‹ Œuvres critiquesChapitre 13 sur 83 · ÉMUE ZOLA · texte numérisé non relu

ÉMUE ZOLA

Médan, 15 janvier 1S82.

UNE CAMPAGNE

Ux\ HOMME TRÈS FORT

C'était vers 1867. Un ami, comme nous passions sur le boulevard, me montra, assis à la porte d'un café, un homme que je ne connaissais pas, même de nom.

— C'est Ranc, me dit-il. Un garçon très fort.

Je regardai M. Ranc. Il me parut petit, la tète solide et l'œil rusé. J'ai toujours eu la religion de la force; et, puisque celui-là devait être très fort, je logeai son nom dans un coin de ma mémoire, et j'attendis.

Deux ans plus tard, comme je faisais au Gaulois la critique littéraire, je reçus un volume de M. Ranc : le Roman d'une conspiration. J'avais déjà lu, dans deux ou trois feuilles républicaines, que le volume était d'un homme très fort. Enfin, mon homme allait se révéler ! Je lus cette œuvre, elle me sembla parfaitement médiocre. Mais, en somme, ce n'était qu'un début, il ne fallait pas se montrer sévère et désespérer du premier coup. Je fis donc un article très aimable, puis j'attendis de nouveau.

En 18/1, je retrouvai M. Ranc à Bordeaux. Il y occupait une situation assez vague, il y était quelque chose comme chef de la sûreté générale de la République. Les personnes auxquelles j'avais confié ma désillusion sur la force littéraire de M. Ranc, m'avaient répondu qu'il était avant tout un homme d'action, qu'il y avait en lui un policier de génie, et que je k verrais bien, si les circonstances lui livraient la France un beau jour. Or, à Bordeaux, je m'écarquillais les yeux et je ne voyais rien. Les amis politiques de M. Ranc eux-mêmes l'accusaient de toutes sortes de fautes, entre autres de l'arrestation du prince de Joinville. Non, décidément, il n'était pas un policier très fort, et il fallait une fois de plus l'attendre sur autre terrain. J'attendis.

Après la guerre, étant chargé, à la Cloche, des comptes rendu, de l'Assemblée, je pus suivre quelque temps M. Ranc comme député. Je tenais à mon homme fort et je l'étudiais sur son b«nc, guettant toujours un éclat, une révélation. Il s'y montrait très tranquille, la face tournée vers la tribune, en écolier qui écoute décem-

ment le professeur. Mais jamais, jamais, entendez-vous ! il n'est monté à cette tribune pour y prononcer une phrase. Il n'a même jamais lancé une interruption. Je crois bien qu'il votait, et là s'est bornée sa force comme député. Ce rôle, au point de vue politique, me sembla tout à fait insuffisant. Il fallait en faire son deuil. M. Ranc n'était ni un orateur ni un homme d'Etat. Mais, grand Dieu : qu'était-il donc, et où devais-je le prendre'? Je suis patient, j'attendis déplus belle.

Sur ces entrefaites, M. Ranc, dont la conduite pendant la Commune m'avait paru plus prudente que forte, eut la bonne chance d'être condamné à mort. Cela le tira brillamment de sa médiocrité de député, et comme il avait gagné la frontière avec une habileté qui, jusqu'ici, est la preuve la plus réelle de son intelligence, ses amis recommencèrent à jurer partout que Ranc était très fort. Du coup, je fus repris d'espoir, je me dis que le proscrit allait employer sans doute les années de l'exil à écrire quelque grande œuvre, qui nous imposerait enfin sa supériorité. En effet, que peut faire à Bruxelles un homme supérieur, si ce n'est un chef-d'œu\Te? Et voilà que M. Ranc nous est revenu, pour tout bagage, avec un livre : Sous V Empire, qui est certainement beaucoup plus médiocre que le Roman d'une conspiration. Eh bien! non, eh bien! non, cette fois ma patience est à bout. Je n'attendrai certainement pas une minute de plus. Il me faut mon homme fort.

Voilà plus de douze ans qu'on me promet un homme très fort. Je ne veux pas qu'on se moque de moi davantage. Où est-il, cet homme très fort? je le veux, je l'exige, j'ai le droit de me fâcher si on ne me le donne pas. Remarquez qu'il est permis d'être médiocre; et on peut l'être avec toutes sortes d'agréments. Mais ce qui n'est pas permis, c'est de faire dire ou de laisser dire pendant douze ans qu'on est très fort, lorsqu'on n'est pas fort du tout, et qu'on aavortépubliquement comme écrivain, comme administrateur et comme homme politique.

Je citerai une anecdote bien drôle et bien caractéristique. Avant la chute de l'Empire, dans un café, des républicains causaient, et un d'eux se permit de discuter M. Ranc. Alors, le plus solennel de la bande se leva; puis, d'un ton grave, lâcha cette phrase : ,*

^ On ne touche pas à Ranc !

Et il se rassit, au milieu d'un silence rt..^.. x. Tous approuvaient et se soumettaient.

On ne louche pas à Ranc ! n'est-ce pas grand comme le monde? Toute la jobarderie républicaine est là, dans ce fétichisme de la médiocrité, dans cette idolâtrie du proscrit, quelles que soient sa valeur et l'utilité de sa besogne. Si un homme d'initiative et de talent se risque, discute, cherche la vérité, on ne le touche pas, on l'assomme, et bientôt il n'est plus qu'un renégat et qu'un mouchard.

Certes, j'accorde à M. Ranc les plus belles qualités du monde. Qn me dit qu'il est un républicain convaincu, un homme loyal, un caractère énergique. Cela doit être, puisqu'on l'affirme. Et tout serait pour le mieux, si, comme beaucoup d'hommes également convaincus, loyaux et énergiques, il restait dans le rang, sans demander autre chose que notre estime. Mais on veut encore pour lui notre admiration, on nous annonce depuis des années un Messie, on nous tient dans l'attente d'un grand homme. Ah ! lorsque Ranc écrira, ah ! lorsque Ranc parlera, ah ! lorsque Ranc agira ! Et toujours Ranc comme un des piliers les plus solides de la République ! et toujours Ranc comme un des sauveurs que l'avenir nous garde ! A la longue, c'est exaspérant. Il faut en finir avec cet avortement perpétuel.

Les œuvres seules témoignent de la supériorité d"un homme. J'ai dit quelles étaient les œuvres de M. Ranc. L'écrivain, que j'étudierai plus particulièrement tout à l'heure, ne dépasse pas la moyenne ordinaire ; l'administrateur n'a laissé aucun acte dont on parle et semble d'ailleur éviter de se faire remettre à l'essai: le député s'est montré absolument nul; reste le journaliste,quinecompte mêmepasparmi les maîtres de la polémique. Alors, où est la preuve de la force de M. Ranc? Où est l'œuvre qui me le fasse connaître et qui me l' impose ? Je ne puis éternellement le déclarer très fort sur l'unique affirmation de ses amis. Il a quarante ans passés, je crois, et il devrait avoir donné sa mesure. Honnête homme, si l'on veut, mais homme très fort, jamais !

La vérité est que M. Ranc est seulement très fort à faire croire qu'il est fort. C'est une gi'âce d'état. Né avec le goût des choses de la police, grandi au milieu des conspirations, il a plus ou moins consciemment joué de finesse avec nous, ne se déboutonnant jamais devant l'opinion publique, comme s'il se trouvait devant un juge li'inslruction. L'opinion publique, en voyant ce gaillard qui ne dit rien, qui nt fait rien, tout en laissant entendre qu'il va dire et faire des choses extraordinaires, a fini par U respecter et même par le craindre un peu. Quand il se risque à faire quelque chose, et que sa médiocrité crève les yeux', l'opinion se dit : « Comme il «st fort ! le voilà qui fait la bête. Méfions-nous, ça va éclater. » Ça n'éclate pas,'mais le public est tenu en haleine. Et c'est ainsi.qu'il est assez com-

mode de se créer une situation d'homme supérieur, avec un peu de malice, en se tenant à l'écart, d'un air de profond calcul, et en mettant sa médiocrité elle-même sur le "ompte d'un raffinement de diplomatie.

Malheureusement, M. Ranc a écrit deux volumes, qui sont des documents décisifs. J'insisterai d'une façon particulière, me trouvant là sur mon domaine.

Ces livres ne se sont pas vendus du tout. Je crois même que l'auteur a dû faire les frais du second. Certes, le succès ne prouve rien. Stendhal est resté un quart de siècle sans lecteur». Je nomme Stendhal, parce que j'ai entendu de» gens qui osaient lui comparer M. Ranc. N'ai-j« pas lu dernièrement encore que ce dernier écrivait en une langue nette et solide, cette langue si française des analystes du dix-huitième siècle? En vérité, de qui se moque-t-on, et a-t-on résolu de nous faire mourir de rire, avec le talent littéraire de M. Ranc?

Il écrit proprement, voilà tout ce que j'accorde. Il écrit comme le premier venu peut écrire. Remarquez que je ne lui demande pas nos panaches romantiques, nos musiques et nos peintures. Je le trouve clans une très bonne tradition, la tradition classique et \Taiment nationale : seulement, pour qu'un style soit vivant, il lui faut une individualité, une \ne personnelle, et du diable s'il y a autre chose chez ;\I. Ranc cpi'une eau clsire, coulant dans la formule banale de tout le monde I Cela est quelconque. Quand on a ce style-là, on ne parle pas de son style, on bâcle de la prose, soit dans un volume, soit dans un journal, et on reste toute sa vie un bon employé.

M. Ranc et Stendhal ! Eh ! Seigneur 1 Stendhal en aurait pleuré ! Je vois l'auteur de la Chartreuse de Parme, ce libre esprit qui poussait dans tous les sens l'analyse humaine, en face de cette phraséologie républicaine du Roman (Tune conspiration et de Sous l'Empire. Quels haut-le-corps devant ces pantins tout d'une pièce, qui ne remuent les membres que lorsqu'o"n tire la ficelle des principes, devant ces aventures extravagantes d'héroïnes qui incarnent la République et qui, entre deux caresses de petites filles, causent politique avec leurs amants, comme de vieux conspirateurs I II y a là une humanité de carton, un parti pris d'homm» de parti, exaspérant, contraire au vrai, contraire à toute littérature.

Et quel ennui,' bon Dieu ! Je ne m'étonne pas si les lecteurs ne sont pas venus.': La presse républicaine avait pourtant annoncé largement les œuvres de M. Ranc, l'homme très fort. Mais rien ne prévaut contre l'ennui, et comment voulez-vous que le public morde à une pareille pâte ferme? Le Roman d'une conspiration est un drame lent, sans relief, dont pas une figure ne se grave dans la mémoire et qu'encombrent des digressions continuellessurl'art de conspirer. Cela tient du manuel. Quant à l'autre volume. Sous l'Empire, il est encore moins sup])ortable; il raconte des faits connus de tout le monde, sans rien apporter de nouveau, et en risquant des portraits d'une confusion et d'un effacement tels, qu'il n'y a pas là un seul personnage vivant, même parmi ceux que le

UNE CAJMPAGNE

romancier ? eu la prétention de prendre dans la vic.

Il faut que M. Ranc raye cela de ses papiers : il n'est pas un romancier et il n'en sera jamais un. S'il veut m'en croire, il en restera sur ses deux tentatives. A quoi bon augmenter le nombre des bouquins qui pourrissent sur les quais?

Mais, si M. Ranc doit abandonner l'idée de nous prouver sa force dans la littérature, où va-t-il donc se révéler? car il est jeune encore, et ses amis nous donnent à entendre plus que jamais qu'il nous étonnera un de ces quatre matins.

Dès son retour de Belgique, comme on lui offrait une candidature de député, il s'est empressé de faire dire qu'il ne songeait pas à rentrer à la Chambre. Parbleu : je comprends cette modestie. Qu'irait-il faire à la Chambre? S'asseoir sur le même banc, reprendre son attitude de bon élève qui ne souffle mot, subir les discours d'un tas d'avocats médiocres, qui, eux au moins, ont du bagout, et ne point oser seulement lâcher une interruption. Ce serait inutile, même dangereux. Il n'a plus à espérer une condamnation à mort, pour le tirer héroïquement d'affaire. Au bout de quelques mois, on s'étonnerait de son néant : « Tiens ! Ranc, que devientil? Il ne bouge seulement pas. 11 n'est donc pas fort? » Aussi paraît-il avoir compris que son rôle d'homme supérieur, réduit au silence et à l'inactioB.'lui serait impossible à tenir longtemps.

Restel'administration.Maisl'administrationa également ses périls. Il faut y payer de sa personne, et un homme y est vite brûlé. Vous venez de voir avec quel entrain M. Ranc, en réponse à une nouvelle fausse donnée par les journaux, a écrit que, si on lui offrait la Préfecture de police, il ne l'accepterait pas. Depuis des années pourtant, il semblait avoir, par sa nature, par ses travaux, posé sa candidature au poste que M. Andrieux occupe aujourd'hui. Les journaux, qui croient à'sa force et à son ambition, le désignaient logiquement. Mais lui, recule. Diable ! cela demande réflexion. Il ne veut pas se couler d'un coup, perdre en quelques semaines l'étiquette de supériorité qu'il a mise douze à quinze ans de patience à se faire coller dans le dos. Peut-être accepterait-il d'être préfet de police, mais le jour où il se sentirait appuyé par un pou voir ami et absolu.qui le maintiendrait à jamais et quand même.

Je crois donc, pour ma part, que M. Ranc continuera à jouer sa tactique qui est de demeurer journahste. Il rend dans la presse des services qui sont très appréciés en haut lieu. Certes, c'est là un rôle subalterne, et l'on finira par s'étonner que tous les amis de la preinière heure aient reçu une part du gâteau, qui une recette générale, qui une préfecture, qui une ambassade, lorsque le seul M. Ranc ne se trouve pas pourvu. Mais ce n'est pas la faute du maître.

si M. Ranc est difficile à caser. D'ailleurs, la presse laisse ouverts tous les espoirs et toutes les ambitions. On s'y conserve éternellement neuf pour les affaires. Dans un journaliste de soixante ans, il y a encore l'étoffe d'un jeune ministre.

Je m'imagine M. Ranc à soixante ans, et même à soixante-dix ans, si l'on veut. Il a blanchi, ses dents tombent et ses jambes fléchissent. Mais il donne toujours d'étonnantes promesses de supériorité. Quand on le rencontre, muet, gardant avec amour le mystère de sa nullité, il y a toujours là quelque bon républicain jobard pour vous dire:

— C'est Ranc. Un garçon qui sera très fort.

J'ai l'air de m'acharner, mais vraiment je crois faire une œuvre de justice et d'utilité. Dans notre ancienne monarchie où la naissance décidait des fonctions, un homme politique médiocre était un fait acceptable, d'au tant plus que l'éducation suppléait à l'intelligence et qu'il suffisait d'être le conducteur d'une mécanique toute réglée. Mais, dans notre République basée sur le suffrage universel, seuls les hommes supérieurs devraient être appelés aux affaires comme les plus dignes et les plus intelhgents de la nation. Un homme médiocre y est un nonsens, une erreur et un péril.

Or, que voyons-nous ? les médiocrités pullulent, il y a une poussée extraordinaire de plats ambitieux, tous les ratés de la littérature et de l'art se précipitent et se partagent la France. Sans doute, au sommet, des personnalités puissantes mènent le mouvement, sans quoi le mouvement ne pourrait être. Seulement, derrière ces personnalités, quelle abominable queue ! quels petits hommes et quels féroces appétits ! Songez que M. Ranc, qui a échoué dans tout, est encore un des maîtres de la bande. Oui, ce romancier sans talent, cet administrateur et ce député sans histoire, se trouve être une véritable intelligence, si on le compare à ses amis. Son silence prudent finit par être du génie, à côté de la sottise bavarde des autres. On s'explique sa situation d'homme fort, lorsqu'on réfléchit aux infirmes qui l'entourent.

Eh bien ! c'est une grande misère et une profonde tristesse. Voici dix ans que nous pataugeons dans l'absurde, et rien ne nous assure que nous n'allons pas y patauger pendant dix ans encore. Nous mourons de politique, de cetta politique tumultueuse et encombrante que la bande des médiocres affamés de bruit et de places a tout intérêt à entretenir, pour y pêcher en eau trouble. Je ne vois qu'un salut : supprimer les médiocres, afin de supprimer leur tapage. Sans doute, c'est un peu révolutionnaire ; mias, après nos désastres de 1870, j'ai bien entendu M. Ranc et ses amis dire que, pour vaincre, il aurait fallu, comme en 93, dix mille têtes d'aristocrates. A mon tour, pour faire une République intelligente et grande, je demande dix mille têtes de médiocres.

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