LA CRITIQUE CONTEMPORAINE
En ce moment, nous n'avons pas de critique en France Tel est le mot que j'entends répéter autour de moi, depuis la mort de Sainte-Beuve. Il est strictement exact-
Le rôle de la critique, dans une littérature, a pourtant une importance capitale. Certes, je ne crois pas à son influence plus ou moins directe sur le niveau littéraire- Nous ne sommes plus au temps où la critique rappelait les écrivains au respect des genres et des règles, où elle distribuait des coups de férule, pareille à un niagisler de village. Elle ne se donne plus la mission pédagogique de corriger, de signaler des fautes comme dans un devoir d'élève, de salir les chefsd'œuvre d'annotations de grammairien et de rhétoricien. La critique s'est élargie, est devenue une étude anatomique des écrivains et de leurs œu\Tes. Elle prend un homme, elle prend un livre, les dissèque, s'efforce de montrer par quel jeu de rouages cet homme a produit ce livre, se contente d'expliquer et de dresser un procèsverbal. Le tempérament de l'auteur est fouillé, les circonstances et le milieu dans lesquels il a travaillé sont établis, l'œuvre apparaît comme un produit inévitable, bon ou mauvais, dont il s'agit uniquement de démontrer la raison d'être. Toute l'opération critique se borne ainsi à constater un fait, depuis la cause qui l'a produit jusqu'aux conséquences qu'il produira. Sans doute, un pareil travail contient une leçon, et à se voir dans un miroir aussi fidèle, un écrivain peut réfléchir, connaître ses infirmités, tâcher de les masquer le plus possible. Seulement, la leçon vient de haut, sort de la vérité même du portrait et n'est plus l'enseignement gourmé d'un professeur. La critique expose, elle n'enseigne pas. Elle a compris elle-même que son influence sur le niveau littéraire était à peu près nulle, car les tempéraments restent indociles; et elle a préféré jouer le beau rôle d'écrire l'histoire littéraire contemporaine, expliquée et commentée- Son importance actuelle est donc de marquer les mouvements d'école qui se produisent. Elle doit être toujours là, comme un greffier, enregistrant les faits nouveaux, constatant dans quel sens marche chaque génération d'écrivains- Le public, que l'originalité effare, a besoin d'être rassuré et guidé- Un critique, qui possède de' l'autorité sur ses lecteurs, peut rendre les plus grands services- On accepte tout de lui, on attend qu'il parle pour le croire. Dès lors, s'il est d'esprit largo, s'il accueille les tempéraments originaux, lui seul a le pouvoir de les imposer à la foule qui hésite. Il étudiera ces tempéraments, montrera les qualités rares qu'ils apportent, fi>ra ainsi l'éducation du public, qui finira par s'aiiprivoiser. 11 n'y a pas de rôle plus noble à jouer, acrontunier la grande masse aux splendeurs inquiétantes du génie.
J'irai plus loin, je dirai que chaque génération, chaque groupe d'écrivains a besoin d'avoir son critique, qui le comprenne et qui le vulgarise. Le même fait se passe au théâtre. 11 naît pour chaque forme dramatique une couche de comédiens capablis d'interpréter cette forme- La tragédie a amené ses interprètes, qui sont morts avec elle. Le drame roman tiques'est également incarné dans quelques grands acteurs, disparus plus tard en même temps que ce drame. De même les écoles littéraires demandent des combattants d'avant-garde, des trompettes qui les annoncent et qui fassent ranger la foule, pour leur ouwir un large passage. On comprend que le critique, ainsi défini, doit naître avec la génération d'écrivains qu'il vient révéler et imposer; il lui' faut les goûts de cette génération, les mêmes amours et les mêmes haines; venu plus tôt ou venu plus tard, il ne la comprendrait pas et la combattrait. Il est, en un mot, un des soldats du groupe qui a dans le cerveau plus de compréhension que d'invention, et qui se résigne au rôle de porter le drapeau, pendant que les autres se battent.
Quand une génération ne trouve pas son critique, c'est un grand malheur pour elle. La lutte est beaucoup plus longue, et la victoire manque d'éclat. Le public s'entête à ne pas comprendre. Personne n'est là pour lui expliquer le combat, pour lui prouver que ce combat est nécessaire et glorieux. Il n'a pas de guide, il ne peut se raccrocher à une opinion supérieure, en laquelle il a mis sa foi. Remarquez que le public veut être gouverné; il faut qu'on lui mâche des convictions afin qu'il les digère. Tant que le critique autorisé n'a point parlé, neuf personnes sur dix attendent pour se prononcer; et, dès qu'il a ouvert la bouche, son jugement devient celui du plus grand nombre. On s'explique donc le rôle décisif qu'un critique joue entre l'écrivain et les lecteurs; il est l'intermédiaire, l'ami commun chez lequel on se rencontre, pour se connaître et lier amitié- Si lé critique vient à manquer, l'auteur et le public restent chacun chaz soi et professent pendant des années une méfiance mutuelle.
Eh bien ! la génération actuelle des écrivains naturalistes a le malheur de ne pas avoir encore trouvé son critique. Aussi la bataille conlinuet elle sans victoire décisive. Les écrivains ne se lassent pas, produisent œuvre sur œuvre ; mais, le plus souvent, ils n'arrivent qu'à indigner et à exaspérer le public, qui voit seulement le côté brutal et tapageur de la campagne- Il serait temps qu'un critique gagnât de rinnuence, pour expliquer le mouvement qui s'opère actuellement dans notre littérature- Les lecteurs, rassurés, comprendraient enfin. Ils verraient de quel côté est le talent, la vie, l'avenir. Ils accepteraient les écrivains naturalistes, comme il leur a fallu accepter les écrivains romantiques, après la lutte homtii'ique de 1830.
DOCUMENTS LITTÉRAIRES
J'ai dit que Sainte-Beuve a été, chez nous, le dernier critique- Je bprne ici le sens du mot critique'^au sens de critique littéraire, jugeant les œuvres nouvelles, au fur et à mesure qu'elles sont publiées. Sainte-Beuve, d'instinct classique, a grandi en plein' mouvement romantique- De là son entêtement à ne pas comprendre Stendhal ni Balzac. Stendhal surtout lui était complètement fermé. Quant à Balzac, il était une de ses bêtes noires.
Mais ce qui fait de Sainte-Beuve une des personnalités les plus hautes de ce temps, ce sont ses admirables facultés de compréhension et d'analyse. Il était fait pour tout comprendre. Aussi est-ce lui qui a créé la critique, telle que je la définissais tout à l'heure; il s'est dégagé de l'école de La Harpe, étudiant l'homme avant d'étudier l'œuvre, se préoccupant du milieu, des circonstances, du tempérament. Et, ce qu'il faut surtout noter, c'est qu'il n'a jamais eu de corps de doctrine, qu'il ne s'est point enfermé dans une méthode ni dans une formule. La nature seule de son talent lui avait fait découvrir l'instrument dont il s'est servi. Personne n'a encore déployé une telle souplesse. Il y avait de la femme en lui, une façon câline et insinuante de procéder, des mouvements fins et jolis, qui se terminaient le plus souvent par de douloureuses égratignures Même ses défauts venaient de cette souplesse et de cette marche oblique ; il se perdait dans l'incompréhensible pour être trop souple; il finissait par s'empêtrer dans des phrases trop chargées d'incidentes, lorsqu'il voulait ne laisser passer qu'un bout de sa véritable pensée. D'autres ont eu son érudition, sa connaissance étendue de notre littérature, d'autres ont pu pénétrer plus avant dans les livTes, mais personne assurément n'a pénétré aussi profondément dans le cœur et dans l'âme de certains écrivains.
Certes, je ne crois pas que Sainte-Beuve, s'il avait vécu, aurait consenti à patronner le mouvement naturaliste ; car il avait horreur de la réalité crue. Il se montra toujours très inquiet en face des ouvrages de M- Gustave Flaubert et de MM. Edmond de Goncourt. Il ne serait certainement pas allé plus loin. La descendance de Balzac et de Stendhal l'épouvantait.
Les jeunes romanciers avaient mis leur espoir en M. Taine. Il leur apparaissait comme l'écrivain qui allait prendre la parole, au nom de la vérité et de la liberté dans les lettres- En ce temps-là, M. Taine semblait devoir bouleverser la philosophie. Il apportait une méthode, il condensait en quelques formules toutes les trouvailles faites dans la critique par Sainte-Beuve. Sa sécheresse, son analyse réduite à une sorte d'opération mécanique, séduisaient les esprits jeunes, en étendant aux choses de l'esprit les procédés employés jusque-là dans les'isciences naturelles. C'était une critique naturaHste qui marchait de pair avec le roman naturaliste. On pouvait craire que le porte-drapeau de la nouvelle génération littéraire était né, d'autant plus que M. Taine avait fait une étude superbe sur Balzac, qu'il égalait à^Shakspeare.
Aujourd'hui, les jeunes romanciers doivent reconnaître qu'ils se sont trompés. Jamais M. Taine ne sera le juge qu'ils attendent. Il y a des raisons multiples, dont je vais indiquer les
deux principales. M." Taine est avant tout un lettré. L'œil chez lui se ferme, l'intelligence seule fonctionne. Son véritable milieu est une bibliothèque. Il y fait merveille, fouillant des montagnes de livres, prenant une quantité effroyable de notes, tirant toutes ses œuvi-es des œuvres d'autrui. C'est un compilateur qui a le génie de la classification. Mais, dans la rue, je ne sais trop s'il voit les fiacres ; la vie lui échaiipe, la réaliténe le touche point. De là, inconsciemment peut-être, un dédain de ce qui est vivant. Il s'est retiré de la bagarre contemporaine, pour se cloîtrer dans des études considérables d'historien et de philosophe. 11 remue avec amour la poussière des vieux documents. Pour voir à cette heure un écrivain, qui vit et qui produit à ses côtés, il lui faudrait faire un elTort considérable. J'ai lu de lui quelques lignes sur des romanciers de nos jours, où il a montré, selon moi, la plus grande ignorance du mouvement quis'accomplit. En un mot, il ne respire plus le même air que nous. Mais il est une autre raison tout aussi grave. Même si M. Taine vivait de notre vie, je crois qu'il n'accepterait jamais le rôle compromettant de tenir un drapeau. Il n'est pointdanssontempérame'ntdese compromettre, il refusera toujours de se prononcer nettement en faveur de quelque chose ou de quelqu'un. Lui qui partait en révolutionnaire, se trouve être l'esprit le mieux équilibré qui existe. " »irofesseur repousse.
L'école naturaliste ne compte donc plus sur M. Taine; et, M. Taine mis à l'écart, il n'existe pas un seul critique de valeur. Je répéterai la phiase par laquelle j'ai- débuté: nous n"avonspas de critique en France, à cette heure. C'est justement cette disette que jeveux étudier.
Dans ces vingt dernières années, pas un critique ne s'est donc révélé. Il y a là, à coup sûr, une pau^Teté d'hommes. Mais il faut ajouter que jamais les circonstances n'ont été plus défavorables. Je signalerai surtout les transformations qui se sont opérées dans la presse, comme une des principales causes de la déchéance de la critique.
Le journal, il y a vingt ans, était un organe grave, donnant à la politique et à la littératurB toute la place. Les faits-divers se trouvaient relégués à la quatrième page. On s'abonnait par sympathie pour telle ou telle rédaction; on attendait les articles de tel journaliste, et on les lisait religieusement, eussent-ils cinq colonnes. La critique, à cette heureuse époque, s'étalait à l'aise. Elle ne sepressaitpas, attendait deuxmois pour parler du dernier U^Te paru, rendait des arrêts longuement motivés. Les lecteurs euxmêmes n'éprouvaient aucune impatience. Ils demandaient avant tout de la conscience, du talent et de la justice.
Nous avons changé tout cela. Le journal nouveau tend à mettre à la porte la littérature. Les faits-divers, sous plusieurs appellations différentes, ont envahi les quatre pages. La presse à informations est née. Il ne s'agit plus d'analyser un livre. Les lecteurs se soucient bien de cela!
II faut leur dire ce qui sest passé la veille dans le salon de madame*"et dans les'coulisses des Variétés ; il faut leur raconter le crime de la nuit en trois cents lignes, avec le portrait de l'assassin, ce qu'il mangeait, ce qu'il buvait; il faut tout réduire en petits faits précis, brutaux, sans ornements aucuns. Si le mouvement continue, les journaux, avant cinquante ans, seront transformés en simples feuilles d'annonces.
On comprend le coup terrible que la presse à informations est venue porter à la critique. Les longues études, sagement préparées, honnêtement écrites, n'ont plus été de mode. Elles tenaient beaucoup trop de place. L'axiome de tous les directeurs a été qu'on ne lisait pas les longs articles. Et l'on en est arrivé aux plaisanteries, on a traité de ganaches les écrivains qui s'entêtaient dans les vieux usages, on a prétendu que leurs articles servaient à essayer les ponts. Le premier mot d'un rédacteur en chef est devenu : 1 Traitez-moi ça en cinquante lignes, pas davantage. > D'ailleurs, il n'a plus été question de conscience ni de justice. A quoi bon? Les lecteurs n'ont que faire de cela. Mais on a exigé que l'article fait sur un li^Te fût publié le lendemain de l'apparition de ce livre, ou mieux encore la veille. Aucune étude n'est nécessaire. On ne lit pas même. L<? critique coupe les pages, en attrapant un mot par-ci, par-là; et, lorsque le livre est coupé, il en sait assez long, il se met sur-lechamp à rédiger les cinquante lignes demandées. Souvent il ne parle pas du Hatc, il parle de n'importe quoi, à propos du livre. 11 suffit que le titre et le nom de l'auteur soient cités.- L'important, en effet, est la nouvelle de la mise en vente qu'il s'agit de donner avant les autres journaux; quant au reste, au mérite réel de l'ou%Tage, à son originalité, à son influence future, peu importe. Dans ces conditions, les critiques improvisés de'VTaient se contenter d'annoncer l'apparition du volume en deux lignes. Le malheur est qu'on n'en est pas encore à cette sécheresse. Les critiques ajoutent au hasard des réflexions. Ils louent ou ils blâment pour des raisons particulières. Pas un n'a une méthode. Ils entassent les énormités, les erreurs et les mensonges. Rien de plus lamentable que ce spectacle, dans la presse, lorsque paraît un ouvrage. Il n'est pas de sottisf s qui ne soient dites, et si l'on veut avoir une preuve de l'abaissement de la critique en France, il suffit alore de faire une collection des articles publiés, de les liie et de voir s'étaler partout la sottise et la mauvaise foi.
La peur d'ennuyer, je le répète, a tué les études consciencieuses. On a habitué le public à lire un journal en courant. 11 avale les petits faits, mais les études de trois colonnes ne passent plus. Où veut-on qu'un homme vivant notre vie affolée trouve un quart d'heure pour li;v un article grave? Puis, il lui faudrf it réfléchir, faire un eflort d'intelligence, ce qui serait désastreux. Aussi ne lui sert-on que les lieux communs, Ips idées toutes faites qui se casant aisément dans la cervelle. L'enthousiasme, la foi littéraire, tout ce qui émeut, dérange la digestion. Le plus commode est d'aller à l'aventure, disant noir la veille et blanc le lendemain, flattant la foule en répétant ce qu'elle dit. De là l'effroyable vacarme. Je défie, au lendemain d'une première représentation par exemple, qu'on lise cinq ou
six comptes rendus sur la pièce nouvelle, sans que le dégoût vous monte à la gorge.
Parlez de cet état de choses à un directeur de journal. Il vous répondra qu'il lui faut contenter son public. 11 n'a pas charge d'âmes, il veille avant tout à la prospérité d'une affaire commerciale. Le public veut des informations, on le bourre d'informations. Sans doute la littérature en souffre, mais qu'y faire? D'après le système nouveau, un journal doit être fabricpiéen quelques heures, au fur et à mesure que les nouvelles airivent. Ainsi, beaucoup de journaux, qui se tirent à minuit, donnent l'analyse des pièces nouvelles, le lendemain même de la première représentation, de façon que le rédacteur chargé des théâtres est obligé de quitter la salle avant le dernier acte, et de venir bâcler son bout d'article, tandis que les machines attendent. Je vous demande quel jugement il peut porter, même si son article a été écrit en partie la veille, au sortir de la répétition générale? Toute justice est impossible dans ces conditions. La critique est ravalée au rôle d'un simple prospectus, rédigé souvent en mauvais français.
Les seuls articles longs que tolèrent les journaux à informations sontceuxquisont fabriqués avec des extraits des ouvrages nouveaux. Certains rédacteurs se procurent les livres, avant la mise en vente, et y coupent les passages intéressants. Ils ajoutent quelques lignes pour les relier, ils affriandent le public en se flattant d'être les premiers à lui servir ces primeurs. C'est de la rédaction à bon marché. En outre, elle rentre dans le système dt l'indiscrétion qui est très en faveur. Le roi public est enchanté. On ne lui impose aucune opinion, on lui évite même le travail de lire tout un livre, car lorsqu'il aura lu les extraits, il connaîtra assez l'ou^Tage pour en parler, sans se donner une peine plus grande. Le journali:-me contemporain est basé sur la paresse et la vanité de la foule.
Et cet état de choses est si bien établi, que les auteurs habiles ne demandent jamais une étude, dans les journaux amis. Ils préfèrent de beaucoup qu'un chroniqueur parle de leurs ouvrages, entre une nouvelle sur la petite V" , des Bouffes, et un scandale financier ou un procès célèbre. Là, au moins, ils sont certains que tout Paris lira la réclame ; car on a beau raccourcir les études critiques, le lecteur les saute, en étouffant un bâillement. Les chroniqueurs sont devenus ainsi les critiques les plus influents; eux seuls arrivent à faire vendre quelques centaines d'exemplaires. Ils ont une influence supérieure à celle de M. Taine hii-même. Quand ils risquent une plaisanterie sur un ouvrage. l'édition s'enlève ; et cela est profondément triste. Le talent n'est plus en cause. Le scandale trône comme un monarque absolu.
Et qu'on ne m'accuse pas de voir les choses trop en noir. Les journaux à informations sont des agents de perversion littéraire. Le mal est tel, qu'il a fini par gagner les journaux graves. Pas une feuille n'échappe à la contagion. Sans doute, dans la presse française, on compte encore plusieurs organes qui gardent leurancienne dignité. Mais étudiez même ceux-là de près, et vous verrez que l'ennemi est dans la place. Les journaux les plus vénérables ont voulu se rajeunir; ils ont allongé les faits-divers, ils ont
créé une chronique. Puis, ils risquent de moins en moins souvent des études de longue haleine ; la littérature semble devenir chez eux, comme partout ailleurs, un embarras, qu'ils conservent uniquement pour ne pas rompre d'une façon brusque avec leurs traditions.
Telle est donc la situation. La littérature est conspuée. Le livre surtout est un épouvantail. Dans les feuilles du boulevard, par exemple, vous trouverez rarement une étude critique ; à p 'ine, de loin en loin, une réclame se glisse-t-elle dans une chronique ou dans les échos de Paris. Si je prends un journal dit sérieux, le Temps, l'indifférence pour les lettres y est au fond la même. Des quinze et vingt jours se passent, sans qu'un article littéraire y soit publié. La politique envahit tout, et non seulement la politique, mais la Bourse, les tribunaux, les bulletins météorologiques, etc. Seul, le livre est dédaigné. Les théâtres sont beaucoup mieux partagés, un vaudeville occupe plus la presse qu'un roman. Cela tient à ce que le théâtre a des côtés qui nesontpaslittéraires. Les chroniqueurs dramatiques ont, pour égayer leurs articles, les aventures des comédiennes, les indiscrétions des coulisses, tout le brouhaha de ce petit monde de la scène qui fait tant de bruit. Jamais on ne lasse le public à lui parler du théâtre, et là est le grand point. Si le livre est condamné, si on le traite en intrus, c'est qu'il a le malheur de n'être pas toujours drôle et de manquer de femmes, comme on dit.
Je me résume et j'accuse la presse à informations d'être la grande coupable, dans l'abaissement de la critique. II est impossible, su milieu de cette bousculade des journaux, de trouver le temps d'écrire et de lire une étude sérieuse. Le pis est que les lecteurs s'habituent à ce régime, savent lire de moins en moins. Cependant, si le journalisme actuel explique l'étrange cacophonie des jugements littéraires, je n'entends pas pousser les choses jusqu'à dire qu'il empêche la venue d'un critique véritable. Je crois que l'homme manque. Si l'homme naissait, il se ferait vite écouter, malgré les circonstances défavorables, au milieu des bégayements de tous ces reporters qui se mêlent de juger les écrivains et les œuvres.
Certes, ce n'est pas que les journalistes s'occupant de critique fassent défaut. Au contraire, il n'est point de jeune homme arrivant de sa province qui ne rêve de distribuer des coups de férule. Et, comme les directeurs ont un beau dédain poui la bibliographie, ils la confient presque toujours aux nouveaux venus, aux apprentis, à ceux qui veulent se faire la main. La bibliographie est reléguée à la dernière page, dans un coin. On justifie avec elle, je veux dire qu'on l'allonge ou qu'on la raccourcit selon lesbeîoins du numéro. Elle est moins importante que les accidents et les crimes, qui sont soignés avec un amour particulier. Un livre a paiu, la grande nouvelle ! personne ne s'y intéresse. C'est ainsi que les gâte-sauce du journalisme débutent dans la critique; on leur donne les livres à mas-
sacrer, comme dans les cuisines on donne aux marmitons les légumes à éplucher. Vous pensez la belle besogne ! Ces pau\Tes jeunes gens n'ont souvent pas deux idées nettes dans la tête. L'expérience leur manque. Ils tapent en a veugk s. De là les jugements extraordinaires qui font lessembler notre critique actuelle à une véritable Babel, où l'on parlerait toutes les langues, sauf la langue de vérité et de justice qu'il faudrait y parler.
Je ne nommerai personne parmi ces jeunes gens. Le vent qui les apporte, les emporte. Le personnel de cette bibliographie courante change tous les trois mois. L'n auteur qui fait paraître un volume chaque année n'est plus du tout au courant et se trouve forcé de se renseigner, s'il veut adresser son li\Te aux journalistes chargés d'en parler. C'est un va-et-vient continu, des apprentis succédant à des apprentis. Quand on ne sait que faire d'un collaborateur embarrassant, on lui donne les comptes rendus bibliographiques. Cela ne tire pas à conséquence.
Mais cei tains critiques s'entêtent. Ils n'ont aucune influence, leurs articles ne font pas acheter dix exemplaires d'un ouwage. Ils n'en vivent pas moins du métier de critique. La critique est leur spécialité. On leur ménage une place dans les journaux qui se piquent encore de littérature. Je vais prendre les plus typiques, et tâcher d'esquisser en quelques lignes leurs physionomies.
Il y a d'abord le critique professeur, M. Aube ou un autre. M. Aube, qui enseigne le latin.dans des maisons ecclésiastiques, je crois, alongtemps écrit au Français. Aujourd'hui, il écrit au Journal officiel: seulement, il ne signe pas, parce que sa personnalité est peu agréable à la majorité républicaine de notre Assemblée nationale. Je ne fais pas de politique ici, je ne discuterai en aucune façon les idées politiques et religieuses de M. Aube. Cependant, ces idées ont certainement une influence considérable sur sa manière de voir et de juger la littérature contemporaine. Elles l'empêchent d'accepter le mouvement positiviste, qui transforme en ce moment chez nousles lettres, après avoir transformé les sciences. II juge en professeur et en catholique. Volontiers, il relèvera les fautes de grammaire, voudra enfermer le roman dans le cadre étroit des fictions sentiment '.les ; il condamnera une œu^Te dont la morale ne sera pas orthodoxe et qui ébranlera les dogmes, \ulle largeur de compréhension, aucune souplesse d'analyse. C'est un pédagogue, sans autorité heureusement, qui corrige les œuvres nouvelles, comme il coirige les devoirs de ses élèves. Je vous demande quelle p'ut être l'utilité de son rôle, dans ce siècle d'activité colossale, qui a toutes les audaces et qui risque toutes les expériences ! Il nous voit sous le plus étiange des profils. Nous l'épouvantons. Le jour où il a besoin de louer quelqu'un, il prend le plus faible et le plus joli d'entre nous, effaré encore par certaines rudesses. En un mot, il ne compte pas, il n'est personne, il est trop en dehors du présent pour avoir sur le présent la moindre influence.
Le cas de M. de Pontmartin, le critique de la Gazette d? France, est plus intéressant. Il défend, lui aussi, le trône et l'autel ; mais il les défend avec le désespoir d'un homme qui se sait
vaincu à l'avance. Il a écrit des romans, il a réuni en volumes ses études critiques. D'ailleurs, il ne manque point de talent. Mais ses quelques qualités semblent s'être noyées dans le dépit de sa vie manquée. Longtemps, il s'est posé enrival de Sainte-Beuve; celui-ci avait ses lundis, il a voulu avoir ses samedis; et cette rivalité était entre tenueparle parti catholique qui l'exaltait et le mettait au-dessus de l'illustre critique. Quand Sainte-Beuve mourut, M. de Pontmartin s'imagina qu'il allait recueillirson héritage. Il n'en fut rien, il arriva même que, la rivalité cessant, ilparutètremortlui-même. Depuis cette époque, il s'est aigri davantage. Il a publié des feuilletons étranges, où son rire tourne au ricanement, où son persiflage de gentilhomme tombe dans le catéchisme poissard. Le grand malheur, l'irrémédiable malheur de M. de Pontmartin est qu'il est resté provincial, malgré ses efforts pour se déniaiser à Paris. Né près d'Avig-non, possédant là-bas un château où il passe une partie de l'année, il a gardé les étroitesses de la province, certaine tournure épaisse cjui l'a certainement empêché de faire son chemin. Il mourra un jour de chagrin de ne pas entrer à l'Académie. Ce doit être là le mal secret qui le ronge. Tous ses amis V ont un fauteuil pour dormir. Lui seul continue à errer dans une époque qu'il ne peut comprendre et dont les œuvres l'exaspèrent.
M. Paul Perret, qui a donné des études au Moniteur, est le romancier mécontent, le critique de hasard, saignant de ses insuccès. L'espèce est très commune. Il y a même, au fond de la grande majorité des critiques, un producteur manqué, qui se résigne à parler des œuvres d'autrui, quand il voit que personne ne parle des siennes. M. Paul Perret a publié plusieurs romans dans la Revue des Deux Mondes. Ces romans, d'une grande médiocrité, dorment dans les caves des éditeurs. Je ne connais rien de plus gris, de plus insignifiant. Imaginez les romans de George Sand détrempés à grande eau. ilais plus un romancier a une note douce et pâle, et plus ce romancier devient féroce, quand il juge ses confrères. M. Paul Perret s'est donc li\Té à une campagne furibonde contre l'école naturaliste, qui lient en ce moment le haut du pavé ' littéraire. La vérité est qu'il est trop intéressé dans la querelle pour juger avec justice. Cela n'est plu.s de la critique, c'est delapolémique,et qui manque d'autorité.
Je passe au tvpe du critique consciencieux. M. Jules Levallois a longtemps publié dans l'Opinion nationale de longs articles, pour lesquels il se donnait un mal infini. 11 lisait jusqu'à trois fois les livres dont il avait à parler. 11 prenait une quantité de notes, réfléchissait, comparait, consultait ses amis. Et, en fin de compte, il accouchait d'une étude parfaitement honnête, mais parfaitement médiocre. Je n'ai jamafs lu d'articles plus lourds, plus indigestes. Ajoutez qu'ils étaient vides. Impossible d'en tirer une idée neuve. Cela se développait gravement; on aurait dit M. Prudhomme tirant de sa poche un mouchoir immense et flnissant par se moucher dans un coin, avecmajesté. M.Jules Levallois, un excellent homme au fond, combattait par tempérament toutes les tentatives originales. Il représentait la bourgeoisie dans la critiq\ie. Et le
plus étonnant est que le même homme était un chansonnier fort gai, dont je connais des chansons charmantes.
Citerai-je encore un type amusant, le critique qui a une réputation énorme dans les coulisses littéraires, et qui ne laisse tomber que trois ou quatre pages chaque année, comme il laisserait tomber des perles. M. Babou est le représentant de cette espèce aimable. Il touche à la cinquantaine, je crois ; il bat le pavé depuis un quart de siècle, et tout son bagage se réduit à quelques études écourtées, qu'il a réunies dans des éditions de luxe. Le public l'ignore absolument. Cela n'empêche pas qu'il soit une illustration. Il faut entendre dire dans les brasseries : « Babou va éreinter un tel, Babou a eu hier un mot sanglant. On croirait qu'il y a eu mort d'homme. L'auteur tué par M. Babou ne s'en porte pas plus mal; souvent, il ne connaît pas. il ne connaîtra jamais le mot sanglant. JM. Babou appartient a ce monde de paresseux qui font, chaque soir, une grande œu^Te, en buvant une chope : seuler .;iit, le lendemain, ils ont sommeil et ne trouvent pas le temps d'écrire la grande œuwe. La vie se passe, l'âge arrive, ils restent des débutants. Ce qui ajoute du piquant au cas de M. Babou, c est qu'il s'imagine représenter l'esprit français. U s'efforce d'être énormément fin et spirituel. Quand il daigne écrire quelque chose, il est plein de sous-entendus, dt petits sourires, de tournures alambiquées- On croit toujours qu il vous conduit à des choses extraordmairement délicates et drôles. Et, pas du tout, il s'arrête, tourne court- Cinq ou six pages ont épuise son effort. Alors, on se questionne, et l'on s aperçoU avec ennui que M- Babou n'a rien dit qui valut la peine d'être écouté. Inutile d'ajouter que il. Babou n'a pas la moindre influence sur le public •. .. . .''.,■
J'aurais voulu encore vous parler du critique chroniqueur, de M- Jules Clarelie, par exemple, qui a du talent, celui-là. et qui produit comme jamais homme n'a produit. Il écrit dans cinq ou six journaux à la fois ; il est très lettre, il sait des anecdotes sur tous les sujets. Je me permettrai simplement de dire qu'il est plus intéressant que puissant. On lit ses articles avec plaisir, mais on y chercherait en vain une analyse sérieuse et une méthode d'enquête J'aurais également voulu dire un mot du critique poète, de JI. \natole France, dont qiielques études ont paru dans le Temps- Ce journal, qui a une situation littéraire à garder, fait tout juste le nécessaire pour ne pas la perdre- Il a accueilli M. France, connu jusque-là comme poète, et je dois ajouter comme poète parnassien, plongé dans- le pastiche néo-classique. Les amis de M. France m'ont assuré que son ignorance de notre littérature contemporaine était telle, qu'ils devaient lui fournir dos notes pour chacun de ses articles- Au demeurant, il écrit proprement, et il vient même de faire sur le grand romancier russe, Ivan Tourguenefî, une étude très sympathique, dont il faut lui tenir compte. Mais je préfère terminer ici cette série de peW* portraits. Je craindrais de me répéter. 11 suffit que j'aie indiqué comment il peut arriver que nous manquions d'un critique, lorsque tant de gens,des professeurs, des romanciers.des poçtes, s'improvisent critiques.
DOCUMENTS LITTÉRAIRES
Je m'arrêterai plus longuement à une physionomie qui me tente par sa singularité- Les journalistes dont je viens de parler sont de dignes bourgeois et rentrent plus ou moins dans l'effacement commun. Je veux dire qu'aucun ne se distingue par quelque panache, tapageusenient planté. 31- Barbey d'Aurevilly, certes, ne juge pas plus sainement que les autres; au contraire, il a des fantaisies d'appréciation incroyables; mais il a au moins adopté une manière de taper les talons, qui force les passants à se retourner quand il passe- Toutes les fois quejelisM.Barbeyd'AureviUy, je ne sais si je dois rire ou pleurer- Voici son cas, un des plus curieux de notre littérature contemporaine-
II est né, je crois, en 1811, dans un petit village de la Manche- Il a donc grandi pendant la période romantique- Ce fait doit être noté, car il est resté romantique de style et d'allure, à la note aiguë- Il torture la phrase, la brise et la fouette, ajoute des paillons à chaque incidente, met des intentions cavalières dans les points et les virgules. Et le style flamboyant ne lui suffit pas, il adore les imaginations sataniques, les complications prodigieuses, les héros immenses, les héroïnes fatales et pâles comme les lis- Les quelques romans qu'il a écrits sont des monstruosités d'invention maladive. D'ailleurs, je ne lui refuse pas du talent. Malgré l'effort continu dont il martèle son style, on sent là un puissant ouvrier littéraire- Mais, bon Dieu I quelle continuelle pose et quelle originalité factice 1 II ne s'est point contenté d'être un mousquetaire dans son style, il a voulu en être un sur le pavé- A vingt ans, il a été la proie du dandysme, il s'est agenouillé devant Brummel- Cruelle aventure, car aujourd'hui il porte encore le pantalon collant, la redingote à plis, les grandes manchettes et le grand col de sa jeunesse Les dames le suivent d'un œil stupéfait- Lui, jouissant de l'effarement des trottoirs, s'en va triomphant, croyant qu'il dompte ainsi et tient sous sa semelle.tout le dix-neuvième siècle- Innocente manie, dira-t-on. Sans doute- Seulement, il faut chercher l'écrivain et le critique dans l'homme-
M. Barbey d'Aurevilly habite un petit logement, dans un quartier perdu de Paris. Les meubles sont bourgeois, un lit, une armoire à glace, une table. Mais, dans son besoin de mener une existence supérieure, il en est arrivé à se persuader certainement que son lit est tendu de brocart, que son armoire à glace, un meuble du faubourg Saint-Antoine, vient de quelque gardemeuble royal. Un jour, il aurait dit à un visiteur, en lui montrant la glace : « Cette glace me semble un grand lac. » Il est tout entier dans cette phrase. Je suis persuadé qu'il agrandissait sa modeste chambre de bonne foi, en trouant ainsi le mur de toute la profondeur d'un vaste paysage.
Peu à peu, on arrive ainsi à se tromper soimême. Il vient une heure où l'on ne sait plus nettement où la réalité finit et où le rêve commence. Tel est depuis longtemps l'état de
M. Barbey d'AureviUy. Ce qui le complète, c'est qu'il a adopté le rôle d'un gentilhomme écrivain, défendant à grands coups de plume la noblesse et la religion. II a pris une attitude de chevalier dévot, servant l'église, pourfendant la démocratie. Et c'est ici que la triste et charm nte comédie commence. Ce mousquetaire a mené l'existence la plus bourgeoise du monde. Il vit très solitaire, comme un bon petit rentier qui chauffe le soir ses rhumatismes. Au fond, il n'y a pas d'homme meilleur. Tout ce tapage de ferraille, ces fanfaronnades, ces poings sur la hanche, ne sont que des façons d'être littéraires.
Est-ir quelque chose au monde de plus gai et de plus touchant à la fois? M. Barbey d'Aurevilly est de deux ou trois siècles en retard. Il fait des orgies d'imagination. C'est un acteur qui garde à la ville sa voix et son geste de théâtre. C'est un martyr de la médiocrité contemporaine, qui s'est crevé volontairement les yeux pour rêver à son aise toutes les splendeurs absentes. Quand il a bu un verre d'eau, il est i^Te, et se dit plein de vin d'Espagne. Quand il heurte une fille en jupon sale dans une rue, il arrondit le bras et salue en murmurant : « Mille excuses, marquise ! » Quand il grimpe son escalier étroit, il se fâche contre ses gens, en criant : « Eh bien I marauds, allumez donc les torchères !»
Mais le côté le plus stupéfiant, chez M. Barbey d'Aurevilly, est le côté catholique. S'il croit à Dieu, ce n'est guère que pour avoir le droit de croire au diable. Le diable l'attire, parce que le diable est excentrique. Pour sûr, le diable sacrifie au dandysme et cache son pied fourchu dans une bottine de chevreau. On chagrinerait beaucoup M. Barbey d'Aurevilly, si l'on paraissait croire qu'il ira droit en paradis. Il tient certainement à faire quelques années de purgatoire, et je n'affirmerais même pas que l'enfer ne le fasse point rêver. Quand il écrase un écrivain démocratique, quelque suppôt de Satan, on sent une sourde en\"ie dans sa colère. En voilà donc un qui sera foudroyé I Etre foudroyé, quel rêve ! Tomber comme l'archange rebelle, pâle encore de la splendeur divine, gardant dans la défaite un front d'une fierté insoumise ! Voilà qui serait agréable 1 M. Barbey d'Aurevilly ambitionne certainement cela, par amour de la plastique. Il se voit dégringolant du ciel, étalé sur le dos, mais dans une pose sculpturale, et regardant encore Dieu en face. Cela poserait un homme tout de suite.'
Hélas ! ce n'est là qu'une ambition irréalisable ! M. Barbey d'Aurevilly n'a rien d'un lutteur. Dernièrement, il venait de publier un recueil de nouvelles, les Diaboliques, où son singulier catholicisme s'était frotté d'un peu près aux ordures de l'enfer. Il y avait, là dedans, des femmes comme il les entend, des femmes hantées par le démon et qui s'agitaient d'une étrange manière. Le parquet s'effaroucha, le li\Te fut saisi et M. Barbey d'Aurevilly dut se rendre auprès d'un juge d'instruction. Un tel homme, parlant haut, allait, n'est-ce pas? dire son fait à la justice. Il résisterait au nom de la liberté des lettres. Eh bien 1 nullement. M. Barbey d'Aurevilly a plié les épaules sous les remontrances, et a consenti à un marché, en laissant supprimer son livre dans l'ombre, à la condition que le parquet, abandonnerait les poursuites. Cela est
regrettable, je le dis hautement. M. Barbey d'Aurevilly, en tolérant cetétoufTement muet de son œu\Tej a rec onnu par là même que son œu^Te était dangereuse. Lorsqu'on a l'honneur de tenir une plume, on se consulte avant d'écrire, et quand on a écrit une page, on l'affirme, on la défend. Un bourgeois, un de ces bourgeois que M. Barbey d'Aurevilly plaisante du bout de sa badine aristocratique, aurait eu l'orgueil de son œu^Te.
D'ailleurs, je serai tout aussi sévère pour l'attitude que M. Barbey d'Aurevilly a prise dans la critique. Romantique de tempérament, styliste très travaillé, il attaque d'une façon furibonde les romantiques et les stylistes, en leur refusant jusqu'à du talent. On reste stupéfait, on ne s'explique pas quelle rage le pousse à brûler ce qu'il doit forcément adorer, loutes les fois qu'il rencontre sur son chemin ou ^'icto^ Hugo, ou Gustave Flaubert, ou les Concourt, il les dévore. Pourquoi cela? 11 procède d'eux, il est de la même famille littéraire, il devrait avoir les mêmes goûts. Ses amis m'affirment que la mécanique qui lui tient lieu de cervelle est très compliquée, et qu'il se passe là dedans un travail extraordinaire. D'abord, Victor Hugo, Gustave Flaubert, les Goncourt sont des incrédules qu'il veut écraser. J'admets cela, mais après avoir terrassé l'impie en eux, il me semblerait strictement juste de saluer l'homme de talent. Seulement, ce mot de juste fait beaucoup rire les amis de M. Barbey d'Aurevilly. Etre juste, pourquoi cela? à quci cela sert-il? Fi:n n'est bourgeci comme d'être juste. Un homme juste n'a pas de ligne plastique, il ne se campe pas d'une façon assez crâne, il manque de dandysme. Battre la campagne, faire claquer des mots sonores et les jeter à la figure du monde, prendre des poses de capitan pour stupéfierla galerie,parlez-moi de ça, c'est le seul genre de critique que puisse exploiter un gentilhomijie : Le paradoxe est un plumet qui fait merveille sur un chapeau galonné. Et c'est ainsi que JI. Barbey d'Aurevilly a inventé la critique qui ne juge pas, mais qui assomme.
Rien n'est plus simple à pratiquer. Il prend un écrivain quelconque et il exécute sur son dos des fantaisies de tambour-major, jouant avec sa canne de commandement. L'écrivain et son œuATe sont condamnés à l'avance, qu'ils aient ou non raison. Seulement, le critique tient à être beau devant les lecteurs. C'est le juge qui est en scène, et non le prévenu. Le juge salue, grossit la voix, fait tout pour étonner l'assistance, emploie des mots rares, combine des phrases imprévues, va jusqu'à danser le cancan, s'il croit que le cancan fera de l'effet. Remarquez que M. Barbey d'Aurevilly ne réussit jamais un éloge. Il n'est véritablement beau que dans l'éreintement. Il ne donne pas de raisons, cela est inutile; il se fend dans le vide, il sue, il trépigne, il tue des fantômes. Et l'exercice terminé, il rentre dans In . niilis.sr. persuadé que la France a frémi de cet rlliox ,iM,. , nnilmt. 1 ne telle façon d'entendre lu i liliipic est pin-rile. Depuis quelque trente ans que M. Barbey d'Aurevilly se livre à ces assauts enfantins, il devrait pourtant voir que les gens tués par lui se portent le mieux du monde, et que le public le laisse s'escrimer seul, sans lui faire l'iionneiir de ratifier un seul de ses arrêts. 11 '-^l iieni-rii,. )in.> curiosité, mais
à coup sûr il n'est pas et ne sera jamais une autorité. On le surprendrait beaucoup sans doute, si on lui disait que la meilleure façon d'attrouper le monde et de produire de l'effet, est encore d'être juste, de chercher la vérité et de la dire. Mon seul étonnement, en lui voyant brandir sa plume comme une flamberge, au cinquième acte d'un mélodrame, est qu'il ne se soit pas encore embroché lui-même, pour tomber avec grâce devant les dames.
Un dernier mot. M. Barbey d'Aurevilly a récemment consacré une longue étude à Diderot, uniquement pour arriver à l'écraser sous la grosse injure de bourgeois. Oui, si l'on veut. Diderot était un bourgeois: seulement, il a fait une besogne de géant. M. Barbey d'Aurevilly, qui fait une besogne d'enfant, a en outre le ridicule d'être un bourgeois dévoyé et enragé. J'insiste, un bourgeois, rien qu'un bourgeois, car il n'a encore assassiné personne, et il n'a pas même violé une marquise.
J'aime les contrastes, et le plus violent que je puisse établir est de parler de M. Francisque Sarcey, après m'ètre occupé de M. Barbey d'Aurevilly. Ils sont placés, par leurs tempéraments et par les rôles qu'ils jouent, aux deux bouts de la critique. D'ailleurs, dans cette étude, M. Sarcey représentera la critique dramatique. J'ai déjà exprimé pour quelles raisons la place faite à un drame ou à une comédie, dans la curiosité publiqu», est beaucoup plu 5 grande que la place faite à un roman. Les critiques dramatiques forment une sorte de corporation à part qui tient, sinon le haut du pavé, du moins toute la largeur du trottoir littéraire des journaux. Or, parmi ces critiques, M. Sarcey est certainement le plus lu et le plus écouté. ç»'
Je citerai quelques faits qui prouvent quelle situation importante il occupe. On m'a affirmé que la vente du journal le Temps montait de plusieurs centaines d'exemplaires, chaque dimanche soir, jour où paraît son feuilleton hebdomadaire. Si le fait est vrai, il est bien rare en France. Nous aimons si peu les études sérieuses, nous lisons avec tant de répugnance tout ce qui sort du roman d'aventure et des faits-divers, qu'il est réellement beau de voir plusieurs centaines de personnes dépenser trois sous, pour connaître l'opinion d'un critique sur les pièces nouvelles de la semaine. Mais ce n'est pas tout, M. Sarcey trône aux premières représentations, il fait l'admiration de la salle. Dès qu'il entre, un murmure court de loge en loge. On se penche pour l'apercevoir, des maris le montrent à leurs femmes, des jeunes filles le contemplent. Je connais des gens de province qui sont venus exprès à Paris ])our avoir le bonheur de connaître son visage. Les chuchotements sont longs às'apaiser: Il Sarcey! Sarcey !... — Oà donc?... — Tenez, ce gros, là-bas, qui manque d'écraserune dame... — C'est lui, vous êtes sûr?... — Oui, oui... Regardez Sarcey. regardez Sarcey... » Et le peuple est heureux. C'est une véritable popularité. La puissance de M. Sarcey est d'ailleurs elTective. Il a forcé parfois la main à d^^; diivrteurs pour
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leur faire accepter des pièces, il a travaillé au succès de certains artistes qui lui doivent aujourd'hui leur situation. Les comédiens, les auteurs, les directeurs, jusqu'aux lampistes et aux ouvreuses de loges, le redoutent et s'inclinent devant lui. Dès qu'on joue une œuvre nouvelle, la première question dans les coulisses est celleci : « Sarcey a-t-il ri? Sarcey a-t-il pleuré? » S'il applaudit, la fortune de ^œu^Te est faite; s'il bâille, tout est perdu. Le dimanche, on se précipite sur son feuilleton,- on le dévore, et les arrêts qu'il rend bouleversent le monde des théâtres.
Pour bien comprendre, il faut remonter à la royauté de Jules Janin, que l'on avait sacré prince de' la critique. Celui-là régnait par les grâces de son esprit. On le lisait pour son charme, pour les jolies choses qu'il savait broder sur le canevas banal des vaudevilles et des mélodrames nouveaux. Théophile Gautier également a régné en écrivain hors ligne, qui écrivait des pages merveilleuses, à propos de quelque boulfonnerie inepte. Quand Théophile Gautier est mort, M. Paul de Saint- Victor, un autre mélodiste très adroit, qui joue du style comme on joue de la flûte, a cru qu'il allait hériter de sa haute situation. Il se voyait déjà prince, avec un peuple de lecteurs à ses pieds. Mais point du tout. Les lecteurs l'ont laissé tirer tout seul les feux d'artifice prodigieux de ses phrases, et lui ont préféré M. Sarcey. C'est celui-ci qui est devenu roi.
Remarquez que M. Sarcey n'a pas la moindre grâce. La patte chez lui est singulièrement lourde. Il écrase, lorsqu'il veut caresser. D'encolure épaisse, riant d'un rire énorme qui inquiète ses voisins, il ressemble à un bon gros homme, qui viendrait se distraire le soir au théâtre, après avoir consciencieusement vendu de quelque chose, dans la journée. Il écrit ses feuilletons à la diable, comme un prêtre dépêche .sa me.5se, disant ce qu'il veut dire, et pas davantage. Depuis une quinzaine d'années qu'il fait ce métier de criticiue dramatique, il a ses feuilletons dans son parte-plume, il lui suffit de les laisser couler. Pas la moindre recherche de style, pasune fleur. Parfois, certainsarticlessont même fort négligés, avec des phrases mal d'aplomb et à peine correctes. On dirait une causerie bon enfant, d'un esprit très gros, visant avant tout au solide. Un poète qui tombe sur un de ces feuilletons-là a forcément une crise de nerfs.
Eh bien : la grande puissance de 31. Sarcey est parfaitement explicable. II doit sa situation à deux choses : il dit toujours ce qu'il pense, et il représente dansunesalle de spectacle la moyenne d'intelligence du public.
Dire toujours ce qu'on pense est une qualité très rare. Je pourrais citer plusieurs critiques d'une mauvaise foi parfaite; ce sont d'honnêtes gens sans doute, seulement la vérité dévie en passant dans leur crâne, ils voient les œuvres à travers mille préoccupations étrangères. M. Sarcey a pour lui la franchise de son impression. Il dit ce qu'il sent. Souvent ce qu'il sent est singulier. Mais son compte rendu n'en prend pas moins un ton de franchise auquel personne ne peut se tromper. On pense : » Voilà un homme convaincu. » Et cela lui donne une force immense, car peu à peu les lecteurs, en le voyant si consciencieux, ont mis leur confiance
enlui; ils savent qu'il ne mentira pas,ils finissent par l'accepter comme un guide sûr. Je ne suis presque jamais de son avis, seulement je reconnais qu'il se donne tout entier.
Etre franc, cela ne suffirait pas, à la vérité. La grande chance de M.' Sarcey est de venir au théâtre comme un bourgeois qui entend s'y récréer. Il ne s'embarrasse d'aucun système, il n'arrive pas avec des théories littéraires, il n'a même pas des aspirations vers le sublime qui le gênent. Tout ce qu'il paraît demanderau théâtre, c'est l'emploi d'une bonne soirée. Il part de cette idée pratique que le théâtre est fait pour le public, et que, logiquement, les auteurs, doivent donner au public ce que celui-ci désire. Tout son critérium est là. Il est l'apôtre du succès. Réussissez, et il applaudira. Lui-même se fait public, veut sentir comme le public. Dès lors, on .comprend le grand succès de ses feuilletons. Un commerçant, un marchand de drap par exemple, est allé voir jouer une pièce nouvelle. 11 a reçu une vive impression; seulement, comme il n'a pas l'habitude d'analyser ses impressions, il expliquerait difficilement ce qu'il a ressenti. Le dimanche soir, il achète le Temps, il lit l'article de M. Sarcey, et, en le lisant il éprouve une satisfaction sans bornes. M. Sarcey a eu les mêmes impressions que lui, M. Sarcey lui explique ces impressions, non pas en termes difficiles à comprendre, mais en termes dont le marchand de drap lui-même aurait pu se servir. La communion entre le critique et son public est ainsi entière. Ildevientlegrandhomme delà bourgeoisie. Elle ne peut lui reprocher de mal écrire, car elle n'a pas conscience d'un style plus élégant, pas plus qu'elle n'a conscience de vues plus hautes. Elle lui est simplement reconnaissante de la parité de goût qu'il a avec elle, de la bonhomie et de la conscience dont il fait preuve.
Enfin, il existe encore une raison pour que M. Sarcey soit l'idole de la foule. Il a été un des bons élèves de l'Ecole Normale, et, pendant quelque temps, il a enseigné le latin à des gamins, dans un lycée de province. L'enseignement, avec ses taquineries, n'élait point son fait; mais il a eu beau jeter la robe aux orties, il est resté quand même professeur. L'air qu'on respire à l'Ecole Normale met dans le sang le besoin de professer partout et toujours. Il professe donc, il fait la leçon aux petites actrices, il distribue des coups de férule aux auteurs, il a l'air de donner des bons points, lorsqu'il donne des éloges. Ses feuilletons gardent ainsi cette odeur de vieux papier, d'encre et de poussière, qui règne dans les classes. Et le public adore cela, un critique qui fait la leçon àtoutlemonde, qui parle avec des façons doctes et tranchantes de magister, qui enseigne à faire une bonne pièce, comme un maître d'écriture enseigne â avoir unejselle main. Il semble pour M. Sarcey que la question de talent ne soit qu'une question cl'application.
Certes, je me garde de discuter ici ses idées, car la besogne serait trop longue. Je tâche simplement de donner de lui un profil qui soit ressemblant. Parmi ses opinions les plus entêtées, je citerai les suivantes. Il fait du théâtre un domaine à part, où les hommes doués d'une façon providentielle peuvent seuls se hasarder. Tout le monde est capable d'écrire un roman, mais tout
le monde n'est pas capable d'écrire un drame. Le théâtre est un sanctuaire où l'on pénètre avec des mots de passe. Il dit carrément : « Ceci est du théâtre, cela n'est pas du théâtre », et il ne reste plus qu'à s'incliner. Peu importe le mérite littéraire de l'œuvre ; un vaudeville idiot peut être du théâtre, tandis qu'un drame superbe peut n'être pas du théâtre. Tout se résume à une machine particulière, fonctionnant d'une certaine façon, une machine-type; de la fabrication de laquelle il ne faut pas s'écarter, sous peine de n'obtenir qu'une patraque. Même il pose sa machine comme la machine par excellence, qui contient l'unique vérité, l'absolu, dans le temps et dans l'espace. Il n'y a pas pour lui des théâtres, il y a le théâtre. Cela coupe court aux fantaisies des poètes et aux écarts du génie.
Au fond, cela est plein de bon sens, je le confesse volontiers. M. Sarcey ne s'occupe pas du génie. 11 est jusqu'au cou dans la cuisine dramatique contemporaine, il parle pour le plus grand nombre. Pris le plus souvent entre une opérette et un gros mélodrame, il lui faut bien rester à terre et conseiller la médiocrité. J'accepte pour la médiocrité le code dramatique qu'il enseigne, mais je regrette qu'il n'ajoute pas de temps à autre : « Ceci regarde les écrivains qui n'ont pas d'ailes ; quant aux écrivains qui ont des ailes, ils peuvent tout se permettre, il n'y a pas de patrons pour eux. « La critique, telle qu'il l'entend, est une simple vulgarisation du théâtre, excellente pour le commun des hommes, mais insuffisante dès qu'elle s'occupe d'un homme supérieur. Cela est très sensible, lorsqu'il veut aborder une question de théorie générale; tant qu'il se borne à juger les faits, les pièces qu'il a vu jouer, il donne très exactement l'impression de la salle; mais, dès qu'il s'égare dans les principes, dès qu'il veut bâtir un système, il patauge de la plus étrange des façons. Parfois il arrive qu'une semaine est vide, alors il se risque à étudier le rire au théâtre, ou le réalisme de la mise en scène, ou tout autre point. Rien n'est plus révélateur que ces feuilletons : il s'y débat dans le vide, il cite des exemples qu'il serait aisé de réfuter aussitôt par d'autres exemjiles. En vérité, il n'est pas fait pour le haut vol des théories. Il n'est excellent que dans la pratique terre à terre, dans l'étude du métier et du résultat immédiat obtenu sur le public. Qu'on ne lui demande pas d'élargir l'horizon, de s'exalter avec les audaces du génie, de prévoir un mouvement littéraire et d'annoncer l'avenir. Attaclié au présent, il ne voit pas plus loin que les dix ou les cent représentations d'une pièce, il est par tempérament le public qui veut être amusé et qui désire savoir pourquoi il s'amuse ou pourquoi il ne s'amuse pas.
Je n'ai pas les yeux de M. Sarcey, et je serais désespéré de jouer son rôle. Mais je déclare que ce rôle, tout modeste qu'il est, me paraît encore fort beau. Je vois en outre, dans le succès di? M. Sarcey, un excellent indice, un retour de tendresse vers la vérité. J'ai nommé M. Paul de Saint -Victor. Certes, celui-là est un artiste de talent, il cisèle ses phrases comme des bijoux. S'ulenient, lorsqu'il parle d'une pièce, il oublie de la juger, ou s'il la juge, c'est avec des fant;nsies de critiqué singulières. Je comprends
parfaitement que le public se soit lassé de toute cette^splendeur de style. Qua,nd on lit un feuilleton dramatique, c'est dans l'espoir que le feuilletoniste vous parlera théâtre ; et, s'il a les mains pleines de joyaux, il a tort de les ouvrir, de ne pas garder de pareilles merveilles pour des œuvres personnelles, où les lecteurs seraient ravis de les trouver. Oui, le public se lasse de ce luxe romantique, de ces phrases drapées de soie et de velours, sous lesquelles on ne sent pas la chaleur et la vie d'un corps. On est affamé de réalité. Et voilà pourquoi on a sacré M. Sarcey roi de la critique, au milieu des mélodistes et des bâcleurs de copie qui l'entourent. Sans doute il écrit mal, sans doute il est de talent épais. Mais il voit ce qui est, et il dit ce qu'il voit. Cela suffit.
Comme j'écrivais cette étude sur la critique contemporaine, une physionomie très curieuse et très accentuée a disparu. Je veux parler de M. François Buloz, le fondateur de la Revue des Deux Mondes. Je ne puis résister au désir déterminer par quelques notes sur M. Buloz et sur le recueil célèbre qu'il dirigeait. D'ailleurs, je ne sors pas de mon sujet, et je reviendrai, dans ma conclusion, à mon point de départ.
M. Buloz était né à Valbens, près de Genève. La mort l'a frappé à l'âge de soixante-quatorze ans. Sa vie tout entière tient dans quelques grandes phases. Il n'était point complètement illettré, comme le rapportait la légende qui circulait sur son compte; il avait au contraire fait d'assez bonnes études. Sans fortune aucune, venu à Paris pour battre monnaie, il débuta par être prote dans une imprimerie. Puis, il traduisit pour vivre des ou^Tages anglais. Mais son idée constante était déjà de fonder une publication périodique, d'exploiter ce commerce des lettres oùilflairaitles bénéfices considérables qu'il y a réalisésjplus tard. Enfin, en 1831, il racheta la Revue des Deux Mondes, qui étaitjalors un simple recueil de récits de voyages, et qui périclitait. On sait quelle importance énorme prit ce recueil sous l'impulsion énergique qu'il lui imprima.:;Pour compléter son histoire, il faut ajouter qu'il fut pendant dix ans directeur de la Comédie-Française. Ses amis étaient arrivés au pouvoir, ils lui donnèrent pour sa part cette direction de notre première scène. 11 succéda au baronl,Taylor et gouverna, de 1838 à 1848, avec la rudesse qui le caractérisait. La Révolution de Féwier .seule put le renverser. Rue de Richelieu, à la Comédie-Française, comme rue Saint-Benoît, dans les buieaux de sa Revue, il trôna en homme heureux. 11 semblait avoit fait un pacte avec la fortune. Tout ce qu'il tentait réussissait. Il faut dire qu'il avait une poigne solide et qu'il violentait le sort, de même qu'il violentait les hommes. Il vécut avec l'Empire sur le pied d'une paix armée. I^'Empire tolérait M. Buloz et M. Buloz tolérait l'Empire. Au fond, il est resté parlementaire et classique jusqu'à sa mort, tout en sacrifiant aux idées républicaines et aux idées romantiques, quand les besoins de la Revue l'exigeaient. La mort l'a pris en plein combat, inalyré sou âge avancé, et
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il a eu rainerUune profonde de se voir mourir peu à peu. Il soulïrait depuis longtemps d'une affection diabétique. En septembre, il l'ut frappé d'une attaque de paralysie. Un jour vint où la vue lui manqua pour relire les épreuves. Alors, il survécut à lui-même, accablé d'une mélancolie immense.
M. Buloz était grand et fort, carré des épaules, taillé à coups de hache dans le granit de ses montagnes. Des cheveux roux lui descendaient bas sur la nuque. Il tenait de l'ours et du dogue, avec ses mâchoires solides, ses cils blanchâtres, sa face borgne, où l'œil qui lui restait avait une profondeur extraordinaire. Qiaussé de gros souliers lacés, portant du linge jaune et des vêtements fripés, il avait une terrible allure de combattant, que les soucis de ce monde n'embarrassaient guère. Il faut voir surtout en lui le triomphe d'une volonté. Il a voulu et il est arrivé. La Bévue des Deux Mondes a été faite de son sang et de sa chair. II lui donnait toute son existence. Pendant plus de quarante années, il l'a soignée comme une fille chérie. Il passait des nuits, travaillait dix-huit heures de suite, veillait surles plus minces détails. Toutes les épreuves lui passaient sous les yeux, pas une ligne ne paraissait sans qu'il l'eût approuvée. On comprend quel résultat il devait obtenir avec cette méthode. D'ailleurs, il aurait réussi dans n'importe quelle entreprise. 11 était avant tout un dominateur, un conquérant. S'ilavaitdirigé une usine, il aurait fait des soldats de ses ouvriers. Aussi ne faut-il pas voir en lui une force littéraire, car il n'était qu'une force commerciale. Dans l'épicerie comme dans les lettres, il se serait affirmé avec une égale puissance. Le hasard seul, qui l'avait créé directeur de la Revue des Deux Mondes, en a fait la personnalité en vue dont le rôle a été si étonnant, dans la première moitié de ce siècle.
L'heureuse chance de M. Buloz fut de grouper autour de lui les grands écrivains de l'époque. De 1830 à 1860, pendant tr.ente ans, il sut attirer et garder toutes les célébrités qui portaient un nom dans les lettres et dans les sciences. Et, certes, il n'agissait pas par la séduction. Il procédait violemment, avec une âpreté et un emportement qui auraient dû écarter les moins fiers. Aujourd'hui, on se demande comment des poètesdélicats,deshommesdugéniele plus haut, ont pu supporter les violences de cet homme, son avarice, ses taquineries, la vie d'enfer qu'il leur faisait mener à tous. Et je n'exagère pas, les échos de la'rue Saint-Benoît ont gardé le bruit des querelles les plus bruyantes. M. Buloz et Gustave Planche se prenaient à la gorge et se secouaient. Dans l'escalier, il y avait souvent des dégringolades, des calottes échangées pour un oui ou pour un non; on s'y cassait des parapluies sur l'échiné, on s'y injuriait le moins académiquenient du monde. Je ne parle pas des procès, qui tombaient dru comme grêle. Il n'est pas un écrivain de talent qui ne se soit plaint de M. Buloz aux tribunaux. Eh bien ! ces rapports si difficiles n'empêchaient pas M. Buloz de continuer son rôle de dictateur. Il régnait quand même, se raccommodait avec l'un, lorsqu'il se fâchait avec l'autre, restait le dompteur et le cornac incontesté de tous les talents de l'époque.
Et il n'était pas plus tendre, sur la question
d'argent. Il avait trouvé cette idée triomphante de ne pas payer le premier article qu'on apportait à la Revue, estimant que l'honneur d'entrer dans la Revue suffisait. Ensuite, il payait le moins possible les articles suivants. Autreftij, ses prix étt.ijnt encore raisonnables. Mais, plus tard, lorsque les prix montèrent dans la presse, il refusa toujours avec entêtement d'augmenter les siens. Je ne veux pas insister sur cette question, car il en est une autre beaucoup plus grave. La prétention la plus intolérable de M. Buloz était de retoucher les manuscrits. Il avait la rage des corrections, des atténuations et des suppressions. Dès qu'il recevait un manuscrit, il le sabrait à coups de crayon, il changeait les épithètes qui ne lui paraissaient pas convenables, enlevait des morceaux, ajoutait même de sa prose. Et les plus illustres passaient ainsi sous sa 'férule. 11 y a là une obéissance de la part des écrivains, qui m'a toujours stupéfié. Que les grands écrivains consentissent à ne pas être payés, cela fait honneur à leur désintéressement. Que les grands écrivains voulussent bien faire de temps à autre le coup de poing avec M. Buloz, je l'admets encore, car l'aventure pouvait séduire par son originalité. Mais que les grands écrivains acceptassent ses corrections, c'est là que je cesse de comprendre.
On dit, je le sais, que M. Buloz était un critique très fin et très pratique. Très pratique au point de vue de l'intérêt de son recueil, je le crois sans peine, ilais sa littérature se bornait au souci de contenter ses abonnés, et cela n'était pas suffisant pour faire de lui un bon juge du talent libre et personnel. Ses corrections, en somme, se bornaient à cliàtrer tout ce qu'on lui apportait. Il rêvait pour sa Revue un uniforme, cet uniforme gris de nos prisons et de nos couvents. Les premières années, il n'osa pas agir; mais, à mesure qu'il sentit grandir sa puissance, il devint le rédacteur unique, il fit endosser sa livrée à chacun de ses collaborateurs. La Revue des Deux Mondes prit la teinte neutre, froide et grave, qu'elle a gardée depuis. Chaque livraison exhale l'odeur de Jl. Buloz. Ses besoins de domination s'étaient élargis, il phait à son image tous ceux qui l'approchaient.
Et quelles lamentables histoires, si je racontais les aventures des jeunes gens dont il a fait des machines passives, et qui sont morts chez lui, d'épuisement et de désespoir ! Les romanciers, les poètes célèbres, ne laissaient entre ses mains que quelques plumes de leurs ailes. Mais les inconnus, ceux qui jouaient les seconds rôles, devenaient ses esclaves, ses bêtes domestiques. Ceux-là, il les pétrissait, il commençait par leur vider la cervelle de toute la flamme de jeunesse qu'ils apportaient; puis, il coulait du plomb à la place, il changeait en critiques froids et gourmés les fantaisistes rieurs qui étaient venus se l)rûler à la clarté de sa lampe de travail. S'il n'avait tenu qu'à lui, il aurait supprime la littérature française tout entière, pour lui substituer l'unique Revue des Deux Mondes. Lui seul, c'était assez.
Heureusement qu'un homme, si despote Cfu'il soit, n'arrive jamais à arrêter le mouvement d'un peuple. M. Buloz a pu sentir avant sa mort craquer sa puissance de toutes parts. Il a été en réalité le maître^du haut pavé des lettres, pendant
plusieurs auuées. La Revue réunissait tous les grands noms. Elle était alors une consécration presque nécessaire du talent, elle conduisait aux honneurs, à un ministère aussi bien qu'à un fauteuil de l'Académie. Seulement, la faute de M. Buloz a été de ne pas comprendre que les temps changeaient, à mesure qu'il vieillissait. Après 1860, il a voulu garder les allures qu'il avait après 1830. Et cela a tout gâté. La lâcheté des écrivains avait seule fait la puissance de M. Buloz. S'il réussissait, c'était qu'ils se laissaient dominer. Quand une nouvelle génération d'écrivains s'est produite, il est arrivé que cette génération a eu moins de patience et qu'elle a très carrément envoyé promener M. Buloz. Depuis quelques années, l'isolement se faisait autour de lui.
La situation de la Revue des Deux Mondes est celle-ci. Voici dix ans que la Revue est complètement en dehors du mouvement littéraire contemporain. Elle a vécu grâce aux dernières œuvres de George Sand et de M. Octave Feuillet. Maintenant que George Sand est morte, et que M. Octave Feuillet produit moins, elle manque de romanciers, elle s'appuie sur MM. Cherbuliez et Theuriet, deux pâles copies de l'auteur de Maupral, dont les œuvres passent sans bruit. Jamais les romanciers naturalistes, ni M. Gustave Flaubert, ni MM. de Concourt, ni M. Alphonse Daudet, n'ont consenti à y publier un de leurs ou\Tages. Elle en est restée aux modes littéraires d'il y a trente ans, toutle travail colossal du roman actuel s'est fait sans elle et contre elle.
On me dit que l'influence de la Revue des Deux Mondes est énorme à l'étranger. Cela est très fâcheux. Si l'étranger s'en tient aujourd'hui à ce recueil pour connaître notre littérature, il arrive simplement que l'étranger ne connaît pas notre littérature. Le recueil, je le répète, a cessé depuis longtemps d'être l'expression exacte de notre vie littéraire. M. Buloz a tout fait pour écraser la génération nouvelle d'écrivains, qui jette aujourd'hui un si vif éclat. C'est lui qui fatalement devait être vaincu dans cette lutte, et il est aisé de calculer le peu
d'influence de la Revue chez nous. Elle a toujours beaucoup d'abonnés, elle reste un recueil don t il est de bon ton d' avoir les li^Taisonssur une table. Mais elle a perdu sa puissance effective. Etre exécuté par elle est une véritable recommandation. On sait que, par principe, elle trouve détestable tout ce qu'elle n'a pas publié. La meilleure partie de sa rédaction demeure la partie historique et scientifique, les relations de voyages, les études sur des points spéciaux. Littérairement, je le dis encore, elle n'existe plus. Elle a gardé une étroite influence de coterie, elle peut encore faire arriver un homme médiocre à l'Académie. Quant à la direction des esprits, elle lui a échappé.
Que va devenir la Revue des Deux Mondes, aujourd'hui que M. Buloz est mort? Là est la question intéressante à se poser. 11 est aisé de prédire que la Revue périra un peu chaque jour, si elle n'accepte pas le temps actuel et si elle ne rend pas aux écrivains une liberté entière. Le meilleur souhait qu'on puisse lui faire, c'est de trouver un directeur intelligent qui comprenne notre époque, comme M. Buloz avait compris la sienne.
Et, pour en revenir à mon point de départ, je signalerai justement un article de critique que j'ai lu dans un des derniers numéros de la Revue des Deux Mondes. M. Emile Montégut y étudiait les nouveaux romanciers, en homme ahuri, effaré, qu'un coup de soleil a rendu aveugle. Certes, M. Emile Montégut n'est point le critique que j'attends. Il ne paraît pas se douter le moins du monde du mouvement naturaliste, auquel nous devons les seules grandes œuvres de ces vingt dernières années. Que penser alors d'une publication comme la Revue, qui a la prétention d'être chez nous l'expression la plus haute de la littérature, et qui nie avec cette naïveté tout le grand travail littéraire du moment? Le critique attendu se produira, il faut l'espérer, et il fera la lumière sur notre situation, il mettra chaque chose à sa place, reculera le passé dans l'ombre et posera debout It présent, dans une grande lueur de vérité et de justice.