‹ Œuvres complètesChapitre 110 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

celui-ci ses bottes ferrées, qui auraient pu laisser une empreinte reconnaissable sur le terrain, et on l'obligea, ainsi qu'Ivan, à marcher pieds nus une partie de la matinée.

Arrivée près d'un torrent, la petite escorte le remonta, le long du bord, sur le gazon, l'espace d'une demi-verste, et descendit dans l'endroit où les bords étaient le plus escarpés, au milieu des broussailles épineuses, évitant soigneusement de laisser la trace de son passage. Le major était si fatigué, que pour l'amener jusqu'au ruisseau il fallut le soutenir avec des ceintures. Ses pieds étaient ensanglantés ; on se décida à lui rendre sa chaussure pour qu'il pût achever la traite qui restait à faire.

Lorsqu'ils parvinrent au premier village, Kascambo, plus malade encore de chagrin que de fatigue, parut à ses gardiens si faible et si défait, qu'ils eurent des craintes pour sa vie, et le traitèrent plus humainement. On lui donna quelque repos et un cheval pour la marche ; mais afin de détourner les Russes des recherches qu'ils pourraient faire, et de mettre le prisonnier lui-même hors d'état d'apprendre à ses amis le lieu de sa retraite, on le transporta de village en village, et d'une vallée à l'autre, en prenant la précaution de lui bander les yeux à plusieurs reprises. Il passa ainsi une rivière considérable, qu'il jugea être la Sonja. On le ménagea beaucoup pendant ces courses, en lui accordant une nourriture suffisante et le repos nécessaire. Mais lorsqu'il eut atteint le village éloigné dans lequel il devait être définitivement gardé, les Tchetchenges changèrent tout à coup de conduite à son égard, et lui firent souffrir toutes sortes de mauvais traitements. On lui mit des fers aux pieds et aux mains, et une chaîne au cou, au bout de laquelle était attaché un billot de chêne. Le denchik était traité moins durement ; ses fers étaient plus légers et lui permettaient de rendre quelques services à son maître.

Dans cette situation, et à chaque nouvelle avanie qu'il recevait, un homme qui parlait russe venait le voir et lui conseillait d'écrire à ses amis pour obtenir sa rançon, qu'on avait fixée à dix mille roubles. Le malheureux prisonnier était hors d'état de payer une somme si forte, et ne conservait d'autre espoir que la protection du gouvernement, qui avait racheté, quelques années auparavant, un colonel tombé

====== LES PRISONNIERS DU CAUCASE

comme lui entre les mains des brigands. L'interprète promettait de lui fournir du papier et de faire parvenir sa lettre ; mais après avoir obtenu son consentement, il ne reparut plus de quelques jours, et ce temps fut employé à faire endurer au major un surcroit de maux. On le priva de nourriture, on lui enleva la natte sur laquelle il couchait et un coussin de selle de Cosaque qui lui servait d'oreiller ; et lorsque enfin l'entremetteur revint, il lui annonça, par manière de confidence, que si l'on refusait à la ligne la somme demandée, et qu'on en retardât le payement, les Tchetchenges étaient décidés à se défaire de lui, pour s'épargner la dépense et les inquiétudes qu'il leur causait. Le but de leur conduite cruelle était de l'engager à écrire d'une manière plus pressante. On lui remit enfin du papier avec un roseau taillé suivant l'usage tartare ; on lui ôta les fers qui liaient ses mains et son cou, afin qu'il pût écrire librement ; et lorsque la lettre fut écrite, on la traduisit aux chefs, qui se chargèrent de la faire parvenir au commandant de la ligne.

Depuis lors, il fut traité moins durement et ne fut plus chargé que d'une seule chaine, qui lui liait le pied et la main droite.

Son hôte, ou plutôt son geôlier, était un vieillard de soixante ans, d'une taille gigantesque et d'un aspect féroce que son caractère ne démentait pas. Deux de ses fils avaient été tués dans une rencontre avec les Russes, circonstance qui l'avait fait choisir, entre tous les habitants du village, pour être le gardien du prisonnier.

La famille de cet homme, appelé Ibrahim, était composée de la veuve d'un de ses fils, âgée de trente-cinq ans, et d'un jeune enfant de sept à huit ans, appelé Mamet. Sa mère était aussi méchante et plus capricieuse encore que le vieux gardien. Kascambo eut beaucoup à souffrir ; mais les caresses et la familiarité du jeune Mamet lui furent dans la suite une distraction, et même un soutien réel dans ses malheurs. Cet enfant le prit en si grande affection, que les menaces et les mauvais traitements de son grand-père ne pouvaient l'empêcher de venir jouer avec le prisonnier dès qu'il en trouvait l'occasion. Il avait donné à ce dernier le nom de Koniak, qui dans la langue du pays signifie un hôte et un ami. Il partageait secrètement avec lui les fruits qu'il pouvait se procurer,

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