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ESCLAVES IVRES

Avant tout, il faut poser les faits, nettement.

Le vendredi, M. Gambetta réunit à Belleville deux mille citoyens, et prononce un discours, qui devient immédiatement un « magnifique programme ■■; pas la moindre iiostilité, rien que des applaudissements enthousiastes dans la salle ; au dehors, il est vrai, des bousculades terribles, des huées et des sifflets.

Le mardi suivant, M. Gambetta réunit à Charonne dix mille citoyens et veut prononcer un discours, dont les protestations et les hurlements de la salle l'empêchent de dire le premier mot. M. Gambetta, peu habitué à cet accueil, se fâche, perd bientôt toute mesure, effondre presque une table à coups de canne, en criant : « Silence aux braillards ! silence aux gueulards ; » Et, avec une richesse de dictionnaire incroyable, il répond aux injures par des injures, appelle ses adversaires des énergumènes et des lâches, les accuse d"avoir été payés, de déshonorer et. de pervertir le vingtième arrondissement, les menace enfin d'aller les chercher au fond de leurs repaires, pour leur couper le cou «sans doute. Ajoutez l'étonnante insulte •d'n esclaves ivres ->. qu'il faut mettre à part, et sur laquelle je réfléchis depuis dix jours.

Le lendemain, la surprise est grande dans le public. On pense d'abord tout naturellement que la salle a été mal faite, que les ennemis politiques de JL Gambetta ont dii s'y introduire en grand nombre ; de là le scandale regrettable. Deux mille fidèles l'ont écouté le vendredi; si dix mille citoyens ont refusé de l'entendre le mardi, c'est qu'i! y avait parmi eux une bonne moitié d'adversaires 'trop passionnés. Mais pas du tout, les journaux de M. Gambetta se sont évertués pour donner une autre explication : selon eux, les énergumènes, les braillards, les lâches, étaient simplement au nombre de trois cents. Et la République française recommence à les injurier, avec un luxe de gros mots à faire pâlir le catéchisme poissard : bonapartistes, cléricaux, misérables, bohèmes de la politique, habitués des cabarets de barrière, souteneurs de filles, repris de justice ; et encore : odieux attentat, violences déloyales, infamie, lâcheté et bassesse de déclassés, association d'incapables, coterie ignoble, parade grossière et souvent immonde. Diable :

A la lecture de l'engueulade de M. Gambetta et de son journal, — qu'on me passe le mot, puisque nous sommes en pays de gueulards. — une furieuse démangeaison m'a pris de tirer .sur-le-champ de l'aventure certaines conséquences qui me tenaient fort au cœur. Je n'entends pas faire de la politique, je juge simplement les faits en analyste. Mais, avant de raisonner sur ces faits, j'aurais voulu qu'ils fussent solidement établis. Après tout, M. Gambetta «t les feuilles dévouées avaient peut-être raison : ces esclaves ivres pouvaient n'être que trois lents, mettons cinq! cents pour ariondir le

chiffre. On ne s'expliquait guère comment cinq cents lâches avaient pu tenir en échec neuf mille cinq cents braves citoyens; seulement, le cas restait obscur, et j'aiirais désiré des chiffres indiscutables.

C'est alors que l'idée d'attendre les élections du dimanche m'est venue. Rien de plus net, en efl'et. M. Gambetta avait donné très catégoriquement rendez-vous devant les urnes aux esclaves i^^■es, en leur criant : « Je vous condamne, comme vous condamnera le verdict populaire. » Et, le lendemain, la République française craignant que la situation ne fût pas assez claire, ajoutait : « Leur sentence sera prononcée dans quatre jours. » Donc, pas d'obscurité, pas de faux-fuyant possible ; les pochards et les souteneurs allaient se classer d'eux-mêmes; tous ceux qui auraient l'audace de voter contre M. Gambetta se rangeraient par là même parmi les protecteurs de filles et les habitués des cabarets de barrière. Et j'ai tranquillement attendu, pour procéder en toute certitude à mon petit travail de statistique.

Or. à cette heure, les élections sont faites, et l'on en connaît les résultats. Depuis 18" 7, M. Gambetta a perdu quatre mille quatre cent dix voix : donc, j'inscris d'abord quatre mille quatre cent dixesclaves ivres. Mais il faut surtout établir le tant pour cent de pochards, car l'intérêt de mon enquête est là. Dans les deux circonscriptions, M. Gambetta a obtenu le total de neuf mille quatre cent quatre voix, tandis que ses adversaires en obtenaient, de leur côté, un total de huit mille sept cent quatre-vingtdix-neuf. On voit donc que les chiffres se balancent à peu près. Dès lors, il est absolument prouvé qu'à Belleville comme à Charonne, sur deux citoyens, il y en a un qui ne dessoûle pas. Ce n'est plus la proportion de la République française, cinq cents sur dix mille, un sur vingt, ce qui était déjà ioli ; c.'es't bel et bien un contre un. Voilà les chiffres.

Oui, dans le peuple, les gueulards, les énergumènes. les lâches, entrent désormais pour une moitié. M. Gambetta leur a dit : << Vous vous compterez. » Et ils se sont comptés. Le document restera : sur vingt mille citoyens, il y a dix mille esclaves ivres. Que Bercy défonce ses tonneaux et qu'il noie ce peuple de soûlards 1

Dix mille esclaves ivres ! Cela me fait rêver.

Je me souviens d'un romancier qui avait écrit un" roman, intitulé r Assommoir. C'était une œuvre consciencieuse des ravages que l'ivresse fait à Paris, dans les classes ouvrières. Ce livre était trempé de pitié et de tendresse ; il criait grâce pour la femme, grâce pour l'enfant; il montrait le travail vaincu par la fainéantise et J'alcool ; il demandait de l'air et de l'instruction pour ces misérables, moins d'excitation politique et plus de bien-être social.

Or, savez-vous de quelle façon les amis et les

ŒUMIES CRITIQUES

journaux de M. Ganibetta ont accueilli ce livre? Ils l'ont dénoncé violemment comme une mauvaise action, comme un crime. L'auteur a été traîné dans la boue, et l'est encore chaque jour. Les brochures n'ont pas suffi, ils ont fait des conférences, pour déclarer publiquement que le romancier avait insulté le peuple de Paris. Ils l'auraient fait pendre, s'ils avaient pu, espérant que cette exécution leur assurerait cent voix de plus aux élections prochaines.

Mon Dieu, oui : les amis et les journaux de M. Gambetta en étaient alors aux tendresses aveugles avec le peuple. M. Gambetta avait toujours eu de très fortes majorités à Belleville, et naturellement pas un citoyen ne buvait, sur le mont sacré de la démocratie. Comment ! un infime romancier se permettait d'insinuer qu'il y avait des cabarets dans les faubourgs? Mais cet homme mentait, il injuriait gratuitement les électeurs de M. Gambetta, ce ne pouvait être qu'un gredin ! Aux ordures, balayez-moi I Et tous les dogues qui attendent les os du maître, tous les roquets qui vivent de ses miettes, exécutaient l'ordre, se jetaient aux trousses du malencontreux écrivain.

^ Ah ! mes amis, le rire me prend, tenez-moi ferme pour que je n'éclate pas : Brusquement, changement à nie, coup de théâtre. Le peuple, dans son évolution révolutionnaire qui ne s'arrête jamais, se lasse de M. Gambetta: il lui reproche de mentir à son programme de 69, d'être un jouisseur, de s'engraisser au pouvoir, sans tenir ses promesses les plus formelles. Admettons, si l'on veut, que le peuple soit en outre travaillé par des ambitions encore affamées, comme l'était autrefois celle de M. Gambetta. Et voilà que, le jour où celui-ci se présente et où le peuple le siffle, il est pris d'une colère enragée, oublie que les Ranc et les Floquet ont répondu devant la nation de la tempérance de Belleville, et traite furieusement les citoyens électeurs d'esclaves ivres ) Tous des gueulards, tous des pochards '.

ilais, monsieur, comment se fait-il qii'ils ne buvaient pas, lorsqu'ils écoutaient vos discours, bouche béante, comme des oies qui attendent le pâtée, et que tout d'un coup ils boivent, dès qu'ils cessent de vouloir vous entendre? Sans doute, ce sont là des mœurs politiques très condamnables, et vous méritez des égards. Mais nous n'en tirerons pas moins cette conclusion, nous, simples spectateurs : vous les flattez, tant que vous comptez sur leurs votes, et du moment où leurs votes vous échappent, vous les traitez avec une verdeur de paroles qui a dû réjouir le Père Duchêne dans sa tombe.

L'auteur de r.ilsiîommotrne les avait pourtant pas injuriés, lui. 11 ne les avait traités ni de gueulards, ni de lâches, et surtout il ne les avait pas menacés d'aller les trouver au fend de leurs repaires. Vous me faites trembler, monsieur : voulez-vous donc les envoyer à Nouméa, parce qu'ils auront bu un coup de trop? Le romancier était moins sévère : il les plaignait. Enfin, monsieur, vous voilà édifié. Il boivent. c'est prouvé, puisqu'ils ne vous respectent plus. Mais, en vérité, vous avez mis trop d'emportement,danslabrusquedécouverte quevous venez de faire. Les sergents de ville eux-mêmes, sous

l'Empire, étaient doux plus peur les ivrognes qui leur résistaient.

Je sais qu'on va encore parler du ■vTai peuple. M. Gambetta l'a dit lui-même : « Jamais je ne vous confondrai avec le ■STai peuple. » M. Gambetta a son vrai peuple, j'ai le mien. Tout le monde a son ^Tai peuple. Votre vrai peuple, c'est le peuple qui vote pour vous. Il y a le \Tai peuple des bonapartistes, le ^Tai peuple des légitimistes , et aujourd'hui voilà le vrai peuple de M. Gambetta qui se trouve réduit à la moitié des citoyens de Belleville. Admettes qu'on lui eût opposé, au lieu de MM. Tony Révillon et Sigismond Lacroix, des adversaires ayant la popularité de M. Rochefort, il était certainement battu; du coup, Belle\'ille n'avait plus de vrai peuple. C'était fini : disparu, enterré le vrai peuple 1

Laissez-nous donc tranquilles, hommes politiques, farceurs majestueux, qui vous fichez du monde et qui voulez encore être respectés ! La patrie vous occupe, je- le veux bien; mais l'intérêt de vos personnes vous enrage. Voyez comme il est honteux d'avoir outragé un écrivain paisible, ayant l'unique souci de la vérité; de l'avoir traqué ainsi qu'un malfaiteur, uniquement pour vous faire une réclame électorale ; puis, au premier mécompte de vos ambitions, de vous être vous-même rué violemment sur ce peuple pour le supprimer, lorsque le romancier n'avait parlé que de le guérir !

Bonne journée pour moi, car je puis mépriser la politique davantage. La voilà prise en fiagrand délit de mensonge et de haine centre les lettres. Elle n'aime pas les lettres qui la démasquent ; mais les lettres le lui rendent bien, et sont certaines de vaincre toujours sur ses décombres, aujourd'hui et dans les siècles.

Personnellement, je n'ai aucune hostilité contre M. Gambetta. Il est certainement une force, mal déterminée jusqu'ici et dont la véritable fonction ne peut encore s'apprécier. Nous autres, observateurs et analystes, nous le suivons donc avec une curiosité où il entre de la sympathie. Seulement, je l'ai déjà dit, nous restons pleins de stupéfaction, lorsque sa bande J'acclame et crie au génie, pour des discours absolument quelconques. Par exemple, lisez le discours du vendredi, celui qui a été écouté et que la presse républicaine du lendemain, tombée en pâmoison, qualifiait de programme magnifique. A coup sûr, les politiciens ont sur les idées et la langue des vues esthétiques singulières. Un écrivain, devant un morceau pareil, est rebuté tout de suite : les fameuses réformes sont lasses de traîner dans les parlottes politiques; aucune originalité, aucune opinion d'ensemble, large et nouvelle; et quant au style, il est vraiment abominable, sans correction et sans netteté, charriant les expressions toutes faites, la phraséologie redondante des avocats de province. Encore, si l'on se contentait de dire que M. Gambetta a prononcé un discours opportun, en politique habile; mais non, on parle do langage superbe, de nouveautés hardies, de génie profond ; et c'est là ce qu'il nous est impossible d'accepter.

Je le répète, que M. Gambetta prenne demain le pouvoir, qu'il exécute son progamme : dès

UNE CAMPAGNE

lors, on le classera, on jugera de sa place parmi les grands citoyens. Jusque-là, il n'aura pas donné sa mesure, il restera dans cette situation louche d'un général qui mène la bataille, en refusant les responsabilités du commandement. D'ailleurs, je ne puis songer à lui sans une certaine pitié, lorsque je le vois en proie à sa terrible bande, qui fait à la fois sa force et sa misère. Comme tout chef politique, plus qu'un autre peut-être, il est bien forcé de s'appuyer sur une meute d'ambitieux, travaillant pour lui, à la condition qu'il travaillera pour eux davantage encore. L'empire a été dévoré par ses créatures. M. Gambetta le sera par les siennes. C'est la loi constante. Et il faut dire que la bande de M. Gambetta est bien une des plus voraces, insupportable de médiocrité autoritaire et d'hypocrisie dogmatique.

Je ne sais ce que l'avenir garde à cet homme, qui est une puissance api es tout. Depuis quelques mois, la fortune semble lui devenir sévère; il perd de sa grâce à plier les faits, il va de meurtrissure en meurtrissure. Songe-t-il à l'écroulement possible ? Quelle débandade, quel sauve- •qui-peut dans cette presse qu'il ne paie pas en argent bien sûr, mais qui lui envoie du génie par la figure uniquement pour battre monnaie avec sa popularité ou pour tirer de lui des situations et des places : Quel effarement parmi la bande, chez tous ces médiocres qui se sont attelés à sa destinée, afin de passer grands hommes, dans l'éclat de son triomphe ! Il se réveillerait seul, de son rêve royal, et c'est alors, réduit à une soudaine impuissance, qu'il sentirait le vide menteur de la politique. Sa bande le tue en lui donnant du génie. Il n'y a de génie que dans une œuvre faite, vivante etsolide.

Ces gens croient tenir la France, parce qu'ils €n troublent la surface. Mais s'ils savaient combien le pays reste indifférent ! Ainsi, pendant ces dernières élections, j'ai traversé plusieurs départements, j'ai été étonné du mépris où la

très grande majorité tenait la politique. On hausse les épaules : à quoi bon des élections qui renvoient à la Chambre les mêmes hommes, si bien qu'on parle déjà d'une dissolution possible? Il y a peut-être dans le pays quelques milliers de politiciens dont les intérêts et l'ambition sont en jeu ; le reste de la nation donnerait volontiers la Chambre, et le Sénat par-dessus, pour un jour de clair soleil.

A mes yeux, le crime de la bande est sans pardon : elle n'aime pas la littérature, et j'espère que la littérature la clouera à quelque poteau d'éternel ridicule. Tout pouvoir, décidément, est anti-littéraire : c'est pourquoi je crains bien de rester à jamais dans l'opposition. J'ai la haine de ces ratés du roman et du théâtre, de cesjournalistes de quatrième ordre, qui, après s'être vendus à une ambition puissante, disposent du pays comme de leurs vieilles chemises et osent régenter jusqu'aux lettres, où nous ne leur permettrions pas même de cirer nos souliers, de peur qu'ils ne gâtent le cirage. Et ils prennent des airs supérieurs, et ils se permettent de discuter notre bonne foi et notre moralité, eux dont la vie est une continuelle spéculation sur l'imbécillité publique !

Va donc, bon peuple, donne tes voix à ces farceurs qui te promettent des confitures, tant que tu travailles à leur fortune ! Tu es grand, tu es noble, et si un passant s'avise de te conseiller le travail, ces farceurs crient au sacrilège et se hâtent de l'immoler devant toi, pour te prouver ta perfection de Dieu impeccable. Puis, le jour où tu réclames les confitures tant de fois promises, en refusant de continuer un marché où tu es l'éternelle dupe, ils t'injurient, te traitent d'esclave pris de vin, te menacent de coups de fusil au fond de tes repaires. Ils ont nié Mes- Bottes. avec une indignation de commande; et, brusquement, à les entendre, sur le Belleville des gueulards et des pochards, Mes-Bottes est roi 1

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