FUTUR MINISTRE
Parmi nos ambitieux politiques qui montent péniblement au mât de cocagne du pouvoir, il en est un que je suis avec amour, depuis bien des années. C'estM. Charles Floquet.
Celui-là n'a rien d'un bohème. Peut-être bien, à l'époque déjà lointaine de ses premiers appétits républicains, a-t-il fréquenté les cafés où l'on se iiarlageuit la France; car il est l'homme de tactique à ne négliger aucune occasion d'assurer son succès. .Mais il est de sang bourgeois, il doit avoir l'hoiTciir des irréguliers, et je m'imagine
qu'il s'est juré à lui-même d'arriver par la seule force de sa médiocrité. Pour le peindre d'un mot, il est médiocre avec une rage froide. C'est de l'obstination dans de la nullité.
Etudiez la tête. On dirait le masque de Robespierre écrasé et fondu dans celui de M. Prudhomme. Le front serenverse,le menton avance, avec cette carrure insolente des gens qui n'ont jamais douté d'eux. Tout ce visage sue l'idée entêtée de tenir de la place, et il garde la pâleur livide des fringales du jiouvoir, si lentes à satis-
UNE CAMPAGNE
faire. L'homme n'est rien et il veut être tout : voilà ce qu'on lit dans les yeux clairs et vides, dans la bouche contractée, dans les traits durs, amollis par une secrète ruse.
M. Floquet n"a pas connu la misère, les terribles débuts des jeunes hommes pauvres que la province jette sur le pavé pai'isien. Né en 1828, à Saint-Jean-Pied-de-Port, il appartient à la bourgeoisie riche, il a toujours vécu une vie facile et large. 11 n'est pas de ceux qui ont rêvé, dans le froid et la nudité d'une mansarde, des galas ministériels, avec de bons cigares, d'aimables dames et le reste. Lui, dédaigneux des jouissances au milieu desquelles il a grandi, veut le pouvoir pour le pouvoir. Un petit homme en rage, lorsqu'il se trouve à côté d'un homme grand. Il se hausse sur la pointe des pieds, pâle d'impuissance, et il n'est satisfait que s'il peut monter sur une borne, pour dire : « Tu vois, je suis plus grand que toi ! »
Je ne pense pas que M. Floquet ait jamais eu un abandon. Sa jeunesse a dû être maussade et circonspecte. Pour m'en tenir au seul domaine de rintelhgence, il n'a certainement pas fait l'école buissonnière, à l'heureux âge où le cerveau et le cœur battent la campagne. J'ai vainement cherché dans sa jeunesse un cadavre littéraire; pas un vaudeville, pas une ébauche de roman, pas un sonnet : rien, absolument rien !
Ainsi, M. Floquet n'est pas même un de ces ratés littéraires qui se sont jetés dans la politique, après avoir rêvé le livre et le théâtre. C'est un médiocre sans fantaisie, une ambition têtue de nain qui a passé chaque heure de sa vie à ne pas perdre un pouce de sa taille. Dès le berceau, il a voulu être ministre, et il sera ministre demain, parce qu'on est toujours ministre à un moment donné, quand on le veut et qu'on n'a pas de génie.
Voyez cet homme à l'œmTe. C'est fort instructif. Il semble qu'on a, sous le microscope, un infiniment petit vivant de quelque grand corps.
Il a empolyé les deux armes actuelles : la presse et le barreau. Comme je l'ai dit, aucim écart, ni à droite, ni à gauche; aucun besoin d'être aimable, de gagner les gens par de la bonhomie et des grâces. Son instinct d'insecte le conduit seul, le fait avancer sous terre, grâce aux deux lames tranchantes dont il est pourvu. Il plaide et il écrit des articles. Cela suffit à le pousser.
Le pis est que tout semblait contre lui, à ses débuts dans la notoriété. On se rappelle son fameux cri de : ^'ive la Pologne ! sur le passage du czar. Après la première stupeur, Paris entier éclata de rire. Cela semblait profondément comique. On crut à un besoin furieux de tapage. Il y avait bien un peu de ça, sans doute ; mais le cri me paraît plus naïf encore que calculé. M. Prudhomme aurait parfaitement crié : Vive la Pologne ! dans une de ses heures d'exaltation démocratique et humanitaire. On trouve là un fond de solennelle bêtise.
Dès lors, yi. Floquet entra dans le ridicule. On le plaisanta terriblement sur la Pologne. Puis, on s'attaqua au.x chapeaux et aux redingotes qu'il portait, des chapeaux à larges bords, des redingotes à grands revers, qui le costumaient
d'une façon théâtrale, en géant de, la Révolution.A cette époque, chacun de nos républicains avait choisi son grand homme dont il copiait le profil ; l'un était Robespierre, l'autre Danton, un troisième Marat. Si quelqu'un avait alors prédit que M. Floquet serait un jour en pass^ de devenir ministre, Paris se serait tordu d'un fou rire et l'aurait envoyé à Charenton. Les amis politiques de M. Floquet le tenaient eux-mêmes en admiration médiocre. Je me sou^^ens de l'avoir entendu juger cruellement dans le parti.
Mais, au fond, cette notoriété, siridicule qu'elle fût, était le commencement du succès. M. Floquet dut le comprendre. Il ne se démonta pas. Plus que jamais il portait la tête en arrière, d'un air conquérant. Le journaliste et l'avocat continuèrent leur besogne.
Que dire du journaliste? Cela n'existe pas. On ignore généralement que M. Floqnet a collaboré à un assez gi'and nombre de journaux. Après avoir fait ses débuts dans les petites feuilles volantes du quartier Latin, il a donné des articles à VEurope, au Courrier de Paris, au Temps; mais, si l'on veut le connaître, il faut surtout le chercher dans le Siècle. Je crois- même que, vers 1874, il fonda un journal à un sou : le Peuple, qu'il ne put faire vivre. C'est le polémiste le plus gris, le plus lourd, le moins correct qu'on puisse rencontrer. Les idées de tout le monde se bousculent dans des phrases monotones et désespérantes de longueur. Au demeurant, le vide, des cendres froides, et pour unique personnalité, cet accent aigre qui est l'homme tout entier.
Si nous passons à l'avocat, nous retrouvons la même voix revêche. Il n'en est pas, au Palais, qui sonne avec plus de sécheresse. C'est une de ces voix exaspérantes jusqu'à faire condamner un innocent. D'ailleurs, M. Floquet appartient à cette école où le salut du client n'est rien et où l'ambition de l'avocat est tout. Il s'agit uniquement de poser sa candidature à la députation, la première marche du pouvoir. Aussi le voit -on dans tous les procès pohtiques : il débute dans le procès de l'Hippodrome et de l'Opéra-Comique, paraît plus tard dans le procès des Treize, puis dans la retentissante affaire de Victor Noir. C'est une tactique. La fortune de M. Gambetta a tourné les têtes, au Palais, et de même qu'après Napoléon, tons les ambitieux rêvaient l'épaulette de sous-lieutenant, de même aujourd'hui les ambitieux se voient tous à la barre, enlevant la mort d'un client aux applaudissements de la France.
Journaliste sans talent, avocatsans éloquence et sans autorité, M. Floquet n'en faisait pas moins son chemin, prenant son rang dans le parti démocratique, comme une non-valeur qui, un jour, serait utihsée ; car, dans tous les partis, il faut de ces hommes pour boucher les trous, en attendant que les forts, s'il y en a, veuillent bien accepter les responsabilités.
Notre journaliste et notre avocat ne se servait donc de la plume et de la parole que pour arriver à la Chambre. C'est une ambition de longue date ; il s'est dit : « Je serai député », comme d'autres se disent : « Je serai poète. » En effet, sous l'Empire, nous le voyons fonder le Comité consultatif électoral, avec MM. Garnier-
Pages, Carnot, Ferry, Hérold, etc.; histoire de se faire connaître des électeurs. Puis, en 1863 et 1869, il se risque, il se présente dans l'Hérault, où il est battu par le candidat officiel. Enfin, au 4 septembre, sonne l'heure si attendue; le voilà adjoint au maire de Paris, puis délégué à la Commission d?s barricades; et, le 8 février 1871, Paris le nomme député.
Merci, mon Dieu '■ la France est sauvée ! Cependant, elle a manqué ne pas l'être du premier coup, car M. Floquet crut devoir donner sa démission, lors de la lutte de Versailles avec la Commune. Il partit alors pour un voyage d'agrément à Biarritz, fut un instant emprisonné à Bordeaux, revint à Paris se faire nommer conseiller municipal, et rentra à la Chambre en février 1876. Il n'en est plus sorti. Depuis ce temp.'i, la France est tranquille.
Nous retrouvons l'avocat dans le député. A la tribune, c'est la même face pâle, jetée en arrière, avec ses yeux vides et sa bouche crispée; c'est surtout la même voix sèche et irritante, qui plonge l'iiuditoire dans un vague malaise. Aujourd'hui, la Chambre s'y est un peu habituée; mais, les premières fois, on l'écoutait avec une sourde exaspération, à ce point que la gauche redoutait de le voir monter à la tribune, car il compromettait les meilleures causes, dès qu'ils'avisait deles défendre.
Comme orateur, il est désagréable, et n'a pas d'autre originalité. Il n'a ni la lucidité deM.Thitrs, ni la puissance de M. Gambetta, ni l'onction lettrée de M. Jules Simon, ni l'argumentation scientifique de M. Clemenceau. 11 plaide sur une question, sans chaleur, sans méthode, un peu au hasard des arguments. Cela est quelconque. Je connais des avocats, en province, qui parlent beaucoup mieux. Et le pis est que la forme est d'une incorrection stupéfiante. Non, jamais on n"a lâché devant une Chambre française un pareil gahmatias ; cela devient drôle, à force d'être mauvais. Ouvrez la collection du Journal offi'iel. lisez n'importe quel discours de M. Floquet, comptez les qui et les que, les répétitions, les tournures baroques, et surtout, dans ce massacre de la langue, tâchez de comprendre.
Je sais bien qu'un député n'est pas tenu de savoir parler français. Où en serions-nous, si l'on exigeait quelque littérature de nos hommes politiques I Les plus forts, ceux dont la puissance est indéniable, ont ce mépris de la rhétorique et même de la syntaxe. Mais, dans ce cas, lorsqu'on prononce des discours mal écrits, encore faut-il. pour être quelqu'un, que ces discours aient une action grande et indiscutable sur la Chambre. Or, M. Floquet parle mal et n'exerce aucune action. Il est resté dans le troupeau. Il n'a affirmé aucune force personnelle. Lui ou un autre, cela n'importe pas. C'est le néant.
Et cet homme sera ministre demain? .^lais sans doute.
Comment ! ce journaliste qui n'a pas marqué, cet avocat et ce député sans grammaire et sans puissance, ce type de la médiocrité satisfaife, dont Paris hier encore se moquait, arrivera un de ces matins à gouverner la France, par runi((ui- force de son olistination? Eii : oui !
vous êtes vraiment naïf de vous en étonner.
Cela est dans la logique des événements actuels. Le pou voir est à ceux qui savent le prendre. Les gaillards qui le tiennent aujourd'hui, entendent naturellement le garder, et ils mettent en avant leurs créatures, pour la figuration. M, Floquet est dans le corps des figurants. Lortque son tour viendra, il traversera la scène, puis il rentrera dans la couhsse. Toute l'histoire est là.
Et le comique de l'aventure, ce que vous ne voudrez peut-être pas croire, c'est que M. Floquet fait des façons pouraccepterun portefeuille. Du moins, les journaux qui travaillent à son avènement laissent entendre qu'il refuse d'être un instrument, qu'il veut vivre au pouvoir, et qu'il n'acceptera donc rien, tant qu'un cabinet ne sera pas certain d'une majorité à la Chambre et au Sénat. Cette attitude, si elle est vraie, est celle de AI. Gambetta lui-même.
Mais j'estime que 'M. Floquet, dans sa confiance, joue là un jeu dangereux. S'il se réservait trop longtemps, il pourrait rester sur la paille, comme un fruit trop mûr. Il lui faut se résigner à n'être qu'un outil dans la main de M. Gambetta. Il le sent bien, malgré ses hésita- , tions. Aussi rien n'est-il plus intéressant que desui\Tesa tactique de petit homme qui tremble d'être écrasé par les grands et gros hommes ; il se démène, il va en province promener des discours et des conférences, il rend des comptes à ses électeurs, il se fait tambouriner dans deux ou trois journaux. N'importe ! il agira sagement en prenant demain la place toute chaude de JI. Cazot ou de M. Constans, s'il ne veut pas tomber du haut de ses efforts, après trente ans de médiocrité obstinée.
! Personne n'échappe à son rôle. Celui-ci est né comparse. Il aura beau abuser du malaise qu'il produit à la tribune, cela n'élargira pas sa personnalité et ne le rendra pas nécessaire. Toutes les situations solides sont prises pour aujourd'hui et pour demain; il ne reste plus que les trous à boucher. M. Floquet est destiné à entrer dans un ministère par une porte et à en sortir par une autre ; car je ne le crois ni sur la liste sérieuse de JI. Gambetta, ni sur celle des autres prétendants. Et, quand il aura été ministre une heure, la farce sera finie, il pourra souffler la chandelle et se coucher.
C'est là notre consolation, à nous autres qui sommes assez bêtes pour nous laisser gouverner par de tels hommes. Lorsque nous nous révoltons contre les scandales et les ordures de la politique, on nous répond : « Pourquoi vous en occupez-vous? C'est bien simple, enfermez-vous et ne lisez plus de journaux. » Le conseil a du bon. Je me suis donc enfermé chez moi, dans un trou perdu; je n'ai plus ouvert une feuille, j'ai tâché d'oublier jusqu'aux noms des gens au pouvoir. Eh bien ! malgré tout, je sentais dans l'air leur médiocrité qui m'éloufiait; ils étaient là, sur la toiture, avec leur mauvais français et leurs idées imbéciles, qui alourdissaient mon existence privée. Et puis, est-ce une vie, si, maintenant, pour respirer à l'aise, il faut renoncer à ouvrir nos fenêtres, de peur d'être empoisonné par les émanations de la jnilit iiiue?
UNE CAMPAGNE
Non, on ne parvient pKS à les ignorer, même quand on ne s'occupe pas d'eux. Ils nous prennent notre air et notre soleil, nous ne pouvons vivre dans leur ombre. La seule joie qu'ils nous donnent est de s'empiffrer à la table du
pouvoir et de crever d'indigestion. Aussi fais-je des vceux poui que l'on nomme M. Floquet ministre le plus tôt possible, parce que j'aurai tout de suite le plaisir de le voir se casser les reins.