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LES TRENTE-SIX RÉPUBLIQUES

Donc, les républicains, mes frères, ne soi.t pas contents. Ils se fâchent très fort contre mon entrée au Figaro et me décrètent carrément de trahison. C'est un flot d'injures et de calomnies, en mauvais style, ce qui aggrave le cas. Je suis bien aise que le grand public qui me lit désormais juge enfin de quel côté sont la bonhomie et la politesse.

Ainsi, me voilà parjure et renégat. J'ai trahi la République.

Un seul mot. Laquelle?

Il faut s'entendre, n'est-ce pas? Car, lorsqu'on trahit quelque chose sans le vouloir, on aime à chercher ce qu'on a bien pu trahir.

Je suis très perplexe. Serait-ce la République de M. Gambetta que j'ai trahie, cette République optimiste et satisfaite, cpii jouit de sa victoire et répond béatement de l'avenir, au milieu des secousses quotidiennes dont le pays s'exaspère peu à peu?

Serait-ce plutôt la République de M. Henri Rochefort, qui déclare imbécile et infâme la République de M. Gambetta, et qui, chaque matin, mange u la fourchette une tranche grillée du dictateur, en jurant que nous allons à tous les abîmes?

Ou bien encore serait-ce la République de M. Clemenceau que j'aurais vendue pour de forts appointements dans ce journal? La Républiqtie de M. Clemenceau dévore aussi la République de M. Gambetta, tout en étant secrètement furieuse contre la République de 5J. Rochefort, dont les drôleries amusantes ont coupé net tout succès aux formules sévères.

Je nie tâte, je descends dans les nuances, je me demande si je n'aurais pas fait mon mauvais coup contre la République de l'officieux M. Hébrard, une mixture de protestantisme et de libéralisme à l'usage de la bourgeoisie prudente? ou peut-être contre la République de M.About, un autre officieux, qui est une preuve bien fâcheuse du danger que court W talent d'un romancier à rêver une fortune politique?

Mais, j'y songe 1 ne serait-ce pas contre la République de M. \'ictor Hugo, le baiser universel des peuples, la fin des guerres, Hernani en pourpoint abricot bénissant le monde, tout le rêve superbe et innocent d'un bon vieillard? A moins que ce ne soit contre la République de celui-ci, la République de celui-là ou la République de cet autre, car il y en a tant, de ces Républiques, que je me lasserais à les dénombrer sans espoir de pousser jamais jusqu'au bout mon p vamen de conscience.

Grand Dieu ! quel est mon tonrnuMit : comment arriver à connaître ma faute, afin d'en faire publiquement pénitence? Il est vrai que je commence à soupçonner une chose : c'est que j'ai peut-être bien trahi toutes ces Républiqueslà. \oici qui me consolerait et qui me rendrait quelque estime pour, moi-même. ^Trahirla, Ré-

publique, après l'avoir aimée et fout en Taimanl encore, ce serait d'un vilain monsieur; mais trahir les Républiques d'un tas d'ambitieux, diable ! cela change la question, et il n'y a plus là que la campagne courageuse d'un homme las et indigné, qui, décidé à ne rien accepter d'aucun gouvernement, peut se donner la joie rare de dire tout haut ce qu'il pense. ,5

Eh quoi I voilà des gaillards qui s'exterminent entre eux, qui se jettent leurs Républiques à la tête comme des coups de massue, et il ne me sera pas permis, à moi qui passe tranquillement, de aire que leurs Républiques, casse-tête ou poignard, ne me plaisent pas du tout ! Ils trouveront très patriotique de s'égorger mutuellement devant l'Europe assemblée, et ils crieront à la trahison, si un brave homme, exaspéré par leur tapage, tombe sur eux tous pour les séparer ou pour les conduire au poste : Ils prendront, chacun dans son coin, le droit de mettre en poudre la République du voisin, au profit d'une République toute personnelle; puis, si un nouveau venu, par amour de la propreté et de la logique, veut donner un coup de balai général, les renvoyer dos à dos, en se contentant de dire en face à toute la bande les vérités dont ils s'accablent les uns les autres, ils se tourneront en masse contre ce nouveau venu et voudront le supprimer, parce qu'il est seul et qii"il a du bon sens 1

En vérité, soyons de bonne foi. Est-ce que j'écrirai jamais, contre laRépublitiue de M. Gambetta, les diatribes violentes de M. Henri Rochefort? Est-ce que je me permettrai jamais, contre la République de JI. Henri Rochefort. les insinuations perfides des journaux de M. Gambetta? Si je voulais être inconvenant, je n'aurais qu'à reproduire les injures que ces bons républicains échangent. Tous traîtres alors! Tous tapent sur la République, quand elle n'est pas leur République. Eh bien I n'ai-je pas dès lors le droit de taper sur leurs Républiques, si cela me plaît, du moment que leurs Républiques ne sont pas ma République?

A la fin, je m'insurge. Comment ! ces gens auront chacun une République à l'usage de ses goûts et de ses ambitions, une jolie petite République bien cultivée, grassement fertile comme une ferme en Reauce ; et je 1 e pourrai pas honnêtement avoir aussi ma République, une République qui soit bien à moi, et dont je ferai ce qu'il me plaira I Cela, par hasard, me serait-il (iéfendu. parce que je ne suis ni député, ni ministre, ni Président? Pour avoir sa République à soi, faut-il déposer chez le commissaire de son quartier un papier où l'on s'engage à ambitionner au moins une place de garde champêtre? Est-il absolument nécessaire de compromettre le pays, de rêver des révolutions et des guerres, et ne saurait-on être un brave homme de républicain, sans vouloir mettre la France dans sa poche?

UNE CAMPAGNE

Mon Dieu : je sais bien]i^que je suis très ridicule. Imaginez-vous que je voudrais une République des supériorités; moins de gâchis, moins de petits hommes et des appétits moins gros. Je voudrais encore que l'ambition de certains personnages nous laissât enfin respirer, après dix ans de secousses ; je voudrais jouirde notre République actuelle, sans être bousculé tous les trois mois, pour de simples questions de personnes, et lorsque la France n"a rien à y gagner. En un mot, je voudrais qu'on établît scientifiquement la nation sur la base solide du gouvernement l'épublicain, après avoir déterminé ses besoins, d'après la race, l'histoire et le milieu contemporain.

C'est là une République d'une telle drôlerie, iiue mes frères et amis, pour me l'avoir entendu réclamer une fois, s'en tiennent encore les côtes, au bout de deux années de plaisanteries et de ricanements. Comment? monsieur, vous ne voulez pas de portefeuille, et vous vous occupez de ces choses? \"ous apportez une solution dans laquelle vousne seriez rien, pas même Président? Mais, c'est le comble de la démence ! Commencez par être député, jetez-vous dans les discussions les plus passionnantes, de façon à entraver les affaires; brouillez tout, afin d'être ministre, et quand vous serez ministre, tenez la France à la gorge pour garder votre portefeuille : puis, comme vous n'auriez plus aucune raison d' être, si le calme renaissait, arrangez-vous de façon que nous vivions toujoure sur un pied de guerre à l'intérieur. X'oilà, monsieur, la République dont on ne rit pas.

Je les connais, les boutiques républicaines, où l'on m'accuse de n'être pas resté.

Il y a la bouticjue républicaine opportuniste. Maison grave, et où il est défendu de rire, car les fortes têtes du parti ont compris que, pour avoir tous les badauds de France, il fallait lutter d'ennui solennel avec les antiques organes des gouvernements déchus. On y épluche soigneusement les articles des rédacteurs, on y faitla guerre aux virgules qui ne seraient pas parfaitement orthodoxes. Certes, on peut y assommer les intransigeants de toutes les nuances, pourvu que ce soit en prose compacte; mais il y est défendu, sous peine de mort, de toucher au maître, au dieu et à la ribambelle de ses saints, dont l'espèce est extraordinairement nombreuse et variée.

Il y a la boutique républicaine intransigeante. Là, permission entière de mettre en compote le dieu et son paradis; même obligation absolue de le faire au moins trois fois par semaine, ce qui dégénère en corvée désagréable. L'allure y est plus libre, débraillée même. Seulement, on jure, avant d'entrer, de s'agenouiller chaque matin devant le peuple et de le déclarer très grand, très beau, très bon, la perfection et l'immensité même. C'est une religion, une de ces idoles hindoues aux mille bras dont il faut baiser toutes les mains. Je connais des garçons d''esprit qui sont devenus enragés à pratiquer cette religion.

11 y a la boutique républicaine romantique. Un autre bon dieu y trône sur un piédestal de granit. Des hommes d'armes l'entourent, des malins qui vivent de lui comme des brahmanes de leur temple. Ceux-là ont simplifié les choses : ilsn'acceptentdansleurcomptoirque

des commis plus médiocres qu'eux, de façon à rester les seuls forts devant le public. D'ailleurs, ils exigent, aux pieds de leur bon dieu, un tel aplatissement, que tout garçon de quelque fierté se révolte et les lâche. L'époque actuelle les déborde, ils ont pris une tactique de silence qui, après avoir été très habile, devient désastreuse, car on les oublie. Au fond, je crois qu'ils demandent uniquement à achever leur grosse fortune.

11 y a la boutique républicaine doctrinaire. On y vend des sièges au Sénat et des fauteuils à l'Académie. Mais il faut être bien sage. En littérature, le gris est y de rigueur ; une traduction de quelque roman anglais illisible y réussira toujours beaucoup plus qu'une de nos œuvres vivantes. En politique, on y réalise des miracles d'équilibre, on a la prétention d'y représenter cette excellente bourgeoisie française, qui flotte de la révolution à la réaction, sans savoir exactement ce qu'elle veut, si ce n'est de gagner de l'argent, quand elle n'en a pas, et de le garder, quand elle en a. Au fond, je soupçonne les doctrinaires d'être, sauf peut-être quelques rares convaincus, d'aimables sceptiques qui ont mis en coupe l'éternelle jobarderie de notre belle France.

Il y a la boutique républicaine pédagogique. Gare les coups de férule 1 II en pleut dans tous les articles de ces pions devenus journalistes. Ce sont des coupeurs de cheveux en quatre, des hommes très fins, si fins qu'on ne les voit plus à l'œil nu. Ils n'ont pas de génie, parce que cela manque de goût. Le meilleur d'entre eux a, heureusement pour lui, un tempérament moins délicat, ce qui lui permet d'être quelqu'un. Le pis est qu'en entrant là, on est obligé d'épouser toutes sortes d'opinions plus ou moins légères à porter, et de professer publiquement que le patron de l'endroit a encore un talent qui, hélas I me semble être resté enseveli sous les décombres de l'Empire.

Je ne parle pas des autres boutiques, des succursales républicaines, où régnent des dieux plus petits, et où l'on vend des opinions plus avariées. Derrière, il y a toujours ou un financier ou un homme politique qu'il faut encenser. La vérité n'y est permise que lorsqu'elle ne gêne ni les actionnaires ni les fermiers d'annonces. Quand on y a égorgé les adversaires de l'homme qui paye, et présenté cet homme, souvent imbécile, comme l'unique sauveur possible de la France, on peut d'ailleurs y défendre toutes les libertés.

Eh bien ! j'avais une vieille idée dans un coin de ma cervelle, une idée folle de poète, qui était de dire un beau jour la vérité à tout le monde. Je sais bien que c'est malhonnête et incongru, mais que voulez-vous? on ne se refait pas. S'il me plaisait d'écrire ce que je pense sur les opportunistes, j'avoue qu'il m'était dur d'acheter ce droit en m'interdisant de m'exprimer avec la même liberté sur les intransigeants. Et ainsi de suite, je n'aurais pu trouver une seule maison républicaine qui tolérât ma campagne. C'est ainsi que, pour contenter ma vieille idée, j'ai accepté l'hospitalité large du Figaro, à la suite de circonstances que je n'ai pas provoquées et que j'ai dû subir. Toute l'histoire de ma grande trahison est là.

ŒU\TIES CRITIQUES

Mais que pensez-vous de ce traître qui lâche la^Républiquc juste à l'heure où la République commence à donner des dividendes? Hein ! quel alTainé, quel liomme de lucre et de pillage. Pourquoi ne dit-on pas que j"ai médité mon coup, que depuis dix ans je projette de m'en aller dès que les autres se mettraient à remplir leurs poches?

Xciua voyez d'ici le calcul. Chaque matin, des républicains, qui ne trahissent pas, ceux-là, font queue à la porte des ministères et attendent les rations comme des pauvres à la porte d'un couvent. On se rue, on se pousse à l'assaut des places. C'est l'heure mauvaise où la conscience des hommes les plus honnêtes fléchit sous la fièvre chaude de l'ambition. De toutes parts, des transfuges arrivent; on renie l'Empire.on crache sur la Monarchie, parce que la République est là, les mains ouvertes, disposant clés fortunes. Et c'est alors que le fameux traître, pour le seul plaisir de dire la vérité, abandonne sa légitime part du butin et s'expose de gaieté de cœur aux injures et aux calomnies de la bande triomphante. ^^oilà un rusé gaillard qui mérite d'être pendu !

Aussi faut-il voir leurs airs effarés. Quelle faute ! Lorsque tant de gens feraient tout pour effacer d'un trait leur passé de réactionnaires, on ne comprend pas qu'un républicain quitte la table dès le potage. Cela ne peut être qu'un méchant homme, et son manque d'appétit devient

une grave insulte pour tous ceux qui ont faim. Puis, il y a les naïfs qui m'accusent de manquer de reconnaissance, moi que les républicains auraient fait ce que je suis. La bonne histoire 1 Quand donc les républicains, je parle du tas, ont-ils compris quelque chose à la littérature? et que peut attendre de leur part un bbre esprit, si ce n'est une persécution en règle? J'ai mon grenier plein de leurs injures.

Au demeurant, je n'ai pris aucun engagement, et comme on ne m'a rien donné, je ne dois rien. Puis la querelle est plus haute, je ne la rapetisse pas à mon humble personnalité. Dans notre époque de trouble, il est bon que des hommes de courage se lèvent et qu'ils disent ce qu'ils pensent. Si, au milieu de beaucoup d'erreure, ils propagent une seule vérité, ils auront bien mérité de la patrie.

Il est une vérité qu'il faut dire aujourd'hui sur les hommes qui nous gouvernent. Je vois que leur ambition a besoin de la France, mais je ne vois pas du tout que la France éprouve le moindre besoin de leur ambition.

Et, s'ils m'accusent encore de trahir la République, je leur dirai de s'entendre d'abord et de fonder la République. On ne peut trahir ce qui n'existe pas. Quant à leurs trente-six Républiques, elles se massacrent trop gaillardement entre elles, pour qu'un passant ne leur donne pas à toutes le coup de grâce, par charité.

LE PARTI DE L'INDIGiNATlON

Ce ne sont ni les républicains, ni les légitimistes, ni les bonapartistes qui ont la majorité en France : ce sontlesindifférents. Lt grand parti de l'indifférence, quelque chose comme trentecinq millions d'habitants, sur trente-six, se compose de la masse énorme des citoyens qui ne vivent pas de la politique, qui n'en espèrent rien de réel ni de solide, qui la redoutent comme un ennui et comme une ruine.

Certes, les indifférents peuvent avoir un idéal politique. Il y a parmi eux des bonapartistes, des légitimistes, surtout des républicains. Mais, comme beaucoup de catholiques tombés au doute, ils ne pratiquent pas, soit qu'ils méprisent les hommes, soit qu'ils aient mis leur gouvernement dans une justice et une liberté trop hautes, soit enfin que, par intérêt ou par tendresse, ils préfèrent un coin de paix et de silence. Je veux dire qu'en dehors des quelques ambitieux qui rêvent le pouvoir, et de la poignée (le naïfs qui attendent du gouvernement de leur choix le bonhcuruniversel, lanationpresque tout entière ne demande qtie de la tranquillité. Nous voulons vivre.

Questionnez le grand et le petit commerce dans les villes, il vous répondra : « Ah! monsieur, •si vous saviez le tort que nous fait la ]>olitique 1 A clLique irise, (-'est une alerte nouvelle.

\ous ne sommes jamais certains du lendemain. Il est ^Taiment à souhaiter que la République se fonde sérieusement, de façon à nous éviter toute ces secousses. »

Questionnez les paysans, dans les campagnes, et ils vous diront : « La République nous a promis la paix, nous votons pour la République. Mais nous voulons, en retour, qu'elle fasse no» affaires, qu'elle ne se mette pas en travers de nos ventes par des aventures continuelles, L« meilleur gouvernement est celui qui ne fait pas de bruit. »

Questionnez les rentiers et les propriétaires, questionnez les artistes et les écrivains : partout vous trouverez cette aspiration au calme réparateur, à une existence de repos poiir les uns et de travail pour les autres, La France, d'une seule voix, réclame le Hbre exercice de son intelligence et de son activité, à l'abri de ces questions de principes et de personnes qui, chaque mois, remettent eri péril la prospérité nationale.

Tel est le gi'and parti de l'indifférence. Il désespère de la perfection et subit les gens qui mettent la main sur le pouvoir; seulement, il exige qu'en échange, ces gens lui donnent au moins la paix, et s'ils ne sont pas assez adroits pour le satisfaire, un jour arrive fatalement où les moutons de l'indifférence deviennent en-

UNE CAMPAGNE

rages et dévorent les loups qui, depuis trop longtemps, les fatiguent à hurler dans leurs oreilles.

Voyez l'histoire de ces dis dernières années. Je ne parlerai que de nos désillusions, à nous, répubhcains théoriques, qui aurions voulu du coup une République des supériorités, grande, honnête, juste, libre.

Après nos désastres, dans la bataille ardente des partis, les républicains au pouvoir nous ont dit qu'ils se U'ouvaient réduits à l'impuissance et qu'il nous fallait attendre le jour où ils sei aient les plus forts. C'était une réponse raisonnable; nous avons attendu, on sait au milieu de quel tapage et de quels bouleversements quotidiens.

Puis, après six ou sept ans de ce charivari affreux, les républicains ont eu enfin la majorité. Grande joie de notre paît : nous nous imaginions être au bout de nos peines, nous rêvions de nouveau une République équilibrée, rendant au pays le train régulier des Etats solides. Et pas du tout, une terrible guerre de personnes s'est déclarée, dans laquelle la France râle encore.

On connaît la tactique des ambitieux qui aspirent à nous gouverner. Chez nous, le manuel du parfait homme d'Etat se rédruit à un seul précepte : Usez-vous les uns les autres. C'est simple et commode. Depuis M. Thiers, ils sont comme cela une (jueue à la porte de la présidence, chacun attendant pour entrer d'avoir usé le rival qui le précède. Nous avons vu le maréchal de Mac-Mahon useril. Tliiers.puisM. Grévy user le marécJial; maintenant, nous voyons M. Gambetta user M. Grévy; demain, rous verrons M. Clemenceau user M. Gambetta, après quoi pourra venir letourdeM. FéhxPyatjetcela jusqu'à la fin des siècles. Les présidents ne sont plus que de vieilles paires de bottes qu'on jette au coin d'une borne, quand on les a éculées.

Et cette tactique de l'usure réglementaire règne du haut en bas. Elle est la caractéristique même de l'époque. C'est ainsi que, pour chaque rpinistère, il y a d'un côté le tas des vieilles bottes percées en plus ou moins de temps, et de l'autre la file des bottes neuves qui attendent d'être essayées et déformées. Certains portefeuilles ont trois ou quatre destinataires, rangés par ordre de résistance, selon que le monsieur semble devoir s'avachir plus ou moins vite. Les malins cèdent leur tour, en pensant que l'heure n'est pas venue où la France trouvera chaussure à son pied. De là, toutes nos bousculades, tout le malaise dont nous souffrons; car il faut, paraîtil, que l'heure des malins arrive, pour qu'ils fassent notre bonheur, ce bonheur promis et attendu depuis dix ans.

Et si les malins, quand l'heure sera venue, étaient usés aussi vite cjue les autres? Et si, quand on les aura à leur tour jetés au coin de la borne, nous devions de la sorte passer éternellement de main en main, tiraillés dans tous les sens?.» ,^y;.*5

Dix années ! songez donc que nous avons déjà «u une patience de dix années, subi.ssant les catastrophes, faisant la part du feu, comprenant qu'on ne peut fonder un Etat comme on plante un pommier. Seulement, il semble qu'un gouvernement de dix années devrait déjà être un grand

garçon, fortement constitué, promettant une longue vie de santé et de sagesse.

Eh bien ; pas du tout. Les intransigeants reviennent au bout des dix ans, regardent la République et s'écrient : « Ça, une République? allons donc ! Il n'y a rien de fait, absolument rien. C'est à nous de vous donner la vraie République. »

Comment : il n'y a rien de fait ! Pendant dix ans, nous aurons subi toutes sortes d'opérations douloureuses ; on nous aura bousculés, étourdis, claquemurés, et ceux-ci arriveront pour recojnmencer l'expérience sur de nouveaux frais ! Ah misère, cpielle vie 1 Sans doute, eux aussi, vont nous demander dix années pour s'emparer du pouvoir et nous accommoder à leur sauce. Après quoi, rien ne prouve qu'une nouvelle couche de républicains ne se produira pas, en disant de la République intransigeante : « Ça, une République? allons donc \ Il n'y a qu'une République, la nôtre, et il faut que nous l'e.xpérimentions. « Toujours alors I nous ne serons plus que de la chair à expérience, nous nous en irons dans les siècles, au gré d'une tempête éternelle, sans jamais nous fixer sur le terrain solide d'une formule scientifique.

On a dit que la République était justement par son essence une formule sociale toujours ouverte et toujours en discussion. Voilà qui nous promet du plaisir ! Le jour où les réactionnaires pourraient persuader cela à la France, le jour où ils prouveraient au pays que la République ne saurait leur donner un état stable et définitif, ils trouveraient vite une majorité en faveur de la monarchie ou de l'empire. Heureusement, il n'y a là qu'une fantaisie romantique. Pour moi, comme pour beaucoup d'autres, j'espère, la République est une conséquence logique, qui s'impose d'après des lois fixes. On ne fait pas d'un peuple ce qu'on veut, pas plus qu'on ne peut transformer à son gré la structure d'un i^'seau ou d'un poisson. Ce sont les seules forces oe la nature qui mènent l'humanité, et dès lors il n'y a plus qu'à leur obéir et à les appliquer, si l'on ne veut pas faire une besogne inutile.

Mais j'entends rester dans la théorie; car je n'ai pas de République personnelle à pousser dans le monde, n'ayant aucune ambition politi ue à satisfaire. Je crois que si l'Etat répubUcain se fonde en France, ce sera malgré les hommes et grâce à la logique sociale, l'heure scientifique étant venue. Seulement, je fais bon marché de ces croj"ances absolues, je descends dans le relatif de nos efforts quotidiens, j'accepte la République qu'on voudra, à la seule condition que cette République assure la tranquillité de la nation. En un mot, je ne suis qu'une imité, la plus humble, du grand parti des indifférents; et, à ce titre, je me fâche, je. demande si les tortures qu'on nous impose vont continuer, si l'on n'a pas bientôt fini de nous faire passer des mains de celui-ci dans les mains de celui-là, pour l'unique satisfaction des ambitieux qui vivent de notre tolérance.1".'^^irr^^™'* -»•** " ' - - ! ."^ -

F Oui, voilà où nous en sommes, au bout de dix ans : le parti de l'indifférence devient le parti de l'indignation.

Depuis quelques années, je passe huit mois dans un trou perdu, au milieu des paysans ; et, à

chaque nouvelle crise ministérielle, à chaque nouvelle aventure, c'est une étude pour moi, que de voir l'effarement de ces braves gens. Ils ont voté la République, ils s'imaginent que la République est faite; aussi ne comprennent-ils plus. Pans n'est qu'à neuf lieues, mais il semble reculé au bout de la terre, dans le pays de l'extravagance. Qu'ont-ils donc? Que veulent-ils, là-bas ? Encore un ministère ? L'autre n'était donc pas bon? Alors, pourquoi l'ont-ils pris? Et celui-là, il ne vaudra pas davantage sans doute, puisqu'on annonce sa chute avant qu'il soit installé? Et les paysans haussent les épaules, et ils commencent à se fâcher, et demain, si on les tracasse toujours avec ces ambitions dont le sens leur échappe, ils finiront par rêver d'un roi ou d'un empereur.

Dans les villes, lé grand et le petit commerce, la masse considérable des indifférents qui ont intérêt au silence de la politique, pénètrent mieux les raisons du tapage qui nous assourdit; ils voient bien que, s'il y avait moins d'hommes pour se partager la République, les choses s'arrangeraient tout de suite ; et cela les irrite d'autant plus. Eux aussi, ont longtemps haussé les épaules. Allons, bon, voilà le sabbat qui recommence ! M. Gambetta, une fois de plus, n'est pas content. Que veut-il donc? Eh : qu'on lui donne ce qu'il veut, et qu'il nous laisse la paix. Puis, arrive le terrible charivari des intransigeants. La place n'est plus tenable ; il faut se boucher les oreilles et s'enfermer chez soi. Mais, dès lors, l'indifférence devient impossible. L'homme le plus sceptique, le plus tolérant, sent monter une fureur en lui contre ce vacarme du pavé. Taisez-vous donc, ou nous allons descendre 1

Oui, takez-vous, en voilà assez! Kous sommes las de notre indifférence, las de subir tant de médiocrité bruyante, au nom du salut de la nation. Nous voulons la République, mais nous la voulons tout de suite, sans ces interminables chinoiseries, sans ce banquet qui n'en finit plus, et où chacun de vous prend sa part, avant que le pays lui-même puisse se mettre à table. Que nous importent M. Ferry qui tient le morceau, et M. Floquet qui entend succéder à M. Ferry, et M.Challemel-Lacour,un des officiers deM. Gambetta, qui s'apprête dès aujourd'hui à étrangler -Al. Floquet 1 Puisqu'ils doivent finir par se manger les uns les autres, ils devraient commencer par là, s'avaler en deux bouchées, pour que la place soit nette. En quelques coups do dents, nous aurions la République.

Est-ce pratique? Je m'en moque I Je répète que je n'apporte pas de solution. Ce que j'apporte, c'est l'indignation d'un homme de vérité que la comédie politique de, ce tenips^a mis peu

à peu^hors de lui.yen parle en observateur, pas davantage. Il est faux que des principes soient en question ; d'ailleurs, il n'y a que des lois. Il est faux que ces gaillards-là songent à notre bonheur. La vérité est qu'ils font passer leur personne avant la France, et que, s'ils veulent la République, ils la veulent par eux et pour eux. Peut-être tous les gouvernements en sont-ils là. Seulement, faut-il encore qu'un gouvernement, s'ilvit du pays,enviveen homme paisible. Mangez-vous proprement, ou encore un coup nous nous révoltons !

Comment ! nous sommes trente-cinq milUons d'hommes de paix et de bonne volonté, et nous nous laisserions ennuyer par un million de farceurs qui abusent de notre bêtise ! Encore suis-je trop large, en admettant que la politique nourrit ou amuse un million de îYançais.

Nous sommes trente-cinq millions qui voulons travailler tranquillement, qui nous donnons un gouvernement pour qu'il assure l'ordre, et nous subirions une poignée de politiqueurs dont le métier est de vivre en désordre, comme celui des avocats est de vivre de chicane ! Nous les laisserions raffiner, jouer des crises en virtuoses, se donner le régal de passer tous à la queue leu-leu par les ministères, nous entretenir dans le gâchis pour avoir le plaisir de nous sauver trois fois par semaine et d'avoir droit à notre reconnaissance ! Non, décidément, c'est trop bête :

L'heure est venue. Dix années de patience ont assez prouvé que nous sommes de braves gens. Qu'un de nous se lève et que.dugrandparti de l'indifférence, il fasse le grand parti de l'indignation. I! parlera au nom de la majorité écrasante que la politique assomme. Il apportera le vœu de la France tout entière, qui est un besoin immense de paix, une volonté absolue de s'entendre penser et travailler, à l'abri de la dispute vide et imbécile des partis. 11 exigera qu'on jouisse enfin de notre République, aussi honnêtement qu'on le pourra; et soyez certains qu'on devra compter dès lors avec nous, et que, si nous n'obtenons pas une paix, qui, hélas ! n'est pas de ce monde, les hommes politiques réfléchiront avant de trop nous bousculer.

Puis, s'ils s'entêtaient, s'ils dépassaient toute mesure, eh bien I il faudrait en finir. Ce serait beau, la révolution des sceptiques, des indifférents indignés ! Aux armes, aux barricades ! Noussommes trente-cinq contre un, nous n'avons qu'à descendre dans la rue pour les supprimer. Plus de républicains, plus de légitimistes, plus de bonapartistes, rien que des citoyens libres qu'on a trop ennuyés et qui ont fait justice ! Ah I l'heureuse nation !

UNE CAMPAGNE

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