X. DE MAISTRE
impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit. Comme ils traversaient un petit ravin, sur un reste de neige qui en couvrait le fond, la glace se rompit sous leurs pieds, et ils entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux. Les efforts que fit Kascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits. Depuis le moment de leur départ, le froid n'avait jamais été si perçant ; toute la campagne était blanche de grésil. Après un quart d'heure de marche, saisi par le froid, il tomba de lassitude et de douleur, et refusa décidément d'aller plus loin. Voyant l'impossibilité d'arriver au terme de son voyage, il regardait comme une barbarie inutile de retenir son compagnon, qui pouvait aisément s'évader seul. « Ecoute, Ivan, lui dit-il, Dieu m'est témoin que j'ai fait « tout ce que j'ai pu jusqu'à ce moment pour profiter des « secours que tu m'as donnés, mais tu vois à présent qu'ils ne « peuvent plus me sauver, et que mon sort est décidé. Va- « t'en à la ligne, mon cher Ivan, retourne à notre régiment ; « je te l'ordonne. Dis à mes anciens amis et à mes supérieurs « que tu m'as laissé ici en pâture aux corbeaux, et que je « leur souhaite un meilleur sort. Mais, avant de partir, res- « souviens-toi du serment que tu as fait là-haut dans le sang « de nos gardiens. Tu as juré que les Tchetchenges ne me « reprendraient pas vivant : tiens parole. » En disant ces mots, il s'étendit par terre, et se couvrit tout entier avec sa bourka. « Il reste encore une ressource, lui répondit Ivan; « c'est de chercher une habitation de Tchetchenges, et d'en « gagner le maître avec des promesses. S'il nous trahit, nous « n'aurons du moins rien à nous reprocher. Tâchez encore « de vous traîner jusque-là; ou bien, ajouta-t-il en voyant « que son maître gardait le silence, j'irai seul, je tâcherai de « gagner un Tchetchenge ; et si l'affaire tourne bien, jerevien- « drai avec lui pour vous prendre : si elle tourne mal, si je « péris et que je ne revienne plus, prenez, voilà le pistolet. » Kascambo sortit la main de dessous la bourka et prit le pistolet. Ivan le recouvrit avec des herbes et des broussailles desséchées de peur qu'il ne fût découvert par quelqu'un pendant la course qu'il allait faire. Comme il se disposait à partir, son maître le rappela. « Ivan, lui dit-il, écoute encore « ma dernière demande. Si tu repasses le Tereck, et si tu « revois ma mère sans moi...
LES PRISONNIERS DU CAUCASE
« — Maître, interrompit Ivan, au revoir dans la journée. Si « vous périssez, ni votre mère ni la mienne ne me reverront « jamais. »
Après une heure de marche, il aperçut, d'une petite élévation, deux villages à trois ou quatre verstes de distance ; ce n'était pas ce qu'il cherchait : il voulait trouver une maison isolée, dans laquelle il pût s'introduire sans être vu, pour en gagner secrètement le maître. La fumée lointaine d'une cheminée lui en fit découvrir une, telle qu'il la désirait. Il s'y rendit aussitôt, et y entra sans hésiter. Le maître de la maison était assis à terre, occupé à rapiécer une de ses bottines. « Je « viens, lui dit Ivan, te proposer deux cents roubles à gagner « et te demander un service. Tu as sans doute ouï parler du « major Kascambo, prisonnier chez les montagnards. Eh bien, « je l'ai enlevé ; il est ici, à deux pas, malade et en ton pou- « voir. Si tu veux le livrer de nouveau à ses ennemis, ils te « loueront sans doute ; mais, tu le sais, ils ne te récompense- « ront pas. Si tu consens, au contraire, à le sauver, en le « gardant chez toi seulement pendant trois jours, j'irai à « Mosdok, et je t'apporterai deux cents roubles en argent « sonnant pour sa rançon ; que si tu oses bouger de ta place « (ajouta-t-il en tirant son poignard) et donner l'alarme pour « me faire arrêter, je t'égorge sur l'heure. Ta parole a l'instant, « ou tu es mort. »
Le ton assuré d'Ivan persuada le Tchetchenge sans l'intimider. « Jeune homme, lui dit-il en remettant tranquillement « sa botte, j'ai aussi un poignard à ma ceinture, et le tien ne « m'épouvante pas. Si tu étais entré chez moi en ami, je n'au- « rais jamais trahi un homme qui a passé le seuil de ma porte ; « maintenant je ne promets rien. Assieds-toi là, et dis ce que « tu veux. » Ivan, voyant à qui il avait affaire, rengaina son poignard, s'assit et répéta sa proposition. « Quelle assurance « me donneras-tu, demanda le Tchetchenge, de l'exécution « de ta promesse? — Je te laisserai le major lui-même, « répondit Ivan; crois-tu que j'aurais souffert pendant quinze « mois, et que j'aurais amené mon maître chez toi pour l'y « abandonner? — C'est bon, je te crois, mais deux cents rou- « blés, c'est trop peu : j'en veux quatre cents. — Pourquoi « n'en pas demander quatre mille ? cela ne coûte rien ; mais « moi, qui veux tenir parole, je t'en offre deux cents parce