PLUIE DE COURONNES
Il est bien tard pour parler de la grande distribution de prix et de couronnes qui marque d'ordinaire la première semaine d'août. Mais la fièvre électorale a détraqué l'actualité, et je fais nies excuses aux lecteurs, si je reviens sur un sujet que je m'étais promis de traiter en son temps et à mon point de vue.
Concours à droite, concours à gauche, pluie de récompenses de tous les côtés, dans les collèges, à la Sorbonne, au Conservatoire, à l'Académie : c'est l'heure où l'on décerne à la nation tout entière des lauriers de papier doré et des croix de fer-blanc. Depuis les bébés au^maillot, portés par leurs nourrices, jusqu'aux octogénaires, s'appuyant sur des cannes, tous montent les marches de l'estrade et sont baisés par les autorités. Il n'y a pas là qu'un régal réservé à la jeunesse, il y a une gloutonnerie de tout un peuple, pour les babioles de la vanité. C'est dans notre sang, des siècles nous ont donné cette éternelle fièvre de prix et de diplômes, qui nous galope dès le berceau, et dont nous ne guérissons que dans la tombe.
Un enfant, qui en est encore aux bâtons, obtient un prix d'écriture. Dès lors, il est dans l'engrenage, toute sa vie il passera des concours et travaillera pour des récompenses. Après le collège et le baccalauréat, les écoles spéciales et leurs examens; ensuite, les prix des académies, la hiérarchie des ordres nationaux. A soixante ans, on rêve le ruban de commandeur, comme on a ambitionné, à seize, le prix de version grecque. On retourne à l'enfance, avec la gloriole d'être le premier de sa classe et d'en recevoir l'attestation, paraphée par le gouvernement.
Certes, je n'espère pas changer les hommes, je n'en éprouve même pas le désir. La vie est ainsi, et la virilité viendra aux peuples, quand ils auront grandi. Mais, comme il faut bien parler de quelque chose, ce sujet me paraît d'une observation intéressante.
Je lisais dernièrement, en tête d'un journal, la défense inquiète et éplorée des distributions de prix dans les collèges et particulièrement du concours général. Le rédacteur, qui signait d'un pseudonyme, était évidemment un ancien fort en thème, dont le cœur battait à l'écho lointain de ses succès. Les prix d'autrefois tenaient la plus large place dans la poésie de sa jeuni'ssc. 11 se revoyait embrassé par un académicien, comme d'autres soupirent au sou venirdes grands bois et de la première maîtiessede leurs seize ans.
Ce bon journaliste le prenait donc sur le mode sentimental. Oh! le jour de la distribution des prix, lorsque les drapeaux claquent dans le vent et que le censeur se lève pour lire le palmarès: Et les ])arents qui pleurent d'émotion, et le vainqueur qui traverse les rues, chargé de livres et de couronnes ! Certes, rien ne vaut d'être jeune. Je regrette aussi les pommes vertes que je man-
geais et qui me donnaient pourtant des coliques. Aujourd'hui encore, on trouve des gens qui ont gardé la nostalgie des diligences. Elles étaient pleines de poésie, ces diligences! elles mettaient huit jours pour aller de Paris à Marseille, on y était adorablement mal.
Mais ce que je veux surtout retenir de l'article, c'est linquiétude avouée de l'ancien fort en thème. II confesse que les distributions de prix perdent de leur poésie, que la jeune génération les traite dédaigneusement, enfin qu'elles sont sérieusement menacées par les idées nouvelles. On révolutionne le programme des études^ on vient d'enterrer le discours latin au concours général; est-ce que le concours général serait lui-même en péril, est-ce qu'on osera lesupprimer un jour? Ah : par grâce, ne touchez pas à la rosel Vous allez désoler la jeunesse,si vous moissonnez ses fleurs.
Et le fort en thème plaide la cause du consours général, à l'aide des vieux arguments qui traînent partout. Il nomme Prévost-Paradol, il nomme MM. Taine, About, Weiss, toute cette fournée de Xormaliens, dont le talent et l'heureuse rencontre ont certainement prolongé de cinquante ans l'existence du concours. Il cite même, parmi les anciens lauréats, Michelet. qui fait là une singulière figure, avec son talent libre. Puis, c'est tout, il néglige de donner la longue et lamentable liste des triomphateurs d'un jour, qui sont retombés le lendemain dans le néant; pauvres garçons, dont on a exalté la vanité, qu'on a lâchés dans le monde comme des prodiges, et qui ont agonisé toute la vie de leur médiocrité tournée à l'aigre !
D'ailleurs, le fort en thème est obligé d'en arriver lui-même à cette circonstance atténuante : si le concours général ne fait pas de bien, il ne fait pas de mal. Cela encore est discutable; mais admettons que les pauvres diables, qui reçoivent, à la face de la France, un brevet de génie, parce qu'ils ont fait un devoir sans faute, ne souffrent pas plus tard de l'inutilité et du mensonge de ce brevet. Le concours n'en reste pas moins une simple formalité, une solennité que l'on conserve pour l'unique joie des enfants et des parents. A ce titre, il est à coup sûr aussi agréable qu'un concert. Les gens que cela intéresse, vont y passer deux heures charmantes. C'est une fête de famille qui ne tire pas. autrement à conséquence. La première dent de l'enfant cause à la mère attendrie autant d'émotion que son premier prix. Si l'on n'a pas un galopin à soi parmi les lauréats, on passe absolument froid devant la Sorbonne, sachant très bien que le sort de l'intelligence française n'est pas du tout en question dans la cérémonie.
\'oiià donc, je crois, le seul ]ioint de vue pratique oii il faut se placer, .\utant le programme des études est une chose importante, autant les destinées de la nation en dépendent, et autant les concours et les distributions de prix mc'pa-
UNE CAMPAGNE
raissent une simple récréation, un air de musique après les travaux sérieux. Ils ne prouvent rien, ils ne donnent pas même la valeur exacte et comparée des élèves. La fameuse théorie de l'émulation est également très discutable; en tous cas, elle ne fait le plus souvent que des vaniteux, insupportables de pédantisme. Si nous étions une nation virile, nous supprimerions d'un coup toute cette pompe scolaire, nous ne distribuerions que des certificats d'études. Mais j'avoue que cela serait bien sec pour nos tempéraments latins. Gardons la musique, tant que la gi'osse caisse ne sera pas crevée.
En somme, les mœurs seules doivent défaire ce que les mœurs ont fait. Et vous voyez qu'un sourd travail a lieu, que la besogne avance même, puisque les forts en thème s'effarent et demandent grâce pour les concours et les prix. Ceux-ci disparaîtront, quand le progrès le voudra. Xous n'avons qu'à regarder passer la vie.
Mais, s'il n'y a pas là un grand danger, et s'il est même charitable de laisser à nos enfants la fameuse poésie des distributions des prix, ces distributions prennent un ridicule et un caractère d'injustice autrement grave, lorsqu'elles ont lieu par exemple à l'Académie française.
Je ne parlerai pas des prix décernés aux actes de vertu. C'est là une imagination assez baroque, dont la bonne intention seule peut faire excuser l'étrangelé. Rien de triste comme ces misérables sommes d'argent, données à grand orchestre, en payement des longues abnégations ignorées et des existences entières passées dans l'idée fixe de la charité. Il n'y a pas même là un encouragement, caria vieille servante qui se dévouerait à ses vieux maîtres, pour gagner cinq cents francs, ferait d'abord une mauvaise spéculation, et perdrait ensuite tout le bénéfice moral de son dévouement. Quand un soldat s'est distingué, on ne lui donne pas cent sous : on le porte àror<ire du jour. Eh bien : la vertu est comme le courage, l'argent la salit. Portez-la simplement à l'ordre du jour, si vous voulez l'afficher; et le mieux serait ejicore de la laisser être la vertu sans l'orgueil, tout simplement.
Puis, je dirai qu'en voyant l'Académie distribuer les prix littéraires avec la belle inintelligence que je constaterai tout à l'heure, des doutes sérieux me prennent sur la justice avec laquelle elle dispose des prix de vertu. L'Académie se connaît-elle mieux en vertu qu'en littérature? Question ardue. Est-ce que ses servantes charitables ne seraient pas plus authentiques que ses écrivains de talent?.Iadis. lorrqu'elle couronnait madame Louise Collet à titre de dixième muse, se moquait-elle aussi agréablement de nous en donnant ehsuite des pourboires à de prétendues saintes, lasses de rôtir le balai? Enfin, je me méfie. Si l'Académie pèse les vertus dans les mêmes balances que les vers, elle a derrière elle un joli tas de crimes.
Tenons-nous-en d'ailleurs aux prix littéraires. Kous ne sortironspasabsolumentdudomaine de la vertu, car l'Académie se pique de ne couronner que les ouvrages les plus utiles aux mœurs. La phrase est vague, il est vrai, et je chercherai tout à l'heure quelle serait la meilleure façon de l'entendre. En attendant, je constate que le talent de l'écrivain n'est pas la grande affaire aux
yeux de l'Académie; il faut d'abord que l'écrivain soit bien pensant et qu'il se tienne dans la moyenne des œuvres consolantes. Cela suffit à expliquer les étranges choix auquels nous assistons chaque année.
Je m'imagine une Académie idéale, régnant sur la littérature, ayant à cœur de prendre la haute direction du' mouvemetn intellectuel. Son rôle sera simple : elle jugera d'elle-même tous les ouvrages publiés dai;? l'année, elle dégagera les plus reniai quables, les plus originaux, et dira nettement que l'avenir est à eux. De cette façon, elle sera juste, elle marchera toujours à l'avant-garde, elle n'aura jamais à craindre d'être submergée par le flot montant des continuelles évolutions littéraiies.
Au lieu de cela, que voyons-nous? le plus stupéfisin t des spectacles. D'abord, il faut que l'écrivain soumette son œuvre au jugement de l'Académie; de manière que si un chef-d'œuvre paraît, et que ce chef-d'œuvre ne lui soit pas envoyé, il n'existe pas pour elle. De là, son ignorance affectée de presque toute la littérature contemporaine. Quand on ne lui envoie que des médiocrités, ce qui est constamment le cas, elle en est réduite à choisir parmi ces médiocrités. Ensuite, loin d'avoir le souci de l'avenir, elle se plante comme une borne en travers du chemin, hostile à tout mouvement, attendant d'avoir été culbutée pour reconnaître par la force des choses que la littérature a fait un pas. Entre deux ouvrages également médiocres, elle se prononcera pour le plus réactionnaire, celui qui s'attardera dans quelque vieille formule, autrefois combattue par elle, et dont elle a fini par faire une arche sainte. La loi est constante.
Aussi est-ce une stupeur profonde, chaque mois d'août, lorsqu'on lit la hste des ouvrages couronnés par l'Académie. Pas un nom connu,, pas une œuvre qui ait réellement marqué. C'est un défilé de nulhtés honorables, de bons élèves ayant pioché leurs devoirs, dans l'obscurité d'une classe. Connaissez-vous celui-là ? pas du tout ; Et celui-ci? moins encore ! On ne sait où l'Académie les déniche, il doit y avoir quelque part une maison tenant cette spécialité : auteurs en tous genres pour prix littéraires. Je ne voudrais désobhger personne; mais, en fait de romanciers, cette année, elle en est au bon vieux M. Elie Berthet et à de médiocres débutants, si inconnus, qu'il est inutile de les nommer; comme poète, elle a découvert M. Arthur Tailhand; sans parler de ses historiens et de ses critiques, qu'elle prend d'ordinaire dans le tas des orthodoxes. Faites-vous donc une bibliothèque avec les ouvrage couronnés, et vous vous amuserez, et vous aurez là un joli résumé du mouvement littéraire en France.
Je dis que cela est triste. Quand on est l'Académie française, on ne trompe pas ainsi la nation, eir sacrant écrivains des gens qui n'ont pour eux que leur bonne tenue. C'est une duperie, c'est nous rapetisser à l'étranger et nous faire rougir de honte en France. Heureusement, nous avons d'autres poètes et d'autres prosateurs. Supprimez donc ces prix inutiles et menteurs, qui vous déconsidèrent et qui ne sont même d'aucune utilité aux lauréats, car vos jugements tombent dans l'indifférence publique. Vous êtes sans autorité aucune, parce que vous
êtes sans justice et que vous allez fatalement contre le sentiment populaire.
• En lisant la péroraison du discours que M. Renan a prononcé cette année, je songeais à la misère de rAcadémie française, cette prétendue tète de notre littérature, dont l'influence est radicalement nulle et dont le rôle de dangereuse inutilité serait comique, s'il n'était lamentable.
Pendant près de vingt ans, elle a résisté au romantisme; puis, elle s'est laissé envahir. Aujourd'hui, elle résiste au naturalisme; puis, si le naturalisme daigne la prendre d'assaut, elle se laissera prendre. Tel est son unique rôle : ne rien faire, empêcher qu'on fasse, et, quand l'œuvre est faite malgré elle, l'accepter forcément et recommencer à barrer la route aux nouvelles besognes du lendemain. Jamais elle n'est avec le siècle. Aussi n'est-elle qu'une gloriole de lettré, dont la formule est nulle dans le grand travail de notre société moderne.
Par exemple, voici M. Renan qui se lamente, à propos des terribles vérités de nos œuvres réalistes. M. Renan est un esprit ti'ès érudit et très fin, dont le seul tort est de noyer ses connaissances si vastes et si précises dans un flot sentimental de religiosité. Ce savant se désespère des documents trop rudes de la science, et il fait en ces termes le procès au roman naturaliste : « On dirait, en lisant les œuvres d'imagination de nos jours, qu'il n'y a que le mal et le laid qui soient des réalités. Quand donc nous fera-t-on aussi le roman réaliste du bien? »
Je connais l'argument, il est devenu un lieu commun. D'abord, ce terme « les œuvres d'imagination » est impropre, car nous avons la prétention d'imaginer le moins' possible. Ensuite, on n'a pas su nous lire, lorsqu'on déclare voir dans nos livres une collection voulue et exclusive des laideurs humaines; comme nous n'imaginons pas, comme nous tâchons de donner la vie telle qu'elle est. nous croyons la donner avec le bien et le mal, et nous sommes convaincus que nous faisons à la vertu une place plus grande encore que la place tenue par elle dans le monde. Il faudrait du reste s'entendre sur ce mot de vertu ; pour nous, nous la mettons dans l'activité humaine, dans la plus grande somme de progrès possible. Ce n'est pas le roman réaliste du bien qu'on vous demande, c'est le mensonge du bien, c'est un monstre fait de pièces et de morceaux, en dehors de toute analyse sérieuse et complète. Nous croyons être plus utiles à l'humanité, en dédaignant ces peintures fausses, bonnes pour la consolation des petites fdles, et en disant virilement aux hommes de notre époque
Ci" qu'ils sont et ce qu'ils font. Le vingtième siècle jugera de quel côté il y a eu le plus d'honnêteté et de courage.
Et puis le lettré M. Renan se moque-t-il de nous, quand il nous reproche nos pauvres coquineries modernes? Si nous quittons le grave terrain social, si nous nous en tenons au seul domaine littéraire, que pense-t-il des horreurs de la tragédie grecque, à côté de nos crimes bourgeois? Le meurtre, le viol, le parricide, l'inceste, toutes les monstruosités y fleurissent comme dans leur fumier naturel. Nous sommes des timides, voilà le vrai. Du reste, le dramaturge et le romancier sont un peu comme le médecin, que l'état de santé n'intéresse pas. 11 nous faut la passion, c'est-à-dire le détraquement de la créature.
Et j'en reviens à l'Académie, j'estime que M. Renan en a exprimé les sentiments, lorsqu'il a souhaité une littérature expurgée de tmites les vérités désagréables. Voilà la littérature châtrée, la littérature fausse qu'elle entend couronner. Lorsqu'elle a décerné le prix de Jouy au roman d'Alphonse Daudet : Fromont jeune et Risler aine, elle a longtemps tremblé de son audace, dont elle n'avait pas mesuré toute la portée, et on prétend qu'elle s'est promis d'être prudente à l'avenir. Eh bien 1 c'est ainsi qu'elle se met à l'écart de notre siècle littéraire et qu'elle se prépare une nouvelle défaite, quand ce siècle l'aura bousculée et peut-être emportée. Au lieu de marcher ànotretète,c'estainsi qu'elle se traîne à notre queue. Sa peur des documents exacts et de la libre analyse la jette fatalement dans la réaction. Elle se lie les mains, elle est réternelle ouvrière des médiocres, réservée d'avance à tous les avortements.
Maintenant, si elle désire savoir ce que j'entends par un ouvrage utile aux mœurs, je dirai que cet ouvrage est celui qui fait le plus de besogne pour la grandeur du pays. Molière a été un meilleur patriote que 51. Déroulèle, et j'estime que Rabelais, malgré ses gros mots, est plus utile à la France que M. Elle Berthet. Dans les lettres, le génie, c'est la vertu.
Couronnez donc vos grands hommes de carton, prenez les enfants à la mamelle pour in faire des lauréats du concours général, et chargez plus tardl'Académie françaised'acquitterla facture de leur talent. La bonne santé de l'intelligence française est heureusement en dehors de cette cuisine universitaire et académique.
Ce n'est jamais dangereux que pour ces pauvres diables de médiocres, qui sont d'ailleurs condamnés d'avance. II n'y a que le génie. Les grandes fortunes littéraires sont aux hommes libres.
UNE CAMPAGNE