‹ Œuvres complètesChapitre 146 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

C'est une grande douleur à toutes les époques de la vie de se séparer pour toujours de ses proches et de ses amis ; mais combien cette destinée est plus affreuse encore lorsque l'âge pèse déjà sur nous, et que nous n'attendons plus rien de l'avenir !

En prenant congé de ses parents dans l'appartement de la supérieure, Prascovie leur promit d'aller leur faire visite à Wladimir, dans le courant de l'année ; ensuite la famille, accompagnée de l'abbesse et de quelques religieuses, se rendit à l'église. La jeune novice, quoique aussi sensible que sa mère à cette douloureuse séparation, se montrait plus forte et plus résignée, et cherchait à l'encourager. Cependant, pour prévenir les transports de sa douleur dans les derniers moments, après avoir prié quelques instants avec elle au pied des autels, elle s'éloigna doucement, entra dans le chœur où se trouvaient les autres religieuses, et parut au travers de la grille. « Adieu, mes bons parents, leur dit-elle ; votre fille « appartient à Dieu, mais elle ne vous oubliera pas. Père « chéri, mère tendre, faites, faites le sacrifice que Dieu vous « commande, et qu'il vous bénisse mille fois ! » Prascovie, trop émue, s'appuya contre la grille ; des larmes longtemps retenues couvrirent son visage. La malheureuse mère, hors d'elle-même, s'élança vers sa fille en sanglotant : l'abbesse fit un signe de la main ; au même instant un rideau fut tiré. Les religieuses entonnèrent le psaume : Heureux les hommes irréprochables dans leur foi qui marchent dans la loi du Seigneur ! On entraîna Lopouloff et sa femme à la porte de l'église, où leur voiture les attendait : ils avaient vu leur fille pour la dernière fois.

La nouvelle religieuse s'assujettit sans peine à la règle austère du couvent : elle mettait à l'exécution de ses devoirs la plus grande exactitude, et gagna de plus en plus l'estime et l'affection de toute la communauté ; mais sa santé, qui s'affaiblissait visiblement, ne pouvait supporter la vie pénible que son nouvel état exigeait d'elle : sa poitrine était attaquée. Le couvent de Nijeni, construit sur une montagne battue par les vents, était dans une situation défavorable pour ce genre de maladie. Après qu'elle eut passé un an dans cette maison, les médecins lui conseillèrent de changer de séjour.

L'abbesse, que des affaires appelaient à Pétersbourg, résolut

LA JEUNE SIBERIENNE

d'emmener avec elle Prascovie. Outre l'espoir de favoriser par ce voyage le rétablissement de sa santé, la bonne dame pensait avec raison que la réputation de sa novice, et l'affection que tout le monde lui portait dans la capitale, seraient utiles aux intérêts du couvent. Prascovie devint une solliciteuse aussi active que désintéressée. Mais, se conformant aux convenances qu'exigeait d'elle son nouvel état, elle ne se répandit point dans la société comme la première fois, et vit seulement les personnes que la reconnaissance et l'amitié lui faisaient un devoir de cultiver.

A cette époque, ses traits étaient déjà fort altérés par l'étisie prononcée qui la minait sourdement ; mais dans cet état même de dépérissement, il eût été difficile de trouver une physionomie plus agréable et surtout plus intéressante que la sienne. Elle était d'une taille moyenne, mais bien prise : son visage, entouré d'un voile noir qui couvrait tous ses cheveux, était d'un bel ovale. Elle avait les yeux très noirs, le front découvert, une certaine tranquillité mélancolique dans le regard et jusque dans le sourire.

Elle connaissait la nature et tous les dangers de sa maladie : toutes ses pensées étaient tournées vers un autre monde qu'elle attendait sans crainte et sans impatience, comme une vaillante ouvrière qui a fini sa journée et qui se repose en attendant la récompense qui lui est due.

Quand les affaires de l'abbesse furent terminées, les deux religieuses se disposèrent à retourner à Nijeni. La veille de son départ, Prascovie sortit pour prendre congé de quelques amis qui lui avaient envoyé leur voiture : en entrant dans leur maison, elle trouva sur l'escalier une jeune fille assise sur les dernières marches, et dans le costume de la plus grande misère. La mendiante, la voyant suivie d'un laquais à livrée, se leva péniblement pour lui demander l'aumône, et lui présenta un papier qu'elle tira de son sein. « Mon père « est paralytique, lui dit-elle, et n'a d'autres secours que « l'aumône que je reçois ; je suis moi-même malade, et « bientôt je ne pourrai plus l'aider. » Prascovie prit le papier d'une main empressée et tremblante : c'était une attestation de pauvreté et de bonne conduite donnée par le prêtre de la paroisse. Elle se souvint aussitôt du temps malheureux où, assise sur les marches de l'escalier du sénat, elle sollicitait

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