LA VERTU DE LA RÉPUBLIQUE
République, ma mie, avez-vous jamais songé à Textraordinaire vertu qu'on exige de vous, une vertu impeccable et blanche, sur laquelle fait tache le moindre grain de poussière?
Il est des femmes fort estimées, qui, sans déchoir, peuvent avoir sur la conscience deux ou trois grosses peccadilles. Quant elles sont aimables et jolies, on va même jusqu'à leur tolérer les grandes fautes, on ferme les yeux, pour ne pas rendre l'existence impossible. Où en serait-on. avec qui vivrait-on, si l'on exigeait des honnêtetés parfaites?
Mais vous, ma mie, vous êtes tenue à la pureté dejl'hermine, à la blancheur des neiges, à la candeur virginale des lis, sous peine de scandaliser le monde et d'être traitée en fille dévergondée et perdue, qu'on ne peu t saluer décemment sur un trottoir.
Dans ma vie déjà longue, j'ai pu'voir naître, enFrance deux Républiques. L'une succédait à une Monarchie, l'autre remplaçait un Empire. J'étais bien jeune à l'avènement de la première, mais j'ai pourtant gardé le souvenir très vif de l'enthousiasm;" qu'elle souleva, des espérances illimitées qu'elle semblait apporter, dans les plis de sa robe, en belle fille, ivre de jeunesse et d'avenir. Plus tard, j'ai vu le Quatre Septembre, avec son espoir fou de victoire et de revanche. Et, les deux fois, la psychologie a été la même, l'évolution s'est présentée d'une façon identique.
Sous une Monarchie, sous un Empire, l'opposition a la même attitude, tient le même langage. Dins les assemblées, elle est représentée par des hommes intègres et sévères, qui foudroient les abus de la tyrannie, les débordements des cours, les hontes d'un peuple perverti par la servitude, .\h 1 s'ils étaient les maîtres, quel coup de balai dans les étables d'Augias, comme ils nettoieraient le pays de toutes les ordures amassées, comme ils assainiraient, comme ils purifieraient le sol national ! Et quelle noble floraison ensuite, la liberté d'abord, puis l'honnêteté publique, une nation qui en reviendrait à l'innocence première 1
Le pis est que les républicains de demain ne se contentent pas de parler, ils écrivent. On les voit prendre des engagements, signer des papiers dans lesquels ils jurent de rendre la France parfaite el heureuse. Ce sont les fameux programmes, trop beaux, tout un pays de cocagne, les impôts réduits, la misère combattue, le travail organisé, la paix des âmes assurée par la tolérance, le bonheur de tous conquis par la simple équité. Et, quand ils sont au pouvoir, de tant de belles promesses, ils n'en peuvent guère tenir qu'une, ils donnent tout de suite la liberté de la presse, des verges pour les fouetter.
Au fond, on en est resté à l'Iiomme bon de Rousseau. Rendez l'homme libre, débarrassezle des liens sociaux, replacez-le au milieu de la
nature vierge, et vous obtenez l'âge d'or, Thonnêteté absolue, la féhcité complète. 11 n'est pas d'erreur plus dangereuse, car elle a toujours mené au rêve farouche des grands révolutionnaires, incendiant le vieux monde pour hâter la venue du monde nouveau, dans le champ ravagé, purifié par le feu. Tout gouvernement qui se fonde sur cette illusion de l'homme bon semble, jusqu'ici, fatalement condamné à souffrir et à périr.
Et voyez ce qui se passe, au lendemain de la proclamation d'une République. Les programmes sont là, on en réclame l'exécution immédiate. Il est entendu que la Monarchie et l'Empire ont emporté avec eux toute la vilenie et toute la misère humaines. Puisqu'on a promis, au nom de la République, la vertu et la justice, la liberté et le bonheur, vite, vite ! qu'on serve ce grand festin et que le peuple s'attable, et que toutes les nobles faims se rassasient !
Hélas Ile festin ne vientpas, les convives attendent et bientôt se fâchent, car le monde n'a pas changé du matin au soir, ce sont encore les mêmes plaies qui saignent, la même humanité qui souffre. Le moindre progrès demande des années de gestation douloureuse, on met un siècle pour obtenir des hommes un peu plus d'équité et de vérité. Toujours l'animal humain reste au fond, sous la peau de l'homme civilisé, prêt à mordre, lorsque l'appétit l'emporte. Certes, il faut bien espérer que l'éducation de la liberté se fera, qu'un jour la raison régnera, dans la République de l'avenir; mais que d'années, que d'années seront nécessaires à cette éducation du peuple, et quelle folie de croire aujourd'hui que tous les maux sociaux cesseront, parce qu'on aura changé l'étiquette gouvernementale !
Le pis est que, loin de disparaître, ces maux semblent au contraire s'aggraver, dès qu'on est en République. 11 n'y a plus là le despote dont la main de fer renfonçait le cri de souffrance dans la gorge des faibles. Il avait ses ministres, ses Chambres, ses tribunaux, ses gendarmes, pour dompter la bête, la museler d'or, donner l'illusion qu'elle était vaincue et heureuse. Toute une façade d'honnêteté, de bon ordre, de prospérité digne, resplendissait au soleil. Mais que le despote soit renversée, et le mensonge croule, la carcasse se montre, pourrie, branlante. La bête est lâchée, le cri de misère monte de partout, c'est comme une bonde qui saute, et le fond vaseux jaillit, éclabousse la pleine lumière du jour. Les historiens bien pensants appellent cela les saturnales révolutionnaires. En réalité, c'est encore la Monarchie, et c'est encore l'Empire, mais \'us cette fois par l'entrée dos artistes.
.\joutez la presse libre, la terrible action des journaux voyant tout, fouillant tout, disant tout. Chaque matin, les petits papiers circulent, la vie intime de chacun est révélée, discutée, l'inquisition, la délation, la diffamation régnent
NOUVELLE CAMPAGNE
en souveraines. Vous imaginez-vous un roi, un empereur, tolérant cela, consentant à être examiné jusque dans ses verrues? Comme il vous coffrerait ces messieurs, avec leurs journaux de scandale et de chantage 1 Mais la République, elle, ne peut pas, puisqu'elle est venue pour donner à tous la liberté. Entrez, sa maison doit être de verre. Tapez sur elle, crachez-hii à la face ses tares fatales, les misères physiodogiques et morales qu'elle a forcément, comme tout être humain: elle n'a pas même le droit de protester, elle qui n'attend rien que de la vérité et de la justice. Ah 1 la bonne fille qui s'est désarmée, aux noms sacrés de la liberté, de l'égalité et de la fraternité 1 comme on lui fait payer cher d'avoir promis la vertu e-t le bonheur, de s'épuiser à vouloir, tenir sa parole, et de ne pouvoir faire que l'humainté ne reste pas l'humanité, avec tous ses vi«es et tous ses crimes lj«,,.,i;,,jis
Est-il un exemple^plus: frappant queTcette imbécile aventure du Panama dont notre France républicaine souffre depuis de longs mois, qu'elle porte à son flanc comme un ulcère, et dont elle finira peut-être par mourir?
Je veux bien que l'honnêteté française soit un peu comme la jeune grande première de l'Ambigu, une honnêteté toujours sans tache, que pas un spectateur ne se permettrait de soupçonner. Il se forme ainsi un tviie conventionnel de droiture, de loyauté, de fierté, qui témoigne du bel idéal des foules prises en masse ;et j'ajoute même qu'il y a, dans l'illusion d'un pareil type, un outil excellent de police sociale. Mais enfin, entre nous, il faut bien convenir que les affaires, en ce bas monde, deviendraient impossibles si l'on n'avait pour les traiter que les pures abstractions des virginités et des probités de mélodrame.
D'abord, vous êtes-vous jamais demandé ce qu'il serait advenu du Panama, si la cataetrophe s'était produite sous'une Monarchie ou soirs un Empire? Ah I comme on l'aurait escamoté I quel coup d'épongé immédiat I quel silence salutaire imposé aux journaux, pendant qu'on se serait hâté de faire disparaître le cadavre ! Et, mon Dieu '. cela n'aurait-il pas été plus propre, moins dangereux pour la nation, d'une politique beaucoup plus sage en tout cas? Seulement, la République n'a pas pu, toujours parce qu'elle est la liberté et la vertu, l'honnête femme qui ne craint pas de laver son linge sale en public. Ses adversaires, qui l'ont forcée à ce. déballage, dont ils n'auraient pas permis le scandale chez eux, lui feront bien voir si le jeu en est innocent.
Puis, où est donc le naïf qui s'imagine que les affaires d'argent peuvent être propres? Dans ces énormes entreprises, quand on brasse les millions pour la réalisation de travaux gigantesques, il faut faire la part de la boue humaine, des appétits, des passions, dont on remue forcément la vase. Je veux bien qu'on ne le dise pas tout haut; mais ce sont des choses qu'on sait, qu'on accepte. Suez n'a certainement pas été plus propre que le Panama. On y trouverait les mêmes pots-de-vin, les mêmes consciences achetées, les mêmes abominations et les mêmes turpitudes. La différence est simplement que les cadavres y dorment dans l'oubli, dans le pardon
triomphal du succès. Alil si le Panama avait réussi, les actionnaires n'auraient pas assez d'acclamations pour ces fhianciers voleurs, pour ces députés vendus, que la rage de tant de ruines fait aujourd'hui jeter au cloaque I Ce n'est pas le crime qui fait le déshonneur, c'est l'insuccès.
Que s'est-il do.nc passé de si extraordimairement monstrueux, dans ce Panama dont les adversaires de la Républiqueusentetabusent,avec une telle persistance de scandale? On y a vu un ministre vendu, d'autres soupçonnés de complaisances louches ; on y a compté jusqu'à une douzaine, mettons deux douzaines, de députés et de sénateurs achetés plus ou moins cher. Et voilà le crime sans exemi)le qu'on affiche, devant le hionde entier, à grand renfort d'ignobles indiscrétions, en vidant les carnets graisseux des hommes de police I Mais, grand Dieu I cela s'est passé sous tous les régimes, il faut être sous cette grande bête de République vertueuse, pour affecter de l'ignorer et de s'en étonner. On le savait, on le disait moins haut, voilà tout. Et je trouve même que ce ministre vendu, ces députés et ces sénateurs achetés, sont des pleutres, de bien petites canailles, à côté des grands voleurs épiques et des vendus superbes de la Monarchie et de l'Empire. Quelques millions à peine, des miettes jetées comme à des chiens, des petites gens sans élégance qui se contentent de simples pourboires ! mais c'est misérable, quand on songe à ces hauts seigneurs dont les dettes à payer lassaient le souverain, à ces puissants de suprême distinction, qui étaient dans toutes les affaires, ramassant l'or dans toutes les poches I
Et cela recommence, avec l'idiote odyssée de cet Arton, qui ne sait rien, qui ne dira rien 1 Et voilà de nouveau, pendant des semaines, la France bouleversée, devant des torrents d'encre et de botieliEt tout cela pour arriver à constater qu'il y a, dans la pohtique, des pauvres diables malhonnêtes 1 Assez, assez ! c'est imbécile ! Oii est-il donc, le bon tyran qui rejettera la Vérité dans son puits, mettra les journaux au pilon et les journalistes sous clef?
Veut-on un autre exemple de. l'extraordinaire vertu qu'on exige, dès qu'il s'agit de la République? A-t-on Jamais assisté à une campagne plus honteuse, plus abominable, que la campagne menée depuis quelque temps contre M.'Féhx Faure?
Un président de la République, y songezvous ! mais cela doit être impeccable ! Il faut qu'il reluise de toutes les vertus, pas un soupçon ne peut être toléré sur la pureté immaculée de sa vie; et il ne s'agit pas de lui seulement : ses proches, ses ancêtres jusqu'à la quatrième génération, ne sauraient offrir la moindre tache a l'enquête la plus minutieuse. Sans doute, il y a eu des rois peurecommandables, fils de reines plus que légères; il y a eu des empereurs dont les famillps'laissaient à désirer, au point de vue de la moralité stricte. L'histoire est là, sans parler des chroniques scandaleuses. Seulement, c'est chose convenue, les empereurs et les rois sont et font ce qu'ils veulent, attendu qu'ils ne permettent pas qu'on les ennuie à venir regarder par le tiou de leur serrure? tandis qu'un
Président de la République doit vivre dans la fameuse maison de verre, du moment qu'il incarne la vertu et la vérité toutes pures.
Je le répète, cela est d'un bel idéal, et très flatteur pour le régime républicain. Le malheur est que, sous cette hypocrite exigence de la parfaite honnêteté, se cachent les manœuvres des plus basses passions politiques. Et combien elle est inhumaine, cette froide conception de l'honneur intransigeant, combien elle est peu tolérante aux misères et aux faiblesses inévitables de l'existence ! Sait-on ce qu'il y a de tendresse souvent, de bon cœur et do pardon, dans certaines complicités morales, voulues ou acceptées? Des héros de vertu totale, ahl j'en ai connu, les plus durs, les plus impitoyables, les plus insupportables ! Non, j'aime mieux un homme, et surtout qu'il ait souffert, qu'il ait faibli, qu'il ait eu nos doutes et nos défaites, si nous voulons le trouver charitable et fraternel.
Mais l'idée conventionnelle est là, on est toujours à l'Ambigu, où la jeune grande première ne peut avoir failH. Déjà un Président est tombé du pouvoir en expiation des fautes de son gendre, et nous voilà menacés d'en voir un second payer durement les erreurs de son beaupère. Les' véritables honnêtes gens ont beau hausser les épaules, en s'indignant contre les diffamateurs : soyez, certains que la flèche empoisonnée est dans la plaie et que désormais le poison fera son œuvre. Les exécrables journaux qui vivent de l'injure ne lâcheront plus leur victime- Vous verrez les attaques renaître, sans
cesse, excitant le prurit de vertu idéale chez le bon public, jusqu'au jour où l'homme devra disparaître, écœuré, sali, sous le tas de boue amassée.
Ah! le grand sabre qu'on attend avec impatience, le grand sabre que beaucoup de gens demandent chaque s'oir au bon Dieu, dans leurs prières I en voilà un à qui on n'en réclamera pas tant! Il pourra bien être ce qu'il voudra, et lui, et ses proches, sans qu'on aille se permettre de fouiller sa vie. Personne ne s'inquiétera de savoir si une sœur de sa grand'mère n'a pas eu un enfant avant son mariage, ou bien si un cousin de la mère de sa femme n'a pas, en mourant, laissé impayés des billets à ordre. On sera trop content qu'il fasse enfm taire les insulteurs de la presse; et quelle popularité, s'il enterre le Panama une bonne fois pour toutes, avec les petits papiers, les listes et les carnets des courtiers et des policiers marrons 1 Puis, la France vivra heureuse. Le grand sabre y fera régner de nouveau la fiction de la vertu a'bsolue, tout en étant lui-même, s'il on a le goût, le plu.» parfait desgredins.j 5f . "^ :^
Et voilà pourquoi. République, ma mie, vous avez tant de peine à vivre, en personne rangée et cossue, après vingt-cinq ans d'âge.
C'est qu'on exige de vous une vertu qui n'est pas de ce monde, j'entends une vertu qui pousse l'innocence jusqu'à se laisser contrôler publiquement, une vertu qui n'a pas de gendarmes pour garder sa porte aux heures de faiblesse.
Un beau soir, ma mie, vous en mourrez.