‹ Œuvres complètesChapitre 126 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

Il se présentait une difficulté d'une autre nature, et plus réelle encore que l'opposition de son père : elle ne pouvait partir qu'avec un passeport, sans lequel il ne lui était pas même possible de s'éloigner du village. D'autre part, il n'était guère probable que le gouverneur de Tobolsk, qui n'avait jamais répondu à leurs lettres, consentit à leur accorder cette faveur. Prascovie fut donc forcée de remettre son départ à un autre temps, et toutes ses idées se portèrent sur les moyens d'obtenir un passeport

Il y avait alors dans le village un prisonnier nommé Neiler, né en Russie et fils d'un tailleur allemand. Cet homme avait été pendant quelque temps domestique d'un étudiant à l'université de Moscou, et il avait tiré de cette circonstance l'avantage de passer pour un esprit fort à Ischim. Neiler s'imaginait être un incrédule. Cette espèce de folie, jointe au métier plus utile de tailleur qu'il possédait, l'avait fait connaître des habitants et des prisonniers, dont les uns lui faisaient raccommoder leurs habits, et dont les autres s'amusaient de ses impertinences. Au nombre de ces derniers était Lopouloff, chez lequel il venait quelquefois. Neiler, connaissant l'esprit religieux de la jeune personne, la persiflait au sujet de sa dévotion, et l'appelait sainte Prascovie. Celleci, le croyant plus habile qu'il n'était, projetait de s'adresser à lui pour en obtenir la supplique qu'elle voulait adresser au gouverneur, dans l'espoir que son père, n'ayant plus qu'à la signer, s'y déciderait plus facilement.

Elle venait un jour d'achever son blanchissage à la rivière, et se disposait à retourner au logis. Avant de partir, elle fit, à son ordinaire, plusieurs signes de croix, et se chargea péniblement de son linge mouillé. Neiler, qui passait par hasard, la vit et se moqua d'elle. « Si vous aviez, lui dit-il, fait quel- « ques-unes de ces simagrées de plus, vous auriez opéré un « miracle, et votre linge serait allé tout seul à la maison. « Donnez, ajouta-t-il en s'emparant de force du fardeau, je « vous ferai voir que les incrédules, que vous haïssez si fort, « sont aussi de bonnes gens. » Il prit en effet la corbeille et la porta jusqu'au village. Chemin faisant, Prascovie, qui n'avait qu'un désir, celui d'obtenir un passeport, lui parla de la supplique et du service important qu'elle attendait de lui. Malheureusement, le philosophe ne savait pas écrire : il

LA JEUNE SIBERIENNE

avoua que depuis l'instant où il s'était voué à l'état de tailleur il avait totalement négligé la littérature ; mais il lui indiqua dans le village un homme qui pourrait remplir son attente. Prascovie revint toute joyeuse, se proposant de mettre à profit ce conseil dès le lendemain. En rentrant chez son père, où se trouvaient quelques personnes, Neiler se vanta hautement du service qu'il avait rendu à sainte Prascovie en lui épargnant la peine de faire un miracle, et fit d'autres mauvaises plaisanteries de ce genre ; mais il fut bientôt déconcerté par la réponse de la jeune fille. « Comment « pourrais-je, lui dit-elle, ne pas mettre toute ma confiance « dans la bonté de Dieu? Je ne l'ai prié qu'un instant au « bord de la rivière, et si mon linge n'est pas venu seul, il « est du moins venu sans moi, et porté par un incrédule. « Ainsi le miracle a eu lieu, et je n'en demande pas d'autre « à la Providence. » A cette réponse, toute la société se mit à rire aux dépens du tailleur, qui se retira très piqué de l'aventure. On verra dans la suite plusieurs exemples de cette aimable présence d'esprit, qui n'abandonna jamais la jeune fille dans les circonstances les plus embarrassantes.

Le lendemain, elle s'empressa de consulter l'homme qu'on lui avait indiqué : elle apprit de lui que la supplique devait être signée par elle-même. L'écrivain se chargea de la dresser dans les formes requises ; et, lorsqu'elle fut achevée, Lopouloff, après quelque résistance, consentit à ce qu'elle fût expédiée, et profita de l'occasion pour y joindre une nouvelle lettre relative à ses affaires personnelles.

Dès ce moment, les inquiétudes de la jeune personne disparurent, sa santé se raffermit, et ses parents furent charmés de lui voir reprendre sa gaieté naturelle. Cet heureux changement n'avait pas d'autre cause que la certitude où elle était d'obtenir son passeport et sa confiance sans bornes en la protection de Dieu. Elle allait souvent se promener sur le chemin de Tobolsk, dans l'espérance de voir arriver quelque courrier. Elle passait devant la station (1) de la poste aux chevaux pour parler au vieil invalide qui en avait la direction, et qui distribuait le peu de lettres adressées à Ischim. Mais depuis longtemps elle n'osait lui en demander, parce

(i) Terme russe pour relais,

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