‹ Œuvres critiquesChapitre 49 sur 83 · LE SOLITAIRE · texte numérisé non relu

LE SOLITAIRE

. Le triste et déhcieux Verlaine s'en est allé au pays de la grande paix éternelle, et voilà que déjà se crée sur sa tombe fraîche toute une légende.

Il serait le solitaire, dédaigneux de la foule, qui aurait vécu dans le rêve hautain de son œuvre, sans abandon ni compromission d'aucune sorte. Il aurait repoussé les présents des hommes, le vil argent qui brise les volontés des récompenses qui établissent des hiérarchies injustes et menteuses. Il n'aurait jamais ambitionné que sa propre estime, la joie d'enfanter au désert des li\Tes de conscience et d'absolu, qui le satisferaient dans son impeccable souci d'art.

Et ce n'est pas tout, on l'emprisonne dans la mystérieuse tour d'ivoire dont les initiés seuls ont la clef. On le veut hermétique et caché, d'une obscurité sibylline de mage qui détient le secret de l'invisible. Si son génie est resté inconnu, c'est qu'il a refusé de le laisser connaître, par un légitime orgueil d'artiste divin, en l'enfi-rmant sous la triple serrure du symbole. De là. l'exécration des bourgeoi.s, dont la courte intelligence n'a pu le pénétrer, et qui, par basse vengeance, l'ont laissé mourir de

faim. Puisque tu n'es pas un des nôtres, nifun amuseur, ni un amusé, puisque lu craches sur l'argent, sur le succès, sur la gloriole, puisque tu te vantes d'être l'unique de l'espèce, d'avoir des pensées, de parler une langue que personne n'entend, meurs donc à l'écart, dans l'inconnu où tu as vécu !

Dès lors, la légende est faite, la jeunesse littéraire a un nouveau culte. Vei laine devient le martyr de la sottise du peuple, dont il ne voulait pas être compris, mais qui aurait cû pourtant le nourrir. On dresse sa figure comme le drapeau de l'individualisme révolté, sans aucun devoir, n'ayant que des droits, réclamant pour soi une fraternité humaine que soi-même on n'exerce pas. Le plus grand, le plus haut, le plus incompris, le plus méconnu, le plus dé.=intéressé, le plus volontairement à part de toute société, de toute fortune et de toute distinction honorifique.

En un mot, il est solitaire, comme Dieu qui est seul, et rien n'est plus farouchel^ni plus souverain.

Eh bien 1 tout cela n'est i>as vrai.

J'ai connu Verlaine, tro|) tard, pendant les

Barbey d'Aurevilly, le vieux lion comme on le nomme.

NOUVELLE CAMPAGNE

GlI

dernières années d'irrémédiable décliéance. Mais n'est-il pas évident que, dans un but de bataille facile à saisir, la jeunesse littéraire est en train de fausser une des plus douloureuses et des plus adorables figures de la littérature "ontemporaine? Elle a besoin de sophismes, et lie les prend où elle peut, mèm? d'une main - icrilège, parmi les fleurs d'une tombe.

Ah! certes, si la poésie n'est que la source naturelle qui coule d'une àme, si elle n'est qu'une musique, qu'une plainte ou qu'un sourire, si elle est la libre fantaisie vagabonde d'un pauvre être qui jouit et pleure, qui pèche et se repent, Verlaine a été le poète le plus admirable de cette fm de siècle. Dès qu'on écarté la préoccupation des idées générales, de toute psychologie menée à fond, de toute construction d' œuvres solidement conçues, il reste au premier rang des poètes élégiaques. Même on peut dire que sa vie décousue, traversée de catastrophes, gâchée par l'insouciance, l'a marqué comme poète, en libérant peu à peu son vers des antiques contraintes, en lui donnant l'aisance, le charme souffrant, la spontanéité et la naïveté du génie libre qui s'ignore. C'est par là sûrement qu'il a été personnel et qu'il a exercé une influence véritable, tout au moins sur la métrique d'aujourd'hui. ^

Seulement, il est bien certain qu'il a fait ses vers commî le poirier fait ses poires. Le vent soufflait, et il est allé où le vent l'a pousssé. Jamais il n'a rien voulu, jamais il n'a rien discuté, combiné, exécuté, dans le plein exercice delson intelligence. Oi peut imaginer pour lui d'autres milieux, le soumettre à des influences diCfér.mtes, lui prêter des vies totalement contraires; il est évident que son œuvre se serait transformée, aurait pris d'autres form3S ; mais il est évident aussi qa'il serait resté l'esclave deîsa sensation et qae son génie aurait donné une intensité ég\le aux chansons involontaires sorties de ses lèvres. Je veux dire qu'avec une pareille nature, déséqaihbrée et prim9-sautière, peu importe le terrain, tout y pousse dans le mêm"; jaillissement de personnalité irrésistible. Il était ftls de bourgeois, bourgeois lui-même. Il n'a pas dédaigné la société, c'est la société qui l'a rejeté. Il est devenu un être à part, un solitaire, sans le vouloir, par une série d'inconséquences et de fautes, en horama radicalement incapable d'avoir un but et d'y marcher. Tout comm? un autre, au début, il brûlait du désir de vendre ses livres, et il a toujours souffert du chagrin de ne pas les vendre. Il repoussait si peu les distinctions honorifiques, qu'il voulait très sérieusement se présenter à l'Académie; et j'ai miraî de lui, sur ce point, une lettre las plus curieuses. En somme, s'il a tout refusé, coram? on le dit, c'est que rien ne s'est offert à lui, car il n'était qi'un grand enfant, qu'une de ces âmes femmes, si fréquentes parmi nous, sensibles aux hommages, désireuses de croix luisantes comme des joyaux, de beaux uniformes de C3rém)nie, de vie fastueuse sous le ruissellement d'or des éditions sans nombre, aux acclamations d'une cohue de lecteurs idolâtres.

Et qui sait si la misère ne l'a pas diminué? -^ans doute, j'accorde que le débraillé fatal de lon existence donnait en partie à ses vers cette

libre allure qui est leur nouveauté originale. Mais dans quel balbutiemejit informe il était tombé 1 Comme on le sentait fini avant la fm 1 Sa fameuse obscurité de mage n'est que la déliquescence d'un cerveau qui s'obscurcit. Je voudrais me l'imaginer heureux, rente, chauffé, membre de l'Académie, ayant eu le loisir de donner tous ses fruits, comme l'arbre que le destin favorable abrite des coups de gelée et des coups de vent. Très certainement, il aurait laissé une œuvre plus totale et plus vaste.

Il n'est réellement de solitaire que l'écrivain qui a voulu sa solitude, dans le champ librement choisi et fermé de son œuvre.

Et n'avez-vous pas été frappé par ce fait? Chaque fois que notre jeunesse littéraire contemporaine éprouve le besoin de se donner un maître, elle le choisit à l'écart du succès et de la célébrité, parmi les foudroyés de la destinée du livre, ceux qui ont manqué leur vie, qui sont morts dans l'amertume finale de ne pas occuper la place qu'ils avaient l'ambition de prendre. Pour employer le vilain mot, il lui faut des ratés, à cette jeunesse, des avortés et des incomplets, des malchanceux en tout cas, dont personne ne puisse être jaloux, tant ils ont souffert et tant leurs œuvres restent discutables et peu connues.

C'est Barbey d'Aurevilly, le vieux lion comme on le nomme, d'un admirable tempérament romantiques certes, mais qui n'a été qu'un Balzac outrancier, gâté par le parti pris d'un catliolicisme satanique. D'ailleurs, ici, je ne juge pas les talents, je ne fais qu'indiquer les situations littéraires ; et Barbey d'Aurevilly est bien l'homme à part, dont les œuvres peu lues, la vie de pauvreté, l'orgueilleux dédain des récompenses trop lentes à venir, trop discutées, ne sauraient gêner aucune ambition militante. Il n'encombre pas le marché de ses éditions trop nombreuses, il ne bouche pas les rues qui vont à la Grande Chancellerie et à l'Institut.

C'est Villiers de l'Isle-Adam, un autre génie traqué et incomolet de la même famille, un génie avec de tels trous qu'on n'en peut tirer que quelques bons morceaux à peu près entiers. Celui-ci a été la plus dolente, la plus navrante des figures. Je l'ai connu, et je ne, puis songer à lui sans une douloureuse émotion. Une lutte quotidienne contre la misère noire, des œuvres qui tombaient dans l'indifférence, toute une existence de chimère, au travers de l'impassible foule qui ne voyait pas. n'entendait pas, ne comprenait pas. Et c'est encore Laforgue, niort jeune, si inconnu, si peu firmilé, n'ayant laissé que des indication') si peu -u'écises, qu'il échappe, lui, à tout classement, une ombre de maître, l'ombre qui s'efface, qui ne fait que passer en laissant la place aux autres.

Je pourrais continuer l'énumération. Et, certes, rien ne seriit d'une piété plus haute, si la jeunesse- litté-aire. on se donnant de tels maîtres, voulait rem'tt'-e un peu de justice en ce bas monde, entm lail honorer les héros malheureux, tomhéi oh-;c'irém 'nt dans la bataille. A ceux qui ont lutt'^. qui s^ sont débattus dans l'enfantement pénible de leur œuvre, sans succès, sans encouragement d'aucune sorte, quelquefois sans pain, nous devons des tombeaux

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ŒU^^îES CRITIQUES

de marbre, des épitaphes de fraternité et de louanges, pour que les passants honorent en eux le travail. Mais j'ai grand'peur que la jeunesse ne cède pas seulement à ce sentiment si noble de réparation, car ce qu'elle prétend exalter chez ces vaincus, c'est justement l'insuccès, le prétendu mérite de ne pas avoir écrit pour les hommes et par là même de n'avoir pas été compris d'eux, la fameuse gloire enfm d'avoir été obscurs, dédaignés et misérables.

Eh quoi '. vraiment, parmi les maîties de notre jeunesse, rien que des foudroyés, des inconnus et des incomplets? Pas un homme qui ait eu quelque chose à dire à la foule et que la foule ait entendu? Pas un homme aux idées vastes et claires, dont l'œuWe se soit imposée avec la toute-puissance de la vérité, éclatante com/ne le soleil? Pas un homme sain, fort, heureux, ayant rempli son mérite, proclamant par son exemple même, comme un Gœthe, comme un Hugo, les forces éternelles de la vie? Vraiment, cela est bien extraordinaire, ce choix exclusif des génies malades, en décomposition, et ne serait-ce pas que la jeunesse aime les routes libres, désencombrées, où les maîtres ne sont que des fictions, des ombres dont la mémoire ni les œu^Tes ne barrent la route? A maîtres inconnus qui ne se vendent pas, disciples obscurs, excusés de ne pas se vendre, et disciples résolus à conquérir pour eux tout le public.

J'ai rêvé longtemps d'écrire une comédie, et, si je ne l'ai pas fait, c'est qu'elle manque un peu trop de femmes.

Il s'agit d'un brave homme de grand homme qui a naturellement autour de lui des jeunes, toute une bande de jeunes disciples se chauffant à sa gloire, tâcliantd'en attirer honnêtement sur leur personne quelques reflets. Et ils le flattent comme il convient, ils finissent par disposer de hii ainsi que d'une chose à eux. une châsse très précituise, qu'il faut mettre à l'abri des mains profanes. Sa gloire n'est-elle pas leur œu^Te, en tout cas leur propriété indiscutable, dont ils ont le droit de disposer? Jamais ils ne souffriront qu'on la ternisse. Ils la défendraient contre le maître lui-même si, un jour, il s'oubliait jusqu'à risquer de déchoir.

Et l'âge des grandes luttes passe, et l'heure de la vieillesse approche, dans le triomphe des Ii^Tes du maître, qui voudrait bien s'asseoir un instant au bord de la route, respirer un peu enfin, en jouissant du paysage.

Mais, un matin qu'un journal a parlé de la croix pour le maître, un des jeunes disciples accourt, indigné.

— Comment 1 la croix? Vous accepteriez la croix? Mais ce serait une honte ! Vous êtes trop grand, on ne redescend plus quand on est monté si haut. Laissez-nous donc la croix, à nous autres infirmes qui rampons dans votre ombre. C'est assez bon pour nous.

Et le disciple se fait décorer à la place de son bon maître.

TJn autre matin, le même journal raconte qu'il est question de la candidature du grand homme à l'Académie. Entrée furieuse d'un autre disciple.J

— Vous n'allez pas démentir toute votre vie, j'espère ! Vous à l'Académie 1 Vous consentiriez à vous baisser pour passer par cette perte basse? Quand a votre taille, on reste chez soi. Vous êtres trop grand, et l'Académie, c'est bon pour nous autres, qui sommes petits.

Naturellement, le disciple s'assoira un jour ou l'autre dans le fauteuil du bon maître.

^'ous êtes trop grand ! vous êtes trop grand I Tous lui crient cela, et il en est même un qui lui prend sa maîtresse, sous le prétexte que, lorsqu'on est si grand, on ne doit pas s'attacher misérablement aux médiocres tendresses humaines. On le veut dieu, planant d'un vol majestueux au-dessus de toutes les faiblesses. Rien ne lui est toléré, ni une petite vanité, ni une sottise d'une heure, ni une aimable contradiction avec lui-même. Et, enfin, quand ils l'ont hissé comme un Siméon le Stylite sur sa colonne, ilsprétendentl'y nourrir de leurencens, ils font bonne garde autour de lui, pour que la fantaisie ne le prenne pas d'en descendre et d'aller courir le guilledou.

Cependant, le brave homme de grand homme s'ennuie considérablement sur sa colonne. II est plein d'humaines faiblesses, le malheureux t 11 a toutes sortes de vieilles envies, d'envies bêtes, qu'il aurait un plaisir infini à contenter. Mon Dieu ! est-ce que, vraiment, cela le rapetisserait autant que ça? Est-ce que ses œu^Tes en deviendraient moins bonnes, est-ce qu'il perdrait de sa taille, s'il goûtait un peu aux choses ordinaires, dont les humains se régalent? Ainsi, cela l'aurait amusé d'être décoré, et il aurait éprouvé du plaisir, le jour où il serait entré à l'Académie, Ce serait évidemment très banal; mais, puisque cela n'aurait fait de mal à personne, pas même à lui-même, pourquoi diable le persécute-t-on à vouloir faire de lui le mannequin auguste et impassible qu'il n'est pas?

Et je n'ai pas le dénouement. Mais, si vous voulez, mettez que le grand hcnime, un beau jour, s'ennuie tellement sur sa colonne, qu'il en saute d'un bond, bouscule ses disciples et court à l'infamie de n'être qu'un homme.

Ah ! je sais bien cù il est, le solitaire. Ce n'est pas toujours celui qui, par orgueil, tin vaille à l'écart, mécontent que toutes les fortunes et tous les honneurs ne lui soient pas apportés sur des plats d'or. Ce n'est pas celui dont les circonstances ont fait le dédain et qui se glorifie de vivre son impuissance dans la tour d'ivoire cù il s'est cloîtré. Et le solitaire n'est, non plus, ni le pauvre, ni l'inconnu, ni l'incompris, car souvent ceux-là sont de la foule quand même, de l'immense foule qui roule ses flots obscurs.

Pour moi, le solitaire est l'écrivain qui s'est enfermé dans son œuvre, dans sa volonté de la faire aussi haute, aussi puissante qu'il en aura le souffle, et qui la réalise, malgré tout. Il peut se mêler aux hommes, vivre de leur vie ordinaire, accepter les mœurs sociales, être d'apparence tel que les autres. 11 n'en est pas moins le solitaire, s'il a réservé le champ de sa volonté libre de toute influence, s'il ne fait littérairement que ce qu'il veut et comme il le veut inébranlable sous les injures, seul et debout. .

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