PRO DOMO MEA
On m'accuse de parler trop souvent de moi. Mais, en vérité, ma position est terrible. Attaqué de toutes parts, et presque toujours d'une façon odieuse, je n'ai naturellement que deux partis à prendre : ne pas répondre, ce que je fais neuf fois sur dix, et passer alors pour un homme écrasé sous des réquisitoires triomphants; ou répondre, et alors être convaincu d'avoir encombré la presse de ma personnalité vaniteuse.
Eh bien : me voici encore, cette semaine, dans cette position délicate. Le cas est même cette fois tout à fait extraordinaire; je crois bien qu'il ne s'est jamais présenté, l'n de mes collaborateurs, M. Albert Wolfî. vient brusquement de me prendre à partie, sans crier gare. Faut-il répondre? ne fai'.t-il pas répondre? J'inclinerais volontiers vers le silence, car nos querelles intéressent bien peu le public, et nous diminuent même devant lui. Mais on m'affirme qu'on attend ma réponse. Je vais donc tâcher de mettre ma dignité à l'abri, avec le plus de modération possible.
. Mon vif désir serait d'élever le débat, en le généralisant, en le tirant des personnalités
blessantes. D'abord, posons le cas nettement. J'ai publié, la semaine dernière, sur un jeune romancier, M. Paul Alexis, un article purement littéraire, dans lequel j'exprimais une opinion sincère, telle que j'avais le droit absolu de l'exprimer. Là-dessus. M. Albert Wolff se fâche et me fait publiquement sommation de n'avoir pas à parler de ce romancier, parce q-tie. paraît-il, il aurait à s'en plaindre (1). Vous voyez ma stupéfaction. Le pis est que M. .\lbert Wolff sait parfaitement que mon article, écrit il y a trois mois, n'a pu passer, à la suite de certaines circonstances, et q le, par consèq-ient. il y a en une simple rencontre, s'il a paru au lendemain des attaques dont il se trouve blessé. Je ne lui dois pas cette explication, mais je la donne au public, pour montrer mon innocence en tout ceci.
Tenons-nous-en, d'ailleurs, aux règles utilisées en matière de journalisme. Je désire poser cette qaestion à une assemblée de mes confrères :
■ (DM. Paul Alexis avait publié dans un journal des portraits de chroniguears, parmi lesquels se trouvait celui de M. Albert Wolff.
Est-il tolérable qa'un collaborateur tombe sur un autre collaborateur, à propos d'un article où il n'est nullement qaestion de lui, et sous le prétexte qu'on y accorde du talent à un écrivain (j.i'il déteste? La réponse est certaine à l'avance. On jouit d'une très grande liberté au Figaro, liberté précieuse dont j'ai peut-être abusé moi-même. Mais jamais je n'ai poussé les choses jusqu'à mettre directement un de mes collaborateurs en cause, à le nommer, à l'interpeller, à fouiller sa conscience, à exiger des explications, à lui donner des conseils. Un rédacteur en chef n'oserait même prendre une pareille attitude. Il ferait venir le rédacteur dans son cabinet et ne rendrait pas le public témoin d'une lessive de famille.
Voilà pourquoi, à mes yeux, l'article de M. Albert Volff est inacceptable, en dehors des usages, en dehors des égards qu'on se doit entre collaborateurs. Je pense qje tous mes confrères sont de cet avis. Je n'ai aucune explication à fournir à M. Albert Wolfî, et je refuse très catégoriq jement ses conseils. Je ne lui accorde pas plus le droit d'intervenir dans ce que j'écris ici, que je ne m'arroge celui de contrôler ce qu'il publie à cette place. Il fait sa besogne, je fais la mienne. C'est à notre rédacteur en chef qi'il appartient de s'occuper de ces choses, et c'est le public seul qui doit juger nos articles.
On m'apprend que, depuis dix mois, mes articles publiés dans le Figaro blessent le plus souvent M. Albert Wolff. Il trouverait que je n'ai pas ses idées, que je le contrecarre, q le je ne partage ni ses amitiés ni ses inimitiés. Cela est certainement fâcheux. Mais il ne songe pas à une chose : c'est qae, de mon côté, je pourrais exhaler les mêmes plaintes. Pourquoi n'a-t-il pas mes idées ? pourquoi ne respecte-t-il pas mes amiset nem'aide-t-ilpas àvaincre mes ennemis? pourquoi publie-t-il des articles qui vont contre tout ce q le je pense et tout ce que j'écris? Moi, je ne me fâche pas. je tolère. Il pourrait, il me semble, avoir la même patience. Ne sent-il pas qu'il perd toute mesure, lorsqu'il traite mes articles de « folies »? Que dirait-il si, oubliant ce que je lui dois et ce que je me dois à moimême, je répondais que ses articles sont des « niaiseries »? Ce serait aimable, n'est-ce pas? et nous nous placerions là dans un beau chemin !
Le plaisant de l'histoire est que les amis de M. Albert Wolff, journellement, me traînent dans la boue. Est-ce que je lui ai jamais fait une invitation publique à ne plus avoir à imprimer leur nom dans le F/?nro.' Est -ce que je me mets en colère, quand il leur trouve beaucoup de talent, moi, qui ne leur en trouve pas du tout? Non. je lui laisse sa liberté, et je ne me permets que de réclamer la mienne.
En résumé, nous exprimons ici librement nos idées, nous signons nos articles, et c'est au oublie seul à prononcer, sans que nous ayons à nous blâmer les uns les autres. Comme je n'ai jamais introduit directement la personnalité de M. Albert Wolff dans mes polémiques, je ne lui reconnais pas le droit d'introduire ma personnalité dans les siennes, tant que je serai rédacteur à ce journal, au même titre que lui. Tel est. je crois, le code formel en matière de journalisme.
Au fond, je devine bien la cause de la grande colère de M. Albert Wolff. 11 me reproche amèrement de ne pas aimer la chronique; il me laisse entendre qu'en voyant mépriser les chroniqueurs dans un journal où ils ont régné et où ils régnent encore, iln'a pu résister au besoin de les défendre. C'est là. sans doute, une excuse. Si je ne me fâche pas de mon côté, si je veux bien discuter le cas, c'est que je sens la parfaite bonne foi de mon collaborateur et que je lui accorde toutes sortes de circonstances atténuantes.
Seulement, il a oublié que ma situation était particulière au Figaro. M. Francis Alagnard a bien voulu venir à moi, et. avec une sympathie dont je lui suis très reconnaissant, il m'a offert de faire une campagne dans ce journal. Je ne lui ai point caché que je ne partageais pas toutes les opinions du Figaro; mais je me suis engagé à exprimer les miennespolinient.de façon aménager de justes susceptibilités; et j'estime que j'ai tenu ma parole. Je ne suis donc ici que l'hôte d'un moment, auquel on veut bien donner toute liberté de langage, sachant qu'il n'en abusera pas. Quand M. Albert Wolff me conseille de rentrer dans les rangs, il se méprend d'une façon singulière, car je n'ai accepté aucun rang. Je suis en représentation si l'on veut, j'apporte ma note, dont le mérite n'est peut-être que dans le contraste.
Puis, franchement, peut-on sans rire m'accuser de ne pas aimer la chronique? Entre nous, la chère femme n'a pas fait grand'chose pour me plaire. Aimez-vous les personnes qui vonsgrilTent, qui vous mordent, qui vous mettent en sang? Non. n'est-ce pas? Eh bien : il me serait doux encore de recevoir des coups d'ongle; mais la chronique n'en est plus avec moi à ce joli jeu de femme nerveuse : elle me jette à la figure ses eaux de vaisselle et ses eaux de toilette, toutes les rinçures de sa cuisine et de son débarbouillage. A la longue, ce jeu malpropre finirait par donner de l'humeur au plus patient.
On dirait, en vérité, que M. Albert Wolff ignore ce qui se public couramment sur moi. II y a chaque jour un débordement de commérages odieux, d'histoires bêtes et sales, d'accusations abominables. Et toujours la même ordure, ma maison transformée en tonneau de vidange, tout ce que je touche changé en excrément, mes amis, les miens, tout ce que j'aime noyé dans ce flot de puanteurs. Voyons, franchement, M. Albert Wolff trouve-t-il que la chronique soit très drôle, quand elle s'attaque de cette façon honteuse à un homme de travail, à un homme qui depuis bientôt vingt ans ne se bat que pour la vérité? Et pourtant ce sont les amis de M. Albert Wolff qui dcbcendent à ces personnalités ordurières, des hommes qu'on prétend très spirituels. Non, cela n'est point de l'esprit, c'est de l'injure, et de la plus basse, de la l)lus vulgaire 1
M. Albert Wolff sait-il pourquoi j'ai accepté de faire une campagne dans le Figaro? Mon unique but a été de me montrer à un grand public, tel que je suis, avec mes partis pris sans doute, avec mes injustices peut-êtrej mais avec le souci de ma dignité et de la clignité des autres. Depuis dix mois, j'écris à celte place. Eh bien I
UNE CAMPAGNE
•que les lecteurs impartiaux me jugent. Ne me suis-je pas toujours tenu sur le terrain strictement littéraire? Suis-je sorti un seul instant d'une langue honnête, polie, respectueuse des personnes? Qu'on cite une de mes phrases dont un galant homme ait pu se blesser. Et, ensuite, qu'on passe aux amis de M. Albert Woliï, qu'on juge cette éternelle fiente qu'ils me jettent à la face. Ils n'ont que de ça à la bouche et dans les mains. Comparez et prononcez. Où sont les vidangeurs? où est l'homme propre?
Je ne suis pas autrement inquiet de ce massacre à coups d'épluchures. La violence de ces hommes doit finir par dépasser le but; ils en arrivent vraiment à me rendre trop répugnant, et il est impossible qu'une réaction ne se produise pas. Je m'en remets au grand public, je lui dis : « Telles sont mes œuvres, j'ai tâché de me faire connaître, jugez-moi. Sans doute, il est explicable que j'expie certaines de mes franchises. Mais voici ma vie de travail, qui est claire et sans tache. Mon orgueil est un mensonge, ma méchanceté est un mensonge, je ne suis que l'humble soldat du vrai. Quand je me suis trompé, je l'ai fait par passion pour les lettres. Que le public, le 'public seul, me mette à ma place,- et qu'il mette mes adversaires à la leur. J'accepte la décision. »
J'ai hâte de finir. M. Albert Wolff s'est permis des allusions que je ne veux pas relever, car je désire enterrer au plus tôt cette polémique, qui n'aurait pas dû naître .V
Un mot seulement à propos de ce que M. Albert Wolff appelle nos relations brisées. Il parait ne pas avoir la mémoire des dates, lorsqu'il déclare que notre froideur vient de son jugement sur Nana. car il y a un an, presque jour pour jour, nous nous rencontrions sur un terrain tout amical, et ses sévérités au sujet de mon œuvre dataient déjà de plusieurs mois. Non, cette froideur est plus récente, elle s'est déclarée le jour où je suis entré au Figaro; et, depuis ce temps, elle n'a fait que grandir.
Des médisants, qui se trompent, je l'affirme, prétendent que M. Albert Wolff a peur d'être envahi. Lui-même, aux dernières lignes de son article, laisse percer la crainte que je ne m'empare du Figaro, et, afin de m'en détourner, il me fait remarquer que je n'ai point les épaules assez solides pour porter un tel poids. Il a raison, et mon ambition n'est point là.
Mais pourquoi cette crainte? Il n'ignore pas que je suis simplement un passant dans ce journal. On m'en a ouvert les portes pour une année, avec une cordialité et une largeur dont je suis très touché. Quand ma campagne d'un an sera terminée, c'est-à-dire dans deux mois, je me retirerai. C'est là une volonté que j'ai formellement exprimée devant témoins, à plusieurs reprises.
Eh bien ! je crois que M. Albert Wolff aurait dû attendre ce délai pour vider son cœur. C'est si peu de chose, deux mois ! Et, alors, il aurait pu me juger à son aise, sans que notre dignité à tous deux en eût à souffrir.