‹ Œuvres critiquesChapitre 45 sur 83 · ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

ALPHONSE DAUDET

J'aurais préféré attendre pour parler d'Alphonse Daudet, dont la dernière œuvre : Numa Hoiimesian, paraîtra en librairie dans les premiers jours d'octobre. Mais je n'ai plus devant moi que deux articles, et j'éprouverais un véritable chagrin à terminer cette série sans donner une poignée de main de bon camarade au romancier si personnel et si pénétrant, qui est un -des maîtres des lettres contemporaines.

Qu'on me permette donc de devancer l'actualité. D'ailleurs, Numa Roumestan a été publié cet été dans V Illustration. Il ne s'agit pas ■d'une œuvre inédite, et il n'y aura ici aucune indiscrétion de reporter et de chroniqueur. Ce sera simplement une étude littéraire un peu hâtive.

Alphonse Daudet est un observateur et un évocateur. La nature bienveillante l'a mis à ce point exquis où la poésie finit et où la réalité commence. .\ la fois, il apporte le document ■exactetilyajoute une flamme personnelle. C'est ce qui fait son irrésistible séduction, car tout ■son charme vient de là.

Remarquez que l'imagination lui manque, au sens donné à ce mot par les conteurs. Il n'a point d'invention, je veux dire qu'il se sent incapable •de bâtir des tables en l'air, d'entasser les aventures, ou du moins qu'il dédaigne ce métier de romancier à la grosse. Le réel seul lui paraît «tre une base sohde ; toujours il mettra une histoire vraie sous ses œuvres les plus travaillées, les plus allumées de sa flamme individuelle. Ce poète, qui s'échappe parfois dans de si libres fantaisies, ne s'est pas couché, pendant de longues années, avant d'avoir résumé chaque Boir, en notes brèves c.^ qu'il avait vu et senti pendant la journée : notes de toutes sortes longuement amassées, vaste magasin de documents où plus tard il a pu puiser à pleines mains, pour ses études parisiennes.

Dès lors, on s'explique le mécanisme de cet •observateur doublé d'un évocateur. Le voilà qui puise dans ses notes. Il y choisit un fait, un homme qu'il a connu, une aventure à laquelle il a assisté. J'ai dit ailleurs comment, autour de ce

fait central, il groupera d'autres faits secondaires, toujours pris dans ses souvenirs. Peu à peu, les documents se complètent, soit par ressemblance, soit par opposition. Mais ce ne sont encore que des matières éparses, ramassées un peu partout; il faut une refonte générale, et c'est ici que l'évocateur entre en besogne, pour souffler la vie à l'œuvre entière.

Du jour où il tient son sujet, où il a extrait de ses notes assez de personnages et assez d'épisodes pour donner de la chair à l'idée première, Alphonse Daudet vit son li^Te, l'évoque, le réalise dans un effort constant de son imagination; et je prête ici à ce mot d'imagination le seul sens philosophique et littéraire qu'il puisse avoir aujourd'hui. Lui-même confesse avec gaieté devenir dès lors un toui'menteur impitoyable pour tous ceux qui l'approchent. 11 s'accroche aux siens et à ses amis, leur conte son roman, essaye sur eux des chapitres et jusqu'à des phrases, se servant d'eux pour se fouetter lui-même, pour se griser de ses idées et arriver à un état de demi-ivresse cérébrale, en dehors de laquelle il ne saurait travailler. C'est ainsi que son œuvre se fond et s'élargit, qu'elle prendcette envolée d'œuvre vécue par un poète.

Pour qui connaît Alphonse Daudet, on ne peut le lire, sans croire l'entendre causer. Dans la causerie, il joue admirablement son œuvre, il en fait toucher les délicatesses. Il prépare de la sortes les scènes importantes, les met en action par sa voix ardente, par ses geste passionnés, avant de les coucher sur ce papier blanc, si froid et si impersonnel. Et encore ne les écrit-il pas posément, en homme maître de sa sensation et de son métier; il les écrit à toute volée, comme s'il craignait de laisser refroidir le jet; plus tard seulement, il revient sur ce premier te.xte, le recopie à loisir deux et trois fois, pour enlever les bavures et remettre les phrases sur leurs jambes. Le coup de fièvre est passé, il n'y a plus qu'un rhétoric.ien polissant son œuvre.

Lisez maintenant un roman d'.Mphonse Daudet et vous en verrez la structure. Au fond, je le répèle, la base solide du vrai ; pas une figure, pas

UNE CAMPAGNE

un fait employé qui n'ait vécu, qui ne se soit accompli devant l'auteur. Les moindres détails sont glanés à droite et à gauche; et quand il risque un bout d'intrigue inventée, par une concession fâcheuse à ce qu'il croit être le goût du public, cette intrigue est généralement le côté faible de l'œuvre. Mais, sur ces notes, sur ces types et sur ces cadres faits de pièces et de morceaux, il opère ensuite un travail merveilleux de mise au point et de création vivante. Il leur souffle non seulement la vie, mais une vie qui lui est propre, une vie littéraire toute chaude de sa personnalité. Les personnages prennent de son allure, ont l'intensité de ses tendresses et de ses passions méridionales; les épisodes, les objets inanimés eux-mêmes pleurent ou se moquent avec lui. Il a ces deux grandes forces : les larmes et l'ironie. Ses livres vivent par elles, ils sanglotent sur les petits et cinglent de coups de fouet les épaules des méchants et des imbéciles.

Par exemple, voici Numa "Roumestan. Le sujet peut tenir aisément en vingt lignes.

Numa, un terrible Piovençal, qui ment plus encore par nature que par besoin, a épousé Rosalie Le Quesnoy, la fille d'un haut magistrat, une nature droite et fière ; et, tout de suite, l'antagonisme du Midi et du Nord s'établit. Numa, une première fois, trompe sa femme qui manque en mourir, à la suite d'une fausse couche, puis la trompe une seconde fois, ce qui amène une rupture défmitive entre les époux, au moment où ils sont de nouveau sur le point d'avoir un enfant. Au dénouement, Hortense Le Quesnoy, la jeune belle-sœur de Numa, qui, un peu par la faute de celui-ci, s'est éprise d'un amour romanesque pour le tambourinaire Valmajour, succombe à une maladie de poitrine et réconcilie le ménage à son lit de mort.

Eh bien ! il est aisé de dégager l'idée première. L'auteur avait certainement, dans ses notes et dans ses souvenirs, des documents sur ce type du menteur qui se grise de ses paroles, qui de bonne foi promet à tout le monde et s'attire ainsi les histoires les pins désagréables. Dès lors, il a eu la pensée d'incarner la Provence entière, avec ses hâbleries convaincues, dans une figure d'avocat beau parleur, las de végéter au quartier Latin, voulant se faire une large place au soleil; et, naturellement, il a été amené à le lancer en pleine politique, à le donner comme un gaillard sans scrupule, quoique souvent d'une inconscience naïve, conquérantle pouvoir àcoups de discours d'une rhétorique douteuse. Il» est inutile d'insister, ces dix dernières années fournissaient un excellent cadre au romancier. Son Numa se trouvait marqué pour devenir ministre.

Mais ce n'était là qu'une figure et qu'un milieu ; il fallait un drame. C'est à ce moment que les notes fournissent un autre document, l'antipathie de deux races, l'homme du Midi, tout de vacarme vide, sans foi, jonglant avec les mots comme s'ils n'avaient pas de sens, et la femme du Nord, toute de raison et de justice, ne comprenant pas le mensonge, exigeant l'accord des paroles et des actes ; et le drame était trouvé, il suffisait de lier ces deux natures contraires, de les heurter, pour obtenir l'aventure tragique nécessaire àun roman.Iciencore, je suis persuadé que l'auteur n'a rien inventé, que ses notes lui

ont presque tout fourni. D'ailleuis, il s'est contenté, en grand artiste, d'une trahison conjugale dont les péripéties sont absolument banales, et qui se termine par une réconciliation toute de lassitude et de bon sens. La vie recommence : dénouement plus amer et plus terrible dans sa vulgarité, que les violences compliquées de certaines œuvres afin romanesque.

Maintenant, si nous passions aux personnages secondaires, aux épisodes de deuxième plan, nous sentirions également partout le terrain solide du réel, la note prise, l'observation directe. Ce sont les Valmajour ; d'abord le tambourinaire que j'ai connu comme Daudet, et dont il a conté si finement les échecs d'artiste ; ensuite la sœur Audiberte, une Provençale câline et féroce, toute à l'argent, s'étranglant de colère à l'idée de perdre, une des meilleures figures du livre, d'une vérité cruelle. C'est également la petite Alice Bachellery, la gourgandine dont Numa tombe amoureux, une fausse jeune à laquelle sa mère pose des cils, une noceuse dont les farces manquent de renverser un ministère. Ce sont enfin les secrétaires du ministère, des profils que tout le monde a vus ; puis Bompard, le menteur extravagant qui vit dans le continuel rêve de ses colossales inventions; puis toutes les silhouettes qui passent dans le fond du roman, et dont le dessin est si net, qu'on les reconnaît pour les avoir coudoyées.

Les notes ont donc tout apporté, mais le don d'évocation est ensuite intervenu, pour donner la vie à ces documents incites, souvent sans lien entre eux, en morceaux et épars. Et le charme profond du livre est là, dans ce souffle qui l'anime dans cette haleine allant de la première page à la dernière, faisant de l'œuvre une créature unique, ayant sa personnalité, son air de visage, sa voix, une voix tendre et mordante, qui arrête au passage comme la voix d'un ami. Nous mettons aujourd'hui l'imagination dans ce travail : elle classe les documents, elle évoque la vie par le souvenir, elle fait de la vie par la logique des rapports et par l'intensité du style.

Ainsi, que de pages adorables et puissantes, dans ce Numa Roumestan ! L'histoire est quelconque, car une tiahison conjugale de plus ou de moins ne compte guère comme invention ; et pourtant l'histoire est typique, inoubliable, à ce point que désormais Numa Roumestan vivra, restera une variété du menteur. Il est le produit d'une race et d'une époque ; il vit justement parce qu'il s'agite dans son milieu propre, parce que le romancier s'estcontenté de l'évoquer avec l'atmosphère ambiante, sans le diminuer ni le grandir.

Voyez Numa aux Arènes. L'épisode qui ouvre le livre est superbe de vérité, sous le grand soleitde Provence. Cela n'a plus l'intérêt faux et creux d'une page d'Eugène Sue ou même de Dumas père. On lit, passionné par cette reconstruction du vrai ; on a le soleil dans les yeux, on entend la foule, c'est la scène réelle elle-même qui se joue, toute vibrante de l'originalité du romancier. Il lui a suffi de se rappeler et de rendre, dans un style personnel. Ce style savant et vécu est le sang même de l'œuvre, car le don du style semble ici se confondre avec ce don de la vie dont je parlais. Les romans d'Alphonse Dau-

det vivent parce qu'ils sont écrits, et écrits dans une des langues les plus originales et les plus séduisantes que je connaisse.

Il faudrait tout citer : les scènes au ministère, d'un comique si fin et si vrai; les aventures des Valmajour dans ce grand Paris, dont ils battent les trottoirs en sauvages effarés ; les pages si colorées sur Arvillard-les-Bains, où la petite Bachellery se vend à Numa, comme on se donne dans un opéra-comique; enfin les épisodes de Provence chez la tante Portai, la mort d'Hortense et ce baptême qui termine Tœuvre, une fin lasse et sans illusion, Numa parlant au peuple d'Apt du haut de son balcon, pendant que Rosalie tient son nouveau-né sur les genoux, en lui demandant tout bas : « Est-ce que tu seras un menteur, toi aussi? »

La terrible cuisine de la politique actuelle est restée dans la coulisse. Le romancier a simplement fait de son héros un ministre, pour les besoins de ce type de méridional, bavard et menteur, la main toujours tendue, se jetant à la tête des gens et leur promettant, malgré eux, des choses qu'il oublie, le dos tourné; mais, le cadre une fois indiqué, il n'insiste pas, car son sujet est tout entier dans l'étude d'un caractère. L'effort de l'observateur a porté sur l'antagonisme de Numa et de Rosalie. L'œuvre donne à peine des échappées sur le monde officiel, et l'on peut regretter cette discrétion volontaire, car il y a là des indications bien vives et bien curieuses, dans leur brièveté. Quel beau roman il reste à faire, avec ce sujet d'un ministre, enfoncé jusqu'au cou dans l'ordure de la politique.

On nous reproche, paraît-il, de nous casser en public des encensoirs sur le nez, entre romanciers de même famille. Notre affection littéraire fait souffrir des gens qui pourtant abusent de la camaraderie, lorsqu'il s'agit d'étayer un médiocre de la médiocrité de tous les autres. Si les chroniqueurs et les reporters, par exemple, se soutiennent, pour s'accorder de l'esprit quand ils n'en ont pas, il serait bien naturel que notre tendresse forçât la note, lorsque nous parlons d'écrivains amis dont le grand talent nous passionne. Mais je ne veux pas même qu'on mesoupçonne de céder ici à ce sentiment frateinel, et je vais faire mes restrictions sur 3';/ »m Roumcatan.

D'abord, Alphonse Daudet me semble voi'' la Provence dans un des mensonges dorés de son héros. Te ne parle pas des habitants, qu'il traite même avec trop de cruauté; je parle des horizons, de ce rêve ensoleillé où il fait passer toute la poésie romanesque des troubadours. 11 adoucit jusq 'au mistral, qu'il appelle « la saine et vivifiante bourrasque étendant son allégrosse au plus loin de l'horizon. » Ma Provence, celle dont l'âpre lé ardente "^ouffle encore sur ma face, a plus de rudesse, et le mistral gerce mes lèvres, brûle ma peau, emplit la vallée de sa dévastation, si terrible cpi'il pâlit le ciel bleu. Je me souviens du soleil éteint dans l'air pur et blême, par cette haleine rugi'^sante, qui parfois en un jour ruine la contrée. La Provence d'Alphonse Daudet est donc, poui' mes sensations, une Provence trop aimable ; je la voudrais plus forte et plus brûlée, d'un parfum '!ont la violence tourne à l'amertume, s^-.., Ij dureté de son azur sans nuage.'

Mais ce n'est là qu'un détail. Ma grosse querelle portera sur l'épisode de la passion romantique d'Hortense pour le tambourinaire Valmajour. C'est la fable inventée dans l'œuvre ; et, je l'ai dit,les romansd'AlphonseDaudetpèchent presque toujours, selon moi, par la petite intrigue romanesque qu'il croit devoir jeter en pâture aux lectrices sensibles. Cette fois encore,^ l'épisode me blesse comme un air faux introduit dans un morceau complet et correct, sansaucune nécessité logique. Songez qu'Hortense est la fille d'un haut magistrat, qu'elle a été élevée à Paris, qu'elle est fort intelligente ; et la voilà qui tombe amoureuse jusqu'à s'engager follement par une signature, rêvant je ne sais quelle légende provençale, devant ce ridicule Valmajour,, un paysan sans instruction aucune, sans talent et sans passion !

J'ai éprouvé un malaise. Ce romanesque m'est pénible comme une souillure. Qu'une jeune fille s'amourache d'un ténor, cela s'explique, car elle aime le personnage d'opéra dans l'interprète, elle a devant elle souvent un garçon affiné par la vie, élégant, ayant tout au moins des apparences de talent etd'intelligence.Mais ce tambourinaire, avec sa caisse et son galoubet, ce coq de village, ce pauvre diable qui ne sait pas même parler 1 Non, la vie n'a pas de ces cruautés, je proteste, moi qui pourtant ne recule guère devant les détraquements humains. Aucun document n'a fourni au romancier une telle perversion, d'autant plus qu'il n'a pas fait d'Hortense une nature assez ravagée pour y planter cette végétatioa monstrueuse.

L'explication est simple. Je le répète, il a voulu une fable pour corser le livre, pour nouer les ValmajourauxRoumestan.et il a imaginé cellelà, qui détonne au milieu des documents vrais. Son intention, en outre, a été de charger davantage son Numa. dont les mensonges sur le tambourinaire exaltent Hortense; mais, en vérité, une légende, dite en passant, suffit-elle pour déranger à ce point une cervelle, dont rien ne nous indique la lésion? Et voyez ici toute la misère des épisodes inventés : cet amour d'Hortense, dont l'auteur a voulu sans doute tirer un attendrissement, gêne comme un amour hors nature; ce sont les pages écrites pour les dames, qui révoltent un homme habitué aux plus tristes dissections du cada^Te humain.

11 n'y a d'ailleurs là qu'une bien faible tache, dans'une œuvre que je considère comme une des plus personnelles d'Alphonse Daudet. 11 s'y est mis tout entier.aidé par son tempérament de méridional, n'ayant qu'à puiser au plus intime' de ses souvenirs et de ses sensations. Je ne pense pas qu'il ait encore atteint une telle insensité dans l'ironie et dans le charme, et je crois à un sucrés considérable.

Heureux les livres qui arrivent ainsi, à l'heure de la comi)lète maturité du talent ! llssont l'épanouissement même d'une nature d'artiste, ils ont l'heureux équilibre de l'observation et du style. Pour Alphonse Daudet, Suwa ftoiiiiuvtan marquera cette rencontre d'un temiiérament et d'un sujet faits l'un pour l'autre, cette plénitude de l'œuvre que l'écrivain emplit exaclenuMitde tout son être.

UNE CAMPAGNE

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