‹ Œuvres critiquesChapitre 11 sur 83 · DE LA MORALITÉ DAXS LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

DE LA MORALITÉ DAXS LA LITTÉRATURE

Un nouveau journal s'est fondé, le G/7 5/as, qui, après avoir assez péniblement cherché sa voie, a tout d'un coup obtenu un grand succès, en se faisant une spécialité d'histoires grivoises. Son cas est des plus simples : il a d'abord tâté le public un peu sur tous les tons et dans tous les sens; puis, ayant risqué quelques-unes de ces polissonneries qui ont fait autrefois le succès de la Vie parisienne, et voyant que le public mordait à ces articles, il lui en a donné autant qu'il en a voulu, sans aucun scrupule sur la quantité ni sur la qualité. Naturellement, en dehors de

toutoiuiiijjnation réelle, les au très journaux n'ont p;is vu ( !■ succès d'un bon œil. La plupart, parli( iilii ivninit ceux qui se fondent en ce moment avi r liiMuroup de peine, et ceux qui, vivpnt de la curiosité publique, sentent le besoin de retenir sans cesse leurs lecteurs par de nouveaux piments, ont affiché un dégoût superbe ; quelquesuns, plus adroits, se sont ingéniés, toutencriant, à imiter le Gil Blas. On a donc vu pulluler un instant les histoires grasses, les dessins polissons, au milieu d'une colère aussi bruyante que peu convaincue. Paris entier a paru pris d'un accès de vertu extraordinaire.

Je dirai d'abord que cela ne fait ni l'éloge de

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la presse ni l'éloge du public. Il est certain que le Gil Blas ne s'est pas fondé avec le parti pris formel de travailler dans l'ordure. Inquiet de son premier insuccès, il est allé ensuite où le succès lui a paru être. Pour moi, ce sont ses lecteurs qui Tont voulu tel qu'il est. Quant aux autres journaux, ils auraient un terrible examen de conscience à taire, avant de tomber si rudement sur le nouveau venu et de le dénoncer à la justice comme un pelé, un galeux, d'oùvienttout le mal. Cela remet en question la façon d'être de la presse contemporaine. J'aime la presse, je la crois un outil puissant des temps modernes; mais il faut bien convenir qu'à côté de son excellente besogne d"enquète quotidienne, elle est terriblement lâche devant les abonnés. Dans toute évolution, il y a ainsi une part de désastre. Où est le journal qui refuse de suivre la foule dans ses appétits? On peut même dire qu'un journal n'existe que par les passions de son public spécial. Les feuilles à un sou vivent de la bêtise des classes illettrées qui les dévorent; il faut avoir assisté à la confection d'une de ces feuilles, fabriquées souvent par des hommes fort intelligents, qui mettent leur adresse à être bêtes, aj-ant le flair, écartant la nourriture trop délicate ou trop substantielle, collectionnant seulement les faits-divers, les vaudevilles et les mélodrames. C'est une spéculation franche sur la sensiblerie des portières et sur la bonne foi des ignorants qui croient s'instruire. Ensuite, voyez les feuilles mondaines, ces feuilles du boulevard qui se sont fondées sur les curiosités malsaines de l'époque, sur ce besoin d'information immédiate que nous éprouvons même, je devrais dire surtout, dans les choses qui ne nous regardent pas. Il est inutile d'insister, ces feuilles ont été une véritable école de désorganisation publique. Et si je passais au côté financier ! Personne n'ignore que les journaux qui se posent en défenseurs sévères de la morale, sont pour la plupart vendus à des compagnies financières, embusquées à ^la troisième ou à la quatrième page, détroussant les lecteurs naïfsquise hasardent. Ce sontdescoupe-gorgeplusoumoins discrets, le vol. organisé, des tripotages sans nom, des mensonges imprimés en grosses lettres et en gros numéros, raccrochant publiquement le monde. Que d'affaires véreuses lancées, que de familles ruinées, pour avoir cru au bulletin financier d'un journal, dont la première page défend la propriété et les. bons principes en belles phrases! Songez enfin à la partie politique : un journal n'est plus querarmedangereusedel'ambition d'un homme ou qu'un trafic éhonté sur les passions d'un parti; on y met en coupe réglée le public que l'on flatte et que l'on gorge de ce qu'on sait devoir lui plaire. Il 3' a là une exploitation sans merci et qui pousse aux catastrophes, dans le but parfaitement égoïste de faire fortune ou de monter au pouvoir. Aplatissement partout et en tout devant l'abonné, voilà en somme l'attitude universelle de la presse. On parle de la vérité, et il y a certainement des journalistes convaincus; mais la boutique l'emporte quand même, au milieu du tohubohu des opinions contraires.

Encore un coup, j'aime la presse, je n'entends pas lui faire son procès. Elle peut gâcher souvent sa besogne, elle n'en fait pas moins une

besogne nécessaire et utile. Je veux simplement en arriver à ceci : vivant sur les passions du public, battant monnaie avec la bêtise, l'amour du jeu et de l'argent, les vols des uns et l'ambition des autres, elle est assez mal venue de s'indigner et de prêcher, quand un confrère s'avise de se tailler un petit coin de succès en chatouillant la polissonnerie du public. Mon Dieu ! c'est une spécialité comme une autre, et je la trouve bien moins dangereuse que la spécialité financière qui dépouille les gens et que la spécialité politique qui escamote les provinces. Remarquez qu'un journal comme le Gil Blas ne trompe absolument personne; on le connaît, ceux qui l'achètent savent ce qu'ils y trouveront; tandis qu'il y a une duperie continuelle dans les cassecou de la finance et de la politique, où les lecteurs de bonne foi s'engagent toujours à l'aveuglette. Et puis, franchement, la société va-t-elle crouler, parce qu'un journal repiend les contes de Boccace et de Brantôme? Cela n'est qu'aimable, lorsque le conte est bien écrit; et, s'il reste grossier, un peu de silence suffit pour en faire justice. En vérité, nos pères avaient plus de largeur et de tolérance. N'est-ce pas stupéfiant, cette croisade brusque de la presse contre ce qu'elle nomme à pleine bouche l'obscénité? Elle a découvert cela, c'est l'obscénité qui est aujourd'hui le péril, la société est perdue si l'on ne fait pas une guerre à mort à la littérature obscène. Mais où diable la voyez-vous donc, cette obscénité? Xous mourons au contraire de fausse vertu et de fausse pudeur. A cette heure du siècle, au point où nous en sommes de l'évolution scientifique, lorsque de si puissants agents travaillent les peuples et les . transforment, s'en prendre à un pauvre petit journaletdéclarei quesescontes grivoisnous mettent en danger, cela me semble tout aussi ridicule et imbécile que si un mécanicien, sur une locomotive lancée à toute vapeur, s'affolait et croyait le train brisé, en voyant tout d'un coup une puce gaillarde gambader dans sa machine.

Oui, certes, nous mourons de tartuferie.SUne nation est comme une femme qui passe par l'impudeur naïve de l'enfante, par la réserve de la jeunesse, et qui arrive enfin à la rigidité hypocrite de l'âge mûr. Lisez notre histoire, vous trouverez nettement ces trois âges dans nos mœurs et dans notre littérature. Je n'insisteiai pas sur les mœurs : le fonds vicieux est toujours là, c'est la nature humaine elle-même ; mais, selon les époques, il y a plus ou moins de franchise dans la satisfaction des besoins naturels. Nos pères vivaient davantage au grand jour. C'était une grossièreté bon enfant et souriante ; ou du moins leurs façons d'être nous paraissent telles, aujourd'hui qu'une longue éducation de pudeur nous a affinés. D'ailleurs, je veux m'arrêter particulièrement sur la littérature, l'expression écrite des mœurs. Voyez tout le quinzième siècle et tout le seizième : les sujets sont libres, l'écrivain ne recule jamais devant le mot. On trouve là une langue abondante, ne cachant rien de l'homme, nommant les choses par leur nom, et cela au point qu'il serait impossible de citer certaines pages des auteurs les plus lus de l'époque. Mais c'est dans les œuvrts dramatiques qu'on rencontre les exemples les plus caractéristiques de cette liberté; on sait aujour-

d'hui avec quel soin on évite au théâtre le moindre mot équivoque, par crainte des sifflets; il y a trois piécles, la comédie prenait toutes les licences, poussait jusqu'au bout les rencontres amoureuses, sans ménager ni les actts ni les termes. C'était, pour revenir à ma comparaison, l'impudeur naïve de l'enfance, dans notre société qui naissait. Puis, est venue la réserve de la jeunesse, avec le siècle de Louis XIX. Jlolière est encore parfois d'une franchise et d'une netteté de langage qui nous choquent aujourd'hui ; mais les choses ne vont plus au delà du mot, et encore le mot est-il rare et simplement toléré dans le genre comique. Arrive ensuite le dixhuitième siècle, d'un vice si raffiné, si entortillé dans l'élégance et la grâce de la phrase, et dont la rhétorique découvre si joliment les nudités; l'hv} ocrisie de l'âge mûr commence, la science de tout se permettre en style étudié et expurgé. Et nous arrivons ainsi à notre époque de protestantisme, à la pudeur exagérée des vieilles filles qui cachent leurs cheveux. Les mots nous efîarouchent plus encore que les choses. Nous sommes comme ces personnes, lasses de vivre, pourries de débauche, voyant une allusion et une attaque personnelle dans toute parcle franche et énergique. Les ivrognes ne perlent jamais du vin et ne veulent pas qu'on en parle devant eux.

Une réflexion qui m'a beaucoup frappé, c'est que le romantisme, dans ses audaces de langue, a pourtant toujours reculé devant lemot propre. Puisqu'il avait la piétention de renouer avec le seizième siècle, par-dessus la longuepériodeclassique, de remonter au génie national, de reprendre à sa source la verdeur et la richesse du vieux langage, pourquoi s'est-il contenté du panache, delà phrase lyrique et éclatante, de ce flot d'images qui déborde chez les poètes, sans jamais s'attaquer au mot propre, à la franchise et à la simplicité forte de l'expression? C'est tout simplement que le romantisme, malgré ses allures de mousquetaire, son horreur affichée du bourgeois, n'est au fond qu'un fils de notre âge pudibond et peureux. Il a vu le seizième siècle en pleine légende de mélodrame, il nous l'a rendu dans un cortège de mardi-gras, n'pllant pas au delà de l'audace du costume, ne sesouciant pas de pénétrer sous la chair et de nous donner cette belle enfance, si libre et si mâle, de notre société. Selon moi, le romantisme a expurgé le seizième siècle à l'usage des lectrices et des spectatrices de 1830. II était trop en pleine fantaisie pour s'attaquer aux vérités et aux énergies de la langue. Théi'iiliili' r.;iutiern'a fait que protester contre l'h\ii'" imi hl h'iaire.danslafameusepiéface de lilailrnii'i^rllr de Maupin; peisonnellement, il a raffiné encore sur la métaphore et la périphrase, sans se risquer à reprendre les mots de nos vietix auteurs. Pour que cette tentative fût faite, pour qu'un romancier osât tâchtr de rendre un peu de sa carrure virile à notre langue, si travaillée et si émasculée aujourd'hui, il fallait attendre que le mouvement naturaliste se produisît et qu'il donnât aux écrivains la vérité pour base et la méthode pour outil.

Ce serait une étude bien intéressante que cette longue éducation de la [tudeur. Nous en sommes arrivés à placer toute la pudeur en un point; et quand ce point est caché, ou simple-

ment passé sous silence, tout va bien, la morale est sauve. Cela rappelle la naïveté de l'autruche qui se croit invisible, lorsqu'elle a mis la tête derrière un caillou. Nous autres, nous cachons le sexe; une feuille de vigne suffit, parfois même un pain à cacheter; dès lors, dès que nous avons supprimé le sexe, nous pouvons tout montrer, les infirmités des membres, les plaies de la poitrine, les boutons de la face. On ment, on vole, on tue à visage découvert ; mais, si l'on aimait en plein soleil, on serait hué et lapidé. Comment l'honneur a-t-il fini par se réfugier là? Comment un romancier, qui peut raconter un meurtre dans ses circonstances les plus horribles, ne pourra-t-il peindre l'accouplement de deux époux, sans être livié au dégoût des honnêtes gens et à la sévérité de la justice? Le meurtre est donc plus propre et moins honteux que l'acte de la génération? il est donc plus convenable de tuer un être que d'en faire un? Absolument, je ne comprends pas. Remarquez que l'antiquité, les peuples enfants, grandis au soleil, promenaient des phallus et les baisaient avec dévotion. Il a fallu l'idée chrétienne de l'indignité du corps pour rendre le sexe honteux et mettre la perfection morale dans la chasteté. L'homme n'a plus été fait pour se reproduire, mais pour mourir. On a prêché la mort de tout, on a mis le bonheur et la puissance hors du monde. De là nos générations qui grelottent, qui se cachent, qui consentent encore à manger en public, mais qui ne s'y reproduisent pas, qui ont fait en un mot des organes perpétuant la race une honte dont on ne peut parler, bien qu'on en abuse jusqu'à la ruine et à la mort. Je n'ai pas envie de philosopher, de chercher si la pudeur est un sentiment naturel ou un sentiment d'éducation. Je m'étonne et je déplore simplement en écrivain que l'étude du se.xe^ j'entends dans ses vérités physiologiques, nous soit interdite comme une ordure presque infamante.

Un autre fait qui me frappe souvent, c'est l'influence de plus en plus grande du protestantisme sur nos mœurs, en politique et en littérature. Les doctrinaires, les dogmatiques, les pudibonds, ne sont que des protestants plus ou moins avoués ; et nous avons là un exemple bien caractéristique d'une secte qui, à sa naissance, nous a fait avancer d'un pas vers la liberté et la vérité, mais qui, depuis cette époque, est devenue un terrible obstacle à notre marche, en barrant la route et en s'entétant dans une immobilité complète. Aujourd'hui, lesprotestants, ces révolutionnaires, ces libéraux d'autrefois, sont les pirrs i.mj linunaires que je connaisse, enfoncés dall^ 1^' .Ic^^nie comme des bornes, se disant les seuls <liliMiteurs du bien et du vrai, se bouchant les yeux et les oreilles devant les nouvelles solutions des sciences. D'ailleurs, c'est là le sort de toutes les religions : elles commencent par un cri de liberté et se raidissent fatalement ensuite dans la négation de ce qui peut les ébranler. 11 n'y a que la science qui marche du connu à l'inconnu, qui soit assez large pour corriger sans cesse ses erreurs et s'accroître de toutes les vérités nouvelles. De nos jours, le protestantisme est donc deven\i. en morale et en littérature, un épouvantait bien autrement gènantquelecatholioisme : nousnousentendrons encore av£c un catholique, tandis que je défie un

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artiste de jamais faire bon ménage avec un protestant. Il y a là une antipathie de cerveaux. Nous autres, romanciers naturalistes, observateurs et expérimentateurs, analystes et anatomistes, nous sommes surtout en guerre ouverte avec le protestantisme, par notre enquête continuelle qui dérange les dogmes et les principes, qui passe outre aux axiomes de morale. Notre ennemi est là. Je le sens depuis longtemps.

En résumé, à cette heure, telle est donc la situation. Notre siècle a une longue éducation de pudeur, qui le rend d'autant plus hypocrite que ses vices se sont civilisés davantage. On fait la chose, mais on n'en rit plus: on en rougit et on se cache. La morale ayant été mise à dissimuler le sexe, on a déclaré le sexe infâme. Il s'est ainsi formé une bonne tenue publique, des convenances, toute une police sociale qui s'est substituée à l'idée de vertu. Cette évolution a procédé par le silence : il est des choses dont il est devenu peu à peu inconvenant de parler, voilà tout; de telle sorte que l'homme distingué, l'honnête homme est celui qui fait ces choses sans en parler, tandis que celui qui en parle sans les faire, comme certains romanciers de ma connaissance, sont traités de gens orduriers et traînés journellement dans le ruisseau. On tolère encore les vérités des savants, attendu que personne ne s'occupe des savants; mais si un écrivain prend lesvérités nouvellesde la science et se risque à les utiliser dans l'analyse et la peinture de ses personnages, il rompt le contrat de silence p?.ssé entre les membres de notre société, il dérange l'idée convenue de la vertu et passe dès lors à l'état d'ennemi pvblic contre lequel tout est permis. Eh bien! cette situation qu'on nous fait, me paraît intolérable. Il me semble qu'il est grand temps de discuter et de résoudre la question de l'obscénité dans la littérature. Qu'est-ce donc que l'obscénité et où est-elle? Le moment est bon pour le dire, car l'aventure du GilBlas est venue poser la question, en ameutant les hypocrites tiui se sont empressés de tout brouiller et d'apporter les jugements les plus étranges

Voyons d'abord le cas du Gil Btas. J'ai expliqué comme quoi ce journal, en quête du succès à tout prix, ce qui est la caractéristique de notre âge, avait senti le public mordre à ses essais, timides d'abord, d'histoires grivoises, et s'était bientôt résolu à ne plus lui servir que cette gourmandise, ouvertement, sans le moindrescrupule. J'ai dit également que le Gil Blas n'avait pas même le mérite d'avoir inventé cette spéculation sur les instincts polissons des lecteurs, car la Vie parisienne a publié bien avant lui une série de contes fort libres. De tout temps, cette littérature gaillarde a été très goûtée en France. Elle va de nos vieux conteurs, de Rabelais et de Brantôme, aux nouvellistes du dix-huitième siècle, Crébillon et les antres, en passant par notre La Fontaine. Et, dos lors, elle est classique dans le bon sens, elle fait partie de notre génie national, on ne peut la renier, sans nous amputer. Reste la seule question du talent à examiner.

Pour moi, la question du talent tranche tout, en littérature. Je ne sais pas ce qu'on entend par un écrivain moral et un écrivain immoral ; mais je sais très bien ce que c'est cju'un auteur qui a du talent et un auteur qui n'en a pas. Et, dès qu'un auteur a du talent, j'estime que tout lui est permis. L'histoire est là. Nous avons tout permis à Rabelais en France, comme on a tout permis à Shakspeare en Angleterre. Une page bien écrite a sa moralité propre, qui est dans sa beauté, dans l'intensité de sa vie et de son accent. C'est imbécile de vouloir la p'ier à des convenances mondaines, à une vertu u'éducation et de mode. Pour moi, il n'y a d'oeuvres obscènes que les œuvres mal pensées et mal exécutées.

Ainsi, voilà le Gil Blas. Je l'ai lu pendant quelques mois avec attention ; des histoires grivoises m'y ont fait grand plaisir, le plaisir tout littéraire qu'on éprouve à lire un conte de La Fontaine ; tandis que j'ai été absolument révolté par d'autres histoires, dont les sujets pourtant étaient semblables. Et rien n'est plus simple à expliquer : les premières avaient pour auteur des écrivains de talent, tandis que les secondes étaient bâclées par des journalistes bons à tout faire, qui travaillent dans le vice ou dans la vertu sur commande. Le plus grand tort du Gil Blas est donc de démarquer Boccace, Brantôme et La Fontaine, sans génie; il lui faudrait Boccace, Brantôme et La Fontaine eux-mêmes pour rédacteurs, et les journaux vertueux seraient alors assez mal venus de le dénoncer à la justice, car c? serait tout un coin de notre littérature qu'ils enverraient en police correctionnelle. Cette question de la forme est si bien la grosse affaire, qu'on n'a jamais injurié la Vie parisienne avec cette passion, parce que, justement, les contes grivois de ce journal étaient écrits avec plus de finesse et de charme. De la polissonnerie mal faite, sans gaieté ou sans grâce, ce n'est p'.us que de l'ordure odieuse et inacceptable.

Reste à juger la spéculation en elle-même. J'ai pu m'étonner que certains journaux, qui battent monnai? eux-mêmes avec les appétits les moins nobles et les plus dangereux du public, s'indignassent si violemment contre un confrère, qui fait fortune en flattant la gaillardise de la foule. Mais je n'entends nullement défendre ce journal, je trouve même que son commerce est assez malpropre, d'autant plus, jele répète, que, pour un conte agréable, on y en trouve vingt de parfaitement ignobles. Il faut seulement établir, comme j'ai tâché de le faire, que le Gil Blas, avec ses polissonneries, ne cause pas plus de mal à notre société, que certains journaux politiques et certains journaux financiers avec les catastrophes de sang et d'argent qu'ils nous préparent. J'insiste, parce que la vérité absolue est là. On crie que le conte grivois doit se cacher dans le livre et ne pas se répandre par feuilles volantes dans le public. D'abord, le livre reste, tandis que la feuille volante disparaît. Ensuite, il y a bien des choses qui feraient mieux de rester dans lesli\Tes, les déclamations de parti qui pourrissent la nation, tout ce flot de bêtises et de gredineries qui déshonorent la presse, dont le grand rôle est d'être l'instrument le plus puissant de notre enquête universelle. Sa véritable

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besogne n'est pas ailleurs, et ceux qui l'aiment, qui l'acceptent comme l'outil de l'époque, s'attristent d'avoir à faire une si large part à ses tâtonnements et à ses erreurs. Que de force perdue ! Vous chassez la littérature de la presse, vous assommez le public de politique depuis dix ans : il est bien naturel qu'il s'amuse et fasse un succès aux gaudrioles du Gil Blas. La vogue des contes grivois, .que vous attribuez au naturalisme, ce que nous examinerons tout à l'heure, vient au contraire, selon moi, de la fatigue profonde des lecteurs à toujours tourner dans le cercle étroit de la polémique despartis, et du besoin irrésistible qu'ils éprouvent enfin de rire, d'être gais, beaux, jeunes, amoureux. Pour peu que vous imposiez encore à la France vos querelles, vos ambitions, votre phraséologie parlementaire, vos articles lourds et mal écrits, cette indigestion de politique dont le public crève, nous verrons certainement un beau soir les hommes et les femmes se prendre par les mains et danser dans les rues, fous d'ennui, résolus à prendre une récréation n'importe où et n'importe comment.

Etudions maintenant l'obscénité dans la littérature. C'est une expression très vague, qu'on apphque au hasard, et qu'il faut définir. Rien de plus différent comme esprit et comme but que les œuvres traitées d'obscènes, en tas, sans distinction aucune. C'est ainsi que des critiques, doués d'une singulière clairvoyance, ■\iennent de m'accuser d'être le père véritable du Gil Blas, qui serait né des crudités de V Assommoir et de Nana. \oi\k un exemple stupéfiant de la confusion où nous en sommes, en matière littéraire. On supprime Boccace, on supprime Brantôme, on supprime Piron, et l'on ne paraît pas se douter un instant que mes œuvres, si nues qu'elles peuvent être, viennent de l'amphithéâtre et non des alcôves galantes. Il faut donc remonter aux sources et tâcher de faire le plus de lumière possible. Analjsons les œu^Tes, tâchons de les classer logiquement.

Chez nous, comme je l'ai dit, le conte grivois est un fruit du ?ol. Il y a poussé avant que l'Italie raffinât le genre. On le trouve aux balbutiements de notre littérature, et son caractère est alors une grossièreté d'une bonhomie joyeuse. Les mots sont crus, la plaisanterie est énorme, on y sent passer le large rire d'un public sans gêne. facile à amuser. Les dames de l'époque riaieut très bien de certaines histoires toutes crues que nous n'oserions pas aujourd'hui raconter entre hommes. Puis, après les anecdotes de Brantôme, d'une si belle tranquillité naïve dans- leur nudité, La Fontaine reprend les contes grivois, en les habillant de sa grâce et de sa malice; dès ce moment, les crudités disparaissent, la polissonnerie s'aiguise par le sous-entendu, le siècle de Louis XIV jette un bout de sa pourpre à la ceintuie du vieux Priape. Au fond de tout mouvement littéraire, il y a simplement une évolution sociale. On le voit encore, lorsque, au dix-huitième siècle, la littérature grivoise se transforme de nouveau et tient une place si large, si décisive. Je ne puis écrire une histoire complète de cette littérature, histoire d'une grande utilité pourtant, et qu'un critique jeune et hardi devrait bien nous donner, car il y ferait justice des accusations d'immoralité dont on

poursuit le naturalisme, en montrant l'abîme qu'il y a entre les conteurs gi'ivois, qui procèdent de la fantaisie, et nous, qui procédons de la science. •. '

Ainsi donc, voilà tin filon de notre littérature, exploité à toutes les époques, avec les seules différences apportées par le milieu social. Très libre an quinzième siècle et au seizième, expurgé et d'un charme exquis au dix-septième, débordant et finissant dans la férocité au dix-huitième siècle, le conte ou le roman, que la critique'qualifie d'obscène, a donné quelques chefs-d'œuvre à notre langue, au miUeu d'un tas de médiocrités et d'ordures tombées dans l'oubli. Ce sont simplement d'abord des anecdotes sur des maris trompés, sur des femmes trop ardentes; l'imagination des conteurs n'est pas fertile, les mêmes bons tours reviennent sans cesse. Plus tard, le genre a beau s'affiner, il ne s'élargit guère. L'observation y est nulle, toujours reparaissent les mêmes anecdotes d'almanach; il faut arriver au dix-huitième siècle pour y trouver des peintures de mœurs développées. J'insiste, parce qu'il y a là un genre, parfaitement distinct, qui a sa place très nette dans notre histoire littéraire, et qu'il ne faut confondre avec aucun autre sous peine de tout brouiller et de ne plus être juste. Ce genre présente les caractères du conte : il n'a l'ambition, ni d'observer, ni de peindre, ni de faire la vérité sur un fait ou sur un être ; il veut amuser, rien de plus, il reste un passetemps, une récréation dont la pointe de fruit défendu augmente le ragoût. Quand il est traité avec talent, il devient un mets très fin. qu'on peut défendre aux demoiselles, mais qui est un régal pour les esprits lettrés. S'il est conté sans talent, sans naïveté ou sans malice, sans le charme d'un style personnel, il n'est qu'une ordure dont le mépris des lecteurs fait justice. Tel est le cas du Gil Blas, je le dis encore = agréable, quand il publie la polissonnerie aimable d'un journaliste d'esprit; parfaitement ignoble, quand l'article est d'un bâcleur de prose, qui Uwe sur commande quelque démarquage mal fait de Brantôme ou de Boccace.

D'ailleurs, cette spéculation a existé, sinon de tout temps, du moins à partir du dix-huitième siècle. Personne, je suppose, n'accuse Brantôme d'avoir spéculé sur la polissonnerie de son époque. Il semble avoir écrit fort naïvement sur des faits dont tout le monde s'entretenait sans rougir; et on ne le voit pas se faisant imprimer en Belgique, répandant ses li\Tes sous le manteau. De même pour La Fontaine; il y avait chez lui un goût littéraire, il rimait ses contes pour le plaisir, sans l'idée de chatouiller ses contemporains ni de battre monnaie avec le vice. Nous pouvons même pousser jusqu'à Piron, dont la bêtise de la critique brouillonne et cancanière a fait le type de l'auteur obscène ; Piron avait simplement dans Jes veines beaucoup du sang gaulois de; nos vieux conteurs; il riait gras, en lîourguignon qui ne boude pas devant le vin et les belles, mais c'était un tempérament, ce n'était pas uu fabricant à froid d'ordures clandestines. Seulement, il est très vrai qu'à côté des écrivains de talent obéissant à leur nature, des spéculateurs finirent par se produire, surtout lorsque l'hypocrisie se déclara dans notre société de plus en plus civilisée. C'est l'histoire éler-

uelle : du moment que les gaillardises trop salées firent rougir, on les cacha et on trafiqua sur elles ; même elles prirent un accent d'autant plus vit et plus troublant, qu'on les lut à l'écart, avec la jouissance du péché. Dès lors, on retourna à la grossièreté du quinzième siècle ; on la dépassa, on entassa les mots crus, les mots que Rabelais seul s'était permis. Puisqu'onse cachait, puisque 1« volume n'était plus destiné à la libre circulation, toute réserve devenait inutile, et les auteurs se conduisirent dans un li\Te comme on se conduit dans une alcôve, les rideaux fermés. C'est de cette époque que la Belgique l'ut inondée et qu'un très vaste commerce de volumes orduriers s'établit chez nous et chez nos voisins. Voilà l'infection, la véritable et seule littérature obscène qu'il faut traquer et condamner. Elle est plus bête encore qu'elle n'est dangereuse, car elle n'a jamais perverti personne ; elle donne la nausée à tout lecteur en bonne santé, elle ne flatte que la perversion maladive des vicieux. Dans une société comme la nôtre, très raffinée, d'une hjpocrisie savante et gouvernée par des convenances, elle me paraît être malheureusement une plaie incurable, comme la prostitution elle-même.

Et il n'y a pas queie livieinfâme,querauteur ne peut mettre dans le commerce ouvertement, et qui se vend en cachette. -Il y a le livre plus discret, fabriqué avec prudence pour l'étalage des librairies. Le mot cru y est évité, le vice y garde une gaze sous laquelle il apparaît plus séduisant. C'est une excitation à tous les rêves voluptueux, des demi-indiscrétions qui donnent le besoin immédiat de connaître le reste, des mensonges sur l'amour troublant les coeurs et les têtes. Ces livres-là, ceux qu'on peut voir partout, sont à mes yeux beaucoup plus dangereux que les volumes carrément orduriers, qui coûtent fort cher et qu'on ne peut se procurer aisément : ils séduisent, tandis que les autres dégoûtent . Nous en sommes envahis : biographies de femmes galantes, histoires d'amour à couvertures roses et à photographies décolletées, mémoires scandaleux de filles sortant du lit d'un prince, romans à la poudre de riz où les femmes du monde se conduisent comme des catins, idéalisations continuelles de la débauche qui la montrent provocante, toute-puissante dans une apothéose de jouissance et de luxe. Encore un coup, voilà les seuls spéculateurs de l'obscénité moderne. Ils vivent de vice enguirlandé, ils battent monnaie avec rhypocri«ie de notre âge. Qu'ils soient en bas, qu'ils soient en haut, qu'ils aient écrit les aventures de Rigolboche ou les amours d'une grande dame, il suffit qu'ils aient menti, qu'ils aient voilé l'alcôve d'un rideau rose, qu'ils aient chanté le vice en idéalistes au lieu de le marquer d'un fer rouge en naturalistes, pour que leur besogne soit empoisonnée et tombe quand même à une immoralité finale.

Au dix-huitième siècle, le conte grivois étend son cadre et emplit des volumes entiers. En même temps, il fait une part à l'observation et à l'analyse, il tourne au roman de mœurs, de mauvaises mœurs, si l'on veut. Je ne puis étudier cette évolution, qui correspond comme toujours au mouvement social, et je me contente de la constater. II faudrait s'arrêter à Crébillon

fils, à Laclos, à Louvet, à d'autres encore; et l'on verrait que la littérature galante, obscène comme on dit brutalement aujourd'hui, a sa racine dans la société de l'époque, qu'elle en procède et qu'elle la conduit à la fois. MM. de Concourt, à un point de vue diiïérent, ont indiqué cette étude, dans leur ouvrage si original et si intéressant : l'Amour au dix-huitième siècle. Ils y montrent la vie du temps, les modifications lentes dans les idées et dans les faits, toute cette matière sociale qui détermine une littérature. Voici une page que je demande à citer en entier, car elle est caractéristique, et elle me permettra de faire la lumière sur ce terrible marquis de Sade, dont on abuse dans notre critique contemporaine.

« A quoi cependant, écrivent MM. de Concourt, devait aboutir cette méchanceté dans l'amour, dont nous avons essayé de suivre dans le siècle l'effronterie, la profondeur, les appétits croissants et insatiables? Devait-elle s'arrêter avant d'avoir donné comme une mesure épouvantable de ses excès et de son extrémité? Il est une logique inexorable qui commande aux mauvaises passions de l'humanité d'aller au bout d'elles-mêmes, et d'éclater dans une horreur finale et absolue. Cette logique avait assigrné à la méchanceté voluptueuse du dix-huitième siècle son couronnement monstrueux. Il y avait eu dans les esprits une trop grande habitude de la cruauté morale, pour que cette cruauté demeurât dans la tèteetne descendît pas jusqu'aux sens. On avait trop joué avec la souffrance du cœur de la femme pour n'être pas tenté de la faire souffrir plus sûrement et plus visiblement. Pourquoi, f près avoir épuisé les tortures sur son âme, ne pas les essayer sur son corps? Pourquoi ne pas chercher tout crûment dans son sang les jouissances que donnaient ses larmes? C'est une doctrine qui naît, qui se formule, doctrine vers laquelle tout le siècle est allé sans le savoii, et qui n'est au fond que la matérialisation de ses appétits ; et n'était-il pas fatal que ce dernier mot lut dit, que l'éréthisme de la férocité s'affirmât comme un principe, comme une révélation, et qu'au bout de cette décadence raffinée et galante, après touscesacheminementsausupplice de la femme, un de Sade vînt pour mettre, avec le sang des guillotines, la Terreur dans l'Amour? « ri [• . : \.. f-.

Voilà une explication historique du rôle, du marquis de Sade. Il apparaît comme une conséquence fatale, amenée par une longue évolution. Mais cela ne suffit pas; il faut, pour le comprendre, établir nettement qu'il était un catholique retourné, un fils de l'Eglise exaspéré contre sa mère. Dans ses orgies, il insulte Dieu avec un débordement d'ordures, et il l'insulte en homme dont l'athéisme n'est guère solide; je veux dire qu'il n'a pas l'indifférence scientifique, qu'il entasse rageusement des infamies pour étouffer en lui cette idée de Dieu qui ne veut pas mourir. D'ailleurs, il croit au diable, il en a sûrement une peur affreuse. Un cerveau pareil a du être hanté continuellement de l'image de l'enfer. C'est l'enfer, et l'enfer, catholique, qu'il peignait dans ses amours monstrueuses, dans les abominables supplices dont il aiguisait la volupté. Il y a làuneimagination démoniaque, satanique, une jouissance dans la douleur, une

révolte au milieu des crimes, qui caractérise très nettement la sombre folie d'où a pu sortir ce peintre de la bête humaine lâchée en plein rut de la chair. Pour moi, il sort logiquement du cathohcisrae, il arrive à l'agonie du dix-huitième siècle, après les négations des philosophes, et il joue le rôle de Satan triomphant, le vieux Satan du moyen ;~<ge, monstrueux et lubrique, éventrant les femmes à coups de fourche, broyant les petits enfants d'une caresse, prêchant l'inceste et le meurtre, rêvant la désorganisation et l'écroulement final. La débauche d'un règne a préparé sa venue, à cette heure obscure où, sur les décombres d'une royauté et d'une religion, les sciences nouvelhs n'avaient encore rien reconstruit. De là cette fm de tout, cette orgie meurtrière qui détruisait le monde, dans la victoire décisive de Satan sur Dieu. C'est, je le répète, le catholicisme retourné, Satan à la place de Dieu, l'enfer à la place du ciel, les chaudières, la flamme, les crocs, les tortures, les plaies, le sang, à la place de la musique des séraphins et de l'éternité sereine des bienheurux. Un croyant seul a pu imaginer de tell?s horreurs. On trouve là le cauchemar d'un détraqué de la foi, qui se met à sacrifier au difble, avec la fureur sombre et épouvantée d'un fanatique changeant d'autel, par haine plus encore que par négation de son Dieu.

Tel est donc le véritable esprit du marquis de Sade. La démence religieuse a passé en lui, et il en est de même chaque fois que le sang coule dans l'amour. Ouvrez l'histoire du monde : vous trouverez, dans les religions, dans les centaines de sectes qui se sont disputé les hommes, toutes les aberrations et toutes les cruautés imaginables. Quand une croyance ne divinise pas la chair, elle la torture, et les monstruosités arrivent aussitôt, sous l'aiguillon du sexe. Nous avons, de nos jours, un écrivain dont l'exemple m'apporte une dernière preuve. Je veux parler de M. Barbey d'Aurevilly. Certes, je ne l'accuse point de continuer le marquis de Sade; ce n'est ici qu'une comparaison faite avec toutes sortes de réserves. Mais enfin il est le seul qui puisse être comparé au marquis, logiquement. Il obéit au même esprit. C'est un croyant que l'idée du diable tourmente et qui cède parfois à la rébellion de l'enfer. Le mal, pourlui, est inné; dès lors, il fouaille la chair, il est bien près de goûter les délices de la doukur. Ajoutez l'allure satanique, des étrangetés d'ange que la malédiction attire. On trouve ces caractères dans toutes les œuvres ultra-romantiques de M. Barbey d'Auievilly. Mais je signale surtout son recueil de nouvelles : les Diaboliques, que le parquet le pria de retirer de la circulation. On y sent l'influence immédiate dû marquis deSade, àcepoint que certains passages lui paiaissent directement empruntés : par exemple, la femme qu'un mari ti ompé scelle, avecle pommeau de son poignard, d'un sceau de cire brûlante. Je pourrais multiplier les rapprochements, et il y a tout au moins là une rencontre singulière. Cela vient, je le répète, de ce que la philosophie est la même. Avec M. Barbey d'Aurevilly, nous avons encore affaire à un catholique exaspéré, qui ne semble accepter Dieu que potir avoir la jouissance de croire à Satan. Son titre le dit : les Diaboliques, c'est-à-dire des créatures fatalement

mauvaises, maudites, nées pour l'ordure et le crime, possédées et tombant à la monstruosité. Elles aiment dans le sang, elles raffinent leurs joies par la ciuauté, elles désorganisent et triomphent sur l'écroulement de tout. Or, telles sont aussi les créatures du marquis de Sade, des diaboliques qui apportent la révélation du mal et qui se satisfont en crachant sur les lois divines et humaines. Le marquis de Sade est allé jusqu'au bout de sa foi détraquée, risquant toute l'ordure, toute la démence des appétits, dans une langue d'une crudité ignoble. M. Barbey d'Aurevilly ne démuselé le monstre qu'à demi, en catholique qui a seulement des caprices permis pour le diable, et en artiste que le souci d'une forme originale absorbe. Voilà l'unique différence entre eux.

Si nous résumons ce court exposé de la littérature grivoise, nous la voyons donc naître chez nous avec les bons contes de nos pères, s'affiner au dix-septième siècle, s'élargir au dixhuitième et devenir l'expression profonde et vivante de la société, enfin tomber dans les saletés de la spéculation et aboutir à la boue sanglante du marquis de Sade. L'évolution devait nécessairement avoir cette conséquence finale, car l'histoire de notre société a marché parallèle ment.

Voyons maintenant si, comme on le déclare chaque matin dans la presse, nos œuvres naturalistes de l'heure présente se rattachent à cette littérature de la polissonnerie et de l'ordure. Ce sera juger de leur moralité.

D'abord, nous ne sommes pas grivois, dans le sens aimable et léger du mot. Ou nous accuse avec raison de manquer de gaieté et d'esprit, car nos études restent noires, austères, trop approfondies, pour garder cette fleur de surface qui est le grand charme du conte, tel que l'entendaient nos pères. Eux, s'arrêtaient, dans un adultère, à la ruse de la femme, à la grimace comique du mari; et si . le drame intervenait, chose rare, il était expéditif, un simple f.iit qui dénouait Nous, dans le même adultère, nous poussons tout de suite au tragique, en prenant l'aventure, non par le côté plaisant, mais par le côté humain. Puis, nous ne nous en tenons pas au geste, au rire, à l'épiderme ; nous fouillons les personnages, nous arrivons tout de suite aux misères de l'homme et de la femme. Dès lors, l'esprit n'est plus qu'un grelot qui sonnerait une gaieté fausse et misérable; le sujet devient grave, le vaudeville tourne au drame, nous sommes des anatomistes qui ne pensons guère à la gaudriole. En un mot, notre roman naturaliste, quelles que soient ses audaces, ne saurait être polisson ; il est cru et terrible, si l'on veut, mais il n'a ni le rire ni la fantaisie galante de la grivoiserie, qui n'est jamais qu'un jeu d'esprit plus ou moins'gai et délicat sur un sujet scabreux.

11 faut donc écarter Boccace, Brantôme, La Fontaine et les autres. Nous ne proi l'ildiis pas d'eux. C'est toute une autre fonniilr littéraire, qui n'a aucune ressemblance avec lu

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nôtre. Et, à ce propos, j'insiste sur le peu de plaisir que nos li\Tes apportent aux débauchés. On lit Brantôme avec un sourire. Cette suite d'anecdotes, où sans cesse la joie du sexe revient, sans une soufîrance, est faite pour la consolation du vice. L'amour y est facile et puissant, on n'y cueille que les fleurs de la jouissance, c'est comme un paradis où les amants sont dépouillés de leur humanité infirme et sale. Prenez, au contraire, un roman naturaliste. Madame Bofary ou Germinie Lacerteux, mettez-le dans les mains des débauchés : il les dégoûtera profondément, les effrayera,, car ils s'y retrouveront laids et bêtes, avec la misère grelottante de leur bonheur. Même il arrivera peut-être qu'ils crieront au mensonge, révoltés, ne voulant pas se reconnaître, trop habitués dans leur galanterie à s'en tenir à l'épiderme, pour accepter le sang et la boue qui sont au fond. Nous ne chatouillons pas, nous terrifions, et une partie de notre moralité est là.

Je me permettrai de citer un exemple qui m'est personnel. Lorsque je publiais Nana dans un journal, tout le Paris boulevardier et demimondain protestait. J'avais pu me tromper sur certains détails techniques, dans une étude si complexe et si encombrée de faits; mais les protestations portaient plus encore sur l'esprit même du livre, sur les mœurs et les caractères, particulièrement sur la peinture de cette débauche parisienne qui bat nos trottoirs. Ce n'était pas ça du tout, criait-on ; cette dé- .bauche était plus gaie, plus spirituelle, moins enfoncée dans le drame de la chair. Des chroniqueurs, des auteurs dramatiques de talent, vivant dans le monde des actrices et des filles, juraient en souriant que ma Xana n'existait point; et ils regrettaient évidemment que je n'eusse pas crayonné d'un trait léger un de ces fins profils de Grévin, une de ces fleurs charmantes du vice convenu, ayant simplement la pointe d'élégance canaille à la mode. Eh bien, il y a eu là un phénomène dont l'explication est facile, ^'oilà des hommes d'esprit qui prennent du vice ce qu'il a de plaisant; ils jouissent de la belle humeur, du luxe et du parfum des filles; ils soupent avec elles, s'oublient avec elles, mais en acceptant seulement le côté agréable, dans une rencontre ou dans une liaison. Ce sont des fleurs qu'ils mettent dans leur vie. Même lorsqu'une femme les éclabousse de son ordure, lorsqu'ils tombent une belle nuit dans un égout par bêtise ou par folie personnelle, ils gardent le silence, ayant par tempérament l'horreur de ce qui n'est pas gai et aimable, préférant tout voir en rose, sous un nuage de poudre de riz. Dès lors, on comprend le malaise de ces témoins, de ces acteurs du vice parisien, dès qu'on les met en présence, comme dans Nana, d'un drame sans voile et qui descend jusqu'à l'infamie des personnages. Si vous ne vous en tenez pas à la surface charmante, si vous allez au delà de la robe pour entrer dans la peau, au delà du boudoir poui ouvrirpubliquement l'alcôve, vous les bousculez terriblement, vous leur gâtez leur jouissance. Ils se fâcheront, en vous voyant avec les filles, graves, sérieux, un scalpel à la main, fouillant le ventre de ces jolies personnes, dont ils ne tiennent à connaître que le satin. Et ils auront raison de se fâcher, et s'ils crient au mensonge.

ils seront de,bonne!|foi ; car, personnellement, ils ont toujours refusé de voir la bête dans la créature. Vous avez voulu trop de vérité, c'est pour cela qu'ils ne comprennent plus et qu'ils déclarent votre peinture fausse. La chose dépend du point de vue : si vous êtes parisien, j'entends au petit sens du mot, vous effleurerez les sujets, vous les traiterez en homme gai, sceptique, paradoxal, vous aurez une observation de surface, aiguisée de mots, fleurie par la mode, vous vous en tiendrez à la petite comédie quise joue devant le public, avec toutes sortes de réserves et de conventions; au contraire, si vous êtes humain, vous épuiserez les sujets, vous les traiterez en savant qui veut tout voir et tout dire, vous mettrez à nu vos personnages et vous les poursuivrez jusque dans les misères et les hontes qu'i|s se cachent à eux-mêmes. Voilà pourquoi Nana a été déclarée fausse par les débauchés parisiens, désirtux d'en rester aux crayonnages menteurs et provocants de la Vie parisienne.

Depuis longtemps, je sais bien que notre grand crime est là, aux yeux des idéalistes. Nous n'embellissons pas, nous ne permettons plvs les rêveries sur les sujets malpropres. Qu'on nous reproche de désoler la pauvre humanité, qui a besoin d'aveuglement, je le comprends sans peine. Seulement, il ne faudrait pas, d'un autre côté, nous accuser de flatter la débauche, de provoquer la polissonnerie par nos tableaux, ce qui n'est plus logique du tout. Rien ne pousse moins à la gaudriole que nos livres, le fait me paraît indiscutable.

Et, dès lors, c'est dire que nous ne sommes pas plus les fils du roman licencieux du dixhuitième siècle que du conte grivois des siècles précédents. Nous retrouvons, dans ce roman, la peinture caressée et idéalisée du vice ; il y a encore là une traduction de la débauche, f&ite pour l'agrément des lecteurs. Le but scientifique, la leçon du vrai n'apparaît jamais; quand il y a un dénouement moral, ce qui arrive souvent, ce dénouement a été plaqué après coup; il ne découle pas des faits, il n'a pas l'utilité d'une expérience essayée sur des éléments humains.

Notre roman est donc absolument original et ne tient en rien au roman du passé ; ou, du moins depuis le commencement de ce siècle, l'ancienne formule a été tellement modifiée par l'emploi des méthodes scientifiques, qu'il en est résulté une formule toute nouvelle, apportant avec elle un art et une morale. Cette morale, je l'ai définie ilans mon étude sur le roman expérimental, et je ne puis que répéter cette conclusion : » Nous montrons le mécanisme de l'utile et du nuisible, nous dégageons le déterminisme des phénomènes humains et sociaux, pour qu'on puisse un jour dominer et diriger ces phénomènes. En un mot, nous travaillons avec tout le siècle à la grande œuvre, qui est la conquête de la matière, la puissance de l'homme décuplée. «

Mais un exemple fera mieux saisir notre rôle. Je'reviens au marquis de Sade. Dès que nous publions un roman, on nous jette le marquis de Sade à la tête. C'est la « tarte à la crème » de la critique. L'injure suffit, elle s'applique à n'importe quelle œuvre, sans qu'on en ait étudié l'esprit ni le but. Je ne sais rien de plus inepte ni de plus injuste. En effet, le marquis de Sade est un ro-

mantique exaspéré, il n"a absolument rien d'un naturaliste, d'un romancier expérimental. Je l'ai étudié à larges traits tout à l'heure, et il doit être é^ident pour les esprits logiques que ce démoniaque, ce catholique retourné, est juste notre coEtraire, à nous positivistes, analystes du ^Tai. Il part du fait extraordinaire, presque surhumain ; nous parlons du train ordinaire des choses. Il a derrière lui l'enfer, le diable mis à la place de Dieu; nous avons derrière nous la science. Et c'est ici que la séparation est décisive. Les deux philosopnies se combattent et s'excluent. Chez lui, il n'y a qu'un triomphe de l'ordure humaine ; il est dans la monstruosité pour la monstruosité; il a cru à Dieu, il croit maintenant à Satan, ce qui est la même chose, et toute son œuvi'e reste le chancre affreux d'une foi détraquée. Nous autres, quand nous touchons à l'ordure, c'est uniquement pour la constater et la définir; nous soumettons les monstruosités à l'expérience, afin de nous en rendre les maîtres ; nous ne sommes pas les ouwers de la foi, mais les ou- \Tiers de la méthode, je veux dire que nous nous en tenons aux faits prouvés, sans nous embarrasser des dogmes d'une religion sur le bien et le mal. Toute notre besogne est d'aller du connu à l'inconnu, et nous avons la certitude d'être d'autant plus utiles, que nous faisons davantage de vérité. Enfin, si le spectacle de la débauche pour la débauche est une chose abominable, l'étude exacte d'une passion, cette étude tût-elle poussée jusqu'au sang, prend une haute moralité, lorsqu'elle offre les certitudes d'une expérience, et qu'elle devient un document, dont les criminalistes et les législateurs devront t?nir compte.

Je ne parle pas de la langue infâme du marquis de Sade, qui a prodigué les quelques termes honteux du dictionnaire, sans autre intention que d'ajouter à la lubricité des faits l'excitation sensuelle du mot lui-même. Ce n'est ni l'érudition d'un linguiste, ni la fantaisie d'un artiste ; c'est le rut d'un homme qui s'excite avec des paroles immondes. Tout cela est morbide et relève de la pathologie. Le cas de cet homme rappelle celui des possédés, dt ces.convulsionnaires, qui, dans l'aliolement de leurs croyances, se donnaient au diable et allaient au sabbat, souillant les églises d'orgies furieuses, se mettant à quatre pattes devant les autels, beuglant et s'accouplant comme des bêtes. La nymphomanie est au fond de l'antique superstition; un vent de terreur emporte les croyants et les fait tomber de la fci dans la magie. Au bout, il y a le miracle, j'entends le. monstrueux, le surhumain, l'infernal. Qu'on lise la Sorcière, de Michelet, ce terrible tableau du détraquement religieux du moyen âge, et l'on y retrouvera tout le marquis de Sade : le viol, l'inceste, les amours bestiales et hors nature, une rage de fornication et de meurtre qui s'assouvit à chaque heure dans la boue et dans le sang. C'est la même démence, le môme éréthisme de la chair, sous l'ébranlement des dogmes catholiques. Dans notre littérature, le marquis de Sade est l'expression directe du sabbat, de l'enfer tel qu'il sortait des églises, hurlant, gamdabant, salissant et cassant tout à certains jours de licence populaire.

Et c'est ici que je retrouve 31. Barbey d'Au-

revillj'. Il a la même conception du mal que le marquis de Sade. Chez lui, les personnages mauvais Font des possédés que le diable pousse à des actes monstrueux et surhumains. Il ne va pas si loin que le marcpiis dans le délire sexuel, mais il en dit assez pour^qû'on devine lereste. Lui aussi est hEnte par le sabbat et ses abominations charnelles. Il s'y plaît, avec le frisson, la jouissance aiguë d'un catholique qui risque la damnation. Au fond, il éprouve des tendresses pour les sorcières, il a le dandysme de sentir le roussi. Se fatuité est de laisser croiie qu'il passe les nuits avec ses diaboliques, quitte le lendemain à s'en confesser. Or, où est la morale, dans tout ceci? M. Barbey d'Aurevilly la met sans doute dans la peur de Dieu. Il ne conclut pas et ne saurait conclure. Comme il n'est pas un esprit banal, il ne veut pas dénouer ses histoires, ainsi que les romanciers inférieuis, en faisant intervenir la Providence pour punir le crime; ou du moins, quand il fait intervenir la Providence, comme par exemple dans le Prêtre marié, c'est d'une façon si extraordmaire, si miraculeuse, que la leçon paraît être tirée d'un conte de fées. On n'a donc jamais avec lui qu'une échappée sur l'enfer, une peinture du mal caressée avec un amour romantique, poussée à l'aigu et à l'extraordinaire ; en un mot, du marquis de Sade possible en société. Et cette peinture est faite pour le plaisir de la peinture elle-même, sans aucun souci du \Tai, avec le dédain même du vrai et l'intention bien arrêtée de l'exagération dans le sens du surnaturel.

Prenons un exemple. M. Barbey d'Aurevilly peint une fille publique. Cela lui est arrivé ; il en a mis particulièrement une dans les Diaboliques; i,-ette fille, il est ■vrai, est une grande dame espagnole qui s'est jetée dans la prostitution pour se venger de son mari : une jolie histoire, comme vous voyez, et bien simple, et bien nature. N'importe, voilà une fille. L'auteur, non content de lui avoir donné une telle origine, par haine du commun, se complaît ensuite dans un cadre extravagant. Il la loge au fond d'un bouge, qu'il meuble d'une façon somptueuse; il lui prête des discours stupéfiants, il l'enlève en un mot de la réalité pour la mettre dans un cauchemar charnel et sanglant. Voilà du de Sade très caractérisé. C'est un conte abominable inventé par un écrivain d'une criginahté tourmentée et bizarre. Et ce conte, à coup sûr, n'apporte ni document vTui, ni leçon morale, du moment où il estbâti en l'air et où il veut être l'expression satanique du mal. Cela nous rejette en pleine métaphysique. J'y vois, quoi que l'auteur puisse dire, une préoccupation maladive de l'ordure pour l'ordure.

Jlaintenant, voici un romancier naturaliste qui veut étudier une fille publiqiif . Il prendra la fille dans sa généralité, dans sa vulgarité. 11 la montrera déterminée par l'hérédité et par le milieu ; si elle glisse à la débauche, c'est qu'elle y a été poussée par l'ivrognerie des parents et par les promiscuités des faubourgs. Puis, l'auteur, en la suivant pas à pas, en l'analysant dans ses vêtements, dans sa demeure dans les hommes qui l'approchent, montrera son rôle social, élal>lira nettement de quelle façon elle désorganise et détruit. Dès lors, on voit quelle

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haute morale prali(iue découle de l'œuvre. Ce n'est plus le cauchemar d"uu catholique détraqué par la préoccupation du diable; c'est un savant, un observateur et un expérimentatieur qui fournit et classe des documents humains. Voilà une ^Taie fille, voilà comment elle pousse et comment elle fonctionne ensuite, voilà des faits établis par l'observation et l'expérience ; désormais, puisque l'expérience nous rend maîtres des faits, c'est à nous de les empêcher de se produire : assainissons les faubourgs, suppiimons scientifiquement les filles. Et quand même l'œuvre n'apporterait pas cette conclusion pratique, elle aurait toujours l'utilité d'une enquête exacte, d'une vérité humaine mise debout, indestructible.

Cette fois, ai-je réussi à me faire comprendre? Est-il clair pour tout le monde que, lorsque la critique, avec sa belle inintelhgence, nous jette le marquis de Sade à la tête, elle ne sait absolument pas ce qu'elle dit? Notre conception scientifique de la nature est diamétralement opposée à Sa conception catholique. Le marquis de Sade est un idéaliste, un idéaliste terrible, qui triomphe dans le surnaturel et dans l'irrationnel. De sorte que ses fils directs, aujourd'hui, sont précisément nos adversaires, ceux qui nous accusent de travailler dans l'ordure, parce que nous travaillons dans la vérité. Ils déclarent la vérité sale et banale, lorsque toute la morale est en elle, en elle seule. Ils croient être d'autant plus nobles, qu'ils se perdent davantage dans les mensonges de l'imagination; et ils vont jusqu'à la culbute finale, ils sautent en pleine démence, ils tombent en plein marquis de Sade, dans ce dernier effondrement de la raison, où la bête humaine se vautre sous l'étreinte épouvantée et voluptueuse du diable.

Qu'on nous appelle positivistes, matérialistes, athées, c'est une querelle de philosophie, et nous l'acceptons. Les catholiques et même les simples déistes, qu'ils soient romantiques ou doctrinaires, ont la prétention d'être les seuls grands, les seuls vertueux, les seuls charitables, parce qu'ils laissent l'inconnu à l'homme. Nous croyons, nous autres, que tous nos maux viennent de l'inconnu, et que l'unique besogne honorable est de diminuer cet inconnu, chacun dans la mesure de sa force. Je ne puis ici traiter ces hautes questions; tout mensonge apporte le mal avec lui, ce mensonge eût-il une apparente grandeur. Mais où les arguments de nos adversaires deviennent odieux, c'est quand ils nous accusent d'obscénité et de sj^éculation .honteuse. J'ai établi que nous ne procédions ni du conte grivois, ni du roman licencieux; j'ai montré que les fils directs du marquis de Sade, loin de se trouver parmi nous, étaient au contraire .^•i milieu des romantiaîies impénitents i exaspère . i^a iu--„tuie ooscene, j'entends la littérature d'imagination iiûertine, qui invente des ordures pour le plaisir, et sans aucun but d'enquête exacte, ne peut pousser que dans la tête d'un romancier spiritualiste. Nos analyses ne sauraient être obscènes, du moment où elles sont scientifiques et où elles apportent un document. Voilà ce qu'il faut répéter à toute heure, prouver sans relâche, pour que chacun, dans nos lettres modernes, prenne enfin sa \Taie place au soleil.

On accuse les romanciers naturalistes de spéculer sur le vice. Ils auraient beau jeu, et ce serait une campagne amusante, s'ils accusaient leurs adversaires de spéculer sur Ia vertu. Tartufe a toute un» descendance qui emplit les journaux, les livres, les théâtres. î;

Ce qu'il faut établir d'abord, c'est qu'en somme la spéculation sur le vice ne mène pas loin ; et je parle ici de la spéculation réelle, de celle qui se réfugie en Belgique et qui a lieu sous le manteau. Les malheureux réduits à chercher leur pain dans ce honteux trafic sont tous de pau^Tes hères ; on n'en citerait pas un qui ait réalisé une fortune, même médiocre. D'autre part, si 'l'on veut équivoquer et salir les vrais artistes en insinuant qu'ils étudient l'homme jusque dans ses hontes, pour exciter le lecteur et pousser à la vente, on appuie uniquement cette calomnie sur certains succès rares et exceptionnels, dus à des causes diverses, sans tenir compte de l'insuccès presque général des œuvres de vérité et d'audace. On citera bien la vente énorme de Madame Bovary, etVon dira que cette vente a été simplement déterminée par l'épisode du fiacre. Mais on passera sous silence les longues hésitations, je dirai presque les répulsions du public pour les romans de Stendhal et de Balzac; ces écrivains n'ont certes rien gagné, durant leur vie, à être des analystes hardis de la réalité. Et MM. de Concourt, dont la Germinie Lacerieux ne s'est pas vendue d'abord à deux éditions en dix ans? Dira-t-on que ceux-là avaient voulu battre monnaie, en contant les amours ■VTaies d'une servante? En tous cas, ils auraient fait un bien mauvais calcul; car, pendant que leurs livres âpres et forts restaient en magasin, les histoires menteuses de M. Octave Feuillet, ces histoires trempées dans les vertus de convenance et à la mode, s'enlevaient couramment à trente mille exemplaires, au milieu d'un prurit sentimental et hypocritement sensuel.

J'en veux arriver à ceci : c'est que la spéculation sur la vertu est beaucoup plus productive que la spéculation sur le vice. Comme je l'ai dit, nos œuATes sont trop noires, trop cruelles surtout pour chatouiller le public au bon endroit et lui faire plaisir. Elles révoltent, elles ne séduisent pas. Si quelques-unes arriventlà une large vente, le plus grand nombre laisse la. foule des acheteurs inquiète et indignée. Aussi les débutants qui, par calcul, se lanceraient dans la peinture de l'infamie". humaine, éprouveraientils bientôt de terribles mécomptes. D'abord, ils comprendraient que la sincérité y est nécessaire ; il faut rimer la vérité et avoir beaucoup de talent, pour oser la peindre toute nue, sans tomber dans l'ignoble et l'odieux. Ensuite, ils s'aperce^Taient qu'une hypocrisie réelle mène plus directement à la fortune qu'une brutalité affectée. L'hypocrisie est choyée, payée grassement; tandis, que la brutalité a contre elle la masse énorme des gens que gêne la franchise. Si cette brutaUté, si cette audace de tout dire n'est pas dans le tempérament même de l'écrivain, cela paraît bien vite, la spéculation devient évidente et l'écrivain spéculateur tombe presque

ŒU\TIES CRITIQUES

immédiatement dans un juste mépris. Je veux dire, en somme, que la spéculation du mensonge ne présente pas de danger,la foule étant toujours là pour approuver et s'attendrir ; lorsque la spéculation du vrai, au contraire, est un casse-cou dans lequel un auteur vénal iînit toujours par se rompre les os. Voilà comme quoi, si aucun tempérament ne les pousse, les habiles ont raison de travailler dans la vertu plutôt que dans le vice.

Je veux insister sur cette nécessité absolue du talent, quand on s'attaque aux terribles réalités humaines. Cela est d'autant plus évident que, seuls, les esprits solides osent envisager ces réalités en face, et ont assez de puissance pour les analyser et les mettre debout. Le don de la vie renverse toutes les barrières des conventions et des convenances, de sorte que plus un écrivain sera créateur, plus il nous donnera l'humanité telle qu'elle est, sans mensonge. On mesure le génie aux véiités qu'il apporte sur l'homme et Is nature. De là, je le répète, le péril qu'il y a à vouloir jouer, dans un simple but de trafic, le rôle d'analyste, tourmenté par le besoin du vrai; car une conviction sincère et une grande intensité d'art peuvent seules sauver du dégoût public les peintures de nos infirmitésetdenos bassesses, en leui soufflant la vie.

Au contraire, tout est douceur et profit, dans le métier d'écrivain hypocrite. Un grand talent y est inutile; il gênerait. On y réussit beaucoup avec un talent moyen, souple, coulant sans effort. Mais on y a encore de très jolis succès avec pas de talent du tout. Songez que la foule ne demande qu'à être trompée; elle ne résiste jamais à un auteur qui lui ment, elle l'accepte du coup, heureuse de ses consolations et de ses flatteries. Il peut mentir pendant cinquante ans, elle ne s'en fâchera pas et trouvera le breuvage de plus en plus délicieux. Dans cette foule, une bonne moitié sait que l'auteur ment; n'importe, elle sourit d'un air d'intelligence; à quoi bon soulever cette question-là, tout n'est-il pas pour le mieux et va-t-on se plaindre que la mariée soit trop belle? Nous ne sommes plus dans le cas précédent, lorsque le public se trouve devant un écrivain de vérité et qu'il regimbe contre des documents désagréables. Ici, les auteurs sont de miel, et les lecteurs ne peuvent que les avaler, en fermant béatement les yeux. On leur dit que les femmes sont belles, que les hommes sont bons, que la terre est un lieu d'aventures extraordinairement amusantes et d'amours éternellement heureuses. C'est charmant, tout le monde se pâme. Donc, pas de lutte, les auteurs qui travaillent dans cette vertu idéale, sont certains de ne rencontrer aucune opposition. On ne les fouille pas, ils peuvent faire entrer en contrebande les choses les plus suspectes. Dès lors, le talent est paifaitement inutile, puisque tout passe, puisque les lecteurs sont acquis à l'avance. Les dames sourient, un murmure flatteur monte sur le passage du romancier vertueux. Acclamé par les salons, son début, quel qu'il soit, le cla.sse au rang des écrivains « sympathiques >■. On le couronne à l'Académie, en attendant qu'on lui en ouvre les portes toutes grandes. 11 est récompensé, décoré, embaumé. C'est le triomphe du médiocre, dans l'apothéose de la bêtise universelle.

Réfléchissez donc, jeunes gens, et si vous vous sentez médiocres, n'écoutez pas la presse qui prétend qu'on fait fortune rapidement dans le naturalisme; ce qui, pour la presse, veut dire dans l'ordure. Jeunes gens, on vous trompe. Ecoutez-moi : si vous n'avez aucun talent, ne venez pas à nous, pour l'amour de Dieu ! Allez aux vertueux, à ces gaillards de l'idéal qui ont mis en coupe réglée l'hypocrisie humaine. Là tout est facilité et plaisir. En quinze leçons, quelque maître du genre vous enseignera l'art du personnage sympathique; et vous gagnerez gros, et vous serez honorés, et vous pourrez vous payer le régal de nous jeter de la boue, lorsque nous passerons. Quant à ceux d'entre vous qui auraient du talent, ils n'ont pas besoin de mes conseils. Je me contente de les plaindre, car ils seront diffamés et égorgés.

\'oyons mainlenant de plus près cette spéculation sur la vertu, dont on abuse dans notre littérature. Elle est basée sur le personnage sympathique. On vous dira qu'il n'y a pas de li%Te, surtout pas de pièce possible sans personnages sympathiques. Le personnage sympathique représente l'idée que l'hypocrisie d'un public, plus ou moins consciente, se fait de la créature humaine. Ainsi une jeune fille sympathique est une essence de pudeur et de beauté, ^'oyez les héroïnes t'e nos drames et de nos romans : il n'en est pas une de vivante parmi elles, j'entends qui se conduise raisonnablement, en bonne et simple créature. Ce ne sont qu'abnégations sublimes, qu'ignorances ridicules, que bêtises emphatiques et volontaires. Notre jeune fille française, dont l'instruction et l'éducation sont déplorables, et qui flotte de l'ange à la bête, est un produit direct de cette littérature imbécile, où une jeune vierge est d'autant plus noble qu'elle se rapproche davantage d'une poupée mécanique bien montée. Eh! instruisez nos filles, faites-les pour nous et pourla vie qu'elles doivent mener, mettez-les le plus tôt possible dans les réalités de l'existence ; ce sera faire de l'excellente besogne. Or, il en est de même pour tous les personnages sympathiques; toujours ils mentent. Le fils aura de l'honneur pour le père, si celui-ci s'est permis quelques peccadilles, non pas un honneur sensé et logique, mais un de ces honneurs de théâtre qui raffine devant la galerie. Le père sera noble et superbe, une abstraction de toutes les vertus. L'amante apportera la pureté la plus impeccable, jointe à la passion la plus tendre ; tandis que l'amant, dégagé des bas soucis de ce monde, crachera sur l'argent, luttera de beaux sentiments, vivra dans cet héroïsme ro. mantique qui est la négation de la vie. \oi\k donc les poupées fabriquées pour l'amusement des âmes sensibles, et avec lesquelles il est facile au in-i'iiiirr venu d'obtenir un succès.

Que ili' .--iH ( iilalions, si nous passions en revue les œuvres IkicIccs iivoc ces personnages sympathiques 1 \oici le tas énorme des roiiiaus prétendus honnêtes : tirades sentimentales. ]>bii(ioyers sociaux, peintures du beau moiule. ipiintescence de la mode et du bon ton, raffinement sur la religion aimable, mœurs étrangères où p 'psent des Italiennes couleur, clair de lune et des Russes blanches comme neige, toutes les niaiseries des têtes vides, tous les mensonges dont se bercent les cerveaux oisifs et détraqués, toutes les dé-

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bauches tolérées de rimagination ! Mais où la spéculation devient brutale et irritante, selon moi, c'est au théâtre. On trafique là sur les bons sentiments du public avec un aplomb impudent. Un drame est médiocre, les spectateurs bâillent, et la pièce va tomber. Seulement, l'auteur, qui est un malin, a semé habilement son œu^Te de tirades vertueuses ; à tous les scènes, reviennent des déclamations sur l'honneur, sur la vertu, et chaque déclamation est forcément accueillie par des tonnerres de bravos. L'enthousiasme ne connaît plus de borne, lorsque la tirade est patriotique ; alors la salle trépigne, l'auteur est déclaré non seulement un grand homme, mais encore un honnête homme. Depuis nos désastres de 1870, que nous en avons vu, de ces drames sans talent, obtenir un semblant de succès, en spéculant sur le chauvinisme des foules. C'est une honte littéraire, c'est manquer de la simple probité, que de duper ainsi le monde, en plantant au bout de chaque hémistiche des drapeaux tricolores. Les auteurs de ces œuvres bâtardes hurlent : « N'ive la France ! » aux oreilles des spectateurs, et profitent de la secousse nerveuse pour leur voler des applaudissements, comme un voleur bouscule un passant sur un trottoir, afin de lui enlever sa montre.

Examinons à présent la morale de ces mensonges. On dira : k Oui, il existe i ne spéculation sur la vertu, comme il y en a une sur le vice. Seulement, les gens qui battent monnaie publiquement avec le bien, font en somme une besogne louable, puisqu'ils ne donnent que de bonnes leçons. » C'est ce que je nie absolument. Je ne puis ici traiter la question à fond et répéter ce que j'ai dit souvent dans mes autres études. Mais je dirai une fois de plus que le mensonge, si noble qu'il soit, a toujours des conséquences désastreuses. Si l'on pouvait ou\Tir le crâne d'un homme nourri de ces romans et de ces drames menteurs, où ne retentissent que des mots sonores, et qui sont le contraire de notre existence quotidienne, on en constaterait le vide, le vague et l'obscur. De pareilles lectures et de pareils spectacles encouragent les débauches solitaires, les réserves jésuitiques, les compromis et les détours du cœur. Walter Scott a fait plus de filles coupables et de femmes adultères que Balzac. George Sand a créé toUte une génération de rêveuses et de raisonneuses insupportables. Chez une femme qui prend un amant, il y a toujours au fond la lecture d'un roman idéaliste, que ce soit Indiana ou le Roman d'un jeune homme paui're. Rien ne trouble comme ces pages, qui emportent le lecteur dans le rêve des grandes passions, et où, quel que soit le dénoue.Tient, la faute devient le seul bonheur désirable sur terre, grâce au tableau mensonger et séduisant que l'auteur fait de l'amour. Ce ne sont que tourelles éclairées par la lune, que promenades sous les allées au chant du rossignol, que longs serments et que baisers assurant une éternité de jouissance. Les personnages ne mangent pas, ne vieillissent pas, n'ont aucune des infii'mités de la nature ; ce qui change ces

li\Tes, avec leur morale relâchée, leurs tolérances poétiques, en une terre supérieure qui dégoûte de la nôtre et fait prendre en mépris nos réalités, le ménage, le train-train quotidien, les nécessités du corps, tout ce qui nous attache au sol. Le détraquement cérébral et la perversion sensuelle sont au bout. Prenez, au contraire, un roman naturaliste, et vous en tirerez continuellement les leçons du réel. Les rêveries dangereuses ne sont plus permises : voilà le mal dans son horreur; voilà la faute dans les saletés et les tourments de ses conséquences; voilà comment on aime, et toujours sort cette conclusion que la vertu et le bonheur sont dans la logique, dans l'acceptation du ^Tai, dans le juste équilibre de l'homme avec la nature qui l'entoure. De même pour le patriotisme, dont je parlais tout à l'heure : le vrai patriotisme n'est pas dans cette folie héroïque qui donne sa vie, sous l'ébranlement nerveux d'une grande excitation cérébrale ; il est dans la raison et dans la connaissance exacte des besoins de la patrie, dans l'étude et dans l'application des sciences qui la sauveraient. A cette heure surtout, je me méfie de ces drames à tirades qui chatouillent notre orgueil pendant une soirée, puis qu'on oublie en rentrant chez soi ; et je préférerais de beaucoup des écoles où l'on nous enseignerait à vaincre, par les moyens nouveaux que les récentes découvertes peuvent offrir. En toutes choses, l'observation et l'expérimentation doivent remplacer l'empirisme, la démence lyriqu?, le saut dans l'inconnu. Aucune morale pratique ne saurait être basée sur des œuvres d'imagination, tandis que les œuvres de vérité apportent forcément avec elles une leçon certaine et profitable.

11 me faut conclure. Ce sera une conclusion tou!e littéraire. Au-dessus des spéculateurs du vice et des spéculateurs de la vertu, il y a les \Tais écrivains, ceux qui obéissent à un tempérament et qui ne se préoccupent même pas d'être vicieux ou d'être vertueux. Ils étudient l'homme et la nature, en toute liberté. L"n seul tourment les occupe : vi\Te dans les siècles; et c'est pourquoi ils sont insoucieux de la mode, pleins de mépris devant les convenances et les conventions sociales. Aussi est-il imbécile de voir, dans leurs hardiesses de langue et d'analyse, une exploitation réfléchie des curiosités ordurières de la foule. Que la foule essaye de contenter son ordure dans leurs œuvres, c'est là un passe-temps ignoble qui ne salit que la foule ; il y a bien des gens qui feuillettent uniquement Rabelais pour y chercher les mots sales. Un véritable écrivain, un grand romancier comme Balzac, bâtit son œu\Te à l'image de l'humanité, aussi haute et aussi vraie qu'elle doit être, même dans l'atroce. La leçon est dans l'exactitude des documents. Dès lors, les impuissants et les hypocrites peuvent injurier l'œuvre et l'auteur, les couTOr de boue, les nier. Le monument ne s'en élève pas moins pierre à pierre, et il vient un jour où, devant cette masse superbe, la postérité qui en comprend enfin la grandeur logique, s'incline d'admiration.

FIN DES DOCUMENTS LITTÉRAIRES

UNE CAMPAGNE

Qui nous sauvera de cette commère braiUeuse de la polithiue.

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