LA VOYANTE
A Lourdes, le miracle naît dans un admirable décor. Avant qu'on eût gâté la Grotte, en l'ornant et en l'aménageant pour recevoir les foules, c'était un coin de rêveuse sauvagerie, le creux solitaire au flanc du rocher, parmi les lierres et les ronces, le Gave limpide et frais baignant les cailloux de la rive, le cirque immense des montagnes fermant l'horizon de leurs pics neigeux, dans une évocation de songe infini.
Puis, quelle douce figure de légende, cette Bernadette, la bergère ignorante qui ne sait pas lire, qui conduit son troupeau par les landes désertes, en récitant son chapelet: Elle n'a que quatorze ans, elle est dans une telle candeur, un tel état d'innocente nature, que la Vierge est obligée de lui parler en patois, pour se faire entendre d'elle. Et quelle jolie histoire toute parfumée de simplicité, quel beau conte pour les bonnes âmes, les trois petites filles qui vont ramasser du bois mort, et l'une d'elles qui se déchausse afin de traverser le torrent, et le mystérieux coup de vent qui, soufflant alors sans faire remuer les feuilles, la force à s'agenouiller sur le sable, et la belle dame, rayonnante de lumière, dont la souriante figure lui apparaît, pour la consolation et le soulagement des humbles !
Devant le charme et l'évidente bonne foi de cette enfantsouffrante.commeon comprend que tout le peuple des deshérités soit accouru 1 Et, plus tard, lorsque la persécution s'en mêla, comme on comprend l'inextinguible croyance qui poussa de cette terre, en y faisant fleurir le miracle, dans l'exaltation d'une religion nouvelle 1
Mais, cette fois, nous sommes à Paris, rue de Paradis-Poissonnière, une rue de tumultueux commerce, que les camions des marchands de porcelaine encombrent du matin au soir. Un aimable confrère me mène voir mademoiselle Couédon, à laquelle il a demandé un rendezvous pour moi, sans lui dire qui j'étais. C'est le lundi de Pâques, à onze heures. La rue est déserte, la maison paraît vide, la banale maison du quartier, habitée par une population dense de bourgeois et de commerçants. Pas une âme dans l'escalier. Et nous sonnons, et c'est madame Couédon, la mère, qui vient nous ouvrir : une dame avenante et distinguée. Elle nous introduit dans le salon, le salon classique de notre petite bourgeoisie: le piano, les sièges recouverts de housses, les gravures symétriques pendues au mur, une azalée blanche qui achève de se faner devant la cheminée. Mais la mère se retire, et voici le père, M. Couédon, un avocat, m'a-t-on dit. qui gagne aujourd'hui une quinzaine de mille francs à gérer des immeubles, un homme trapu, petit, rond, le teint coloré, qui paraît être un brave homme, franc et simple. 11 rit, parle haut, donne des détails sur un procès qu'il a dû intenter à un journaL Puis, s'interrompant :
— Ah ! voici ma fille.
Mademoiselle Couédon entre. Elle aussi est petite, très brune, l'air gai. Elle n'est point jolie, elle est agréable, une brune piquante, comme on aurait dit autrefois, avec de beaux yeux et une dentition qui m'a frappé, des dents fortes, proéminentes, dignes d'une étude attentive, je crois. Et la voilà qui répond à mes ques-
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tions, avec une aisance, une bonne volonté charmantes.
— J'ai vingt-cinq ans... Non, non, je ne suis pas fatiguée. Ainsi, je me suis couchée, hier soir, à onze heures, et je viens de me réveiller à sept... .\utrefois, oui, j"ai eu des rêves. Mais, à présent, je ne rêve plus du tout... Je mange bien, je me porte bien, jamais je n'ai été si à l'aise et si heureuse.
Et c'est merveille, en effet, comme elle a l'air tranquille et contente d'elle-même. Décidément, cette maison respire la joie, une maison où l'on vient d'hériter, où un grand bonheur s'est produit. Ils rient tous, ils sont tous luisants et bien portants. Et ce qui me frappe aussi, c'est l'absence de mise en scène, la parfaite naïveté de l'accueil, l'ingénuité du décor. \'oici des mois que l'ange Gai)riel vient visiter cette jeune fille, voici des semaines que la foule se rue dans cet appartement, et le petit salon bourgeois est sûrement resté ce qu'il était. On ne sent pas la pythonisse, les choses se passent à la Ijonne franquette, sans malice aucune, avec une sorte d'enfantine conviction. Evidemment, les parents, en admiration devant leur fille, sont convaincus de la venue de l'ange, et ils n'en paraissent pas étonnés le moins du monde. ,\ucun foudroiement, aucun orgueil, qu'un ange se dérange, pour venir là, parler par cette bouche de vierge. C'est ainsi, et il semble tout naturel que cela soit ainsi.
Ce qui me tracasse un peu, c'est de n'être plus en face d'une bergère, d'une fillette de quatorze ans, mais d'une grande fille de vingt-cinq ans, qui a sûrement une histoire, aue j'ignore. On dit simplement qu'elle et sa mère sont très pieuses; ce n'est là qu'une indication. Je voudrais savoir ciuel cours de piano elle a suivi, où elle a appris l'orthographe, quellfs amies elle a fréquentées, Quels li\Tcs et quels journaux elle lisait, si elle allait au théâtre et aux Expositions de peinture. Puifqu'il Ve s'agit plus d'une simple fleurette de montagne, je voudrais bien connaître dans quel terreau a poussé cette singulière fieur de notre grande ville.
Mais je ne puis naturellement me permettre de poser certaines questions, et les choses ne sont pas encore assez graves, pour qu'on se lance dans une enquête sérieuse. Je me contente donc de constater la joie vive et la belle sérénité de la famille, ravie d'avoir été élue pour rendre un grand service à la France, sans compter qu'elle ne paraît pas fâchée du bruit qui se fait autour d'elle. Et je me donne comme un savant qui s'intéresse à ces sortes de manifestations, et qui ne demandera pas mieux que de croire, le jour où les phénomènes l'auront convaincu.
Le père s'en va dans une pièce voisine, en emmenant l'aimable confrère qui m'accompagne, et me voici seul avec mademoiselle Couédon.
— .\pprochez-vous, mettez-vous devant moi.
Je m'asseois sur une chaise, à contre-jour. C'est elle qui reste dans la pleine lumière de la fenêtre. Et elle s'endort, de la façon la plus simple et la plus prompte, en se passant la main sur les yeux. J'admets l'auto-suggestien, mais pas pratiquée avec cette aisance. Tout de suite,
ma conviction absolue est qu'elle ne dort pas. La physionomie ne change pas, le visage devient seulement un peu plus grave. Les yeux sont à demi clos, de façon à laisser voir une ligne blanche de la cornée. De même, le corps garde la position droite qu'il avait; j'entends qu'il ne se laisse pas aller, qu'il ne s'appuie pas au dossier du fauteuil. Les deux mains ne quittent les genoux que pour esquisser de rares gestes. Et rien autre, ni abandon, ni raideur, ni frémissement, ni extase. L'attitude d'une personne qui ne dort pas, qui a simplement fermé les yeux pour se recueillir, et qui parle ainsi, d'une voix continue, légèrement chantante, sa voix ordinaire de tout à l'heure, qu'elle assombrit un peu comme si elle récitait, sur un ton adopté et gardé, sans ralentissement ni éclat.
Elle m'avait dit ;
— L'ange va d'abord vous parler de vous, et puis, s'il le permet, vous pourrez le questionner.
Tout de suite, dès qu'elle a eu fermé les yeux, l'ange m'a donc parlé de moi. Ah ! le pauvre ange, il ne me connaît guère 1 J'avoue que j'ai été un peu vexé, car je m'imaginais que l'ange Gabriel aurait des choses intéressantes à me dire. Et, en vérité, la dernière des tireuses de cartes aurait eu plus de flair, se serait méfiée davantage de la personnalité que je pouvais, être. Pas une des paroles qu'il m'a dites ne s'appliquait plus spécialement au vague savant dont j'avais pris le titre qu'à un autre savant quelconque. Même, faisant fausse route, il est parti sur ce que j'avais dit de ma foi aux faits,, pour me croire un catholique pratiquant et pour me recommander de moins négliger mes devoirs religieux. L'ignorance totale, l'erreur complète, la pf.ychologie la plus rudimentaire,. pas même l'heureuse rencontre d'une de ces phrascr. embiguës, où le doute juisse s'accrocher. C'est enfantin et c'est touchant.
— Maintenant, m'a-t-elle dit, vous pouvez, que stionner l'ange, il vous répondra.
Je lui ai demandé quelle serait la situation littéraire de la France, au prochain siècle. Superbe, un grand siècle littéraire. Je lui ai demandé quels seraient les écrivains d'aujourd'hui qui vivraient alors dans l'admiration des hommes. Il m'a répondu qu'il savait leurs noms, mais qu'il ne voulait pas me les dire. Je lui ai demandé quel était l'avenir de deux jeunes romanciers que j'aime. Il connaissait évidemment l'un, ce qu'il m'a prouvé en faisant allusion à un fait de notoriété publique, lui prédisant le triomphe, tandis qu'il est resté très vague sur l'autre, qu'il ne m'a pas paru connaître suffisamment. En somme, comme les humbles mortels, il ne dit bien que ce qu'il sait bien.
Et quelle langue typique ! Comme on comprend qu'une cervelle de culture moyenne puisse prêter un tel langage à un ange I La simple prose est impossible, trop vulgaire, trop limpide aussi. Les vers sont d'une improvisation difficile, aisément ridicules. Tandis que cette prose rythmée, ces courtes phrases toutes terminées par le même son, s'improvisent assez, facilement, avec un peu d'habitude, tout en gardant une singularité suffisante. C'est de la bonne langue classique d'oracles.
iVoO
Et c'était fini. Mademoiselle. Couédon a simplement rouvert les yeux. Puis, elle s'est remise à sourire, de son air tranquille et enjoué. Aucun engourdissement au réveil, aucune surprise, aucun trouble, pas même un battement de paupières. Une personne qui a fermé les yeux et qui les rouvre, tout ingénument, sans nulle malice.
Pour moi, je l'ai dit, elle ne dort pas. J'admets bien une irrégulière de l'hystérie à qui manquent certains symptômes de la crise. Mais, vraiment, tous les symptômes manquent par trop à celle-ci. L'auto-suggestion elle-même ne fonctionne pas avec cette aisance, ou ne s'endort pas et on ne se réveille pas de la sorte, trois ou quatre l'ois dans une heure, au moindre caprice, pour un oui, pour un non, comme une machine bien montée; et cela, sans aucun des phénomènes habituels, avec, seulement, un sourire aux lèvres, comme une danseuse, ravie d'avoir dansé son pas.
Alors, on serait donc en face d'une simulatrice'? C'est un bien vilain mot. Elle a l'air très honnête, cette demoiselle. Ses parents m'ont aussi paru de braves gens crédules. Je veux croire qu'elle a eu des crises véritables, qu'elle -a entendu une voix; et. maintenant, elle continuerait à l'état de veille, après avoir fini par se convaincre de sa mission. Elle serait la propre <Iupe de son rêve. Sa grande dévotion ferait le reste. Il faut tenir compte aussi de ce qui doit se passer dans cette cervelle, depuis l'énorme bruit qui Se fait. X'a-t-elle pas dit qu'elle allait occuper une situation morale très haute? Ce souhait de «grandeur peut tout expliquer, en dehors de l'intérêt pécuniaire qui n'apparaît pas, et des au très causes, manœuvres religieuses, manœuvres politiques, qui me semblent devoir -être écartées.
Le père, l'air souriant, est revenu de la pièce voisine, avec l'aimable confrère qui m'avait amené. Et nous avons pris congé, en échangeant des poignées de main et de bonnes paroles amicales. La maison était en joie, nous avons laissé là des gens très heureux de vivre, voyant certainement la vie sans fièvre ni complication, dans un tranquille espoir, par un beau lundi de Pàques.f ]"■ Z li
Certes, cela serait d'un enfantillage très innocent, et'une aventure d'une telle banalité ne mériterait pas de fixer l'attention pendant une heure, si brusquement la crédulité n'avait agi, déterminant dans la pauvre humanité souffrante l'extraordinaire crise de foi à laquelle nous assistons. Et le cas de cette demoiselle, si puéril «n lui-même, prend tout d'un coup une ampleur terrifiante par le retentissement qu'il a au fond des âmes. Une pierre est tombée dans -la mare, toute la vie ignorée du fond est troublée, remonte à la surface, se montre avec son pullulement monstrueux.
Eh quoi? pas même une grotte au flanc d'un rocher: pas même une bergère agenouillée au bord d'un torrent : pas même la solitude neigeuse des montagnes, se dressant dans le ciel clair ! Ce petit salon avec ses sièges couverts de housses, ce décor bourgeois encombré de l'inévitable piano a donc suffi, n'a donc pas tué la chimère sous le ridicule? Et une demoiselle déjà
mûre, une demoiselle quelconque de notre bourgeoisie, ni laide, ni belle, n'a eu qu'à fermer les yeux et à dire les premières pau^Tes choses venues, sans arrangement d'aucune sorte, avec une candeur maladroite qui finit par être attendrissante 1 Et c'est assez, et la foule se rue, et la presse ne parle pas d'autre chose depuis un mois, et le monde entier menace d'en être bouleversé !
Il faut entendre mademoiselle Couédon parler avec son rire tranquille du flot qui assiège sa porte. Chaque matin, elle a un courrier débordant comme un ministre. Les lettres et les télégrammes pleuvent chez elle, non seulement de Paris et de la province, mais encore de l'étranger. Puis, c'est l'appartement envahi, tous les mondes se coudoyant. Les soutanes se mêlent aux robes élégantes. Et ce ne sont pas que les simples, les crédules, qui viennent là comme ils iraient chez une tireuse de cartes, pour connaître l'avenir. Toutes les souffrances, toutes les passions se trouvent remuées, dans leur fond de vase : les malades qui espèrent être guéris, les cupides qui rêvent d'un héritage, les jaloux qui ont le besoin d'être convaincus de leur infortune. Des femmes se traînent «ux pieds de l'ange, le supplient de leur révéler un nom, de leur dire ce qui se passe, à la minute même, dans une maison qu'elles lui désignent. Et ce sont encore les intellectuels, ceux qui ne croient pas, mais dont la science s'inquiète et frissonne devant l'inconnu. Et ce sont enfin tous les rêves d'ambition, le prêtre qui souhaite le triomphe de son Dieu, l'homme politique qui attend des événements le pouvoir, le prétendant qui voit dans ses songes flamboyer la couronne !
Quel spectacle se donne cette demoiselle, et, si elle avait prévu cela, quel piège elle aurait tendu à la misère et à la sottise humaines ! Voyez-vous à saplace un psychologuedequelque pénétration, vous imaginez-vous la moisson qu'il ferait de documents précieux? C'est l'humanité mise à nu sous le fouet de ses désirs et de ses douleurs, c'est le galop de tout ce qu'on n'avoue pas, l'étalage de toutes les plaies secrètes, au plein jour, dans la folie de l'inconnu. Et c'est plus encore, c'est l'homme voulant forcer l'invisible, c'est la véritable lutte contre l'ange, l'espoir d'arracher le secret, de vaincre Dieu 1
Je ne sais pas de spectacle plus inquiétant, ni plus douloureux. Dans le cas actuel, il est réellement effroyable, car il n'y a pas de sécurité pour la raison, si vraiment un tel enfantillage, dans de telles conditions saugrenues, peut la troubler à ce point. Ce qui m'épouvante, c'est le cas lui-même, cet ange qui mériterait à peine un sourire et qui ravage ainsi les cervelles. On est pris d'une angoisse, on doute qu'un équilibre se fasse jamais, en voyant la raison humaine rester de la sorte à la merci des coups de vent qui soufflentde l'Au-delà.
Ah ! cette soif de l'Au-delà, ce besoin dudivin I C'est lui dont nous frissonnons, dans l'incertitude de nos sciences, dons nous balbutions à peine les premières vérités. On a discouru de la banqueroute de la science, et c'est des retours offensifs de la chimère qu'il faudrait parler; car la science va droit son chemin, sans.'jamais rien .
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ahaudoiuier île ses conquêtes ; taudis que la chimère est, toujours là qui la harcèle, eu s'efforçant de reconquérir le terrain qu'elle perd.
Mais peut-on fermer le mensonge aux àmts que la réalité écrase, toutes saignantes de leurs maux? Le cœur tremble et hésite, la pitié finit par faire taire la raison. Que Lourdes ouvre donc sa Grotte toute grande aux misérables malades, qui vont y chercher la santé, qui en reviennent consolés au moins ! Et que mademoi-
selle Couédon elle-même ouvre toute grande sa porte à ce flot de créatures anxieuses, qu'elle renvoie rassasiée pour une heure, confiantes dans l'avenir ! D'autres voyantes viendront, et toutes réussiront, et toutes passionneront l'humanité, dans sa faim et sa peur du mystère. Allez, allez, pauvres âmes, mangez et buvez le mensonge, vivez de l'espoir trompeur, en attendant que la science soit assez forte, un jour peut-être, pour vous nourrir du pain de la véritél