UN BOURGEOIS
Dernièrement, je tâchais de prouver l'impuissance radicale de la critique, lorsqu'elle n'est pas une arme de bon sens et de vérité. Et voilà que, tout de suite, des preuves m'arrivent : un livre paraît, qui est un document décisif appuyant ma thèse. Je veux parler du nouveau volume de M. Barbey d'Aurevilly : Gœlhe et Diderot.
C'est surtout M. Barbey d'Aurevilly critique, que j'étudierai aujourd'hui. Son cas est vraiment caractéristique. Il y a bien trente ans, — je pourrais mettre cinquante, je crois, — que cet écrivain juge dans les journaux plus ou moins lus nos contemporains et leurs œuvres; il y a bien trente ans qu'il bataille à grands coups d'épée, en s'excitant par des cris féroces; et tous les gens qu'il a massacrés se portent fort bien, et le public qu'il croit avoir étourdi ne l'a même pas entendu. Jamais plus de tapage n'est tombé dans plus de silence. Beaucoup de bruit et pas de besogne.
C'est que M. Barbey d'Aurevilly, en critique, appartient au groupe des jongleurs et des faiseurs de tours. Il étale son bout de tapis usé au pied d'un auteur, grand ou petit, et crie son boniment : « Mesdames et messieurs, vous allez voir ce que vous allez 'voir. Je vais avaler cet homme et le rendre en étoupes enflammées. Attention ! » Et les exercices commencent. Il lance l'auteur en l'air et le reçoit sur le nez. Il l'escamote, le retrouve dans la poche d'un des assistants. II se déhanche, fait des grâces, marche sur les mains, baise ses pieds, finit par avaler son homme comme il l'a dit, la bouche ouverte, jetant de la fumée et des étincelles. Puis, la farce jouée, iTsalue le public avec des révérences de danseuse.
Certes, le spectacle a parfois une certaine drôlerie. Quelques curieux se sont approchés et ont pensé que l6 gaillard ne manquait ni de muscles ni de bagout. On regarde ça dix minutes ; puis, lorsqu'on sent l'ennui venir, on s'en va. Et l'on s'en va bien tranquille, les mains dans les poches, parce que les culbutes d'un disloqué ne laissent rien après elles. Le faiseur de tours pourrait, en place publique, avaler toute notre littérature, qu'on rirait de son adresse, sans s'inquiéter autrement de cette gloutonnerie; car on sait qu'il avale les gens pour rire, pour montrer le nu de son maillot et subjuguer les passants par ses charmes personnels. Quand le tour est fait, la place se vide. :
Et voilà pourquoi JI. Barbey d'Aurevilly est un critique aussi tumultueux qu'impuissant. Il
joue du bâton, il connaît la savante et la boxe; mais'il n'en use que pour le plaisir d'être vu et applaudi. L'n volume à juger est un tremplin qu'il choisit pour stupéfier les gens par quelque saut périlleux. II est toujours en spectacle, il cabotine, il fait la roue, il tend la hanche, il prend des attitudes d'ogre et de mousquetaire. La vérité, qu'est-ce cela'? une platitude, bonne pour les petites gens sans imagination. Ce dont il s'agit, c'est d'être ieau devant les dames :
Ah ! le pa\nTe homme : Je me l'imagine, au coin de son feu, un soir d'hiver, jetant un regard sur toute cette agitation stérile. Trente années de galop dans ce cirque de la critique d'hippodrome ! Il a tourné en rond, sans jamais arriver, au milieu des fanfares et des claquements de fouet. Et les pas de son cheval n'ont pas même marqué sur le sable mouvant de la piste.
Il ne serait pourtant pas juste de dire que M. Barbey d'Aurevilly se moque absolument de la vérité. Il a une vérité à lui, ce qui revient à peu près au même, tellement sa writé est extraordinaire. C'est une vérité d'invention romantique, cju'il faut disséquer, si l'on veut la comprendre.
D'abord, le génie pour lui est une flamme que le ciel allume sur certains fronts. Il y entre du di\in et du diabolique ; cela, selon ses expressions, doit être spontané, jaillissant. Surtout, pas d'études, pas de méthode ; un homme d'équilibre, qui apprend et qui clpsse, n'est jamais qu'un pleutre de talent. Le mot d'investigation le met particulièrement en fureur. Comment ! vous n'écrivez pas sous la dictée d'une voix céleste, vous êtes assez bon pour consulter des documents et vous livrer à une enquête sur la nature de l'homme'? Mais alors vous n'êtes pas fort du tout 1 Que diable ! il n'y a qu'à ouvrir la fenêtre et à laisser Dieu entrer !
Remarquez que, si M. Barbey d'Aurevilly se fait cette idée du génie, c'est qu'il pense tout simplement avoir ce génie-là. Il se croit extrêmement jaillissant et spontané, et il se pique d'avoir quotidiennement sa crise d'inspiration, comme les dames ont leur crise de nerfs. Quant à la méthode. Dieu merci I elle ne l'a jamais gêné. Il méprise la nature, au point de la caricaturer sans cesse. Ce singulier convulsionnaire qui massacre les romantiques, en est resté à toutes les farces lyriques de 1 830 sur la révélation littéraire, le coup de foudre du génie fracassant les crânes, pour en tirer des pages sublimes. De là ses romans que je ne veux pas juger ici, mais
qui n'ont jamais été que du Balzac épileptique, et qui resteront comme des documents curieux du détraquement d'une cervelle.
Eh bien 1 nous avons changé ces choses. Nous croyons beaucoup moins à l'inspiration et beaucoup plus au travail, depuis le jour où les prétendus inspirés nous ont paru être des farceurs qui se fouettaient eux-mêmes pour crier plus fort. 11 nous a semblé très grand de nous mettre à l'étude de la nafure ; en tout cas, cela est plus honnête et plus utile, que de se planter devant les dogmes, en exécutant des fantaisies avec une canne de tambour-major. Je ne veux introduire dans le débat ni Dieu ni l' Eglise ; mais j'estime que .M. Barbey d'Aurevilly compromet plus encore la religion que nous, avec son dandysme catholique qui déjeune au paradis et qui soupe avec Satan en partie carrée.
Acceptons encore le coup de foudre de l'inspiration dans le roman. C'est une bonne plaisanterie qui nous donne au moins des livres drôles. Seulement, où la chose devient plus grave, c'est lorsqu'on a la prétention de faire de la critique inspirée. Et il. Barbey d'Aurevilly entend être un critique de génie, du fameux génie qui entre par les fenêtres, quand le temps le permet. Pas d'études, pas d'investigation surtout; et au large la nature, cette radoteuse qui n'est faite que pour troubler les penseurs !
Voici un homme et une œuvTe à juger. Nous autres, qui sommes des critiques sans génie, nous tâchons de connaître l'homme, nous étudions l'œuvTe, et toute notre besogne consiste à dire ce que nous avons vu, ce qui existe, ce qui doit rester comme document. M. Barbey d'Aurevilly, lui, hausse les épaules de pitié; il ne prise dans le critique qu'une qualité, l'invention; btlle malice de dire ce qui est I le sublime, c'est de dire ce qui n'est pa's, ce que l'auteur n'a pas fait et qu'il aurait dû taire. Que voulez-vous répondre à un homme de cette imagination? Il n'y a qu'à lui laisser danser sa danse de Saint-Guy, pendant qu'on travaille raisonnablement de son côté.
C'est comme son idée de la vie, dans une œuvre. Pour lui, ce qui vit, c'est ce qui n'existe pas. Ainsi, il trouvera vivantes les héroïnes de Walter Scott, et il déclarera que madame Bovary n'est pas vivante. Il détraque les mots, comme il détraque les idées ; il met la vie dans le surnaturel, dans l'abstraction, dans le symbole. Ce qui se passe dans la rue, chimère ! ce qui gambade dans ses cauchemars, réalité ! Et," naturellement, sa démence lyrique est à ses.'yeux la beauté et la morale, tandis qu'une observation exacte devient le dernier degré de la laideur et de l'ordure. Toujours le faiseur de tours qui marche sur les mains, la tête en bas.
Voyons maintenant à l'œuvre la critique d'inspiration. Le procédé de M. Barbey d'Aurevilly est d'ailleurs toujours le même. Cette fois, c'est une fantasia (fu'il va exécuter à grand orchestre, devant les statues de Gœthe et de Diderot.
Gœthe d'abord. Il le nie comme auteur dramatique, comme poète, comme philosophe; comme romancier, comme artiste et comme savant. C'est do la haute école, le cheval lancé au grand galop et le critique, à chaque obstacle.
crevant un rond de papier, sans lâcher sa cravache. Gœthe, tour à tour, est un badaud, un caméléon, un savetier littéraire, un Turcaret httéraire, un lévrier scientifique, une momie morale, une gélatine figée, un patapouf. Au demeurant, aucun génie; un traducteur et un romancier, pas davantage. Après avoir déclaré qu'il est plus un caractère qu'un génie, le critique trouve qu'il est aussi plus un œil qu'un cerveau : arrangez cela et comprenez. Vous n'ignorez pas, d'ailleurs, que Gœthe a vécu uniquement de plagiats. Il a volé tout le monde et a particulièrement dépouillé Shakspeare. C'est complet. J'attendais l'accusation de plagiat, qui est la marque caractéristique de la critique d'inspiration.
Je n'ai pas à défendre Gœthe. J'avoue même ne m'en sentir aucune envie. La grande colère de M. Barbey d'Aurevilly vient de ce que la France aurait trop travaillé à la gloire mensongère de Gœthe. Il semble croire qu'il doit tuer Gœthe en nous. Eh bien ! je lui affirme que son livre retarde d'une bonne trentaine d'années. Gœthe préoccupe fort peu ma génération. Il est simplement dans le musée des grands écrivains que nous saluons, et le massacre furieux de M. Barbey d'Aurevilly nous surprend d'autant plus, que la question ne nous passionne pas du tout. Seulement, nous ne pouvons nous empêcher de rire, lorsque nous entendons un critique déclarer que la seule femme vivante de Gœthe est Marguerite, parce qu'elle est catholique.
Diderot, il est vrai, nous tient davantage au cœur. Il est, comme dit M. Barbey d'Aurevilly, un des pères de la <■ déjection », dont nous sommes. L'exercice recommence ; même fantasia que pour Gœthe. Diderotestun charlatan chaud, un saltimbanque, un cuistre brillant, un pédant malpropre, un jocrisse de l'impiété, une bonne à tout faire. Et les négations absolues reviennent: ni philosophe, ni auteur dramatique, ni romancier, ni rien ; c'est tout au plus s'il est un critique par moments, lorsqu'il croit en Dieu. Après lui avoir accordé la verve en rechignant, le critique le met bien au-dessous de Sterne. Puis, le coup de poing réglementaire : Diderot, lui aussi, n'a vécu que de plagiats. Tout à l'heure, Shakspeare était la massue pour casser le crâne de Gœthe; maintenant, c'est Bacon cjui sert à écraser Diderot.
Cela est drôle sans doute, mais cela n'a pas même le mérite de la difficulté. Il n'est point d'homme plus facile à « éreinter » que Diderot, cette intelligence fumante où tant de contradictions se heurtent. Seulement, le créateur de V Encyclopédie diminuera-t-il d'un pouce, quand on l'aura chicané sur les inégalités et les confusions de ses œuvres? 11 restera un des plus grands remueurs d'idées, l'homme le plus nouveau, le plus en avant du dix-huitième siècle. Je sais bien que le crime, aux yeux de M. Barbey d'Aurevilly, est justement d'être un homme nouveau. Est-ce que cela porte des bottes molles et se confesse en chapeau tyrolien?
.\u fond, voulez-vous savoir la faute de Gœthe et de Diderot? Tous deux sont des esprits scientifiques, qui, dans le grand mouvement naturaliste de notre épocpie, ont employé des premiers les méthodes d'observation et d'expérimentation. Dès lors, il est tout simple ([ue
UNE CAMPAGNE
JI. Barbey d'Aurevilly, qui ue croit pas à la nature, mais qui croit au diable, les assomme l'un et l'autre de la terrible injure de bourgeois. Des bourgeois, ô douleur ! voilà des hommes morts I
Et le plus amusant, ce qui fait le haut comique de cette farce, c'est l'attitude guerrière de M. Barbey d'Aurevilly. Il se croit extraordinairement courageux en touchant à Gœthe et à Diderot. Rien d'adorable comme le passage où il s'attend à un combat effroyable, à propos de son livre. 11 se voit déjà déchiré pour son audace, dévoré par les naturalistes, furieux des vérités dont il les écrase.
Mais non. nous ne sommes pas furieux du tout ! Le li^Te nous égayé beaucoup, au contraire. Certes, nous croyons à la puissance de la critique, lorsqu'elle procède de l'analyse et qu'elle s'appuie sur des faits indiscutables. Seulement, nous sommes gens d'assez d'esprit pour comprendre la plaisanterie, et nous savons gotiter avec un sourire la haute voltige de la critique d'inspiration.
Que M. Barbey d'Aurevilly dorme donc tranquille. Je lui jure que personne ne se fâchera, qu'on rira peut-être un brin comme moi, mais que demain il se fera un beau silence sur son livre. Ces pages de critique iront rejoindre les centaines de pages qu'il a déjà enterrées dans l'indifîérence parfaite de ses contemporains. Il a raison d'être un homme du passé, car il n'entend rien au présent, et la façon stupéfiante dont il le juge, suffit à l'isoler et à lui ôter toute action sur son siècle. Il ne se doute seulement pas de l'inanité de sa critique. Parce qu'il crie très fort, il croit qu'on l'écoute ; parce qu'il se singularise et qu'il s'encarnavale, il croit qu'on s'attroupe; et il ignore qu'un seul fait observé, qu'un seul jugement déduit avec logique, révolutionne tout le monde, suffit à la gloire d'un homme, lorsque trente ans de cabrioles ne font pas retourner une tête et laissent le cabrioleur oublié sur le pavé.
M. Barbey d'Aurevilly, après une longue vie de travail, est donc seul, sans autorité, sans action aucune, avec ces tristesses sigi-ies des vieux éeuyers, qui commencent à sentir le vide de leurs exercices. Il faut l'entendre parler amèrement de Sainte-Beuve, un critique « arrivé ». Jamais, d'ailleurs, il ne comprendra que la force de Sainte-Beuve a été dans sa passion du vrai, malgré l'entortillage des moyens.
Et il n'y a pas que le critique qui se trouve isolé, au milieu de notre littérature ; le romancier lui aussi doit être mis dans une petite niche à part, devant laquelle les lecteurs ne vont guère faire leurs dévotions. On dit que ses œuvres sont trop exquises pour être comprises de la foule; je dis, moi, qu'elles sont trop bizarres et pas assez humaines pour prendre et retenir les
cœurs. M. Barbey d'Aurevilly en est resté, dans Balzac, à la Femme de trente ans; et, en grand naïf qu'il est, malgré ses prétentions féroces et diaboliques, il a fait son maître de Balzac, pour la carcasse monarchique et cathohque de la Comédie humaine, purement factice, sans même avoir conscience un instant du naturahsme absolu du fond.
Je ne sais pourquoi chaque fois que je nomme M. Barbey d'Aurevilly je songe à Cyrano de Bergerac. Rarsurez-vous, je n'ai pas l'intention d'écrire un parallèle. Mais il me semble que Cyrano de Bergerac, que Théophile Gautier a mis dans ses Grulesques, est un ancêtre deM. Barbey d'Aurevilly. Ce dernier aussi restera un grotesque de notre littérature ; je prends ce mot dans le, bon sens, un profil singulier et à part, une gargouille de sculpture grimaçante et très travaillée, sans humanité aucune d'ailleurs, perdue dans un coin de cathédiale.
Une seule colèie me reste. M. Baibey d'Aurevilly, à la longue, devient terriblement agaçant à traiter les gens de bourgeois. Nous sommes tous des bourgeois. Gœthe, bourgeois 1 Diderot, bourgeois 1 Eh ! morsieur, bouigeois vous-même, puisque bourgeois est une injure !
Oui, bourgeois, et, qui plus est, bourgeois de province ! Mais vous retardez de cinqupnte ans I mais vous n'êtes qu'un tardigrade I A Pézénas, entendez-vous I on ne s'habille plus comme vous vous habillez ! on chercherait vos pantalons et vos redingotes dans les derniers villages d€S L.andes, qu'on ne les trouverait pas. Et il n'y a aujourd'hui que les coqs de Brive-la-Gaillaide qui, en débarquant à Pnris, osent risquer vos effets de cuisse. Bourgeois ! bourgeois !
Puis, qu'est-ce que c'est que cette idée de vouloir nous étonner? Ça ne se fait plus, c'est vieux jeu, il n'y a que les bourgeois qui posent de nos jours. Le dandysme, puiscfue dandysme il y a, ne s'enterre pas dans une mode. Vous, nionsieui, vous avez les manies, les tics, les religiofis de cette terrible classe bourgeoise qui ne peut rien faire simplement et qui s'endimanche quand elle mange un melon. Boui-geois ! bourgeois !
Vous ignorez tout de l'heure actuelle, vous ne savez même pas que nous sommes les artistes, nous autres qui avons renoncé aux guenilles de 1830, et qui ^ivons simplement, sans carnaval, tout entiers dans nos œuvres. Visitez les ateliers de nos peinties. ne vous en tenez pas aux quatre pauvres jeunes écrivains que vous fascinez de vos yeux d'aigle, renseignez-vous, apprenez au moins où est l'art de l'époque. En vérité, je vous le dis, vous avez l'ahurissement d'un bourgeois, les ignorances d'un bourgeois, l'obstination et le rebâchage d'un bourgeois. Bourgeois ! bourgeois 1