X. DE MAISTRE
au sujet de l'entreprise qu'elle méditait. Son courage l'abandonnait chaque fois qu'elle approchait de son père pour commencer cette explication hasardeuse, dont elle prévoyait confusément le peu de succès. Cependant, lorsqu'elle crut avoir suffisamment mûri son projet, elle détermina le jour où elle parlerait, et se proposa fermement de vaincre sa timidité.
A l'époque fixée, Prascovie se rendit de bonne heure au bois, pour demander à Dieu le courage de s'exprimer et l'éloquence nécessaire pour persuader ses parents : elle revint ensuite à la maison, résolue de parler au premier des deux qu'elle rencontrerait. Elle désirait que le hasard lui fit trouver sa mère, dont elle espérait plus de condescendance ; mais, en approchant de la maison, elle vit son père assis sur un banc près de la porte et fumant une pipe. Elle vint à lui courageusement, commença l'explication de son projet, et demanda, avec toute la chaleur dont elle fut capable, la permission de partir pour Saint-Pétersbourg. Lorsqu'elle eut terminé son discours, son père, qui l'avait écoutée sans l'interrompre et du plus grand sérieux, la prit par la main, et rentrant avec elle dans la chambre où la mère apprêtait le dîner : « Ma femme, s'écria-t-il, bonne nouvelle ! nous avons « trouvé un puissant protecteur ! Voilà notre fille qui va « partir sur l'heure pour Saint-Pétersbourg, et qui veut bien « se charger de parler elle-même à l'empereur. » Lopouloff raconta plaisamment ensuite tout ce que lui avait dit Prascovie. « Elle ferait mieux, répondit la mère, d'être à son « ouvrage que de venir vous conter ces balivernes. » La jeune fille s'était armée d'avance contre la colère de ses parents, mais elle n'eut point de force contre le persiflage, qui semblait anéantir toutes ses espérances. Elle se mit à pleurer amèrement. Son père, qu'un instant de gaieté avait fait sortir de son caractère, reprit bientôt toute sa sévérité. Tandis qu'il la grondait au sujet de ses larmes, sa mère attendrie l'embrassait en riant. « Allons, lui dit-elle en lui présentant un « linge, commence par nettoyer la table pour le dîner ; tu « pourras ensuite partir pour Saint-Pétersbourg, à ta commo- « dite. »
Cette scène était plus faite pour dégoûter Prascovie de ses projets que des reproches ou de mauvais traitements; cepen-
= LA JEUNE SIBÉRIENNE
dant l'humiliation qu'elle éprouvait de se voir traiter comme un enfant se dissipa bientôt et ne la découragea point. La glace était rompue : elle revint à la charge à plusieurs reprises, et ses prières furent bientôt si fréquentes et si importunes, que son père, perdant patience, la gronda sérieusement, et lui défendit avec sévérité de lui parler là-dessus davantage. Sa mère, avec plus de douceur, tâcha de lui faire comprendre qu'elle était trop jeune encore pour songer à une entreprise si difficile.
Depuis lors, trois ans s'écoulèrent sans que Prascovie osât renouveler ses instances à ce sujet. Une longue maladie de sa mère la contraignit de renvoyer son projet à des temps plus favorables ; cependant il ne se passa pas un seul jour sans qu'elle joignît à ses prières ordinaires celle d'obtenir de son père la permission de partir, bien persuadée que Dieu l'exaucerait un jour.
Cet esprit religieux, cette foi vive dans une si jeune personne, doivent paraître d'autant plus extraordinaires qu'elle ne les devait point à l'éducation. Sans être irréligieux, son père s'occupait peu de prières ; et quoique sa mère fût plus exacte à cet égard, elle manquait en général d'instruction, et Prascovie ne devait qu'à elle-même les sentiments qui l'animaient. Pendant ces trois dernières années, sa raison s'était formée ; déjà la jeune fille avait acquis plus de poids dans les conseils de la famille : elle put, en conséquence, proposer et discuter son projet, que ses parents ne regardaient plus comme un enfantillage, mais qu'ils combattirent avec d'autant plus de force qu'elle leur était devenue plus nécessaire. Les empêchements qu'ils mettaient à son départ étaient de nature à faire impression sur son cœur. Ce n'était plus par des plaisanteries ou par des menaces qu'ils tâchaient de la dissuader, mais par des caresses et par des larmes. « Nous « sommes déjà vieux, lui disaient-ils, nous n'avons plus ni « fortune ni amis en Russie : aurais-tu le courage d'aban- « donner dans ce désert des parents dont tu es l'unique « consolation, et cela, pour entreprendre seule un voyage « périlleux, qui peut te conduire à ta perte et leur coûter la « vie, au lieu de leur procurer la liberté?» A ces raisons Prascovie ne répondait que par des larmes ; mais sa volonté n'était point ébranlée, et chaque jour l'affermissait dans sa résolution.