‹ Œuvres complètesChapitre 147 sur 148 · X. DE MAISTRE ====================z · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE ====================z

vainement la pitié du public. La ressemblance qu'elle voyait entre le sort de cette pauvre fille et celui qu'elle avait ellemême éprouvé l'émut profondément : elle lui donna le peu d'argent qu'elle avait, et lui promit d'autres secours. Les personnes dont elle allait prendre congé s'empressèrent, à sa recommandation, de faire du bien à cette infortunée, et devinrent, depuis cette époque, les protecteurs de son père.

Avant de partir de Pétersbourg, elle avait demandé la dispense de la loi qui défend aux novices de faire leurs vœux définitifs avant l'âge de quarante ans : elle ne négligea rien pour obtenir cette grâce, qui lui fut toujours refusée.

En retournant à Nijeni, l'abbesse s'arrêta à Novogorod, dans un couvent de religieuses, dont la règle moins austère et la situation auraient été convenables à la santé de la pauvre novice. Celle-ci s'était particulièrement liée, au couvent de Nijeni, avec une jeune compagne qui avait une sœur dans le couvent de Novogorod où elle se trouvait maintenant. Pendant le séjour que Prascovie fit auprès d'elle, cette dernière s'efforça de gagner son amitié ; elle lui apprit que sa sœur avait obtenu de changer de monastère et de venir à Novogorod, et lui conseilla de l'y accompagner. L'abbesse, qui voyait sa novice chérie dépérir sous ses yeux, y consentit elle-même, malgré la tendre affection qu'elle lui portait, et fit, en arrivant à Nijeni, toutes les démarches nécessaires.

Prascovie quitta bientôt son ancien monastère, emportant avec elle les regrets sincères de toute la communauté et des personnes de la ville qui l'avaient connue. Elle employa les deux premiers mois de son séjour à Nogovorod à faire construire une petite maison de bois, contenant deux cellules pour elle et son amie, parce qu'il ne s'en trouva point de vacante à leur arrivée, et fut très contente de son nouvel asile. Ses compagnes, qui la connaissaient déjà personnellement, regardèrent son entrée dans leur couvent comme une faveur particulière du ciel, et s'empressèrent de remplir pour elle les devoirs trop pénibles qui ne s'accordaient pas avec sa santé. Ces soins et la tranquillité dont elle jouissait, prolongèrent ses jours jusqu'en 1809.

Déjà les médecins, depuis longtemps, désespéraient de sa

vie ; mais, quoiqu'elle-même en eût fait le sincère sacrifice,

elle ne croyait point encore sa fin prochaine. C'est sans doute

= LA JEUNE SIBERIENNE

par un bienfait de la Providence que, dans cette cruelle maladie, pour laquelle il n'est plus de remède, la vie semble se ranimer et donner quelques moments d'espoir à l'être qu'elle va bientôt abandonner, comme pour lui cacher les approches de cette heure terrible que personne ne doit connaître.

Prascovie, la veille de sa mort, se promena quelque temps dans les cloîtres avec moins de fatigue qu'à l'ordinaire : enveloppée chaudement dans une pelisse, elle s'assit à la porte du couvent. Le soleil d'hiver semblait la ranimer ; l'aspect de la neige brillante lui rappelait la Sibérie et les temps écoulés. Un traîneau de voyageurs passa devant elle et s'éloigna rapidement : l'espérance fit encore palpiter son cœur. « Le printemps prochain, dit-elle à son amie, si je me « porte mieux, j'irai faire une visite à mes parents à « Wladimir, et vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? » En disant ces mots, le plaisir brillait dans ses yeux, mais la mort était sur ses lèvres. Sa compagne tâchait de lui montrer un visage riant et de retenir ses larmes prêtes à couler.

Le lendemain, 8 décembre, jour de la fête de sainte Barbe, elle eut encore la force d'aller à l'église pour communier ; mais le soir, à trois heures, elle se trouva plus mal et se plaça sur son lit sans se déshabiller, comme pour prendre du repos. Plusieurs religieuses étaient dans sa cellule, et, ne la croyant pas en danger, parlaient haut et riaient entre elles dans le but de l'amuser ; cependant la présence de tant de monde la fatiguait. Lorsqu'elle entendit le son de la cloche qui les appelait aux prières du soir, elle les engagea à aller à l'église, en se recommandant à leurs prières. « Aujourd'hui, « leur dit-elle, vous prierez encore Dieu pour ma santé, mais « dans quelques semaines vous prierez pour le repos de mon « âme. » Son amie resta seule dans sa cellule. Prascovie la pria de lui lire les prières du soir, comme elle en avait l'habitude, et pour accomplir sa tâche jusqu'à la fin. La religieuse, à genoux près de son lit, se mit à chanter doucement les prières ; mais, après les premiers versets, la malade lui fit signe de la main en souriant. Son amie s'approcha d'elle, et pouvait à peine l'entendre. « Ma chère amie, lui « dit-elle, ne chantez plus, cela m'empêche de prier : récitez « seulement. »

Page 1