informés du voyage de Kascambo et du jour même de son départ, se portèrent en grand nombre sur son passage et lui dressèrent une embuscade. A vingt verstes environ de Mosdok, au détour d'une petite colline couverte de broussailles, il fut attaqué par sept cents hommes à cheval. La retraite était impossible : les Cosaques mirent pied à terre, et soutinrent l'attaque avec beaucoup de fermeté, espérant être secourus par les troupes d'une redoute qui n'était pas très éloignée.
Les habitants du Caucase, quoique individuellement très courageux, sont incapables d'attaquer en masse, et sont par conséquent peu dangereux pour une troupe qui fait bonne contenance ; mais ils ont de bonnes armes, et tirent fort juste. Leur grand nombre, dans cette occasion, rendait le combat trop inégal. Après une assez longue fusillade, plus de la moitié des Cosaques furent tués ou mis hors de combat ; le reste s'était fait avec les chevaux morts un rempart circulaire derrière lequel ils tirèrent leurs dernières cartouches. Les Tchetchenges, qui ont toujours avec eux, dans leurs expéditions, des déserteurs russes, dont ils se servent au besoin comme interprètes, faisaient crier aux Cosaques : « Livrez- « nous le- major, eu vous serez tués jusqu'au dernier. » Kascambo, voyant la perte certaine de sa troupe, résolut de se livrer lui-même peur sauver la vie à ceux qui restaient : il remit son épée à ses Cosaques et s'avança seul vers les Tchetchenges, dont le feu cessa aussitôt, leur but n'étant que de le prendre vivant pour obtenir une rançon. A peine se
= LES PRISONNIERS DU CAUCASE
fut -il livré aux ennemis, qu'il vit paraître de loin le secours qu'on lui envoyait : il n'était plus temps : les brigands s'éloignèrent avec rapidité.
Son denchik (1) était resté en arrière avec le mulet qui portait l'équipage du major. Caché dans un ravin, il attendait l'issue du combat, lorsque les Cosaques le rencontrèrent et lui apprirent le malheur de son maître. Le brave domestique résolut aussitôt de partager son sort, et s'achemina du côté par où les Tchetchenges s'étaient retirés, conduisant son mulet avec lui, et se dirigeant sur la trace des chevaux. Lorsqu'il commençait à la perdre dans l'obscurité, il rencontra un traîneur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.
On peut se faire une idée du sentiment qu'éprouva le prisonnier en voyant son denchik venir volontairement partager son mauvais sort. Les Tchetchenges se distribuèrent aussitôt le butin qu'on leur amenait : ils ne laissèrent au major qu'une guitare qui se trouvait dans son équipage, et qu'on lui rendit par dérision. Ivan (c'était le nom du denchik) (2) s'en empara et refusa de la jeter, comme son maître le lui conseillait. « Pourquoi nous décourager ? lui disait-il ; le Dieu « des Russes est grand (3) : l'intérêt des brigands est de vous « conserver, ils ne vous feront aucun mal. »
Après une halte de quelques heures, la horde allait se remettre en marche, lorsqu'un de leurs gens, qui venait de les rejoindre, annonça que les Russes continuaient à s'avancer, et que probablement les troupes des autres redoutes se réuniraient pour les poursuivre. Les chefs tinrent conseil : il s'agissait de cacher leur retraite, non seulement pour garder leur prisonnier, mais encore pour détourner l'ennemi de leurs villages, et éviter ainsi ses représailles. La horde se dispersa par divers chemins. Dix hommes à pied furent destinés à conduire les prisonniers, tandis qu'une centaine de chevaux restèrent réunis, et marchèrent dans une direction différente de celle que devait tenir Kascambo. On enleva à
Ci) Domestique soldat.
(2) Il s'appelait Ivan Smirnoff, nom qu'on pourrait traduire en français par Jean le Doux, ce qui.contrastait singulièrement avec son caractère, comme on le verra par la suite.
(3) Proverbe familier des soldats russes au moment du danger.