CE QU'ELLE EST
J'ai eu l'honneur de présider pendant quatre ans le Comité de la Société des Gens de lettres. Et, au lendemain du jour où j'ai quitté le fauteuil, encore tout nourri des pensées qu'éveillent en moi mes fonctions récentes, je m'imagine «[u'il n'est peut-être pas sans intérêt, ni même sans profit, de résumer ici les observations et, j'ose le dire, le fruit expérimental de mes quatre années de présidence.
Ce qui m'y pousse par-dessus tout, c'est l'impérieux désir de faire un peu de vérité. Pendant que j'étais attaché à mon fauteuil, sans pouvoir répondre, j'ai lu, sur notre Société, des articles si mal documentés, pleins d'erreurs si grosses, si fâcheuses, que mon besoin de clarté et de bon sens en a cruellement souffert. Il n'est certainement pas d'Association sur laquelle circulent plus de légendes, dont on ignore davantage le caractère et le rôle, et dont, enfin, on parle avec plus d'injustice et d'aveugle rancune.
Certainement, notre Société n'est point l'impeccable, la parfaite, la définitive. Mais encore, pour juger les choses, faut-il y mettre de la logique et de l'équité. Dans ce premier article, je me contenterai de dire ce qu'elle est; et, dans un deuxième, je dirai ce aue, selon moi, elle devrait être.
A la prendre aujourd'hui, sous la pleine lumière, elle est superbe et florissante. Fondée il y a cinquante-huit ans par des maîtresde la httérature, elle a traversé toutes les fortunes, longtemps en danger de mort, peu à peu puissante, triomphante enfin et devenue un des rouages indispensables de notre profession littéraire. A cette heure, elle a près de trois millions d'actif social, elle a été récemment déclarée d'utilité publique, elle vient enfin d'acheter un hôtel, de se mettre dans ses meubles, par une heureuse opération qui est à la fois un bon placement de son argent et une joie glorieuse pour elle. En somme, elle a donc vaincu, après bien des luttes, bien des désastres ; et il semble donc qu'elle doive désormais régner incontestée, d'une solidité inattaquable, au milieu de la reconnaissance et du respect de tous
Eh bien I cela n'est pas. Certes, je répète qu'elle est une puissance et que rien ne la menace plus sérieusement. Mais, il faut bien le dire, elle ne fonctionne pas avec l'aisance, avec la belle régularité d'une machine mathématiquement construite. On entend quelques heurts, quelques rouages qui grincent. D'autre part, il y a autour d'elle comme une continuelle colère, une sourde impopularité, surprenante d'abord, explicable ensuite. On l'accuse d'être taquine, processive, envahissante et tyrannique. On lui
reproche surtout, avecun extraordinaire mépris, de ne travailler que pour les gros sous, de ravaler les lettres par son àpreté au gain et la bassesse de son avarice. Et, enfin, le plus sanglant outrage qu'on jette à son Comité est d'être sans prestige, d'avoir compté autrefois les Balzac, les Hugo, les Dumas, et de ne réunir aujourd'hui que les noms les moins littéraires de l'époque.
Pour bien établir la situation, il faut que je pose ici, en face de notre Société des Gens de lettres, l'autre Société similaire, la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques. Celle-ci 'fonctionne, je ne dirai pas au milieu de plus de sympathie, mais de plus de silence, d'un consentement unanime évident. Les rouages en sont si logiques, si bien adaptés à leur fonction, si bien huilés aussi, qu'ils ne font aucun bruit. Je la crois tout aussi âpre que sa sœur voisine, une impitoyable machine à encaisser; et il n'y a pas de plainte, l'opération se fait sans douleur, paraît-il. Enfin, elle a tout le panache, tout le prestige qu'on peut désirer, car son Comité ne compte guère que des académiciens, la gloire même du théâtre contemporain.
Que se passe-t-il donc? Pourquoi ces situations différentes des deux Sociétés, également prospères, également indispensables, l'une si nette, si discrète, si respectée, l'autre toujours discutée, toujours invectivée, au plein jour des journaux, souvent par ceux-là mêmes quil^ont le plus besoin d'elle?
Si l'on veut comprendre, il faut d'abord rappeler dans quelles conditions et dans quel bi;; la Société des Gens de lettres a été fondée. Elle n'est qu'une Société commerciale de secours mutuels. C'étaitàrâge d'or du roman-feuilleton, au lendemain de cette trouvaille qui révolutionnait la presse : un roman découpé en tranches, servi quotidiennement aux abonnés, allu mant les imaginations ; trouvaille si décisive, qu'il allait en sortir un genre littéraire. Et le succès fut tel, que toutes sortes de pirates se déclarèrent. On volait dans la presse comme dans un bois. Les journaux de province surtout reproduisaient les romans sans même en demander l'autorisation aux auteurs. Ceux-ci finirent par se fâcher d'être ainsi dépouillés impudemment, et l'idée leur vint de s'entendre, de se réunir en une association pour réglementer la reproduction. La Société est née de là, elle n'est en effet qu'une association d'écrivains traitant avec les journaux, ayant des journaux abonnés, qui, moyennant une redevance convenue, ont le droit de reproduire les œuvres des membres sociétaires. Et rien autre. Plus tard, la pensée d'aide et de secours a pu être réalisée, des secours donnés, des avances faites, enfin des pensions servies.
Si la Société n'avait jamais eu comme membres que des romanciers, elle aurait fonctionné toujours avec une régularité admirable. On
comprend, en effet, avec quelle aisance le mode de perception se serait établi. Rien qu'une opération : les feuilletons reproduits, payés à tant la ligne ou au prorata des œu\Tes publiées. C'est ce qui a lieu à la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques : rien que des pièces jouées, touchant au tant pour cent dans des conditions identiques. Mais notre Société a dii s'ouvrir à tous les hommes de lettres,auxpoètes, aux liistoriens, aux journalistes, comme aux romanciers. C'est son universalité qui fait à la fois sa force et son tourment. Car, s'il est encore facile de percevoir la reproduction d'une pièce de vers, d'une page d'histoire, d'une chronique, allez donc percevoir la reproduction d'un article politique ! Dès lors, les cas les plus délicats se posent, il est nécessaire de distinguer, d"en arriver parfois au bon plaisir. Adieu le beau fonctionnement méthodique de la machine, et c'est ce qui fait que, parfois, les rouages grincent, qu'il y a des heurts et des difficultés. Il y faut toutes sortes de ménagements et d'arrangements.
Puis, tout de suite, 'une remarque frappe. Chez les Auteurs et les Compositeurs, c'est de la production qu'il s'agit, de l'œuvre totale, prise à la naissance même, suivie dans son évolution entière ; tandis que, chez nous, il ne s'agit •que de la reproduction, l'œuvre ne vient à nous que lorsqu'elle a été publiée déjà, elle nous échappe dans ce qu'elle a de plus important. Cela est évidemment bâtard, incomplet. Et il faut ajouter que nous avons, en face de nous, les journaux comme parties contractantes, c'est-à-dire adverses, ce qui explique leur mauvaise humeur à notre égard, le retentissement qu'ils donnent aux moindres difficultés qui nous divisent, lorsque les Auteurs et les Compositeurs, n'ayant affaire qu'aux directeurs de théâtres, trouvent ceux-ci beaucoup plus résignés, en tout cas beaucoup moins bruyants.
Mais c'est surtout dans la manière dont sont composés les deux Comités que se cache un enseignement. C'est la fonction qui fait l'organe, le pouvoir tombe fatalement aux mains de ceux qui ont le plus d'intérêt à l'exercer. Si l'on voit, dans l'un des Comités, les gloires du théâtre actuel, les Dumas, les Sardou, les Halévy, les Meilhac, l'explication en est simpleraept qu'étant les plus joués, ils ont été amenés à prendre, d'instinct, la direction commerciale de leur profession. De même, dans le Comité voisin, si l'on voit, en grande majorité, les noms de nos romanciers populaires, d'un éclat littéraire moindre, c'est également que la force des choses les a mis au pouvoir, à la tête d'une entreprise où ils ont les plus gros intérêts à défendre. Ici, il faudrait résumer les trente dernières années de notre littérature, le romanfeuilleton peu à peu abandonné par les maîtres, le roman d'analyse conquérant toutes les hautes situations, les journaux forcés de s'adresser, pour la reproduction, aux romanciers populaires, qui seuls continuent les grands conteurs d'autrefois. Et, si notre Comité manque de panache, l'unique raison en est là : il est aux mains des travailleurs qui ont l'instinctif besoin que la maison marche bien.
£ Nous autres, les romanciers artistes, les man-
darins, comme on dit, nous nous désintéressons. Ce n'est pas drôle de donner, chaque semaine, deux heures de son temps pour discuter des affaires d'argent ennuyeuses. Les jours de ciel clair, à quoi bon nous enfermer dans une salle, lorsqu'il y a là de bonnes gens qui se chargent de la besogne? Nous comptons qu'elle sera bien faite, car ils y ont plus de profit que nous, étant les plus reproduits. Chaque mois, ou chaque année, nous nous contenterons d'aller toucher notre argent. Et nous n'assisterons même pas aux Assemblées générales, et nous nous décliargerons de tout, dans la certitude que tout ira très bien. Voilà comment le nouveau président, M. Henry Houssaye, est, je crois, le premier académicien qui daigiie présider le Comité, et voilà comment ce serait une aventure extraordinaire, si, l'année prochaine, après avoir été président, je témoignais le désir de renti'er comme simple membre. Aux Auteurs et aux Compositeurs dramatiques, Dumas a longtemps été simple membre ; et, s'il avait quitté le fauteuil, il serait redevenu simple membre.
Le Comité est donc ce qu'il doit être, par notre abstention, par le sol où il pousse et les conditions dans lesquelles il évolue. D'ailleurs, émanation du suffrage universel, il est ce que l'Assemblée générale le fait, et ce serait simplement à l'Assemblée de le changer, si elle le désirait autre.
Ah 1 que je voudrais ardemment que les confrères très spirituels qui le plaisantent, et les quelques âmes noires qui l'injurient, pussent assister aux séances que le Comité tient les lundis de chaque semaine 1 Ils y verraient de très braves gens s'occuper avec dévouement, discrétion et prudence, des affaires assez compliquées et ingrates de la communauté, sans toucher un centime pour cela. Des écrivains ' d'une notoriété restreinte parfois, mon Dieu 1 oui, mais qui n'en sont pas moins le plus souvent des esprits très nets, très actifs, animés de la plus sincère fraternité. De simples romanciers feuilletonistes, c'est encore vrai ! mais de grands travailleurs tout de même qui enchantent des miUions d'humbles lecteurs, des producteurs infatigables et infiniment bons, comme M. Emile Richebourg, que je ne me permets de nommer parce qu'il est un des doyens, et qui est en somme un maître dans un genre dont l'importance sociale est considérable.
Oui. que ne peuvent-ils assister aux séances, les railleurs et les insulteurs ! Ils y sauraient d'abord que les partis politiques ou littéraires du Comité ne sont plus que de la légende. L'impartialité la plus complète règne, tout éi-rivain qui a déjà produit quatre volumes, dans de sérieuses conditions professionnelles, est certain d'être reçu sociétaire. En quatre années, je n'ai pas vu un seul déni de justice. Les admissions sont plutôt trop larges. Et, tous les débutants ayant la faculté de se faire admettre comme adhérents, c'est-à-dire de charger la Société de toucher leur reproduction, en attendant d'avoir le bagage exigé pour être sociétaires, il s'ensuit qu'il n'est pas au monde de Société plus ouverte ni plus maternelle.
Ils verraient aussi quelles études difficiles, quel travailconsidérablenécessitentles moindres
NOUVELLE CAMPACAE
progrès. Je ne parle pas de la refonte récente des statuts nideladéclaration d'utilité publique, qui ont occupé le Comité pendant des mois. Mais une besogne que J'ai suivie de plus près, la hausse des tarifs, a été particuli'.ement ardue, pleine de soucis et de compi ations. Depuis trente ans, les tarifs d'abonnement pour les journaux étaient restés les mêmes. La presse s'était renouvelée, tout avait renchéri, et certains journaux avaient fmi par payer la reprodution un prix dérisoire ; sans compter qu'il s'agissait d'unifier les anciens traités, devenus le chaos même. On se souvient de la tempête soulevée, les journaux criaient, beaucoup de sociétaires eux-mêmes se fàihaient. Le Comité s'est entêté très sagement, très bravement, et l'expérience a prouvé qu'il travaillait pour le bien de tous, avec son bon sens et sa modération ordinaires.
Ils y verraient aussi la surveillance continue, avisée et ferme, qu'il faut exercer pour la défense de nos droits. A chaque séance, c'est la petite guerre, les tentatives sans cesse renouvelées de certains journaux pour échapper au payement de la reproduction. Je ne parle pas des journaux honnêtes, la grande majorité, avec qui nos rapports sont parfaits. Mais on ne se doute pas du pullulement des essais sournois, ni du flot des affaires litigieuses qui tombent, le lundi, sur la table des séances. Xotre délégué, l'excellent M. Edouard Montagne, est heureusement un gardien fidèle, très expérimenté et très loyal. Et je voudrais aussi qu'on vît à l'œuvre notre conseil judiciaire, présidé par M« Adrien Huard, si con}pétent, si dévoué, ce conseil judiciaire dont les membres viennent, eux aussi, à tour de rôle, chaque lundi, donner leur temps et leur expérience, pour le seul amour des gens de lettres.
Mais surtout ce qu'ils verraient, à chaque séance, c'est le désir brûlant d'augmenter la caisse des retraites. On ne cause que de cela, on ne! travaille que pour cela. Sur nos six cent cinquante membres environ, cent quarante sont aujourd'hui pensionnaires. Toutes les pensions sont servies, vingt-cinq ajis de sociétariat et soixante ans, d'âge. Mais que le chiffre en est jusqu'ici misérable ! Cinq cents francs, à peine de quoi manger du pain. Et encore devons-nous ces pauvres rentes à l'heureuse loterie d'il y a quelque dix ans. Aussi toutes les cervelles du Comité travaillent -elles pour doubler la pension, ce qui serait un chirfre au moins raisonnable. Je me suis occupé, pour ma part, de plusieurs projets, en vain, hélas ! Dernièrement, et bien que nous n'ayons pu nous entendre avec les éditeurs, nous avons mis en train tout un système nouveau de publicité, sur lequel nous comptons beaucoup. J'en reparlerai un jour..
Et, enfin, c'est au commencement de chaque séance que je voudrais faire assister ceux qui plaisantent et ceux qui injurient, à ces séances qui, toutes, s'ouvrent par de pitoyables demandes de secours. Ce sont les vaincus de notre armée, les écrivains'battus dans la lutte, et de malheureuses femmes, et des veuves, et des orphelins. Nous avons des bienfaiteurs. M. Chauchard, très généreusement, nous donne dix mille francs chaque année, dont le meilleur va à nos pauvres, tandis! que le reste, distribué «n prix littéraires, n'est peut-être pas sans nous
causer quelque souci. Mais les plaies sont si vives que presque toujours le Comité est impuissant à donner selon son cœur. Il faut, chaque fois, consulter le crédit des secours, et, si l'on donne, c'est en tremblant, avec la crainte que, dès la séance suivante, il n'y ait plus de quoi donner.
Vraiment, ils me font pitié, les fiers artistes qui accusent notre Société de ne songer qu'aux gros sous : Eh ! oui. les gros sous ! Avec quoi pensent-ils donc que la vie se paye? Et en sontils encore à cette belle conception aristocratique qui voulait que les écrivains fussent nourris à la table des grands, pour rehausser leur b-ain d'un luxe de belles œuvres, toutes parfumées par les fleurs louangeuses des dédicaces?
Les gros sous, parfaitement 1 car ce sont les gros sous qui payent le pain de chaque jour. La misère des nôtres n'est donc pas connue? Ne sait-on pas qu'il y a de pauvres hommes de lettres, vieillis dans un travail ingrat, plus pau\Tes que le pauvre ouvi'ier qui meurt à l'hôpital? Je ne veux pas insister, dire les allreux dénuements que nous avons tous entrevus, car il y a une pudeur qui défend de trop montrer ses plaies. Mais, en vérité, lorsque j'entends ces beaux flls nous reprocher de veiller sur les gros sous de nos humbles et de nos souffrants, je me fâche, car c'est avec les gros sous qu'on empêche les vieux de mourir de faim et qu'on donne aux jeunes le courage de la lutte.
Ah ! si ma voix pouvait être entendue, s'il y avait quelque part un homme très riche et aimant les lettres, je lui dirais que notre Société a une personnaUté civile, depuis qu'elle est déclarée d'utilité publique, et qu'il peut tester en sa faveur, et qu'en faisant cela, en nous donnant les millions dont nous avons besoin pour assurer la vie de nos vieux pensionnaires, il réaliserait démocratiquement la conception artistocratiuqe du Mécène d'autrefois.
Mais, si le Mécène ne vient pas, — ce que je crains, hélas ! — ne sommes-nous pas là, nous tous, qui travaillons, qui par l'association pourrions être si forts, le jour où nous aurions la Société des Gens de lettres qu'on peut rêver, le véritable syndicat de tous nos intérêts matériels et moraux, de toute notre fonction humaine et sociale?
CE QUELLFy DEVRAIT ÊTRE
Tout de suite, je'veux poser ce'que devrait être, selon moi, la Société des Gens de lettres. Comme je l'ai établi, elle n'est actuellement, en dehors des secours et des pensions qu'elle donne, qu'une association commerciale, qui se charge de toucher, pour ses membres, l'argent provenant de la reproduction de leurs œuvres. Et, si elle voulait être le syndicat complet de la profession, embrassant tous les intérêts, faisant face à nous les besoins, elle devrait donc veiller d'abord à la production des œuvres, avant de
s'occuper de leur reproduction, et s'intéresser également ensuite à leur traduction.
Production, reproduction, traduction, tels sont les trois termes de l'évolution commerciale d'une œu^Tc littéraire. Par production, j'entends les rapports de l'écrivain avec le journal qui publie l"œu^Te originale en feuilletons et avec l'éditeur qui la fait paraître en volume. La reproduction comprend la série d'opérations dont notre Société actuelle s'occupe avec tant de zèle et d'autorité. Et, quant à la traduction, elle est le vaste champ si peu connu, si mal défriché, de l'expansion de notre littérature, dans l'univers entier, par les langues étrangères.
Naturellement, je mets de côté la question de littérature, les écoles, le génie, le simple talent. Je traite ici la question purement matérielle de la profession. Mais qui ne comprend que cela soulève les questions morales les plus hautes, et qu'au fond il s'agit, avec le pain de chaque jour, de notre dignité dans le monde, de la place que nous y occupons et du rôle civilisateur que nous devons y jouer?
Si nous lisons les statuts de la Société, nous voyons en tête qu'elle a pour but : de défendre et faire valoir les, intérêts moraux et de protéger les droits de tout ses membres; de procurer aux gens de lettres les avantages qui doivent résulter de leurs travaux; de prêter, dans les conditions prévues au règlement, aide et assistance à ses sociétaires par tous les moyens qii sont en son pouvoir et dans toutes les ot casions où cela pourrait être utile, notamment en ce qui concerne la reproduction de leurs œuvres littéraires.
Eh bien : tout ceci, s'il faut le dire, n'est que sur le papier. Il n'y a q le l'aide et l'assistance promises dans les dernières lignes, pour la reproduction, q li se réalisent strictement. Le reste — les intérêts moraux, les droits de tous les membres, les avantages qui doivent résulter de leurs travaux — demeure à l'état de simple vœu. puisque, en réalité, la Société ne s'occupe absolument que d'encaisser l'argent de la reproduction, sans pouvoir exercer aucune action décisive dans la question de production et de traduction.
J'imagine qu'un de nos membres publie un roman dans un journal ou chez un éditeur, et qu'il y ait procès, à la suite d'une difficulté quelconque. Xous ne pouvons intervenir directement, nous accorderons l'assistance judiciaire à notre sociétaire, nous irons jusqu'à lui donner notre appui moral; maisce sera tout, son afïaireéchappe à notre compétence, nous n'avons pas à nous occuper du feuilleton original ni du livre. Alors, pourquoi les statuts parlent-ils de défendre et de faire valoir les intérêts moraux, de protéger les droit,s, de procurer les avantages qui doivent résulter des travaux, lorsque cela n'est vrai que .sur la question de reproduction, lorsqu'il est interdit à la Société d'intervenir dans la question beaucoup plus vaste et plus grave de la prod-uction, sans compter celle de la traduction?
Pendant mes quatre années de présidence, j'ai toujours vu le Comité les mains liées vis-àvis des directeur.s de journaux et des éditeurs. Tout le service qu'il peu^ rendre, c'est, lort qu'un
sociétaire se plaint qu'un directeur lui a perdu un manuscrit, d'écrire à ce directeur, qui souvent même ne répond pas. Ou bien le Comité intervient également par lettre pour qu'un directeur exécute un traité. Ou bien c'est encore une difficulté quelconque qu'il tâche de trancher à l'amiable. Mais, dans tout cela, il n'y a pas de droit exercé, il n'y a qu'une entremise officieuse, sans aucune sorte de sanction possible. Quant aux rapports entre la Société et les éditeurs, ils sont de même ordre. Je n'ai pas souvenance d'avoir eu des rapports avec eux pour aucune affaire intéressant la Société, si ce n'est pour des projets qui ont toujours échoué, devant leur attitude plutôt hostile.
Et ce qui prouve que notre Société ne répond pas à tous nos besoins, qu'elle laisse d'énormes lacunes, c'est que, continuellement, d'autres Sociétés tâcheni de se créer. J'ai assisté à une de ces tentatives, la Société des Romanciers français, qui précisément a pour but de s'occuper de la production et de la traduction, en laissant la reproduction à la Société existante. On s'y est beaucoup occupé de trouver un moyen de contrôler les tirages des li\Tes, cette grosse question qui divise depuis longtemps les auteurs et les éditeurs. On s'y est efforcé aussi de créer une agence de traductions, qui mettrait les auteurs en relation avec les éditeurs de tous les pays du monde. Ce sont là certainement de bien grosses affaires, et il faudra du temps, avant que tous les rêves se réalisent. Mais, si même une Société comme celle des Romanciers français n'avance guère, attend l'avenir, le simple fait qu'elle a pu être créée prouve qu'elle nous manque et que la Société des- Gensde lettres est tout au moins insuffisante.
Pour que les statuts disent la vérité, pour que les Gens de lettres trouvent dans la Société le syndicat qui protégera tous leurs intérêts matériels et moraux, qui leur procurera tous les avantages qui doivent résulter de leurs œu\Tes, il faut absolument qu'elle réglemente la production et la traduction, comme elle a réglementé la reproduction, qu'elle soit en un mot, ainsi que je l'ai dit, le syndicat de la profession totale.
Certes, le problème n'est pas commode, et je n'en connais pas de plus complexe ni de plus ardu. On n'attend pas que j'expose ici le plan de cette Société rêvée, c'est tout au plus si je me permettrai dindiquer une idée qui m'a hanté parfois. Je ne parlerai d'abord que de nos rapports avec les éditeurs.
Si les éditeurs se montrent sans bienveillance à l'égard de la Société, c'est qu'ils sentent en elle la concurrente possible, la maison qui pourrait s'éditer elle-même un beau matin. Je crois bien que la Société a eu cette idée autrefois, et il est évident qu'elle semble devoir aller à cela, sous le régime collectiviste qu'on nous promet, le jour où elle sera le syndicat complet dont je parle. La mine aux mineurs, l'édition aux édités. Déjà plusieurs auteurs s'éditent euxmêmes, et de toutes parts poussent des tentatives d'associations pour se passer des éditeurs. Quant à moi, je déclare que je suis contraire à ce mouvement, au moins aujourd'hui. Jusqu'ici, les tentatives collectives faites dans ce
NOUVELLE CAMPAGNE
sens, ont misérablement éilioué. Seuls. ( ertains auteurs isolés ont gagné de grosses sommes à s'éditer eux-mêmes. Je suis donc convaincu que les maisons d'édition sont actuellement bonnes à conserver. 11 y en a de très puissantes, des machines admirablement montées, des forces eu somme, qu'il serait peu sage de ne pas employer encore, tant qu'elles fonctionneront xitiiement. Et les éditeurs devraient donc se rassurer, il n'est nullement question de les déposséder d'ici longtemps sans doute.
De même, il est certain queles grandes maisons d'édition, les solides, les honnêtes, tomberaient tout de suite d'accord avec notre Société, car elles ne pourraient vouloir avec nous que la dignité de leur profession, la probité et la justice au plein jour. Ce dont souffrent les débutants des lettres, les humbles qui restent à la merci du marchand, c'est des petites maisons louches, des éditeurs marrons, de ce pullulement des vendeurs de papier imprimé que guette la faillite. Et c'est pour la défense de ces humbles, de la nuée de plus en plus grande des pauvres travailleurs vivant de leur plume, qu'il s'agirait d'unifier les traités, d'établir des minima, de ne pas tolérer qu'on fît misérablement travailler au rabais certains des nôtres.
Voyez la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques. Je reviens toujours à elle, car elle me semble ^Taiment un modèle de bonne construction et de fonctionnement logique. Elle s'est imposée à tous les théâtres, pas d'un COU]) certes, mais avec une obstination légitime et sage, qui a fini par vaincre les obstacles. Aujourd'hui, elle est le rempart de tous les auteurs qui é<Tivent des pièces, elle est unique et souveraine, elle iliscute ses intérêts avec chaque théâtre, lui impose le tant pour cent raisonnable, le frappe d'interdit s'il ne cède pas à ses justes exigences. En somme, elle règle en tout et pour tout la question commerciale au mieux deses intérêts, et cela sans qu'on entende la machine fonctionner.
Eh bien ! pourquoi notre Société ne feraitelle pas de même pour les éditeurs? Pourquoi n'établirait-elle pas des tarifs, un tant pour cent par exemplaire tiré, qu'elle imposerait à tous les éditeurs? Pourquoi n'aurait-elle pas un modèle de traité, avec un minimum de tant par exemplaire? Pourquoi, dans ce traité, tous les cas de bons rapports ne seraient-ils pas prévus, tout* la justice désirable faite, toutes les causes d« conflits évitées? Pourquoi ce traité, après avoir été naturellement diseuté et an'été entre la Société et les éditeurs, ne deviendrait-il pas la charte de nos droits, le pacte de notre alliance, qui mettrait tous nos intérêts en commun? Et. enfin, pourquoi, après avoir ainsi traité avec les éditeurs, ne traiterions-nous pas avec les journaux, en fixant de même un prix minimum de la ligne et en- réglant la question des droits et des devoirs réciproques?
Un rêve : dira-t-on. En tout cas, il n'est point irréalisable. Soyons le nombre et nous serons la force. Puis, quand nous serons la force, tâchons d'être la justice. Ce qu'ont fait les Auteurs et Compositeurs dramatiques, les Gens de lettres peuvent le faire; et, s'il y a des différences entre la pièce jouée et le livre tiré à un certain nombre d'exemplaires, des similitudes
]iouEtant s'établissent, le projet d'un modèlede traité arrêté avec toutes les maisons d'édition solides et honnêtes n'en reste pas moins très praticable et très profitable, quitte à mettre en interdit les maisons assez peu sages pour ne pas vouloir être justes.
Nous autres, les vieux, nous avons presque tous, dans nos éditeurs, de très anciens et très fidèles amis. Il est donc croyable que nous n'agirons guère. Mais c'est aux jeunes que je confie le projet, aux jeunes qui ont à se défendre et à défendre ceux dont le flot, sanscesse, monte derrière eux.
Et je ne m'illusionne en aucune façon, je sais toutes les difficultés, tous les dangers même. C'est aiijsi que, si l'on tentait brutalement de transformer notre Société, il y aurait là pour elle un véritable péril. 11 faut songer qu'elle a mis cinquante-huit ans à être ce qu'elle est, que le bon fonctionnement d'aujourd'hui a été acquis au prix des plus ]>ersévérants efforts, et que ce serait une sottise que de la tuer pour l'élargir. On n'apportera donc jamais trop de prudence, trop d'étude, avant de risquer la moindre modification, même heureuse.
Puis, on vient de refondre ses statuts, on ne peut légalement y toucher avant deux ans, je crois. Il faut se souvenir aussi qu'elle a été déclarée d'utilité publique, qu'elle dépend désormais du Conseil d'Etat, avec lequel il faudrait compter, si on la transformait dans son essence. Tout cela aggrave le problème, et je serais désespéré si j'allumais dans de certaines jeunes têtes des espérances trop vives, qui ne se réaliseront certainement pa; avant longtemps. Mais cela ne saurait pourtant m'empêcher de parler, si je crois avoir quelque chose d'utile à dire, et je répète que fatalement notre Société se transformera, si elle ne veut pas qu'une Société rivale se fonde un jour, si elle a l'ambition de devenir l'unique et complète Société que nous attendons, en nos temps où l'association est en train de transformer le monde. Le programme est net, s'il n'est déjà étudié dans les détails : traiter avec les journaux et les éditeurs, réglementer commercialement, surveiller et contrôler la production, comme elle surveille et contrôle la reproduction, et créer une agence universelle de traductions. A ce prix seul, elle sera la véritable Société des Gens de lettres.
Et elle qu'on accuse aujourd'hui de manquer de prestige, de ne s'occuper que des gros sous, ah : vous la verriez bien vite remonter dans l'estime du monde ! Vous verriez les producteurs, et non pas seulement les reproducteurs, devenir les membres du Comité. Vous verriez à sa tète, comme à celle des Auteurs et Compositeurs drematiques, les grands noms de la httérature, du moment que leurs intérêts professionnels se trouveraient directement engagés; et ils arriveraient à en prendre la direction, d'instinct, par ce phénomène qui met le pouvoir entre les mains de ceiix qui ont le plus de profit à l'exerce; . Tout en laissant à l'Académie son rôle littéraire, elle deviendrait, à côté d'elle, la grande piii;-sance de la profession des lettres, elle aurait la force sociale de la plus intelligente des asspcirtions, du groupe des travailleurs intellcctTiels.
maîtres des foules, s'ils voulaient bien s'entendre.
Et je m'imagine aussi que les gros sous tomberaient en pluie, qu'on n'aurait plus à attendre un Mécène ni à se creuser la tête pour obtenir d'une opération quelconque les millions nécessaires. Les recettes décupleraient, dès qu'on aurait frappé le livre du léger impôt qu'il s'agirait de trouver. Les pensions seraient portées à douze cents francs, et le Comité, chaque lundi, pourrait donner à nos vaincus et à nos veuves, sans toujours trembler de vider trop vite sa caisse de secours. Les pauvres ont leur part, la misère est battue, quand la maison est solide et prospère^
Enfin, pourquoi ne pas élargir ce rêve et dire comment, un jour, l'élite intellectuelle pourrait devenir le lien et la paix des peuples?
Lorsque je suis allé à Londres assister à un Congrès de journalistes, j'ai été frappé de la puissance que pourrait prendre la presse universelle, si les associations de journalistes du
monde entier s'entendaient, se réunissaient chaque année en une sorte d'assemblée fédérale, où toutes les nations seraient représentées, et discutaient là les intérêts communs, de façon à mettre leur force incalculable au service de la justice et de la fraternité.
Mais peut-être la presse est-elle trop ravagée par les passions politiques, trop engagée dans les furieuses luttes quotidiennes; tandis que les Lettres, la Littérature planent très haut, souveraines. Et c'est donc là mon nouveau rêve : des Sociétés des Gens de lettres chez tous les peuples, des assemblées fédérales annuelles où toutes seraient représentées, des congrès pour faire entendre au monde le vœu de l'élite, l'évangile des intelligents et des sages.
En nos temps où l'on parle d'abolir les frontières littéraires, où il est question d'une communion universelle sous les espèces du génie, ne serait-ce pas là l'exemple de fraternité parti de haut, l'arbitrage des intelligences réglant enfin la question du plus de vérité et du plus de bonheur possible sur la terre?