ALEXIS ET MAU PASSANT
J'ai promis de piésenter au grand pubhc les cinq jeunes écrivains, dont les plaisantins de la presse s'amusent à faire de si étranges caricatures de disciples, autour de ma personne. Après avoir parlé d'Huysmans et de Céard, je m'occuperai aujourd'hui de Guy de Maupassant et de Paul Alexis.
J'ai connu Maupassant chez Flaubert. C'était vers 1 874. Il sortait à peine du collège, personne ne l'avait encore aperçu, dans notre coin littéraire. Quand nous arrivions le dimanche, vers deux heures, au petit appartement de la rue Murillo, ces pièces étroites dont les fenêti'es ouvraient sur les ombrages du parc Monceau, nous trouvions presque toujours Maupassant installé déjà, ayant parfois déjeuné avec le maître, auquel il venait lire ainsi chaque semaine ses essais, et qui lui faisait retravailler sévèrement les phrases d'une sonorité douteuse. Dès que nous étions là, il s'effaçait modestement, parlait peu, écoutait de l'air intelligent d'un gaillard qui se sent les reins solides et qui prend des notes.
Plus tard, une camaraderie s'établit, il nous émerveilla par le récit de ses prouesses. De taille moyenne, râblé, les muscles durs, le sang sous la peau, il était alors un terrible canotier qui faisait pour son plaisir ses vingt lieues de Seine en un jour. En outre, c'était un fier mâle, il apportait des histoires de femme stupéfiantes, des crâneries d'amour qui épanouissaient le bon Flaubert dans un rire énorme.
Jusque-là, nous ne nous demandions même pas si Maupassant avait du talent. Nous connaissions bien de lui certaines pièces de vers, écrites pour les hommes ; mais il est assez facile d'avoir de la vigueur dans ce genre. Aussi restâmes-nous étonnés, lorsqu'il pubha un petit poème : Au bord de l'Eau, où il y avait des qualités de premier ordre, une simplicité et une solidité de facture rares, une nature d'écrivain déjà maître de son métier. Dès lors, ireompta pour nous, il fut parmi les jeunes, que nous r<^gardons
grandir, un des mieux doués, un de ceux qui ont le plus de courage et le plus de force pour continuer l'œuvre du siècle, au point où les aînés la laisseront.
Une autre surprise, une autre révélation fut Boule-de-Suif, la nouvelle que Maupassant publia dans les Soirées de Médan. La dernière fois que je causai avec Flaubei t, à Croisset, il me dit : « Maupassant vient d'écrire une nouvelle qui est très bien; vous en serez content. «Lorsque notre volume imprimé m'arriva, et que je la lus, j'en fus ravi; elle est certainement la meilleure des six, elle a un aplomb, une tenue, une finesse et une netteté d'analyse qui en font un petit chef-d'œuvre. Du reste, elle a suffi, dans le public lettré, pour mettre Maupassant au premier rang, parmi les jeunes écrivains d'avenir.
Tel est donc son tempérament : une carrure toute normande, une solidité sanguine, un style d'écrivain de race. 11 doit certainement beaucoup à Flaubert, dont il a été le fils adoptif, dans les dernières années. Mais il apporte une originalité propre qui perçait dès ses premiers vers, et qui s'affirme aujourd'hui dans sa prose; c'est une virilité, un sens de la passion physique dont flambent ses meilleures pages. Et il n'y a là aucune perversion nerveuse, il n'y a qu'un désir sain et fort, les amours libres de la terre, la vie largement étalée au soleil. Cela donne un accent très personnel de santé féconde et de belle humeur ua peu hâbleuse à tout ce qu'il écrit.
Maupassant a publié dernièrement un recueil de nouvelles, la Maison Tellier.
Je n'insisterai pas sur le sujet de la première nouvelle, dont le volume a pris le titre. Il s'agit de la propriétaire d'un certain établissement qui emmène cinq femmes à la première communion d'une de ses nièces, dans un village d'un département voisin; et toute l'étude porte dès lors sur l'échappée de ces filles, sur leur jeunesse qui repousse au milieu des grandes herbes, sur l'attendrissement reUgieux qui les saisit dans la petite
église, au point qjeleuri sanglots gagaentl'assistanc3. Rien ne saurait être d'une analyse plus fiae, et Thistoira restera comme un document psychologiqjs et physiologiqae très curieux, avec le retoar do.; femm33, heureuses, rajeunies, embiumîîs de grand air.
0.1 dira : « Pourquoi choisir des sujets pareils? Ni peut-on prendre un milieu honnête? » Sans dont?. Miis je pense qje Miupassant a choisi ce sujet, parce qi'ily asentiune note très humaine rem lant le fond mêm^ de la créature. Ce= malheureuses, agenouillées dans cette église et sanglotant, l'ont tenté comme un bel exemple de réiucition de jeunesse reparaissant sous les hibitides, si abominables q.i'elles puissent être; et il y a encore là les nsrFosité; de la femme, le besoin du merveilleux, la foi qui persiste même dans l'abjection quotidienne. L'écrivain n'a pas eu l'idée de railler la religion; il en a plutôt constaté la puissance. C'est toute une expérience philosophique et sociale, faite à la fois avec audace et discrétion.
Parm'. les autres nouvelles qui composent le volume, celles qae je préfère sont : Histoire d'une fille de fenm et En fam'lle. Je ne puis les analyser longuement. Dans la première, une servante, après avoir eu un enfant d'un garçon de charrue, épouse son miître, auquel elle cache le petit, et qui plus taid, l'adopte, enchanté; dans la seconde, une famille de bourgeois se jette goulûment sur la succession d'une vieille mère, simplement tombée en léthargie, et dont le réveil est un véritable coup de foudre. Ce que j'aime, dans ces œuvres, c'est leur belle simplicité. L'Histoire d'une fille de ferme surtout a un début superbe de largeur simple. Je conseille aux romanciers qui voient nos paysans à travers Homère, Shakspeareou Hugo, de lire ces quelques pages, où ils trouveront la note juste dans nos campagnes.
En somme, Maupassant reste, dans son nouveau livre, l'analyste pénétrant, l'écrivain solide de Boule-de-Suif. C'est à coup sûr un des tempéraments les plus équilibrés et les plus sains de la jeune génération. Il faut maintenant qu'il écrive un roman, une œuvre de longue haleine, pour donner toute sa mesure.
Quittons la Normandie, où Maupassant est né, et passons en Provence, d'où Paul Alexis est débarqué en octobre 1869. Autres cieux, autres natures.
Il arriva en étudiant, tout frais sorti de la Faculté de droit, et qui désole sa famille en se jetant dans la littérature. C'était une véritable fuite, avec des projets de travail magnifiques. Que j'en ai vu déjà tomber ainsi sur notre pavé parisien, de ces Provençaux de vingt ans qui ne doutent pas du triomphe ! Ils m'apportent du pays où j'ai grandi, l'âme même de ma jeunesse, cette beHe flamme de courage qui flambe là-bas au grand soleil.
Du reste, il faut le dire, Paul Alexis, myope et distrait, n'était pas du tout le Provençal classique, vif, turbulent, cassant tout. Lorsqu'un autre enfant d'.\ix, le poète Antony Valabrègue. qui a publié depuis des vers remarquables, me l'amena un soir d'automne, le lendemain de son arrivée à Paris, je sentis tout de suite un esprit contemplatif, un peu lent à se
mouvoir, mais d'une prise très personnelle sur les choses. La Provence ne fait pas que des brouillons, des écureuils lancés dans une couise aux idées ; elle mûrit souvent aussi des tempéraments d'une heureuse paresse, sensuels au fond, goûtant la vie en gourmands et en artistes.
Le talen t de Paul Alexis est là, dans une sensation très développée. C'est un sensitif qui a besoin d'avoir été ébranlé pour rendre. 11 s'analysera lui-même, il analysera les personnes qu'il a coudoyées, avec une pénétration, une souplesse et une abondance tout à fait remarquables; tandis qu'il hésitera et fera moins bon, s'il cherche à bâtir, en dehors de ce qu"il a vu ou éprouvé. J'insiste, parce que cette question du tempérament classe presque toujours un écrivain. Et d'ailleuis, mon intention première a été de montrer quels fossés il y a entre ces jeunes romanciers, venus des quatre points cardinaux, et qu'on s'obstine à mettre en tas, pour le plaisir de les « blaguer ».
Le fort de ces tempéraments sensitifs, dans la littérature, est d'aller au fond des choses, quand ils les tiennent. Ils ont quelque peine à entrer dans un personnage; mais, lorsqu'ils le possèdent, ils le donnent tout entier, et avec une flamme de vie qui en fait une créature réelle. Leur faible, malheureusement, est une certaine pente à l'indolence, un besoin de vi\Te pour eux qui leur rend le travail lourd ; et cela explique les débuts un peu lents de PaulAlexis,le temps qu'il a perdu à regarder l'ardente besogne de ce grand Paris qu'il ignorait, et dont, par tempérament, il n'aurait pu parler, sans en avoir joui et souffert lui-même.
Aujourd'hui, le voilà lancé. Je m'occuperai tout à l'heure de son volume de nouvelles. En dehors de ses travaux sérieux, il fait du journalisme avec un talent qui s'impose peu à peu. Je n'ai point, contre le métier de journahste, la haine de mes aînés, Balzac et Flaubert. Au contraire, je crois que, pour tout romancier débutant, il y a dans le journalisme une gymnastique excellente, un frottement à la vie quotidienne, dont les écrivains puissants ne peuvent que profiter. Et, dans le cas qui lui est personnel, Paul Alexis gagne évidemment tous les jours à mieux connaître notre monde parisien et à forger son style sur la terrible enclume des articles bâclés en quelques heures.
Lorsque parut son recueil de nouvelles, la Fin de Lucie Pellegrin, il se produisit, dans notre coin littéraire, un peu de l'étonnement qui a accueilli Boule-de-Suif. de Maupassant. Moi, je savais à quoi m'en tenir, car je connaissais déjà ces nouvelles. Mais d'autres s'exclamaient. Quoi I Paul Alexis, qui avait l'air si endormi parfois, était capable d'écrire avec cet accent personnel des pages d'analyse fouillées nerveusement jusqu'au fond des personnages. Et, dès ce jour, il a été quelqu'un parmi nous. On l'attend à des œmTes de plus longue haleine, décisives pour sa réputation. Il n'y a plus là qu'une aflairede travail.
C'est qu'en vérité ces nouvelles sont pleines de talent. La première, celle qui a donné son titre au volume, est une peinture sobre et intense à la fois d'un coin jiarticulier de notre débauche parisienne. Il s'agit simplement d'une fille, Lucie
iles-Bottes est roi l
UNE CAMPAGNE
Pellegiin, qui se meurt, qui crache son sang, dans une dernière noce avec des amies, attablées devant le lit où elle râle. La donnée est quelconque; même ce n'est pas le côté dramatique qui m'en plaît le plus, bien qu'il y aurait une curieuse comparaison à établir avec le dénouement de la Dame aux Camélias. Mais l'œuvre vaut par l'analyse vécue, par la quantité de détails vi-ais, surtout par l'évocation du style qui fait les œuvres vivantes.
Ce qui nous séduisit encore, dans le volume, ce fut la variété. Api es la note aiguë de la Fin de Lucie Pellegrin, il y a une note goguenarde, une histoire de province : l'Infortune de M. F raque, où se trouve analysée avec beaucoup de finesse la guerre sans merci que .se font un mari et sa femme, jouant à qui mourra le premier. La femme trompe le mari- et devient dévote sur le tard, au point de mettre toute sa fortune à la construction d'une chapelle. Le mari répond en faisant des folies pour l'établissement d'une porcherie modèle, et en finissant par donner tout ce qu'il possède à un ministre protestant. Enfin, la femme meurt, le mari triomphe. Il faut lire cette hi-itoire pour y retrouver un peu de souffle de Balzac, la connaissance des terribles batailleR qui se livrent dans certaines maisons silencieuses des petites villes.
Avec les Femmes du père Leficre. c'est encore une autre note, la plus originale Av volume peut-être : une note gaie, d'une gaieté particulière, une sorte d'épopée naturaliste pous.sée au comiipie l,\Tique. Le. su jet tient en dix lignes : les étudiants d'une petite ville veulent donner
un bal ; mais, n'ayant pas de femmes, ils chargent le père Lefèvre, un ancien sous-offlcier, d'aller leur en chercher une douzaine à Marseille; et toute la nouvelle consiste dès lors dans l'attente de ces femmes qui n'arrivent pas, dans le débarquement triomphal de leurs laideurs, dans le fameux bal, dans la queue des filles qui restent et qui sillonnent la ville pendant des semaines, au grand ahurissement des bourgeois. C'est là du bon comique, de l'esprit comme je l'aime, solidement campé sur de l'humanité vraie, et aiguisé d'une pointe de fantaisie littéraire.
Enfin, le Journal de M. Mure est une analyse pénétrante d'un cas de psychologie amoureuse, d'un ton complètement différent, sérieux et attendri. Ecrite la dernière, ce^tte nouvelle est certainement la plus équilibrée, si elle n'est pas la plus à eftet. Comme je l'ai déjà dit ailleurs, Paul Alexis étouffe dans la nouvelle, chacune de celles qu'il a pv.bhées n'est qu'un petit roman écourté. Lui aussi nous doit un roman.
Après Céard et Huysmans, voilà donc Paul Alexis et Guy de Manpassant. Mon désir est de faire un peu de vérité sur ces jeunes écrivains qu'on plaisante, qu'on insulte et qu'on provoque. Puisque je suis le coupable en tout ceci, puisque c'est moi quelereportageet la chronique tâchent d'assommer en eux, je devais bien à mes amis de les dégager de ma fortune, en montrant qu'ils existent par eux-mêmes, et solidement.
Il n'y a ni chef ni disciples, il n'y a que des camarades, qu'une différence d'âge sépare à peine.