NANA
Lorsque tout î la presse a parlé, j'aime àrésu mer les questions. Par exemple, la critique entière vient de discuter furieusement Nana. le drame joué ces jours-ci à l'Ambigu. Eh bien : je demande la permission de conclure sur ce sujet, que je connais parfaitement et à propos duquel je puis donner des notes intéressantes. Certes, mon humble personnalité disparait dans tout ceci. J'entends n'y étudier qu'un cas littéraire curieux et instructif.
D'abord, il paraît que j'ai commis une action abominable en autorisant M. William Busnach à tirer un drame de mon roman. Sur ce point, la critique est unanime à m'écraser de ses foudres. Jla dignité, affirme-t-on, m'obligeait à faire le drame moi-même.
C'est ici que commencent mes effarements. Eh quoi 1 j'aurais commis cette première abomination sans m'endouter! Mais, pour ne citer qu'un grand exemple, il me semblait que Victor
Hugo avait permis à Paul Foucher de mettre Notre-Dame-de-Paris à la scène; et je me souviens même qu'il y a deux ans, après le succèsde V Assommoir à l'Ambigu, les amis de lïllustre poète eurent l'idée de battre monnaie avec cette vieille adaptation, qu'ils portèrent au Théâtre des Nations. Seulement, elle était si ridicule, qu'il fallut la retaper; on y voyait, au dénouement, la Esmeralda sauvée par Phœbus, lequel se trouvait être le propre frère de Trouillel'ou, le chef des Truands, qui lançait ses hommes contre le bourreau. Personne alors ne songea à accuser Victor Hugo de vénalité et de vilenie littéraires. On ne lui jeta pas à la tête son œu\Te défigurée. Ce fut à peine si l'on osa sourire devant cetts pièce détestable.
Avec moi, tout change. Je n'ai ni conscience, ni dignité. Pendant quinze ans, j'ai crevé la faim'etl'on me méprisait pour l'argent que je ne gagnais pas; aujourd'hui que mes livres se vendent, après tant de souffrance et tant de travail, on m'injurie pour cet argent qui vient à moi, par la force même des choses, sans que je le veuille. Cela contrarie donc bien du monde, que je ne mange plus mon pain sec? Et comme ces bonnes gens me connaissent, quand ils font de moi un homme de lucre 1 Questionnez donc mes amis, demandez-leur qpiel est mon dédain. Hélas ! je n'ai pas même un vice.
Mais, fait-on remarquer, ma position est particulière. Je me serais posé en chef d'école, j'aurais nié les œuvres de nos grands hommes, en promettant de les remplacer par des œuvres supérieures. Eh! bon Dieu! vous m'épouvantez ! Ai-je jamais dit ces folies? Je tremble vraiment devant la situation qu'on me fait, en confondant sans cesse mon rôle de producteur et mon rôle de critique. Comme critique, j'ai pu dire la vérité aux plus grands, j'ai pu souhai-, ter de voir disparaître les conventions et naître des chefs-d'œuvre. Mais, comme producteur, je n'ai cessé de repousser ce rôle ridicule de chef d'école, j'ai répété vingt fois que je cherchais, que je tâtonnais, toujours mécontent de la page écrite, désespérant de me satisfaire jamais. Ah ! le pauvre orgueilleux, ravagé par son sens critique, et qui ne peut se relire sans pleurer des misères de sa création humaine !
L'histoire du drame tiré de A'ana est pourtant bien simple. J'ai exphqué ailleurs dans quelles circonstances j'avais accordé à MM. Busnach et Gastineau l'autorisation de mettre l Assommoir au théâtre. Lorsque Nana parut, M. Busnach vint me demander de faire également la pièce pour r.\mbigu. Cela allait de soi. On n'a pas assez remarqué que, pliilosophiquement, les deux drames se tiennent et se complètent; ce sont les deux faces d'une même idée. Si je ne l'avais pas choisi, non seulement je me serais montré ingrat envers M. Busnach, qui avait obtenu un si beau succès avec r Assommoir, mais encore j'aurais nui à la logique que je voyais enli-e ce premier drame et Nana, qui en est la conséquence.
Reste la gro.sse question de savoir si j'ai collaboré A la pièce et dans quelle mesure. En vérité, -ALM. Dumas fils et Sardou ne sont-ils pas dix fois ri'sfés dans la coulisse, sans qu'on leur en ait fait un crime? J'estirnequeje n'ai pasà répoudre. On ne m'a pas nommé, cela doit sufDre. Cher-
chez les causes, dites que j'ai juré de ne jamais rien signer en collaboration, ajoutez que JSana pourrait bienfêtreune expérience et un acheminement, imaginez encore que je veux un autre terrain. Et il y a de grandes chances pour que vous soyez dans la vérité. Mais ce sont là des suppositions. Un fait seul demeure : on ne m'a pas nommé, je ne suis pas de la pièce.
N'ai-je donc pas le droit de mener ma vie littéraire comme je l'entends? Soyez tranquilles, le jour où un drame sera de moi, vraiment de moi, je le çignerai, et tous les sifflets du monde ne m'y feront pas changer un mot. Je répète que ma situation est terrible, on veut que j'aie promis un chef-d'œuvre effaçant les chefs-d'œuvre contemporains. Mon Dieu, je ne donnerai jamais que ce que je pourrai, une œuvre où j'aurai mis mon effort, une tentative plus ou moins heureuse. Seulement, qu'elle tombe ou qu'elle réusisse, on me trouvera debout ce soir-là pour accepter toutes les responsabilités, comme on m'a trouvé le soir de Thérèse Rnquin, comme on m'a trouvé le soir du Boulon de rose.
Quelle étude il y aurait à faire sur le pubHc qui s'est rué à la première représentation de Nana ! Jamais la honte et la bêtise d'une foule ne se sont étalées à ce point. Filles sur le retour, souteneurs en gants blancs, hommes de plaisirs et hommes de finance tombés au trottoir parisien, tous les personnages du drame étaient dans la salle, multipliés, grandis, pâles et ricanant devant leur propre pourriture. Et ce public gâté apportait avec lui une telle préoccupation des saletés humaines, qu'il mettait des indécences monstrueuses sous les phrases les plus simples et les plus innocentes. Oui, ces dames et ces messieurs se sont livrés publiquement à des allusions ignobles qu'une chambrée de soldats ne se permettrait pas.
On leur avait promis des ordures, disaient-ils, ils venaient pour des ordures. Un joli public, comme on voit, ce public des alcôves et des tripots de Paris 1 Qui donc, grand Dieu ! leur avait promis des ordures? Leur imagination sans doute, leur besoin de scandale. Ils espéraient sur la scène les libertés du roman, et c'est là que leur bêtise égale leur corruption. Pour eux, l'audace au théâtre serait de déshabiller entièrement mademoiselle Massin. Ils ne mettent pas l'audace dans les franchises de l'analyse, dans la vérité humaine, mais dans la nuàité plus ou moins risquée d'une actrice. Et ils n'ont pas même l'air de se douter que s'il se rencontrait un auteur, un directeur et des artistes consentant à faire une maison publique d'un théâtre, il existe une censure qui interdirait immédiatement la pièce.
La censure est comme les Jésuites auxquels, on a reproché leur casuistique. Elle connaît le fond abominable des foules et elle voit des indécences dans chaque mot. Ce qui s'est passé, l'autre soir, à 1' \mbigu, lui donne presque raison. Sait-on qii'elie s'est montrée particulièrement sévère pour Nana, qu'olle a fait effacer le mot « nuit » partout or!i il se trouvait, ti-ès innocemment d'ailleurs? Sait-on qu'elle a témoigné de vives inquiétudes pour l'idylle du petit Georges et de Nana, et qu'elle vôrrlait absolument supprimer la scène entre Nana elle comte,
UNE CAMPAGNE
scène de tentation vingt fuis mise au théâtre? Elle tremblait surtout (levant le consentement de Nana, le « oui » qui termine le tableau; elle aurait voulu un « nous verrons », d'un ridicule parfait.
Et c'est avec la censure, c'est avec nos mœurs dramatiques que des gens plus bêtes encore que pourris se rendent à un de nos théâtres, en espérant y voir à nu les tableaux d'un Juvénal, Paris glissant dans les cloaques de Sodome et de Lesbos ! Ils osent se plaindre qu'on n'ait pas mis tout le roman au théâtre I Parbleu 1 le roman est libre, le théâtre ne l'est pas. Pour le dramaturge, le problème n'était pas de transporter sur les planches certains tableaux impossibles, mais d'y tenter la plus grande somme permise de vérités, dans le cadre mélodramatique de l'Ambigu; et j'estime que ce problème a été résolu par M. Busnach.
J'arrive ainsi à cette autre moitié des spectateurs qui venaient à Nana comme à une bataille littéraire. Eh I qui leur avait donné ce rendezvous? pas moi certainement, puisque je ne signais pas la pièce. En vérité, c'est trop aisé de battre les gens, quand les gens restent tranquillement dans leur cabinet, au coin de leur feu. Puis, quelle étrange attitude dans cette partie du pubhc, criant elle aussi à la déception, voûtant qu'on lui ait promis un chef-d'œuvre d'audace révolutionnant le théâtre, et déclarant ensuite que la pièce estrépugnante, d'une vérité basse et crapuleuse 1
Il était pourtant bien aisé de prendre la pièce pour ce qu'elle est. Je ne signais pas : donc il n'y avait pas à demander une bataille en règle au nom des théories httéraires que j'ai pu défendre. M. Busnach signait et acceptait la responsabilité : donc on avait devant soi un homme de théâtre, qui tirait de Nana le meilleur parti possible, tout en faisant la plus large part à l'originalité. J'ajoute qu'on était à l'Ambigu, dans un théâtre où la nécessité des grands décors s'impose, où il faut frapper fort si l'on veut frapper juste. On a parlé de spéculation. Citez-moi donc une vaste machine comme Nana, qui ne soit pas une spéculation? Toutes ces colères sont enfantines. Il est certain que, si l'on allait à la Comédie-Française pour y voir des gymnastes, et aux Folies -Bergère, pour y entendre du Molière, on en sortirait absolument indigné.
Et si l'on me demande pourquoi j'ai voulu cela, je répondrai simplement comme les femmes : « Parce que I »
Quelques critiques commencentàcomprendre.
Ils ontavoué,dans leursarticles, que lesuccèsde r Assommoir avait porté un terrible coup au mélodrame. Un d'entre eux a même confessé que l'indifférence si caractéristique du public pour Diana venait de là. Eh bien ! laissez Nana s'imposer à son tour, et nous verrons si les planches ne seront pas entièrement déblayées pourle naturalisme triomphant.
N'est-ce pas de bonne guerre, d'aller attaquer le mélodrame chez lui, à l'Ambigu, avec des P|ièces quile tuent? Etsile terrain que nous choisissons nous force à des compromis, si nous sommes obligés d'emprunter à la convention
des armes que nous retournons contre elle, le pas fait en avant n'en sera pas moins énorme lorsqu'on le constatera. J'ai souvent répété que les pièces tirées des romans, découpées en tableaux, me semblaient excellentes pour habituer le public à l'évolution naturaliste, malgré leur infériorité certaine comme unité d'action et comme puissance dramatique.
Soyez persuadés que Nana vient à son heure. Elle apporte ce qu'elle doit apporter et fait la besogne qu'elledoit faire. Peu importel'aveuglement plus ou moins volontaire de la critique qui joue le dédain ! Le public est là pour sentir et pour marcher. Malgré toutes les concessions, la pièce restera le premier essai de la fille vraie au théâtre. Et je parle de la fille dans son rôle de fille, avec le débraillé de sa vie, le galop de ses amants, ses coups de cœur et ses cruautés, son inconscience des catastrophes qu'elle détermine à chacun de ses pas. Là est l'originalité, que pas un critique n'a voulu voir
Je finirai en cherchant une querelle à M. Sarcey. On sait que M. Sarcey est un délicat; li se plaît aux spectacles aimables. L'agonie de Nana l'a donc absolument bousculé dans ses goûts, et il déclare, en toutes lettres, qu'il a fermé les yeux, lorscpie mademoiselle Massin a sauté du lit, le visage tuméfié par la petite vérole.
Diable 1 voilà une singulière façon de regarder pour un critique : Je sais que M. Sarcey aimerait mieux mademoiselle Massin dans un déshabillé galant. Mais, en vérité, il n'était pas venu à l'Ambigu pour ça. J'imagine qu'il y était pour voir et pour dire ce qu'il y verrait. Èh bien 1 la meilleure façon de voir, jusqu'ici, n'est pas de fermer les yeux, mais de les ouvrir.
Et je vous assure, monsieur, que vous trouverez rarement l'occasion de les ouvrir davantage Comment ! vous vous fâchez chaque semaine dans votre feuilleton, vous constatez qu'il n'y a plus de grands acteurs ; et le soir où une grande actrice se révèle, juste au moment où elle va être acclamée par tout Paris, vous fermez les yeux 1 Permettez-moi de dire que c'est comique.
Savez-vous que nous aurions heu d'être 1res fiers? Voilà mademoiselle Massin, voilà une artiste que M. Sardou, pour en citer un, a eue entre les mains, et dont M. Sardou n'a absolument rien su faire. Nous la rencontrons et nous en faisons une comédienne de premier ordre. Lorsque ni l'Odéon ni la Comédie-Française ne révèlent des talents nouveaux, l'Ambigu révolutionne les théâtres et arrache un cri d'admiration au pubhc blasé des premières, en produisant un vigoureux talent, près duquel les hommes les plus habiles ont passé, sans le pressentir. Le même fait s'était produit pour madame Hélène Petit, dans V Assommoir. L'Ambigu, à deux reprises, a été plus utile à l'art dramatique que tout le Conservatoire réuni.
Eh bien I cela suffirait à la gloire de l'Assommoir et de Nana. Ce sont les grands rôles qui font les grandes artistes. Ce rôle de Nana estsuperbe, car il tient tout le clavier humain. Je conseille à M. Sarcey de retourner voir le dernier tableau, et d'ouvrir les yeux, de les ouvrir très grands, lors même que Nana mourante devrait troubler à jamais la douceurdeses nuits.