‹ Œuvres d'Homère. Tome 1Chapitre 1 sur 24 · Oeuvres d'Homère. Tome 1 · texte numérisé non relu

Oeuvres d'Homère. Tome 1

Cette traduction des Œuvres D’HOMERE; ■par Madame Dacier , étant juSqu'à préSent, dans notre langue, la plus fidele que nous ayons, nous avons cru devoir la remettre Sous-prejSe.Defirant fimplement transmettre aux hommes, autant qiüil efi en notre pouvoir, les propres paroles de cet illujlre Ecrivain , nous avons Supprimé les Commentaires de Madame Dacier, qui d'ailleurs Sont de l'aveu général, d'une très-petite utilité.

Il a paru, il y a quelque tems, une autre Traduction libre , qui Sait beaucoup d'honneur à Son Auteur ; mais ce n'efi pas pofitivement HOMERE; c'ejl une imitation libre du cheSd'œuvre de cet Ancien , accommodée au goût préSent, ou le goût d'un homme de Lettres à l'occaSon d'H O MERE. Nous joignons ici, pour contenter de notre mieux les LeCteurs , un Ecrit de Pope Sur ce Pere des Poètes, lequel renSerme ce qu'on peut defirer de Savoir à Son Sajet.

a iij

ESSAI Sur la Vie, les Écrits 6 le Savoir

Kl y a dans Pefprit de l’homme , quelque chofe de plus vif que la fimple curiofite , à l’égard des grands génies , qui fe font autrefois fignales dans le monde. Une forte d’amour nous intéreffe en tout ce qu’ils ont' dit, ce qu’ils ont fait & ce qu’ils ont été. Nous voulons nous entretenir avec eux, dans la folitude , nous approuvons leurs fentimens; ce qui les bleffe, nous fait de la peine , & nous les défendons avec zèle, furtout lorfque nous croyons que la critique de leurs ennemis elt injuste; enfin ce n’eft pas toujours avec impartialité que nous en jugeons.

Mais il régne auffi , parmi les hommes , un efprit d’envie qui a des effets bien différens. Ceux qui en font affligés, n’appercoivent qu’avec douleur, en autrui les perfections qu’ils n’ont point eux-mêmes, & qui paffent leur portée. Le chagrin des petits efprits furvit aux rivaux qui les ont effacés , & fe venge comme il peut fur leurs cendres. Il enfante à fon gré des traditions qu’il envenime de fes conjectures , & n’épargne rien pour attacher de l’opprobre à des noms que fon dépit ne fauroit empêcher d’être immortels.

a iv

L’antipathie qui divifoit un homme de mérite & Tes adverfaires, tant qu’il vécut, fubfifte encore après fa mort entre leurs femblables & fes partifans ; c’eft ainlt. que dans l’Iliade on voit un héros difputer le champ de bataille avec une armée jufqu'au dernier foupir. Alors le combat qui devroit ceffer , recommence avec plus de furie entre fes amis, qui défirent paflionnément de lui rendre les derniers devoirs , & les ennemis obftinés à le priver de la fepulture pour l’abandonner aux vautours des hiftoriens , qui fans malice, à la vérité, mais fans goût, ne font qu’avilir un fujet, en infiftant trop fur des chofes qui ne méritent point d’attention. Peintres fans génie , ils fe donnent tant de foin pour achever les moindres parties d’un tableau, qu’ils manquent la noblefe du tout, avec un inconteftable défaut d’intelligence. Ils s’imaginent qu’il faut tout dire, & font des compilations où rien n'eft obmis , excepté ce que le caractère a d'intereffant. D’autres enfin , favent éviter ces écueils où vont échouer des écrits fubalternes. Comme ils n’aiment que le vrai, ils s’en propofent tranquillement la recherche : le probable eft ce qui les engage : ils ne s’en laiffent impofer ni par de brillans éloges, ni par de malignes fatires, mais ils prennent le milieu; &quoi qu’ils foient contraints de recourir à des fiécles très reculés pour y trouver leurs matériaux, ils ont la réputation de les bien choifir.

Ayant donc à traiter d’une vie que l’on ne peut favoir, après qu’elle a fans fruit exercé la pénétration, de tant de fiécles , & que les auteurs en ont parlé fi différemment ; je tâcherai d’en rapporter, non pas des faits certains , mais ce que j’ai pu recueillir en confultant la tradition, l’opinion, & l’autorité des écrivains qui ont fuivi les diverfes méthodes que je viens d'expofer. J’ajouterai mes propres conjectures ; & quand j’aurai de la forte moins écrit fur Homere que raifonné à fon fujet, je le chercherai dans les ouvrages comme dans un miroir de fon caraétere : je marquerai les divers degrés de la réputation qu’ils ont eue , & je dirai qu’elle

( 9 ) eftime ils me femblent mériter aujourd’hui, relativement au tems où ils furent compofes.

Contes au fujet d'Homere, fondés fur une admi-

ration outrée.

En lifant les anciennes traditions au fujet d’Homere , on trouve un mélange de fuperftitions & d’abfurdités fans nombre. C’eft où fe réduifent les hiftoriens de l’Egypte & de la Grece 2 qui font les pays où naquit la Fable.

Nous en avons une fort étrange dans Euftathius , qui la rapporte d’après Alexandre de Paphos. „ Homere , dit-il, étoit Egyptien. Son Père fe nommoit Damafagoras, & fa Mère Echras. Sa nourice, fille d’Orus, Prêtre d’Ifis, étoit une propheteffe : des gouttes de miel diftilloient fouvent de fes mammelles dans la bouche de l’enfant. Les premiers accens de fa voix, une nuit qu’il fe prit à crier, reffemblent au ramage de neuf efpeces d'oifeaux. Le matin on le trouva fe jouant dans fon lit avec neuf tourterelles. Une fureur poétique s'emparoit de tems en tems de la Sibille qui l'allaitoit , & dans fes accès elle prononçoit des vers , dont le fens étoit un ordre à Damafagoras de bâtir un temple aux mufes. Il obéit , & raconta la chofe à fon fils quand il fut devenu grand. Homere, à caufe des amufemens que lui avoient donné des tourterelles dans fon enfance , choifit dans la fuite cette forte d’oifeaux pour apporter de . l’ambroifie à fon Jupiter. "

Il eft furprenant qu’une telle rêverie ait pu fe tranfmettre à la poftérité; on l’a néanmoins foutenue , embellie , & portée encore plus loin. Heliodore, inftruit des prétentions de l’Egypte , en adopte la fiction; mais il voulut que la fcene en fut à Thébes. Il avoua qu’un prêtre étoit cenfé le pere de ce prodigieux enfant ; mais il dit que fon vrai pere étoit Mercure. Le prêtre, occupé de les fonctions, couchoit dans le temple avec fa femme, alors ce dieu engendra Homere : il avoit, en. naiflant des touffes de poil fur la cuifle , voilà pourquoi il fut nommé Homere dans les pays qu’il parcourut. C’eft à lui que l’on doit imputer l’ignorance où l’on eft communément par rapport à fa divine extraction, puilqu'il cacha toujours fon nom, fa famille & ion pays, ayant honte de l’exil où fon pere putatif l’avoit condamné, après l’avoir féparé des jeunes gens confacrés aux Autels, à caufe des fignes qu’il portoit d'une naiffance illégitime.

Tels font les contes puérils où l’on s’éft livré, faute d'expresion pour faire entendre à quel point on l'admiroit. Ebloui de l’éclat de fes perfections, on a tâché , pour lui faire plus d’honneur , d’en imaginer qui ne fuffent point dans la nature.

Il a donc fallu que fon pere fut un dieu, que pour nourrice il eut une Sibille ; & dans tout ce qui le concerne, on a fubltitué les Fables à l'Hiftoire. Les défenfeurs de la Grèce en imaginèrent bien d'autres : mais en raffinant les mêmes idées, on les couvrit d’un voile fi tranfparent, que le premier coup d’œil en découvroit le myftère. Il n'en faut point d’autre preuve que la Généalogie inférée dans un traité grec de la difpute d’Homere avec Hésiode. Suidas, qui l’a rapportée ne l’a pas beaucoup altérée. La voici.

Apollon & Thoufe, fille de Neptune, furent le pere &la meredu Poète Linus , pere du roi Pierus; ce prince eût de la NimpheMéthon Eagrus époux deCalliope& pere d’Orphée, pere d’Othris de qui naquit Harmonidés , pere de Dius , qui le fut d’Héfiode & de Perfés par Pucaméde, fille d’Apollon. De Perfés vint Méon pere de Crytheis , dont le commerce avec le dieu du Fleuve Mélés , produfit Homere.

Il faut convenir que cette Généalogie eft belle. On ne peut mieux fi prendre pour annoblir l’idée d’un homme extraordinaire. Ce font des Poètes, des Rois, des Mufes , & des dieux réunis dans une famille ; mais fi l’on confidere qu’Harmonidés eft l’harmonie ; que Philoferpe eft l’amour des délices ; Euphéme, la belle

( II ) Elocution ; Epiphrade , l’intelligence ; & Pucaméde , la fublime fageffe : on trouve que les Genéalogiftes de ce Poète, fi bien apparenté, en ont perfonnifie les talens, pour employer tout ce qui pouvoit s’imaginer de grand & de divin dans une allégorie qui en fit l’éloge. Le même efprit a dicté un autre paffage , que l’on attribue à Plutarque; il fe trouve dans un abrégé de la vie d'Homere. On y cite, au fujet de fa merveilleufenaiffance,latroifieme partie de la poétique d'Ariftote qui eft perdue. Quand Néléus,fils de Codrus, alla dans l’Ionie à la tête des Athéniens qu’il y menoit, il y avoit dans l’isled’Io, une jeune fille aimée d’un génie qui fe plaifoit à fréquenter les mufes. Enceinte & honteufe de l'avanture, elle fe retira dans un lieu que l'onnommoit Egine. Des brigands Penlevèrent ; & Payant menée à Smirne, où dominoient les Lidiens , ils la préfenterent à leur Prince Méon , qui frappé de fa rare beauté , l'époufa. Un jour fe promenant furie bord du fleuve Mélés, elle accoucha d’Homere, & mourut. Méon l’éleva comme fon fils. A la mort de ce Roi commença- la pauvreté où la tradition dit que vécut Homere ; cependant elle ne l'ôte à fon autre pere Mélés, que pour le faire fortir d’un demi-dieu. Plein de P efprit poétique, il en reçut donc le génie & l'enthoufiafme, comme des droits héréditaires.

Il n’eft pasjufqu’à fon aveuglement, dont tous les hiftoriens conviennent, qui n’ait quelque chofe de furnaturel. Un accident ordinaire , une maladie eft audeffous des caufes qui l’ont dû produire; il faut que des dieux & des héros s'en fuient mêlés. Hermias , dans fes recueils, dit , qu’Homere ayant refolu de chanter la colere d’Achille, & voulant fe graver dans l'âme une profonde image de la gloire de fon héros , lui rendit tous les honneurs qu’il lui devoit à ce titre, le priant avec ferveur fur fon tombeau de fe montrer à lui. Achille apparut, mais dans une armure dont l’éclat fut fi vif, que le poète y fixant fes regards avec une attention proportionnée au defir qu’il avoit d’élever les idées, en devint aveugle.

Si ce conte équivaut une fable, c’eft en infinuant qu’Homere perdit la vue, en s’appliquant à compofer l’Iliade : mais voilà bien de la pompe & de la magnificence prodiguée , à moins que la poéfie ne doive préfider à tout ce qui concerne Homere, & que ce ne foit l’avilir que d’en parler comme d’un autre, fans l'affocier aux Dieux & aux héros qu’il prit tant de plaifir à célébrer dans fes vers. Faifons pourtant grâce à la fiction, telle quelle eft, en faveur de l’Epifode qu’elle fournit à Politien dans ion timbra. Les agrémens de la Fable peuvent nous dédommager des pertes de l'Hiftoire.

Contes inventes par les envieux d’Homère.

On vient de voir les effets d’une fuperititieufe admiration , mais il s’en faut bien que tous les hommes s’y laiffent entraîner, lien eft (& c’efc le grand nombre) qui ne peuvent foufrir que la nature humaine, dont ils reffentent en eux-mêmes la foibleffe , reçoive en d’autres un tel hommage. De-là ces fuppofitions injurieufes, ces traits malins aiguifés à plaifir , & lancés contre la perfonne d'Homere , afin de le rabaiffer autant que fes admirateurs l’élevent. Que n’a-t-on point dit pour décrier fes voyages ? Si l’on en croit fes envieux, il parcourut le monde pour chercher les auteurs qui avoient écrit avant lui fur la guerre de Troye, & pour en étouffer les productions, s’il ne pouvoir les mettre fur fon compte.

Diodore de Sicile nous dit, que Daphné, fille de Tirefias , & furnommée la Sybille , à caufe de fes infpirations, étoit douée d’un génie extraordinaire. Devenue prêtreffe d’Apollon, elle compofa des oracles en vers, & d’autres ouvrages de la derniere beauté. Homere s’en étant emparé, fe les appropria. Mais que dire d’un fait placé dans un fiécle dont il n’eft plus de monument fur la terre ? Les poéfies que l’on attribue aux Sybilles , ne fontpoint affez anciennes pour appuyer ce conte; & d’ailleurs il eft évident qu'elles n’ont rien de commun avec Homere , que leurs compilateurs n’ayent emprunté de lui , pour donner du relief & du poid à leur ouvrage, fous le prétexte d’une tradition.

Suidas vient à fon tour nous dire que Palaméde , qui combattit à Troye, fut un poète renommé ; qu’il écrivit fur la guerre dont il s’agit, en lettres doriques, dont il étoit l’inventeur, & fur-tout contre fes deux mortels ennemis, Agamemnon & Ulyfle ; d’où il s’enfuit que les vers furent fupprimés , tant par leur poftérité , que par Homere , lorfqu’il eût entrepris l'Iliade. Mais quoi ! les écrits d’un homme auffi confidérable que Palaméde , ont-ils pû fe foutenir depuis le fiége de Troye, jufqu'au tems d’Homere, fans fe répandre en cent lieux différens? Un perfonnage tel qu’on nous repréfente Homere ( quelqu'envieux qu’on le fuppofe ) a-t-il pû les anéantir ? D'où vient que ces beaux ouvrages, capables de rendre un Homere jaloux, ont fait fi peu de bruit dans le monde, qu’on n’en ait pas confervé une ligne ? Cen'eft pas tout : Suidas met au nombre des auteurs qu'Homere a, dit-on, pillés , Cornius, fécretaire de Palaméde , qui écrivit le premier fur la guerre de Troye un Poème qui ne fe trouve point, & que perfonne n’a vu.

Tzetzés , fur la parole de Jean de Melala , parle de Sifiphe de Cos, fécretaire de Teucer, mais on ne fait s’il écrivit en vers, ou feulement en proie. On ajoute Dictys de Crete, fécretaire d'Idomenée , & Darès Phrigien, domeftique d'Hector , dont les noms ont donné cours à des ouvrages d’Auteurs inconnus : mais la vraifemblance eft fi peu ménagée dans toutes ces fuppofitions, que l’on ne peut les admettre fans convenir en même tems qu'Homere a pris de chacun d’eux en particulier le plan total de fes Poèmes.

On veut qu’il ait rencontré Demodocus à Corcyre, & Phémius dans l'ifle d’Ithaque , & que l’un avoit écrit le fiége de Troye, l’autre le retour des Héros de la Grece ; le tout fans confidérer que Demodocus & Phémius ne font apparammentque deux amis d’Homere, qu’il a bien voulu immortalifer ; ou peut-être que lui-même fous deux

( 14 ) noms, comme auteur de l’Iliade & de l'Odyflée ; ou que ce font enfin de pures fictions où s’eft égayé le poète , fans fonger qu’on dût lui en faire un jour deux Précepteurs. Ici je me rappelle un endroit de l’Iliade, où Vulcain ayant animé deux ftatues de fa façon, ne pouvoit faire un pas fans leur fecours.

On prétend , dit Ptolomee Epheftion , qu’avant Homère une femme de Memphis, nommée P/iantaJîa^voit écrit les guerres de Troye & les avantures d'Uliffe. Phanitas, copifte de Memphis, où les ouvrages de cette femme étoient en dépôt, futféduit parHomere, qui en tira les écrits facrés, où il prit enfuite le plan des fiens.

Ce conte n’eft pas fenfé : il donne à une Egyptienne , dont au furplus il n’eft fait aucune mention ailleurs , un nom purement grec. Il eft vrai qu’Homere paroîtinftruit des fciences & des myfteres de l’Egypte: qui fait même s’il ne l’a pas été par un Phanitas ? Mais on voit aifement que Phantafia eft encore un talent perfonnifie, pour figurer les fyftémes de l'Odyflée & de l’Iliade, formés en partie fur les hiftoires , ou plutôt fur les imaginations de l’Egypte. ,

Je paffe legerement fur ces contes ridicules, comme fur la petite Iliade , compofée par Siagrus, & rapportée par Elien. Mais ce qui fait fentir combien le menfonge & la contradiction font inféparables des bafleffes de l’envie, c’eft qu’elle a déraifonne au point d’attribuer le chef-d’œuvre de l’antiquité le plus durable, & delà beauté la plus achevée, à je ne fais quels auteurs, ou qui n’ont point écrit, ou qui n’ont point merité d’être lus. Tout cela eft fans apparence de bon fens. Un pauvre fe vêtit comme il peut, & tout lui fert de pâture. Il n’en eft pas aim'i d’un grand feigneur.

Homere , après avoir beaucoup voyagé, nous eft repréfenté vaincu, fur le retour de l’âge, dans un combat poétique. Non content de le traiter de Plagiaire par rapport à des auteurs imaginaires ou morts, on veut qu’il ait été furpaffé par un auteur vivant , & cela dans le genre de littérature dont il faifoit profeflion, & qui fondoit fa renommée. Héfiode fans dire le nom de fon concurrent aux funérailles d’Amphidamas, dit qu’il l’a vaincu ; & l’on voit dans les hymnes attribuées aHomere, qu’il pria Vénus de le fécourir dans un combat de cette efpece. On ne trouve ni le nom du lieu , ni celui du compétiteur ; mais les ennemis d’Homere y ont fuppléé, en l’imaginant aux prifes avec Héfiode ; en quoi leur malice a du moins produit un fpectacle aufli noble qu'amufant. Deux génies de cette élévation fe difputant des lauriers , me femblent deux héros entrant en lice, couverts des armes les plus brillantes ; & fi l’on fuppofe que l’un & l’autre y avoient leurs partifans Grammairiens , la belle occalion qui s’offrit à ceux d’Héfiode pour lui facrifier Homere ! Il n’eft ici queftion , la chofe eft fenfible, que d’une fimple conjecture. C’en eft allez , on en fait une tradition : elle produit une épigramme que nous avons ; & parce que l’on ignore quand & par qui elle fut compofée , on la cite en preuve de la tradition qui la fit naître : à quoi l’on ajoute un traité complet en conféquence , mais qui ne peut être d’une grande antiquité puifqu'il fait mention de l’Empereur Adrien.

Au fond cette hiftoriette fe trouve affez conforme à la relation de Plutarque, qui eft en ces termes :,, Ganictar fils d'Amphidamas Roi d’Eubée, ayant coutume de célébrer des jeux funèbres en l’honneur de fon pere , invitoit à fa cour les hommes les plus fameux , tant pour la force du corps que pour les talens de l'efprit. Homere fe rendit, ainfî qu’Hefiode à Chalcys : ils difputerent devant Panidas. Hefode remporta le prix, qui confiftoit en un trépied d’or,avec cette infcription : LePoëte de la paix 8 de réconomie domeftique, mérite mieux la couronne, que celui de la difcorde 63 de la guerre. Le vainqueur confacra la fienne aux mufes, & fit ces deux vers.

Hgdos Macois EXxovict cveônxtv

Tuvos »ixncas iv XaXxii s7oy Optjpev.

Ces vers S quoique pris dans Heliode, nomment fon

( 16 ) Antagonifte , & par conféquent ils font altérés. On le démontre , en les reprochant de ceux-ci, qui font certainement du même Auteur.

Yuvc vex*covre QtpilV Tpizoe crotvres

Tov pciv $yw M§cys EXxoviœoss œévs@nx«.

Il y a plus : Grævius, commentateur d’Hefiode , place Homere cent ans avant lui. Plutarque raisonne fur cet événement prétendu comme fur une fable. Hefiode luimême donne lieu de croire que c’en eft une. Il aimoit fa réputation, puifqu'elle pût l’engager à combattre , & même à chanter fa victoire; comment oublia-t-il de publier la défaite d’un rival tel qu’Homere ? voulant éternifer fes conquêtes , il n’en devoit pas omettre la plus brillante. L’auteur de l’Iliade, comme un roi fubjugue , auroit affurément orné le char de fon vainqueur.

Enfin le même efprit de contradiction lui fait terminer fes jours d’une manière indigne de lui. Une tradition rapporté dans fa vie, écrite, dit-on, par Plutarque, fupofe qu’étant averti par un oracle de bien prendre garde à l’énigme des jeunes gens, il n’y comprit rien jufqu'a fon arrivée dans l’ifle d’Io. Là, s’étant un jour aflis, pour voir des pêcheurs, ils lui propoferent une énigme. Homere ne put l’expliquer , & mourut de regret.

Un conte qui le fuppofe d’abord fuperftitieux , & puis infenfé , n’a pas befoin de réfutation. Il eft évident que c’eft un ridicule mis en œuvre pour faire mourir en imbécille un homme d’efprit. Le trait part de la main qui fe donna la peine de noyer Ariftote : on y trouve le même deffein & le même tour. La différence eft, que l’un périt à caufe d’une problème philofophique, & l’autre, à caufe d’un énigme en vers. Les petiteffes de l’orgueil , & les extravagances de la folie font les fources d’un tel défefpoir. Une ame vraiment éclairée, & grande comme celle d’Homere, fait mieux apprécier les événemens, & ne s’émeut point jufqu’à la

fureur

( 37 ) fureur fur des bagatelles : mais le malheur des capacités bornées, eft de renfermer tout le genre humain dans leur fphére , qu’ils s’imaginent bien connoitre. Il y a des efprits affez vains & foibles, pour croire que les chofes de néant qui les déconcertent, fuffiroient pour jetterle trouble en des perfonnes qui ont du bon fens & de la fermeté. Ils bâtiffent là-defus des conjectures de leur petite façon, c’eft-à-dire, avec fi peu de fens, & tant de mauvais naturel, que l’on y voit la claire exprefion de leur caractère.

Contes fur Ho mer e , tels que les a produits unefrivolè

curioftéi

Quelques-uns ont fait un amas de tout ce que les écrivains en avoient dit en bien comme en mal, & faute de mémoire , où l’on put choifir des faits , ou peut être par la démangeaison , d’en parler de manière ou d’autre, ils en ont compofe la vie d'Homere. Quoiqu’il en foit de leur motif, il eft certain que des circonftances triviales, qui, nonobftant leurs fidélités à à bien des égards , ne donnent point affez de jour à la réputation d’un fujet , ne rempliffent point les engagemens d’un auteur. C’eft néanmoins ce que nous avons de mieux par rapport à Homere. A cela fe réduit le recueil que l’on attribue au célèbre Hérodote. Dans ce traité de minuties deftituées de preuves, les événemens quoi que probables , ont un rapport direct avec les plus baffes conditions de la vie, il y regne, d’un bout à l’autre, un efprit Grammairien, marqué fans ceffe par des impromptus attribués au grand Homere, afin de prouver qu’il eût un efprit fublime. Au furplus , l’invention eft fi froide, que l’on n’en peut foupçonner un poète. On n’y voit rien qui ne foit à la portée d’un maître de Grammaire : il faut même avouer que tout y convient à la vie qu’il mene, & dont le plus glorieux emploi consiste à tenir école. Mais puifque c’eft une fource où les hiftoriens ont puifé, faute de mieux, en voici l’extrait,

Page 1