X. DE MAISTRE
« que je sais où les prendre, et pas un kopeck de plus, Veux- « tu me mettre dans le cas de te tromper?
« — Eh bien, soit ; va pour deux cents roubles ; et tu revienne dras seul et dans trois jours?
« — Oui seul et dans trois jours, je t'en donne ma parole; « mais toi, m'as-tu donné la tienne? le major est-il ton hôte?
« — Il est mon hôte, ainsi que toi, dès ce moment, et tu en « as ma parole. »
Ils se donnèrent la main, et coururent chercher le major, qu'ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim.
Au lieu d'aller à Mosdok, Ivan, apprenant qu'il était plus près de Tchervelianskaya-Staniza, où se trouvait un poste considérable de Cosaques, s'y rendit aussitôt. Il n'eut pas de peine à rassembler la somme qui lui était nécessaire. Les braves Cosaques, dont quelques-uns s'étaient trouvés à la malheureuse affaire qui avait coûté la liberté à Kascambo, se cotisèrent avec empressement pour compléter la rançon. Au jour fixé, Ivan partit pour aller enfin délivrer son maître; mais le colonel qui commandait le poste, craignant quelque nouvelle trahison, ne lui permit pas de retourner seul ; et, malgré la convention faite avec le Tchetchenge, il le fit accompagner par quelques Cosaques.
Cette précaution faillit encore devenir funeste à Kascambo. Du plus loin que son hôte aperçut les lances des Cosaques, il se crut trahi ; et, déployant aussitôt la courageuse férocité de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de la maison, l'attacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa carabine à la main : « Si vous avancez, s'écria-t-il lorsque Ivan « fut à portée de l'entendre, et couchant en joue son prison- « nier, si vous faites un pas de plus, je brûle la cervelle au « major, et j'ai cinquante cartouches pour mes ennemis et « pour le traître qui les amène.
« — Tu n'es point trahi, lui cria le denchik tremblant pour « la vie de son maître : on m'a forcé de revenir accompagné ; « mais j'apporte les deux cents roubles, et je tiens ma parole.
« — Que les Cosaques s'éloignent, ajouta le Tchetchenge, « ou je fais feu. » Kascambo pria lui-même l'officier de se retirer. Ivan suivit quelque temps le détachement, et revint seul ; mais le soupçonneux brigand ne lui permit pas de s'approcher. Il lui fit compter les roubles à cent pas de
LES PRISONNIERS DU CAUCASE
la maison sur le sentier, et lui ordonna de s'éloigner.
Dès qu'il s'en fut emparé, il retourna sur le toit, et se jeta aux genoux du major, lui demandant pardon et le priant d'oublier les mauvais traitements qu'il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté. « Je me sou- « viendrai seulement, répondit Kascambo, que j'ai été ton « hôte et que tu m'as tenu parole ; mais avant de me demander « pardon, commence donc par m'ôter mes liens. » Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s'élança du toit et disparut comme l'éclair.
Dans la même journée, le brave Ivan eut le plaisir et la gloire de ramener son maître au sein de ses amis, qui avaient désespéré de le revoir.
La personne qui a recueilli cette anecdote, passant quelques mois après à Iegorievski, pendant la nuit, devant une petite maison de bonne apparence et fort éclairée, descendit de son kibick (1), et s'approcha d'une fenêtre pour jouir du spectacle d'un bal très animé qui se donnait au rez-de-chaussée. Un jeune sous-officier regardait aussi très attentivement ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement.
« Qui donne le bal ? lui demanda le voyageur.
« — C'est monsieur le major qui se marie.
« — Et comment s'appelle monsieur le major?
« — Il s'appelle Kascambo. » Le voyageur, qui connaissait l'histoire singulière de cet officier, se félicita d'avoir cédé à sa curiosité, et se fit montrer le nouveau marié, qui, rayonnant de plaisir, oubliait dans ce moment les Tchetchenges et leur cruauté. « Montrez-moi, de grâce, ajouta-t-il encore, le brave « denchik qui l'a délivré. » Le sous-officier, après avoir hésité quelque temps, lui répondit : « C'est moi. » Doublement surpris de la rencontre, et plus encore de le trouver si jeune, le voyageur lui demanda son âge. Il n'avait pas encore achevé sa vingtième année, et venait de recevoir une gratification avec le grade de sous-officier, en récompense de son courage et de sa fidélité. Ce brave jeune homme, après avoir partagé volontairement les infortunes de son maître, et lui
(i) Le kibick est une voiture dont la caisse, semblable à celle d'une calèche grossièrement construite, est fixée immédiatement sur deux essieux et l'hiver sur deux patins formant traîneau ; c'est la voiture de voyage ordinaire en Russie.