‹ Œuvres d'Homère. Tome 1Chapitre 2 sur 24 · Tome L b · texte numérisé non relu

Tome L b

Homere, naquit à Smyrne, environ 168 ans après le liège de Troye, & 622 avant l’expédition de Xerxes. Sa mere fe nommoit Critheis. Une groffefe prématurée la Ht éloigner de Cumes par fon oncle, avec Ifménias, conducteur d’une colonie à Smyrne, quife bâtiffoit alors. Peu de tems après, célébrant une fête avec d'autres femmes fur la rive du fleuve Mêlés , elle accoucha d’Homere, qui fut nommé, à raifon de cette circonftance, Méléfigénes. Dès-lors elle quitta Ifmenias, & vécut de fon travail , jufqu’à ce que Phémius qui tenoit école , devint amoureux d’elle & l’époufa. L’un & l’autre étant mort, l’école échut au jeune Méléfigènes qui la gouverna fi bien, qu’il fut également eftimé des étrangers & des Citoyens. Un certain Ai entés, maître de navire de Leucade , l’engagea par fes confeils & par fes promelfes, à quitter cette école, pour voyager avec lui. Après avoir vu l’Italie & l’Efpagne, ils allèrent à l’lfle d’Ithaque, où Méléfigénes refta indifpofé d’une fluxion fur les yeux. Il y fut affifté par Mentor, homme jufte , riche & hofpitalier. Ce fut là qu’il apprit les avantures d’Ulylle. Il partit avec Mentès pour Colophon , où fa fluxion renouvellée produifit un aveuglement complet. Le parti qu’il prie dans fa détreffe, fut de retourner à Smyrne, où il efpèroit que fes connoiflancespourroient le fécourir, tandis qu’il s’adonneroit à la poélie ; mais fon efperance trompée, & fa mifere accrue , il alla à Cumes. Un Corroyeur, nommé Tichius , le fécouru quelques tems. Ses vers furent admirés en cette ville ; mais fur la propofition qu’il fit aux habitans del’éternifer moyennant une recompenfe, on lui répondit qu’il feroit fans fin de nourir tous les Omiroi ; ou aveugles, d’où lui vint le nom d’Homere. Aphocée Théoftoride , autre maître d’école , offrit de le nourrir, à condition qu’il lui permit de tranfcrire fes vers. Homere y confentit par neceffite ; mais auffi-tot que ce malhonnête homme les eut en fapoffefion , il s’enfuit à Chio, où ces Poéfies firent fa fortune , tandis que l’auteur gagnoit à peine fa vie en les récitant. Il apprit de quelques habitans de

( 19 ) Chio , que fes ouvrages s’y publioient par un maître d'ecole ; & voulant s’y tranfporter , il mit à terre proche de la ville. Un berger, nommé Glaucus , à la Porte de qui ce poète avoit effuyé une rude attaque de chiens , le reçut en fa maifon ; enfuite il le mena vèrs fon maître, qui demeuroit à Bolliffus , & qui pénétré d'eftime pour le mérite d'Homere, lui confia l’éducation de fes propres enfans. Alors la réputation du poète commençant à fe répandre , l’infidéle Théoftoride, allarme du voifinage , s’enfuit encore une fois. Homere s’établit à Chio. Quelques tems après il y tint école, gagna du bien, femaria, & eut deux filles , dont l’une mourut en bas âge, & l’autre fut mariée à fon protecteur de Bolliffus. Il inféra dans fes écrits les noms de ceux qui lui avoient fait du bien. Mentés, Tichux, Phemius & Mentor ayant réfolu de voir Athènes, il en fit l’éloge, afin de s’y préparer un gracieux accueil. Il fut contraint en y allant de relâcher à Samos. Il y paffa l’hiver , chantant aux portes des bonnes maifons, où il alloit fuivi d’un cortège d’enfans.

Au retour de la faifon il s’embarqua pour Athènes ; mais le navire mouillant à l’ifle de Chio , il tomba malade , mourut, & fut enterré fur le rivage. '

C’eft ainfi que l’on fait parler Hérodote, contre le témoignage d’Herodote même. Cet hiftorien , vivant du tems de l’expédition de Xerxés, dit qu’Homere a vécu 400 ans avant lui ; & néanmoins ce conte fuppofe un intervalle de 622 ans entre Homere & l’expédition de Xerxés. Mais fuppofé que cette hiftoire foit vraie au fond, il faut qu’Homere eut un défir bien paflionne de cultiver fon efprit, & de former fon jugement par l’expérience , puifque dans cette vue, il fit tant & de fi longs voyages, que fa conftance fut inimitable, en compofant avec plus de nobleffe & de feu, malgré fon aveuglement & fa mifere, que jamais écrivain , foit auparavant & depuis, n’écrivit dans un état plus heureux, & que l’amour de l’eftime , cette paffion inféparable des grands cœurs, fut en lui fans bornes, quand il entre-

prit de voyager encore, malgré tous fes malheurs, même

en fa vieilleffe. b ij

Il me femble que c’eft ici le lieu de propofer mes conjectures au fujet de ces hiftoires apocriphes. De tous les écrits de ion fiécle, y compris ceux qui lui font généralement attribués, il n’en eft pas un feul qui faffe mention de fa perfone. Tous les foins delà curiofité la plus empreffée & la plus inquiète à cet egard , n’ont abouti qu’à favoir fon nom,& connoitre fes ouvrages. L'efprit humain s'eft replie en tout fens pour en difcerner l’auteur , & s’y eft pris en tant de manières différentes , qu’il n’en réfulte rien de certain que l’inutilité de fes efforts.

Premièrement, l’étymologie de fon nom a fait naître mille difficultés. Les uns le tirent d’une marque naturelle , & prétendent que c'eft un fobriquet , par ce qu'Omeros fignifie la cuiffe ; de-là, fuivant la tradition que rapporte Heliodore, fon banniffement d’Egypte , fa naiffance illégitime, & fa vie errante. D’autres difent qu’ Omeros eft un étage: donc Homere en fut un : félon Proclus, dans la guerre de Smyrne contre Chio. Il en eft comme Hérodote, pour qui Oméoron, veut dire non videns\ il faut donc qu’il fut aveugle. Nous n’avons pas fini : Oeos érein lignifie parler dans le confeil ; il n’en faut pas davantage à Suidas, pour conclure que le poëte infpiré du ciel, exhorta Smyrne à déclarer la guerre à Colophon. En y regardant de plus près on trouve qu‘0mero fignifie fuivre ou fe joindre. C’eft juftementd’où lui vint fon nom : car dans la vie attribuée à Plutarque , il eft dit d’après Ariftote , qu’Homere quitta Smyrne pour fuivre les Lidiens. C’eft ainfî que chacun lui trouvant un nom, y pouvoir ajufter une nouvelle vie à fa guife, ou mettre du moins ce qu’il vouloit dans l’ancienne.

Cependant un nom feul ne pouvant fournir de quoi compofer fon hiftoire , il en a fallu chercher le fupplémentdans fes ouvrages. A la faveur de cette méthode , fon a découvert que c’eft de lui-même qu’il parle , en faifant mention de certaines perfonnes & de certains aits. Par exemple 3 il nomme Phemius dans fon Odyflée ;

C 21 ) oh ! voilà celui qui lui apprit à compofer des vers. 11 va chanter aux portes des riches , parce qu’il parle d’un Demodocus , Poète aveugle qui fréquentoit les grands. Ulyfle entrant chez fon berger, s’y voit contraint de fe défendre des chiens : il faut que le même accident, parce qu’il y a quelque chofe d'abject, foit arrivé au Poète à la porte de Glaucus. Si Tychius corroyeur , a fait le bouclier d’Ajax, un Tychius a tendu la main à Homere dans fa pauvreté. On trouve dans l’Iliade la comparaifon de deux armées qui ne peuvent ni céder ni vaincre, & qui foutiennent de part & d’autre le carnage avec autant d'égalité qu’en a la balance de la mere de famille pauvre, maisjufte, pefant la laine qu’elle travaille affiduement pour vivre : il faut donc que cette pauvre femme foit la mere de l’Auteur. On a donné les jeux de fon imagination pour des circonftances de fa vie ; & tout ce qu’elle a feint de miférable , eft fuppofé lui convenir à la lettre. On pourroit conclure du même principe, qu’Homere fut un grand feigneur , puifqu'il étoit lavant dans l’art de gouverner les Empires, & dans toutes les fonctions les plus relevées. Le hazard & l’humeur en ont forgé d’autres contes encore. Tel eft le récit d’Heraclide. Il dit qu’Homere fut enfermé par les Athéniens comme un homme en démence ; mais ce n’eft là qu’une vive déclamation produite par le chagrin des difciples de Socrate-; & cela fe reduifoit à dire , que des juges capables de condamner Socrate en impie , pouvoient bien traiter Homere en infenfé.

La relation d’Elien eft du même poids. Il dit qu’Homere donna des vers en dot à fa fille, parce qu’il n‘avoit point d’argent. Un mauvais railleur a d’abord fait une épigramme fur la pauvreté du bel efprit, & dans la fuite un autre compilateur en a fait pefamment un trait d’hiftoire. En un mot, les hommes ont employé toutes les forces de leur efprit & de leur imagination, pour voir de près l’Auteur de l’Iliade. Ils fe font accrochés à chaque minutie qui s’eft offerte: ils ont fait agir dans toute fon étendue cette inquiète & frivole curio-

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(( 22 ) fite , ce goût qui étoit fi naturel aux Grecs pour la bagatelle , & que Seneque nomme leur maladie. A force de fubtilifer pour atteindre le but, ils l’ont manqué. Semblables à des voyageurs égarés, mais déterminés à fe faire une route par des lieux impraticables; & déferts , ils fe font livrés à l’erreur, fans remédier à l’ignorance.

Conjectures plaujibles, auJujetd’Homere.

Les Auteurs qui ont entrepris d’écrire fans partialité ont eu honte de ces folies ; mais les difficultés qui n’ont pu les détourner de leur deffein , les ont fait recourir aux vieux contes , en s’excufant ; ou les ont réduits àcompcfer, au lieu d’une vie , un traité mi-parti de critique & de caractère, & plus orné de deferiptions que foutenu de faits. Dès le début, ils nous difent que les hiftoriens ne font point d’accord fur le tems où vécut Homere , puifque les uns le placent 24. ans , & d’autres cinq fiécles après le fiége de Troye.

Il paroit certain que les premiers font dans l’erreur , puifque Homere invoquant les Mufes pour en apprendre le catalogue des vaiffeaux , s’exprime ainfi “Nous „ en avons feulement ouï parler , & n’en favons rien ,, par nous-mêmes. „ Obfervons encore avec Paterculus, que les hommes du tems d’Homere étoient moins vigoureux de moitié , fuivant l’Iliade, que ceux dont il eft parlé dans ce poëme. Or cela fuppofe un intervalle de plus de vingt-quatre ans entre le fujet&l'auteur de ce poème , s’il eft vrai, comme on le croit ordinairement , que les forces humaines dégénèrent avec lenteur & par degrés.

Le marbre d'Arundel qui eft le monument le plus certain à cet égard , conclut qu’Homere vivoit quand Athènes fut gouvernée par Diogenete, c'eft-à-dire avant les Olympiades, environ 300 ans après le fac de Troye, & de 1000 ans avant l’Ere Chrétienne. Cicéron dit qu’Homere & Lycurgue furent à-peu-près contemporains.

Strabon rapporte une tradition du voyage que fit ce Légiflateur à Chio, pour voir le poète. Plutarque eftime que le petit-fils de Cléophile, qui avoit été du teins d’Homere, en avoit donné les ouvrages à Licurgue. Ils ont donc pu vivre tous deux dans le même fiecle.

Le lieu de fa naiflance eft aufli contefté que le tems de fa vie. Adrien , défefpérant de l’apprendre des hommes , confulta les dieux ; & Pline dit qu’Appien invoqua des mânes pour le favoir. Le grand nombre des villes qui fe difputerent l’honneur de l’avoir vu naître , augmente la difficulté. Suidas en a compté dix-neuf d’une haleine. La matière a paru fi féconde à Didyme fon ancien Commentateur, qu’il a mis une grande partie de fes 4000 vol. à la traiter. Une Sybille eft pour Salamine en Cypre : l’oracle d’Adrien la contredit, & fe déclare pour l'ifle d’Ithaque. L’Egypte le reclame , parce qu’il en fait les coutumes. Les prétentions de l'Eolie , ne font ni plus mal ni mieux fondées. L’ifle d’Io , montre un tombeau ; Colophon, une école, deux preuves d'une force égale , ou plutôt de la même foibleffe. Athènes, le centre & le féjour des favans de la Grece, le revendique en le fuppolant Grec, ou né dans une de fes colonies : auffi fut-il déclaré citoyen de cette ville, par une loi femblable à celle que Rome établit long-tems après, en faveur de tous les habitans de l’Italie. Mais quoique chacune de ces villes allégué des autorités en fa faveur, il femble que le différend doit fe décider entre Smyrne & Chio. Expofons leurs titres.

Smyrne produit une épigramme , trouvée au pied de la Statue de Pyfiftrate dans la ville d’Athenes.

Suivant les paffages rapportés par Cicéron, Strabon, Aulugelle & les hiftoires grecques, Proclus , Plutarque, & deux Anonimes, Smyrne lui bâtit un temple, & frappa des médailles en fon honneur. Elle fut fi fenfibleà celui de l’avoir eu pour Citoyen, qu’elle fit, dit-on, brûler Zoïle pour l’avoir outragée en la perfonne de ce Poète.

Les habitans de Chio citoient Symonide Théo-

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(24 ) crite. Ils prétendent avoir encore parmi eux des defcendans d’Homere , nommés les Homérides. Ils montrent , comme Smyrne, des médailles, un temple même proche de Bolliffus : ils couronnent le tout d'une hymne, que Thucydide lui attribue , & dans laquelle en priant Apollon, il fe nomme l’aveugle habitant deChio. C’eft à quoi fe réduit l’ample traité de Léo Allatius , qui (tout confidéré ) fe détermine en faveur de cette ville.

Pour, moi je ne prends ni fon parti, ni celui de Smyrne. Dans laquelle des deux villes nâquit Homere? Nâquit-il en l’une d’elles : Chacune eut-elle un Citoyen de ce nom, que différentes perfonnes ont pû porter ? Tout me paroît inutile à propofer, & difficile à réfoudre.

Mais quel eft donc cet homme dont les B ois veulent connoitre la patrie par la voix des oracles , au fujet de qui le monde fe divife, que tant de villes fedifputent la gloire d’avoir produit ; gloire qui leur fut fi chere, que pour l’acquérir je vois des favans & des Princes confumer leurs jours dans une pénible étude, évoquer les ombres , intéreffer le ciel, la terre & les enfers dans une recherche, dont la grande importance vient de ce qu’il en eft le fujet. Que peut-on faire de plus pour témoigner qu’on l’admire ?

On ne fait pas mieux qui furent fes parens. Euphorus les fait naitre de Méon & de fa nièce Crythéis, qu’il avoit débauchée, d’où vint au Poète le nom de Méonide. Si l’on prétend aller plus loin , on s’égare. Suidas nomme cette mere, tantôt Eumatis, & tantôt Policafte. Paufanias l’appelle Climéne & Themifto. Chaque pays lui donne une mere , avec un hiftorien. La tradition n’offre là-deffus de lumière, que pour appercevoir des ombres : ce font les ténèbres de Milton ; il eft trèsévident que l’on n’y voit goutte.

Selon quelques-uns, ce nom d’Homere n’eft qu’un fobriquet ; il s’appelloit Méléfigenes , à caufe de fon pere Mélés. Son goût pour l’harmonie la fait nommer Aulètés, dans le Certamen Homeriaim. Lucien veut que fon nom foit Tygrane pu Tygritç , comme celui du frere

( 25 ) d’Artémife. De-là vient que des Opufcules d’Homere ont été attribuées à ce Prince. Finifions cet article par un trait badin du même Auteur.

23 Je lui demandai, dit-il, dans un de fes Dialogues 33 des morts, d’où il étoit : question fort à la mode, parmi 35 nous, mais embarraffante. Je n’en fais rien, me ré- 35 pondit Homere. Les uns me veulent perfuader que 33 je fuis de Chio ; les autres prétendent que je fuis de 23 Smyrne , ou de Colophon , mais je crois qu’ils fe 55 trompent tous : mon pays eft Babylone ; je m’y nom- 55 mois Tygrane. On me donna le nom d'Homere en 55 Grece, quand je fus en otage. „ C’eft ainfi que Lucien joue le ridicule des Grammairiens, & l’unitilité de leurs recherches.

La médaille de Chio repréfente Homere attentif au Livre qu’il tient en main , fait penfer qu’il n'étoit pas aveugle de naiffance , quoiqu’il eût pu le devenir dans la fuite. Alais qu'eft-il befoin de médailles ou d’autres antiquités ? Il ne faut que lire fes vers. Les villes font fituées, les montagnes s’élèvent, les rivières ont leur cours, & les pays font étendus dans l’Iliade comme dans la nature.

Quel trait, quel ornement, quelle couleur manque à fes tableaux? Vit-on jamais la dextérité d’une action , les caractères du fentiment qui la produit, les proportions, la figure ou la vie des objets exprimés par le pinceau d’un aveugle né? Quem Ji cæcum genitumputat y dit Paterculus , jenjîbus omnibus orbus eft. Par quel prodige inconcevable Homere a-t-il peint la nature fans la connoître ; mais peint de forte que nous croyons voir en effet ce qu’il a voulu feulement décrire ?

Suivant Diodore de Sicile, il étudia fous Pronapidas , homme d’un favoir éminent, & qui félon toute apparence , lui apprit à conferver fa Poéfie par le moyen des caracteres Pelafgiques , de l’invention de Linus. On croit que fes Poèmes font les premiers Ecrits que l’on ait confervés de la forte. Le troifieme vers de la Batraco*

( 26 ) tniomachle , fi néanmoins il en eft l’Auteur, fuppofe qu’il écrivoit fur des tablettes.

Proclus confidérant les longs voyages qu’Homere entreprit dans un âge mur, afin d’acquérir de nouvelles connoiflances , juge qu’il fut riche; car les voyages, qui coûtent beaucoup en tout tems, étoient d’une extrême difficulté, fur-tout quand les peuples n’ayant point de correfpondance , il étoit trop dangereux d’aller fur mer. Il falloit donc qu’Homere fut opulent, ou du moins qu’il eut de puiffans & généreux protecteurs, qui pénétrés d'eftime pour lui, cruffent rendre un bon office au genre-humain, en foutenant un homme qui paroifoit né pour quelque chofe de grand & d’extraordinaire.

L’Egypte étant alors le pays de l’érudition, les Grecs avoient coutume d’y voyager : Homere y alla comme les autres. Diodore fonde fon opinion à cet égard fur les notions Egyptiennes qui font en grand nombre dans l’Iliade, & fur les allufions que fait le Poète aux ufages des Egyptiens dans fes fictions. En effet, fes dieux ont les noms de leurs premiers Rois ; fes neuf mufes font les neuf joueurs d'inftrumens d'Ofiris. Il parle des fêtes où les Egyptiens envoyoient leurs Statuts en Ethiopie, d’où elles revenoient douze jours après. Il n’omet point le tranfport des défunts au-delà d’un lac , au lieu charmant que l’on nommoit Acherufia , proche de Memphis , unique fondement du Stix, de l’Acheron & de l'Elifée. A ces traits femés dans les Ecrits, ondiroitavec Hérodote, que l’Egypte lui fournit la Religion des Grecs. On l’a cru du même pays, en le voyant fi bien inftruit des mœurs & des myfteres que l’on n’y reveloit point aux étrangers. Quoiqu’il en foit , il paroit certain qu’il y voyageât.

Quant à la Grèce, qui étoit fon pays, & quicommençoitafignalerion goût pour les Sciences, il l’a parcouru avec une finguliere attention. Il en favoit tous les Dialectes en homme inftruit par l’ufage même. On le voit dans le fécond Livre de l’Iliade, par le détail qu’il y fait des villes, des montagnes, des plaines & des rivières ;

( 27 ) il en décrit la fituation, le cours, l’étendue, les limites & les propriétés avec la derniere exactitude. Ceux qui ont vu ces chofes, n’ont pû s’imaginer qu’il les eût fi bien repréfentées fur le rapport d’autrui ; & ce qu’en raconte Strabon, n’eft, à dire le vrai, qu’un commentaire de ce Poète.

S’il ne fit point le tour de l’Afie mineure, on ne devine point comment il peut décrire tout le pays qu'Horace appelle Regnum Priami vêtus. Il en diftingue les Dynafties , ainfi que les Peuples voifins & les Alliés. Il eft même affez probable qu’il vit tous les ports de la Sicile & des lieux d’alentour, & qu’enfuite il y fit errer ion Ulyfle. Les fables qu’il mêle à fes defcriptions , n’y font aucun obftacle, il ne les raconte pas comme des hiftoires de ion tems , mais comme les traditions des fiecles paffés.

Tout ce qu’il y dit de la Thrace , de la Lybie & des Lies fortunées, nous le repréfente voyageant aux extrémités de la terre, dans tous les pays où ne régnoit pas une entière barbarie. Qui peut fixer les courfes d’un homme dont la curiofité fut fans bornes? Qui peut dire les nations que n’a point vues celui qui les connut toutes , & qui parle de leurs mœurs , comme nous parlons de ce qui nous eft le plus familier?

Son Iliade & fon Odyffée pourroient fe comparer à des Pièces de Théâtre, dont la fcene fut le globe entier de l’univers. C'eft-là qu'il fe donne carrière , & qu’il va & vient hardiment d’un air aile , comme un citoyen du monde, à qui nul endroit n’eft inconnu.

Ses voyages terminés , il eft à croire qu’il mit la derniere main à fes Ecrits, dont le recueil eft un précieux tréfor de fes connoiflances, tant acquifes que naturelles; tréfor où les hommes puifent leur favoir depuis près de trois mille ans , & qui feront à jamais fon éloge. Ce fut alors que fur la foi de les yeux , il fe vit en état de décrire les facrifices de l’Eolie , & le mélange des folemnités de Troye & de Sparte en fait de traités. Alors il put comparer le bruit d’une multitude confufe à celui

(28 ) des flots qu’il avoit vus fe brifer , en mugiffant contre les innombrables rochers de la mer Icarienne ; la grande armée des Grecs , aux Cygnes du fleuve Cayfter, & les Troyens fuyant devant Achille & fe précipitans dans le Scamandre , aux Grenouilles de Chypre qui vont périr , à la mer, quand les Infulaires mettent le feu à leurs champs. Alors enfin une imagination enrichie d’une infinité de différens objets , fut capable , avec une tête comme celle d'Homere , d’enfanter une Iliade & une Odyfée.

Dans fa vieilleffe il perdit la vue, & il s’établit à Chio. L’Hymne pour Apollon que lui attribue Thucydide , comme je l’ai déjà remarqué, le fupofe, & l’a fait croire à Simonide ainfi qu’à Théocrite. Strabon dit que Lycurgue , le grand Légiflateur de Lacédémone, après avoir étudié les Loix d’Egypte & celles de Crète, alla voir Homère à Chio. Cette idée eft affurément plus digne de lui, & de tout ce qu’il eft raifonnable de penfer en lifant fes ouvrages , que tant de contes odieux qui le ravalent au dernier point. Mais qu’elle peut être la converfation entre deux perfonnes de ce mérite, entre un philofophe imbu du pouvoir de la poéfie fur les cœurs , & un Poète éclairé fur les profondeurs & les difficultés de la Philofophie ? Deux âmes pleines d’intelligence , infiniment élevées au-deffus des frivoles égards & des petits intérêts , fe confultent, travaillent de concert à pofer les fondemens du bonheur des hommes. Que peut-on concevoir de plus grand? Après tout, cette penfée n’eft que flatteufe. L'hiftoire a plus de crédit à nous perfuader que Lycurgue apporta les ouvrages d’Homere de l'Afie à Lacédémone après la mort de ce dernier , qui, fuivant Strabon, vécut long-tems ; le favoir qui brille dans fes Ecrits ne pouvant être que le fruit d’une longue expé- 1 rience.

Il refte encore un moyen de nous inftruire de fon génie & de fon caractère : c’eft de chercher l’un & l’autre dans fes ouvrages. Oublions pour un moment que nous lifons : faifons de l’Iliade un Homere qui nous entre-

( 29 ) tienne. On connoit bien-tôt le cœur & l’efprit de ceux qui font de longs difcours.

La merveilleufe variété de fes connoiffances , peut fe comparer à l’Océan , dont la vafte capacité reçoit dans Ton fein , non pas une certaine quantité de rivières , mais tous les fleuves & toutes les eaux du monde. Un defir ardent de la perfection dont l’homme eft capable, avec une curiofite infinie, lui fit faifir tous les objets qu’il appercevoit. Le bon fens qui regne dans fes Ecrits, prouve qu’il avoit l’efprit folide & judicieux. Il fonda les profondeurs du cœur humain & la nature des chofes dans un fiecle ténébreux , fans autre fecours que fa pénétration à qui rien n’échappoit. Il furmonta dès-lors tous les obftacles qui même long-tems après lui retardèrent encore le progrès de lafcience, de la vertu, & du grand art de gouverner.

La rapidité de fon ftile donne lieu de penfer qu’il étoit prompt & d’une action vive ; & les grâces qui ne le quittèrent jamais, infinuent que le feu de fon imagination étoit modéré par la douceur & la bonté de fon naturel. Un fond de religion fe faitfentir, pour ainfi dire, à chaque page de fes Ecrits. Par-tout il femble perfuadé que le culte des Dieux, eft le premier & le plus important devoir de l’homme. Sa génerofite paroît dans l’amour qu’il témoigne pour fa Patrie. Plutarque obferve que les barbares font traités en fupplians & en captifs dans plufieurs endroits de l’Iliade , mais que l’on n’y voit jamais un Grec en cet état, fi commun à toutes les Nations dans le militaire. Ses fentimens fur l’hofpitalité font ceux d’un cœur humain , tendre & compatiffant , à moins qu’on ne les attribue au befoin qu’il eût de ces vertus, comme font ordinairement les Ecrivains de fa vie. On diroitaugoût qu’il marque pour les hiftoires , comme à fa maniéré de les raconter , qu’il aimoit à parler , malgré fa fageffe. Il ne perd aucune occafion de vanter les banquets, l’excellent vin, les grandes coupes , en buveur qui aime la compagnie & la joie. Horace , qui ne la haïloit point, lui donne à cette occafion une épithète.

Laudibiis arguitur vini vinofus Homerùs.

Mais on ne peut fans injuftice le foupconner, comme Virgile , d’être un ennemi dénaturé du beau fexe. Il a toujours foin de le peindre aimable. Son Andromaque, fa Pénélope font les plus touchans & les plus nobles caractères d’un amour légitime. Hélène même ne fe montre jamais qu’avec tous les adoucifemens qui peuvent en quelque forte l’excufer. 11 excite la valeur des foldats par l’efpérance d’avoir des femmes. Les Capitaines en ont de belles dans leurs tentes ; & tous, fans excepter le vénérable Neftor, ont au moins une maitreffe.

Il eft vrai que cette manière d’examiner un homme par le moyen d’un Livre , n'eft pas une méthode bien sûre pour le connoitreà fond. C'eft pourquoi , fans m’y arrêter plus long-tems , je paffe à une autre confidération.Homere n’a parlé ni de lui-même, ni defes ouvrages : Deux chofes que les Poètes ne font aucun fcrupule de vanter, & d'immortalifer même d’avance. Homere , qui mieux que perfonne pouvoir s’en faire le compliment , n’en dit pas un mot. Quelle modeftie !

A l’égard de fes vers , le monde l’en dédommage & lui donne avec plaifir cette immortalité çu’il ne s’eft point promife. Mais fa perfonne demeure inconnue : quelques efforts que l’on ait fait jufqu’ici, rien ne mene à cette découverte. Si c’eft un malheur, c’en eft un que l’on ne pourra jamais réparer. Ce que les Hiftoriens en ont écrit, eft purement conjectural : ce que j’en dis ne vaut pas le foin d’en dire d’avantage. Ufantdela même liberté qu’eux, j’offre au public une opinion de plus : il peut au moins l’agréer comme un témoignage du défit que j’ai de le fatisfaire.

Les feuls ouvrages qui foient incontestablement d'Homere, fe réduifent à l’Iliade & à l’Odyffée.

On lui attribue la Batracomi/omacfüe , comme le Culex à Virgile. On prétend que pour effayer ion génie, il commença par un badinage affez ordinaire aux beaux efprits : c’eft ainfi qu’on les voit quelquefois fe délaffer du pénible ton de la grandeur qu’il faut foutenir dans les Poèmes férieux : une humeur gaie, enjouée, femble naturelle à toute imagination vive, & s’y mêle comme le mercure à la veine d’or dans une mine.

Thucydide, Lucien , Paufanias , n’ont point revoque en doute qu’il ne fût l’auteur des Hymnes, que les Scholiaftes attribuent à Cijmétluis. Ce Rapfodifte fuivant le Traité de Poejî Homerica fuppofe que le mot romos employé dans l'hymne pour Apollon, n’étoit point en ufage du tems d’Homère. Paufanias en dit autant par rapport à l’Hymne de Cérès. Le Tu.ra.neos de l’Hymne à Mars, & le Tulè de la première Hymne à Minerve, ne font pas fi anciens, au dire de Plutarque. Virgile au premier livre de l'Eneïde , a copié des vers entiers de l'Hymne à Venus, en la faifant apparoitre à fon fils Enée. Mais que ces vers foient ou ne foient pas d'Homére, ils font certainement très anciens , & peut-être même de fon tems.

Les Epigrammes font tirées de fa vie écrite , à ce que l’on dit, par Hérodote, & j’en fais le même cas. J’excepte néanmoins une ancienne épitaphe de Midas , que Platon, & Longin ont citée fans nom d’Auteur, & que Simonide attribue, dit Laërce, au fage Cléobule , qui ayant vécu depuis Homere , peut bien avoir été contemporain de ce prince , fils de Gardias.

On a perdu le Margités : cette pièce rouloit fur le compte des femmes : un certain Margités, homme foible, en étoit le héros ; au furplus , on voit par le commentaire qu'Euftathius a fait fur l'Odyffée , que le conte en étoit un peu libre.

Il y a bien de l’apparence que les Cercopes, ouvrage fatirique, faifoient allufion aux Cercopes de la fable methamorphofée en finges, à caufe de leurs friponneries & de leurs impoltures : c’eft bien dommage que leur miroir , fait par un tel Artifte , foit perdu.

Dans la deftruction d'Oechalie, Hercule défoie & ravage le païs , parce que le Roi Eritus lui a refufé fa fille Joie. La petite, Iliade contient la prife de Troye , & le

( 32 ) retour des Grecs,- c’eft où Virgile a pris l'hiftoire de Sinon. Ariftote prétend qu’Homere n’en eft point l’auteur.

Les Cypriaques, fi Noeviusypritle fujet de fon Iliade Cypriennefuivant la conjecture de M. Dacier, font les avantures des Dames galantes pendant le fiége de Troye. Hérodote ne croit pas que cet ouvrage foit d’Homere, parce qu’il fait arriver Helene avec Paris en trois jours ; au lieu que le Poete nous dit que leur voyage fut interrompu, & que le tems contraire les fit relâcher en differens endroits avant que d’arriver à Troye. On lui donne encore la Chevre Heptapœtion 8c PArachnomachie dans le Genre Burlefque: dedans le Sérieux la Thebdide, les Egygones ou le fécond Siège de Thébes, la Phocaïde ou l'Amozonie, &c. il eft bien fâcheux que tout cela, fi Homere en eft l’Auteur, foit perdu ; mais tandis que l’Iliade & l'Odyffée nous reftent , nous avons le Héros, qui, nonobftant quelques revers fortuits, a néanmoins remporté la victoire , & dont le triomphe renouvellè d’âge en âge, ne finira qu’avec le Monde. Il eft peu de monumens de fa figure : les Hiftoriens fçaehant fi mal fa vie, il eft à croire qu’ils n’ont pas bien connu fa perfonne. Les Anciens lui ont érigé des Statues, mais ils en avoient fait autant pour les Dieux, qu’ils avoient aufi peu vus que lui. Cela ne concluoit donc rien ; Gain imo , dit Pline, qua non fant finguntur, pariuntque dejidcria traditi vultùs, Jicut in Homero evenit. Ses portraits font de pure idée : les Anciens l’ont tous repréfenté , comme je penfe que l'obferve Fabretti, ayant des rides au front, & avec une barbe courte & frifee.

A Bolliffus proche de Chio, l’on voit des ruines dans un endroit où étoit, dit-on, la maifon d’Homere. Leo Allatius y fut en pèlerinage, & n’y trouvant que des pierres détruites par le tems, cet objet lui arracha des larmes, ainfiqu'àfes compagnons.

Un des Temples que Smyrne bâtit en fon honneur , fubfifte encore: Cicéron le nomme le Temple de Janus. Il reffemble à celui que décrit Strabon. C’eft un bâtiment carré, fait de pierres, aflez proche d’une eau que

l’on

( 33 ) l'on croit être l’antique Fleuve Mélès; il a deux portes Nord & Sud: la ftatue d’Homere occupoit autrefois une grande niche qui étoitdansle mur à l’Orient. M. Spon foutientque ce Temple n’eft pas le véritable Homarium.

Il fe trouve quelques Médailles de celles qui furent frapées en fon honneur tant à Smyrne qu’à Chio. La plus eftimée a caufe de la grandeur de la tête, eft celle d’Amaftris , dont l’original eit au Comte de Pembrok, c’eft celle dont Gronovius, Cuper, & M. Dacier, ont des copies qui ne font pas correctes. Mais ce qui depuis peu a le plus amufe lesSçavans à ce fujet, c’eft un marbre où l’on a taillé fon apothécfe; l’ouvrage eft d’Archelaüs de Prienne.

Dans un Temple tendu , Homere eft affis audeffus d’une eftrade, dans l’attitude qu’il donne à fes Dieux, ayant à fes côtés une épée & des agrès de Navire , par allufion au fujet de l’Iliade & de l’Odyflee ; à fes pieds, & plus bas que l’eftrade, font deux Souris; derrière lui eft le Tems qui s’arrête, & le Monde reprefenté par une figure portant des Tourelles fur la tête, la Couronne de lauriers ;devant lui eft un Autel où les Arts lui font des facrifices , comme à leur Divinité. D’une part, la Mythologie fous la figure d’un jeune Garçon, paroît debout; de l’autre eft une Femme qui reprefente l’Hiftoire: la Poëfié derrière elle porte le feu facré, accompagnée de la Tragédie, la Comédie, la Nature, la Vertu, la Mémoire, la Réthorique , & la fublime intelligence , chacune fous les caractéres qui la défignent.

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