COMMENT ELLES POUSSENT
On s'est beaucoup occupé des filles, dans ces derniers temps. J'ai moi-même fait un article, et à ce propos on m'a écrit un grand nombre de lettres. De toutes les questions qu'on m'a pesées, il est ressorti pour moi que peu de gens savent dans quel fumier spécial pousse la fllle à Paris. Je lisquerai donc, si l'on veut lien me le permettre,, une étude d'observateur et de moraliste sur ce chancre de la prostitution parisienne, qui nous dévore.
Il faudrait d'abord consulter les statistiques. Sur les vingt à trente mille filles qui vivent de leur corps, — et ce chiffre doit être au-dessous de la réahté, — il n'y a pas certes que des Parisiennes. L'étranger, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie surtout, nous expédient d'assez beaux échantillons de leur corruption, pour nous prouver qu'elles n'ont rien à nous en\ier. La province fournit aussi une large part : filles séduites des petites villes qui viennent cacher leur honte, femmes enlevées et lâchées ensuite par un amant sur nos trottoirs, simples noceuses fuyant les ennuis d'un miheu pauvre, sans compter la foule des paysannes envoyées comme bonnes et que leur beauté ou leurs appétits jettent plus ou moins vite dans le vice. Mais ce sont là les accidents. Je veux m'en tenir à la grande majorité des filles nées à Paris, grandies à Paris, corrompues par le sol même de Paris pour la débauche de Paris.
Allez dans un de nos faubourgs, à Charonne, au quartier Saint-Marceau ou au Gros- Caillou, et promenez-vous, étudiez les maisons, montez et visitez-les.
Ce sont de vastes bâtisses, le plus souvent avec une cour centrale, divisées en une quantité de petits logements, qui s'ouvrent sur des corridors interminables de prison. Les ouvriers, chassés du centre par la cherté des loyers, s'y entassent; je connais une de ces maisons où deux cent soixante et quelques ménages pourrissent en commun.
Beaucoupde logements n'ontqu'unechambre, un cabinet noir où l'on couche les enfant.s, et un trou pour la cuisine. On mange, on dort, on fait tout dans la chambre. A travers les murs et les planchers minces, à droite, à gauche, en haut, en bas, on sent le grouillement humain, la fermentation de ces hommes et de ces femmts mis en tas. L'été, la puanteur des corridors, l'empoisonnement de la cour entrent par la porte et par la fenêtre. L'hiver, un poêle ronfle devant la cheminée, décuplant les odeurs de cuisine, dans une chaleur suffocante. C'est un milieu empesté, sans air et souvent sans lumière, un lazaret du travail où les ménages pauvres sont comme en quarantaine, les uns sur les autres, se gâtant fatalement, dégageant un poison, ravagés par des épidémies de scrofules et de vices.
Maintenant, une fille naîtdans cette chambre.
Elle pousse sur le carreau nu, dans la poussière des continuels coups de balai, entre le poêle qui lui donne une chair de cire et le plomb du corridor qui l'habitue à toutes les nausées. Les parents couchent la petite dans le cabinet noir; mais, comme elle se plaint d'y étouffer, ils doivent laisser la porte ouverte. Et voilà cette enfant, lorsqu'elle prend de l'âge, qui s'élève dans la promiscuité de son père et de sa mère. Elle entend et voit tout. Aucune vilenie, dans ces choses; affaire d'habitude et nécessité de logement, pas davantage. Les parents auraient beau être les plus prudents du monde : ils n'ont pas de place, ils sont obligés de vivre devant leur fille, et ils finissent par y vivre librement, sans scrupule.
Mais, parfois, naissent d'autres enfants. Ce sont des sœurs, ce sont des frères. Tout ça doit coucher dans le cabinet noir. On met jusqu'à trois mioches sur le même lit. Ils sont si petits, ça ne tire pas à conséquence. Seulement, ils grandissent, et on les oublie; d'ailleurs, où les mettre? toujours la question de place. Plus tard, on se contente de dédoubler les matelas, un pour les filles, un pour les garçons. Le cabinet est grand comme la main, les matelas se touchent. C'est l'inceste.
Ahl quelle enfance! Demandez aux commissaires de police, demandez aux médecins qui entrent parfois dans ces misères abominables. Les crimes inconscients y poussent d'eux-mêmes. 11 faudrait de l'espace, de l'air, du soleil. Si vous laissez les misérables en tas, aigris par tous les désirs et toutes les privations, si vous les poussez dans un coin où ils ont besoin d'avoir chaud et de s'aimer, comment voulez-vous que des lèpres ne se déclarent pas et ne les rongent, comme la pourriture se met aux pommes qu'on oublie au fond d'un grenier?
Et ce n'est pas tout, le ménage souvent tourne à l'ivrognerie et à la paresse. L'homme rentre soûl quatre fois par semaine, la femme se relâche, ne donne même plus un coup de balai. Alors, c'est un enfer dans de l'ordure, des gifles, des jurons, des mots ignobles, toute une école de crapuleuse abjection. Et la gamine est là qui ne perd rien. A huit ans, elle est femme, elle sait ce que les petits bourgeois n'apprennent que plus tard dans les collèges. Elle parle cette langue, elle a déjà le déhanchement canaille. \oilà, pour elle, l'éducation de la famille.
Je n'ai encore parlé que de la vie dans l'étroit logement du ménage ; mais il y a la maison, il y a la rue.
Comme la chambre est toujours encombrée, et que la petite tombe à chaque minute dans les jambes de la mère, celle-ci lui crie : « Tu m'embêtes, va jouer £ur le carré ! » Sur le carré, tous les enfants de la maison g:rouillent. Du haut en bas, ils emplissent l'escaUer d'un chaiivari assourdissant. Puis, l'escalier ne suffit plus, ils
UNE CAMPAGNE
descendent dans la tour, vont dans les coins noirs, se cachent dans les caves.
C"ef t encore une école détestable. Les petits garçons et les petites ûlles se mêlent, et il y a là des enfants de tous les âges. Je n'insiste pas sur un sujet si délicat, ie me contente d'indiquer les raisons nombreuses des précoces débauches. Et ce sont ici des faits que pourraient certifier tous ceux qui, par misère, ont dû habiter une de ces grandes bâtisses de nos faubourgs, peuplées d'ouvriers. L'enfance y est livrée à elle-même, sans surveillance aucune, lâchée au miheu des curiosités mauvaises, sollicitée par des corruptions déjà grandes.
Enfin, la rue elle-même prend la gamine. Elle n"a pas six ans, lorsque la mère, trop occupée, l'envoie faire toutes les commissions. Comme on achète les provisions pardeux et trois sous, c'est d'un bout de la journée à l'autre un continuel va-et-v-ient. « Ah ! j'ai oublié le beurre, va chercher deux sous de beurre. — Tiens ! ton père n"a pasde tabac, va cherchertroissousde tabac.» Et la petite descend chaque fois, court les rues, s'oublie chez les fournisseurs. Allez dansun quartier pauvre, le matin, à l'heure du déjeuner, et vous verrez sur les trottoirs des petites femmes de sept ou huit ans qui portent dans leurs bras de grands pains, ou qui tiennent, enveloppée de papier gras, de la charcuterie, une saucisse, une côtelette panée, deux sous de fromage d'Italie. La rue en est pleine, elles trainen l leurs savates, de l'air déjà éreinté de filles avachies par l'existence.
C'est là que la gamine complète son éducation. Elle s'habitue au ruisseau, aime d'abord à y patauger innocemment, puis en recherche la boue. Tant qu'elle est petite, elle ne court guère que le lisque d'être écrasée par les voitures. Mais, quand elle a grandi, que les querelles de ses parents et qi e les excitations de ses camarades l'ont instruite, la rue achève de la dépraver. Elle s'arrête de plus en plus aux étalages, regarde les images, cause chez la fruitière et le boulanger. Pour aller chercher le beurre ou le tabac, elle reste une heure dehors. Sa mère a beau tempêter, elle répond tranquillement qu'il y avait du monde à servir avant elle. Parfois, on la croit perdue, on descend à sa recherche, et on la trouve plantée devant un chanteur ou très intéressée par une bataille d'ivrognes. Ce sont des comm.érages dans les coins, des infamies apprises, de sales spectacles regardés, tout ce que le pavé de Paris peut charrier de troublant devant la curiosité éveillée d'une enfant perverse.
La petite.a grandi,'elle vient d'avoir "quinze ans. Depuis cpielqiie temps déjà, elle apprend un métier, dans un atelier où l'on enferme une vingtaine d'ouvrières, qui ont eu la même enfance gâtée. Et c'est là qu'elle finit de se mûrir avec les autres, comme des nèfles sur de la paille.
Chez ses parents, la vie est de plus en plus intolérable. Il n'y a pas de pain, chaque soir on se bat. Souvent, elle empoigne des gifles égarées. Mais ce qui l'exaspère, c'est d'avoir toujours la même robe, qu'elle est obligée de raccon^moder sans cesse. Puis, elle est lasse de gros mots, lasse de misère et de saleté; des déUcatesses de jolie fille ImI poussent, elle a des appétits rageurs de
luxe, de vie heureuse. N'ayant plus une ignorance, l'esprit défloré depuis le bas âge, sans devoirs, elle souffre simplement de ne pas contenter un seul des besoins de sa jeunesse.
Alors, un beau matin, elle disparaît. Comme elle le dit, l'existence n'était plus possible, on la rendait trop malheureuse. Ce sont les parents qui l'ont voulu. Un homme, n'importe lequel, s'est trouvé là, elle s'est donnée, pour manger tous les soirs, pour avoir du linge propre. Paris compte une fille de plus.
Maintenant, tâchez de faire la part des responsabilités. Jen'ai pasparlédes parents qui vendent leurs filles; le cas est encore fréquent. Je reste dans la généralité, j'affirme que, sur dix gourgandines de notre pavé parisien, huit au moins ont eu cette enfance. Elles sont filles d'ivrognes, elles ont grandi sur le fumier des faubourgs. L'hérédité et le milieu les ont faites.
A qui donner tort? Prenez le père et la mère. Presque toujours ce sont de braves gens, détraqués il est vrai par une vie de misère et de boisson, mais pleins de bons sentiments et de tendresse. Lorsque leur fille se sauve, ils sanglotent. Et si vous leur reprochiez alors l'effroyable éducation qu'ils lui ont donnée, ils vous regarderaient avec étonnement, ils vous demanderaient comment ils auraient pu faire, sans un sou, pour l'élever en demoiselle. La misère entraîne une déchéance. S'ils jurent, s'ils se battent, si l'enfant les a vus dans leur nudité et dans leur grossièreté, c'est que la vie les pousse à ces choses, c'est que des fatalités physiologiques et sociales pèsent sur eux. On a fort de croire que l'idée de morale est la même partout.
Quant à la fille, elle a aussi de bonnes excuses, que j'ai déjà données. A seize ans, il est dur de crever de faim et de recevoir des calottes tous les soirs. Puis, sa perversion vient de loin, elle a été savante trop jeune. Si l'on ne voulait pas qu'elle tournât mal, on aurait dû en dire et en faire moins long devant elle. Dans ces conditions, il n'y a absolument que les filles trop laides qui ne tombentpas au pavé. J'ai beaucoup étudié la question, je n'ai vu échapper au \'ice que certains tempéraments froids, des têtes solides, des natures prudentes et économes, se refusant aux hommes qui passent, pour réaliser le rêve ancien d'un mariage et d'une existence réglée. En dehors de ces exceptions, on peut poser comme règle absolue que toute fille jolie, poussée dans la misère et dans la promiscuité d'un ménage de nos faubourgs, est déflorée au moins d'esprit dès l'enfance, et se perd vers seize ans, si des circonstance particulières ne la tirent pas du bourbier.
Tout un côté du problème de la fille est là pour moi, dans cette misère et cette promiscuité. Comment se fait-il que la bourgeoisie fournisse, en somme, peu de prostituées? Question d'éducation, question de milieu, simplement. Les durs travaux jettent l'ouvrier dans l'alcool, puis ri\TOgnerie des parents et les ordures de la vie en commun jettent l'ouvrière dans le vice. Ce serait toute la condition sociale d'une classe à refaire.
Pour fmir, je voudrais pailer de la bêtise des filles. Je ne sais dans quel rayonnement d'esprit ort veut les mettre. On nous parle des courti-
salles do rantiquité. Celles-là sont mortes, nous ne les avons pas connues, n'en parlons donc pas. Mais nous connaissons les filles d'aujourd'hui, et tous nous pouvons dire qu'elles suent la bêtise. Plus elles sont belles, plus elles sont bêtes.
Avez-vous fréquenté des filles? Avez-vous jamais soupe avec elles? Eh bien ! soyez francs, elles sont moins drôles que les honnêtes femmes, elles déconcertent par leur stupidité. Rien n'est plus lourdement ennuyeux que leui's fêtes. A trente ans, un homme raisonnable en sort imbécile, et il n'a plus qu'un expédient : se marier, pour retrouver un peu de son intelligence.
Je ne nie pas le « bagout » des filles. Toutes celles qui ont grandi sur le pavé parisien ont le diable au corps de nos voyous. Elles jacassent parfois comme de jolies perruches. Mais ça, de l'esprit ! allons donc ! C'est du ressemelage, c'est du vieux neuf, des mots qui ont traîné partout comme elles, et qu'elles ont ramassés dans tous les ruisseaux. Certaines peuvent avoir un ton personnel ; seulement, la note est unique, elle ne s'appuie sur aucun fond solide et fatigue bientôt. Toutes, des toilettes voyantes, avec du linge sale dessous!
On met en avant des exceptions. Celle-ci a reçu des Altesses; celle-là a fréquenté des diplomates qui prenaient ses avis sur le sort de l'Europe; cette autre s'est frottée pendant qua-
rante ans à des chroniqueurs et àdes hommes de théâtre. Eh bien ! grattez le vernis, grattez les phrases volées, les grands airs pris dans un contact quotidien, et vous trouverez la grossièreté et la sottise originelles. Il est certain que la femme se hausse vite à sa fortune, chez nous. Elle sait jouer le personnage de son milieu. Des filles ont des trains de reine, des diamants, des dentelles, des réceptions où elles trônent. Mais, quand le monde n'est plus là, écoutez donc à la porte de la chambre à coucher, et dans la fille qui ôte sa distinction avec sa chemise, reparaîtra l'enfant des faubourgs, bête comme une oie, ignoble comme un charretier.
D'ailleurs, que prouverait une exception? Nous avons bien des grandes dames qui sontdes filles. Ce qu'il faut dire, c'est que le vice eststupide, autant, sinon plus que la vertu. On compte, à Paris, trente mille prostituées dont les folles nuits sont lamentablement tristes. Tout ce vice que l'on dore, cpie l'on chante, que nos journaux veulent nous donner comme énormément spirituel, est au fond d'une imbécillité noire. Avouez-le donc bien haut, car je ne connais rien de plus agaçant ni de plus immoral que cette légende de l'esprit chez la courtisane. Cela réhabiliterait le loto. Oui, certes, un loto en famille est plus gai qu'un souper avec des filles, dans un restaurant de nuit !