‹ Œuvres critiquesChapitre 46 sur 83 · ADIEUX · texte numérisé non relu

ADIEUX

Me voici au terme. J'ai tenu la promesse que je m'étais faite de batailler ici pendant une année, et j'estime à cette heure que cela suffit.

Quand j'ai accepté l'hospitalité si large du -Figaro, ma pensée a été d'y venir défendre, à la tribune la plus retentissante de la presse, devant le grand public, quelques idées bien simples et peu nombreuses, qui me tenaient au cœur. Mon sentiment est que le triomphe d'une idée unique demande la vie d'un homme. Mais il faut ■compter avec les exigences légitimes d'un journal, et pour le succès même de ma cause, je préfère ne pas me répéter, ayant diten somme tout ce que j'avais à dire.

Ma position était d'autant plus délicate que j'apportais à cette place, presque sur toutes choses, des opinions contraires à celles de mes collaborateurs. Ni en religion, ni en philosophie, ni en littérature, ni en politique, nous n'avions les mêmes façons de voir. J'ai fait mes efforts pour ne blesser personne, et je suis heureux d'arriver au bout de ma tâche, sans avoir aucun écart de plume à regretter. Je puis bien avouer maintenant que je me défiais plus encore de moi que des autres, car ce n'était pas une petite besogne que de tenir la campagne, au milieu de tant de susceptibilités, etavecmalégende d'écrivain malpropre. Heureusement, j'ai trouvé une aide puissante dans la bienveillance des lecteurs et des directeurs de ce journal.

Donc, tout finit bien, et j'en suis ravi. Il me suffit, je le répète, que le terrible naturalisme, cette pourriture des chroniqueurs et des critiques, ait montré ici des mains blanches, le souci de la dignité de^ lettres, l'amour du bon sens et de la vérité. J'ai simplement voulu mettre dans le Figaro les pièces du procès. Voilà comme nous sommes, et voilà comme sont nos adversaires. Qu'on nous juge.

En politique, j'ai dit toute ma haine de la médiocrité bruyante, des ambitions exaspérées qui se satisfont au détriment de la tranquillité nationale. On m'a reproché d'y avoir mis de la violence. Suis-je réellement allé trop loin? Les lecteurs ont-ils pu se méprendre sur mes véritables sentiments?

La République n'a jamais été en cause dans mes discussions. Je la crois le seul gouvernement juste et possible. Ce qui a toujours soulevé mon cœur, c'est la bassesse et la bêtise des hommes. Je ne suis pas un politique, je n'ai pas de parti à ménager, je puis dire nettement leur fait aux petits hommes qui passent; et si Ton m'accuse de frapper sur la Répubhque, en frappant sur les gens qui la salissent ou qui la mangent, je répondrai qu'elle se portera mieux, lorsque chaque matin elle se débarbouillera et se donnera un coup de peigne. Quand on ambitionne le pouvoir, on cache les ulcères et les gcitres des créatures dont on a besoin ; mais, quand on vit solitaire et libre, pourquoi accepterait-on ces ma-

lades et ces infirmes? C'est travailler à la santé du pays, que de vouloir les supprimer

Certes, l'évolution démocratique s'impose, il serait fou de prétendre arrêter l'histoire. Nous subissons des catastrophes fatales, et nous ne pouvons qu'exprimer un regret, celui de n'être pas né en un siècle plus stable, à une de ces heures d'équilibre, lorsqu'une société s'est fixée pour un temps dans une formule gouvernementale.

Mais, si notre société s'est remise en marche, si nous devons accepter les casse-cous de la route, est-ce une raison pour que, pendant la bousculade, nous supportions en plus les vexations des imbéciles et des gredins qui entendent s'engraisser des malheurs publics? Ma colère est là, dans le pullulement de ces parasites, dans le vacarme assourdissant qu'ils déchaînent, dans ce spectacle honteux d'un grand peuple mangé par des hommes sans talent aucun, ayant à satisfaire la terrible faim de leur ambition toujours dc'çue. Peut-être, à chaque déluge social, le flot doit-il apporter cette écume. Il faut un ferment pour détruire les vieux mondes. L'indignation ne vous en prend pas moins aux entrailles : on doute, en voudrait que le génie seul fût l'agent des siècles futurs.

Et voilà pourquoi j'ai réclamé si hautement la priorité des lettres. Elles seules régnent éternellement. Elles sont l'absolu, tandis que la politique est le relatif. Dans nos temps troublés, les hommes politiques prennent, grâce à l'effarement de la nation, une importance considérable et malsaine, qu'il faut combattre. Ces pantins d'une heure, ces instruments presque toujours inconscients d'un résultat qu'ils n'ont pas prévu, doivent être ramenés à leur taille, si l'on ne veut pas que :1e pays se détraque devant leur parade. Non, ils ne sont pas tout ! non, ils ne tiennent pas l'époque, car l'époque est aux savants et aux écrivains : Tel est le cri que je voudrais faire continuellement entendre, au-dessus de la politiquaillerie actuelle. Votre tapage tombera, nos œu-\Tes resteront. Vous n'êtes rien, nous sommes tout. Quand bien même je serais le seul à le crier, je le crierais encore et toujours, sans peur de le crier trop fort, certain de ma bonne besogne et de votre néant final.

Par exemple, on s'est étonné de mes sévérités sur M. Ranc. Je l'ai pris justement parce qu'il incarne ce type de l'homme politique, donné pendant vingt années comme un gaillard supérieur, et allant d'avortement en avortement Romancier, il est médiocre; journahste, il est quelconque, nous comptons deux ou trois douzaines de publicistes qui le valent; administrateur, homme politique, il n'a rien fait. Je ne dis pas qu'il soit complètement un sot, car s'il a léellement quelque talent, son cas devient plus triste. Et c'est là un de vos hommes remarquables? Mais, grand Dieu ! si M. Gambetta n'était pas derrière lui. on ne lirait pas ses articles, entre les lignes desquels on cherche seule-

ment lu pt-iisée du luaitre; pas plus qu'on ne l'aurait élu dans le neuvième arrondissement, où il a joué le rôle de créature nécessaire. J'ignore s'il garde quelque personnalité, dans un coin de son crâne ; actuellement, il est un reflet, et il n'existe qu'à ce titre. D'ailleurs, puisque le voilà député, j'espère qu'il va bien vouloir être enfin l'homme hors hgne, annoncé depuis si longtemps par ses amis. Nous ne lui réclamerions point du génie, si toutes les trompettes jacobines nenous en avaient promis en son nom. Il aurait tort de se retenir davantage.

Prenez M. Gambetta lui-même. Voilà certes un triomphe, une apothéose. La politique a saisi cet homme et l'a mis au sommet. II emplit la France de son tapage. N'importe ! s'il reste intelligent il se méfiera. Son journal, la République française, le présentait, je crois, ces jours-ci, pour expliquer sa popularité, comme une sorte d'idole, dans laquelle le pays incarnait les réformes heureuses, ^e bon sens et le courage d'un gouvernement idéal. Cette image est fort juste; mais elle reste inquiétante pour l'idole. On raconte l'histoire de ces paysans qui, las de réclamer de la pluie à leur saint, finirent par le jeter à la rivière, avec une pierre au ccu. Que fera la nation, le jour où elle s'aperce\Ta que M. Gambetta ne commande pas aux éléments? Une idole, c'est bien cela ; mais une idole de bois sous la dorure, n'ayant ni les connaissances, ni le pouvoir, ni le génie qu'on lui prête.

Actuellement, les créatures de M. Gambetta lui donnent de la politique scientifique par la figure. Rien de mieux; il est fâcheux seulement que cette politique scientifique vienne après l'échec de Charonne. M. Gambetta opère à cette heure une évolution fatale, nécessitée par des questions d'ambition personnelle, et non déterminée pardesidées solides. arrêtées d'avance. Les faits ont, malgré lui, hâté l'expérience qu'il voulait reculer encore. Nous allons donc assister à cette expérience, et c'est alors seulement qu'il faudia juger M. Gambetta, puisque, jusqu'ici, par ce mirage qui prête aux politiciens le génie qu'ils n'ont pas, la nation a vu uniquement en lui ses besoins et ses espoirs. L'heure est venue d'être le grand homme annoncé, heure terrible où généralement tout s'effondre, dans le terrain détestable de la politique.

Oui, les triomphateurs eux-mêmes y culbutent contre un gravier. Seules, les sciences et les lettres sont des certitudes, ont devant elles le temps et l'espace. S'il faut qu'un homme sans cesse répète cette vérité, j'ai pris ce rôle et je ne me lasserai pas.

En littérature, j'ai insisté sur cette grande évolution naturaliste qui, partie de la science au siècle dernier, a transformé, dans le nôtre, l'histoire, la critique, le roman, le théâtre. Le travail superbe de notre époque est là tout entier. Chaque nouvelle société apporte une littérature nouvelle, et notre société démocratique a déterminé ce mouvement qui commence à Rousseau pour passer par Balzac et pour aboutir à nos œu\Tes positivistes et expérimentales d'aujourd'hui.

Il faut s'entendre sur l'idée de progrès dans les lettres. Le génie humain pris en lui-même, l'individualité de l'artiste ne progresse évidemment

pas à travers les âges. Homère, au début du monde, a un génie égal à celui de Shakspeare. On ne peut cultiver le cerveau humain pour y agrandir la puissance de la force créatrice ; ou du moins aucun fait ne nous prouve que nous sommes aujourd'hui plus capables de chefsd'œuvre que dans l'antiquité grecque et latine. Mais ce qui progresse à coup sûr, ce sont les moyens matériels de l'expression et les connaissances exactes sur l'homme et la nature.

Ainsi, voyez en musique. L'exemple y est frappant, décisif. LuUi, Rameau et les autres avaient sans doute autant de génie que Beethoven, Meyerbeer et nos grands musiciens contemporains. Pourquoi donc leurs œu\Tes nous paraissent-elles vides aujourd'hui, enfantines, simplement curieusesau point de vue archaïque? C'est qu'il y a, en musique, un côté technicpie, des formules absolument scientifiques qui ont progressé d'une façon considérable. Le génie musical ne s'est pas élargi sans doute, mais la science a mis la disposition du génie musical des moyens d'expression de plus en plus puissants, qui lui ont permis de développer les œuvres avec une largeur incomparable.

A ce point de vue, rien n'est plus instructif que l'histoire de la musique. On y voit, pas à pas, et en deux siècles à peine, le progrès que la science peut apporter dans un art. L'orchestration surtout a pris un développement énorme, depuis les quelques violons de Lulli jusqu'aux instruments sans nombre de Wagner. Je sais que, dans les autres arts, la peinture par exemple, nos connaissances nouvelles ne paraissent pas avoir déterminé de progrès; mais, si nos peintres prenaient la peine d'être des chimistes et s'ils ne s'en remettaient pas à des industriels pour la préparation des couleurs, qui sait s'ils ne trouveraient pas des effets puissants, dans un usage raisonné des matières employées? D'ailleurs, pour la peinture, à côté du progrès des moyens d'expression, il y en a un autre plus important : le progrès de l'esprit d'analyse, la vue plus nette et plus humaine du modèle, cette formule naturaliste qui a transformé notre école et qui fera sa grandeur prochaine.

Eh bien ! en littérature, la situation est aujourd'hui la même. Peu importe sans doute que nos plu mes e t no tre encre soien t meilleures qu 'au trefois. Notre langue, d'autre part, n'est pas un instrument plus commode; le dictionnaire s'est seulement enrichi, donnant de la souplesse et de l'éclat au style. Mais ce qui a progressé réellement, ce qui nous a apporté une formule nous velle et sans cesse élargie, c'est l'analyse exacte des êtres et des choses, c'est la méthode scientifique appliquée à nos études littéraires. Si la nature est notre domaine, on doit comprendre quelle solidité doivent avoir nos ceu\Tes, le jour où la science nous livre cette nature sans voile, avec son mécanisme. Nous en devenons les maîtres, nous tenons tous les fils de la vie, nous pouvons reprendre tous les sujets antiques, pour les traiter ànotiveau.d'aprèslesdocuments indiscutables de l'observation et de l'expérience.

\'oilà la formule naturaliste, apportée par l'évolution sociale de notre siècle. En tant que formule, elle est à coup sûr un progrès sur la formule classique et la formule romantique,

UNE CAMPAGNE

auxquelles elle succède logiquement. Je crois qu'à génie ée;al, un Homère ou un Sliakspeare qui naîtrait aujourd'hui, y trouverait un cadre plus vaste et plus solide, et qu'il laisserait des œuvres plus grandes; en tous cas, elles seraient plus vraies, elles en diraient davantage sur le monde et sur l'homme.

Littérairement, j'ai donc tâché de dégager cette formule naturaliste et de montrer avec quelle force elle s'impose, tout en faisant la part de la personnalité chez l'écrivain. Ma seule tristesse est d'avoir rencontré la haute figure de Victor Hugo sur ma route, sans pouvoir mentir comme tant d'autres. La logique même de ma campagne me forçait à parler, à dire de quel tas de décombres la cathédrale romantique embarrasse déjà le sol. J'ai dû frapper l'ennemi à la tête. Quand tout le monde conviendra à voix haute qu'il y a uniquement un admirable poète lyrique chez Victor Hugo, quand on cessera de vouloir lui donner le siècle entier comme philosophe et comme penseur, le naturalisme passera triomphant, une nouvelle période littéraire sera publiquement ouverte. C'est ce que j'ai voulu constater, sans grand espoir, d'ailleurs, de hâter les temps.

Tels sont mes adieux. Mais, je le confesse, au moment de remettre mon grand sabre au fourreau, je suis piis du regiet de la bataille, malgré les lassitudes et les dégoûts qu'elle m'a souvent apportés.

Depuis plus de quinze ans, je me bats dans les journaux. D'abord, j'ai dû y gagner mon pain, très durement; je crois bien que j'ai mis les mains à toutes les besognes, depuis les faitsdivers jusqu'au courrier des Chambres. Plus tard, lorsque j'aurais pu vi\Te de mes livres, je suis resté dans la bagarre, retenu par la passion de la lutte. Je me sentais seul, je ne voyais aucun critiq'.re qi'i acceptât ma cause, et j'étais décidé à me défendre moi-même ; tant que je demeurerais sur la brèche, la victoire me semblait certaine. Les assauts lesplus turieuxme fouettaient et me donnaient du courage.

A cette heure, j'ignore encore si ma tactique avait du bon ; mais j'y ai au moins gagné de bien connaître la presse. Mes aînés, des écrivains illustres, l'ont souvent foudroyée devant moi, sous de terribles accusations : elle tuait la littérature, elle traînait la langue dans tous les ruisseaux, elle était l'agent démocratique de la bêtise universelle. J'en passe, et de plus féroces. J'écoutais, je songeais que, pour en parler avec cette rancune, ils ne la connaissaient pas; non, certes, qu'elle fût absolument innocente de tout ce qu'ils lui reprochaient, mais parce qu'elle a des côtés puissants et qu'elle offre des compensations très larges. 11 faut avoir longtemps souffert et usé du journahsme, pour le comprendre et l'aimer.

A tout jeune écrivain qui me consultera, je dirai : a Jetez-vous dans la presse à corps perdu, comme on se jette à l'eau pour apprendre à nager » C'est la sei le école virile, à cette heure;

c'est là qu'on se frotte aux hommes tit qu'on se bronz:<; c'est encore là, au point de vue spécial du métier, qu'on peut forger son stylo sur la terrible enclume de l'article au jour le jour. Je sais bien qu'on accuse le journalisme de vider les gens, de les détourner des études sérieuses, des ambitions littéraires phis hautes. Certes, il vide les gens qui n'ont rien dans le ventre, il retient les paiesîeux et les frints secs, dont l'ambition se contente aisément. Mai.? qu'importe I Je ne parle pas pour les médiocres, ceux-là restent dans la vase de la presse, comme ils seraient restés dans la vase du commerce ou du notariat. Je parle pour les forts, pour ceux qui travaillent et qui veulent. Qu'ils entrent sans peur dans les journaux : ils en reviendront comme nos soldats reviennent d'une campagne, aguerris, couverts de blessures, maîtres de leur métier et des hommes.

iLes meilleurs d'entre nous, aujourd'hui, n'ontils point passé par cette épreuve? Nous sommes tous les enfants de la presse, nous y avons tous conquis nos premiers grades. C'est elle qui a rompu notre style et qui nous a donné la plupart de nos document'!. Il faut simplement avoir les reins assez solides pour se servir d'elle, au lieu qu'elle ne se serve de vous. Elle doit porter son homme.

Ce sont là, d'ailleurs, des leçons pratiques que les plus énergiques payent très cher. Je parle pour moi, qui l'ai souvent maudite, tellement ses blessures sont cuisantes. Que de fois je me suis surpris à reprendre contre elle les accusations de mes aînés ! Le métier de journaliste était le dernier des métiers ; il aurait mieux valu ramasser la boue des chemins, casser des pierres, se donner à des besognes grossières et infâmes. Et ces plaintes .^^ont ainsi revenues, chaque fois qu'un écœurement m'a serré à la gorge, devant quelque ordure brusquement découverte. Dans la presse, il arrive qu'on tombe de la sorte sur des mares d'imbécillité et de mauvaise foi. C'est le côté vilain et inévitable. On y est sali, mordu, dévoré, sans qu'on puisse établir au juste s'il faut s'en prendre à la bêtise ou à la méchanceté des gens. La justice, ces jours-là, vous .semble morte à jamais ; on rêve de s'exiler au fond d'un cabinet de travail bien clos, où n'entrera aucun bruit du dehors, et dans lequel on écrira- en paix, loin des hommes, des œuvres désintéressées.

Mais la colère et le dégoût s'en vont, la presse reste toute-puissante. On revient à elle comme à de vieilles amours. Elle est la vie, l'action, ce qui grise et ce qui triomphe. Quand on la'quitte, on ne peut jurer que ce sera pour toujours, car elle est une force dont on garde le besoin, du moment où l'on en a mesuré l'étendue. Elle a beau vous avoir traîné sur une claie, elle a beau être stupide et mensongère souvent, elle n'en demeure pas moins un des outils les plus laborieux, les plus efficaces du siècle, et quiconque r'est mis courageusement à la besogne de ce temps, loin de lui garder rancune, retourne lui demander des armes, à chaque nécessité de bataille. ;

FIN D'UNE CAMPAGNE

NOUVELLE CAMPAGNE

NOUVELLE CAMPAGNE

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