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encore t leurs lés, & ffrayés fuite, us les le voir froid ; deux venant boule-
D’HOMERE Livre IX. 285 verfent jufques dans fes abîmes, & y élevent des montagnes de flots ; de même la peur & la fuite déchiroient le courage des Grecs. Le fils d’Atrée plongé dans une profonde trifteffe couroit par tout le camp , donnant ordre à fes hérauts d’appeller fans bruit, tous les Grecs à une affemblée , & lui-même faifoit la fonction de héraut, & convoquoit les troupes. Les Grecs confternés s'affemblent; Agamemnon fe leveau milieu d’eux, verfant des torrens de larmes , comme une fource profonde qui du haut d’une roche précipite fes eaux, & avec de profonds foupirs il leur parle en ces termes : „ Mes amis, princes & chefs de l’armée , le cruel fils de Saturne me jette dans une affreufe calamité. Il m'avoit promis, & fa promefe avoit été confirmée par un ligne qui devoir être irrévocable, que je retournerois dans ma patrie après avoir faccagé la fuperbe Troye ; préfentement il a machiné contre moi la plus atroce de toutes les perfidies. Il m’ordonne de partir & de retourner à Argos avec honte, après que j'ai perdu une grande partie de mon armée : voilà ce qui eft agréable aux yeux du puiffant Jupiter, qui a renverfé tant de villes fortifiées, & qui en renverfera encore tant d’autres, car fa force eft infinie 5 qui eft-ce qui peut lui rélifter ? Mais dépêchons 5 obéifons tous, & exécutons l’ordre que je vais donner, embarquons-nous fans différer, fuyons vers notre chere patrie, car il ne faut point fe flatter , nous ne prendrons point le fuperbe Ilion.
Il dit, & un morne filence régné dans toute l'affemblée : les Grecs demeurèrent étonnés fans pouvoir prononcer une parole. Enfin le vaillant Diomede rompt le premier le filence 5 & dit : ,3 Fils d’Atrée, je commence par m'oppofer à l’avis peu fage que vous venez d’ouvrir, & je me fers de la liberté que donnent ces affemblées, vous ne le prendrez pas en mauvaife part. Vous m’avez reproché depuis peu de jours à la face de tous les Grecs , que j’étois un lâche fans force & fans vertu, & qui fuyois toujours dans les batailles. Tous les Grecs me connoiffent , & cela fuffit. Le fils de Saturne, le puiffaut Jupiter, dont les confeils font impénétrables , vous a donné un fceptre qui eft au-deffus de tous les feeptres , & qui vous rend ici le Roi des Rois ; mais il ne vous a pas donné la force & le courage , dont l’empire eft encore plus grand & plus glorieux que celui que vous poffédez. Malheureux prince , croyez-vous que les 10113 ; 2 vais ayons int fé perbe dans onnés fin le lence 3 m’opuvtir, aflemuvaife e jours n lâche ujours onnoile puifénétra- -defus . le Roi la force re plus us pofque les
D’HOMER E. Livre IX. 287 Grecs foient auffi lâches & auffi abattus que .vous le dites ? Que fi votre courage vous porte à regagner votre patrie, partez ; les chemins font ouverts, & les nombreux vaifeaux qui vous ont fuivi de Mycenes , font heureufement les plus près du rivage ; tous les autres Grecs demeureront ici jufqu’à ce que nous ayons faccagé Troye. Que s’ils veulent vous fuivre , qu’ils s’enfuient auffi fur leurs vaiffeaux ; qui eft-ce qui prétend les retenir ; mais pour Sthenelus & moi, nous combattrons jufqu'à ce que nous ayons trouvé le jour fatal d’Ilion, car nous ne fommes venus ici que par l’ordre de Dieu même. “
Ces paroles excitèrent les applaudifemens & les acclamations de toute l'affemblée. Tous les Grecs furent ravis d’entendre ce généreux dif- «ours du vaillant Diomede. Quand le bruit fut appaifé, Neftor fe leva & parla en ces termes : » Fils de Tydée, tout le monde connoît votre valeur, & nous favons tous que même pour donner de fages confeils , vous êtes au-defus de tous les capitaines de votre âge. Il n’y a pas un des Grecs qui ne loue le difcours que vous avez fait, & qui foit d’un fentiment différent du Vôtre 3 mais vous n’avez pas achevé d’expliquer tout ce que vous avez penfé. Vous êtes encore jeune, & vous pourriez être le plus jeune de mes enfans 5 cependant vous avez parlé aux Rois avec beaucoup de fagefe & de prudence, & vous n’avez rien dit qui ne fut très-à-propos. Moi qui fuis plus vieux, & qui dois par conféquent avoir plus d’expérience, j'ajbuterai ce que vous n’avez pas dit. Je parlerai avec ma franchife ordinaire , & je ne crois pas que perfonne condamne cette liberté, non pas même Agamemnon. Il faut être fans parens, fans amis , fans maifon , fans humanité, fans juftice ÿ pour aimer les divisions inteftines , toujours plus funeftes que les plus cruelles guerres. Mais pour l’heure, obéiffons à la nuit, & que les troupes repaient. Pofons de bons corps de garde fur les bords du fofe ; hors de la muraille qui nous fert de rempart, & envoyons là nos jeunes officiers à la tête de leurs compagnies ; & vous , fils d'Atrée , donnez ici vos ordres, car vous êtes le Roi de tous les autres Rois. Affemblez dans votre tente tous les vieux capitaines, & donnez-leur à fouper ; cet honneur vous appartient : outre que vous êtes notre général, les vaiffeaux des Grecs vous amènent tous les jours de Thrace des convois qui vous mettent en état de traiter magnifique-
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b‘ HOMERE. Livre IX. 289 ment tous les chefs & les princes de l’armée. Quand vous les aurez afemblés en très - grand nombre 3 vous les entendrez tous, & vous fuivrez le confeil qui vous paroîtra le meilleur. Tous les Grecs ont grand befoin qu’où vous en donne qui partent d’une fagefe profonde , car vous voyez tous les feux que les ennemis ont allumés près de nos vaifeaux ;y a-t-il quelqu’un qui à cette vue ne foit pas faifi de frayeur ? cette nuit va perdre ou fauver l’armée.
Toute l'afemblée fc rend à ion avis. Les capitaines, qui dévoient commander les gardes. Te préfentent avec Leurs armes; Thrafymede fils de Neftor, Afcalaphus, & Jalmenus fils de Mars , Merion, Apharée, Deïpure, & le divin Lycomede fils de Creon : on leur donne à chacun cent hommes bien armés; ils fe poitent entre le folié & la muraille; ils allument des feux, & commencent à préparer leur fouper.
AGAMEMNON mene tous les vieux capitaines dans fa tente, & leur fait un magnifique repas. Quand ils eurent mangé, & que les tables furent levées, le même Neftor , dont le conseil avoir paru fi Page, commença le premier à propofer ion avis , & parla en ces termes : » Fils d'Atrées qui avez la gloire de commander ici à tant de Rois,
Tome L T je n’adrefferai mon dilcours qu’à vous, comme j’ai déjà fait, parce que vous êtes Roi de plufleurs peuples, & que Jupiter vous a mis entre les' mains le fceptre & les loix , afin que vous gouverniez félon leurs réglés. Voilà pourquoi il faut que vous fâchiez non-feulement parler avec fageife & avec dignité , mais auffi entendre tout le monde, & déférer à celui qui vous aura propofé ce qui eft le meilleur pour votre bien & pour le bien général de la Grèce. Le bon avis, dès que vous l’aurez fuivi, deviendra le vôtre, & vous fera autant ou plus d’honneur qu’à celui qui l’aura donné. Pour moi, je vous dirai librement ce qui me paroit le plus expédient & le plus convenable, & je ne penfe pas qu’on vous ait jamais donné un meilleur confeil ; ce n’eft pas d’aujourd’hui que je penfe ce que je vais vous dire, je le penfe depuis le moment fatal que vous enlevâtes Brifeïsà Achille jufques dans fa tente, & que vous méprifâtes fou reffentiment, malgré tous les efforts que nous employâmes pour vous empêcher de vous porter à une extrémité dont nous prévoyions les funeftes fuites. Il n’eft rien que je ne vous repréfentaffe alors pour vous retenir ; mais votre colere & votre fierté l’emportèrent fur nos
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magnifie remontrances , & vous déshonorâtes un héros que les Dieux eux-mêmes ont comblé de gloire & d’honneur , vous avez encore chez vous le prix dont fa valeur avoit été récompenfée. Confultons donc ici enfemble 5 & cherchons les moyens de l’appaifer par de riches préfens & par des foumiffions qui le fatisfaffent.
AGAMEMNON frappé de la vérité de ces paroles , lui répond : „ Sage vieillard , vous ne m’avez pas reproché à tort mes injuttices. J’ai commis une très-grande faute, je ne puis le nier, un homme que Jupiter aime , comme il aime celui-là, vautfeul une armée , &il méritoit d’être mieux ménagé. C’eft pour le venger ; que ce Dieu puiffant afflige aujourd’hui mon peuple : mais fi je l’ai offensé en m'abandonnant à mon naturel trop impétueux & trop altier, je Veux lui faire toutes fortes de réparations, & lui offrir des préfens qui furpaffent fes efpérances : je vais vous déclarer ce que j’ai defein de lui donner. Je lui donnerai fept trépieds qui ne font point faits pour être au feu 5 dix talens d’or , vingt vafes précieux & à l’épreuve des flammes , douze beaux chevaux accoutumés à vaincre dans les jeux, & qui ont déjà remporté des prix magnifiques ; un homme quel qu’il foit, ne fauroit qu’être riche , & voir l’or rouler dans fa maifon , quand il n'auroit qu’au tant de prix que ces fougueux courfiers m’en ont rapporté de leurs combats & de leurs courfes. Je lui donnerai encore fept femmes de Lesbos très-bien élevées , & inftruites à faire de beaux ouvrages 5 je les choifis moi-même lorfqu’il fe rendit maître de Lesbos; elles font d’une beauté fupérieure à celle de toutes les autres femmes, & avec elles il recevra la fille de Brifes que je lui enlevai, & que je fuis réfolu de lui rendre , tout prêt de lui faire le plus grand de tous les fermens, que jamais je n’ai pris avec elle la moindre des libertés que les hommes peuvent prendre avec leurs captives. Voilà les préfens que je lui ferai dès aujourd’hui. Si jamais les Dieux nous accordent de faccager la ville de Priam, il remplira à fouhait fou vaifeau de toutes fortes de richeffes, quand nous ferons le partage du butin, & il aura pour fa part vingt Troyennes , qui ne céderont qu’à Helene feule le prix de la beauté : & quand nous ferons de retour à Argos où rogne l’abondance , il fera mon gendre , & il tiendra dans ma cour la même place qu'Orefte mon fils unique, qu’on élève avec un éclat digne de fa naifance. J’ai trois filles dans mon palais, Chry-
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D’HOMER E. Livre IX. 293 fothemis, Laodice , & Iphianase 5 je lui donnerai le choix , & fans avoir fait le moindre préfent , il mènera dans le palais de fou pere celle qui aura été la plus agréable à fes yeux 5 & cette princefe lui portera un bien fi considérable , que jamais Roi n’a donné à fa fille de fi grofe dot : car je lui donnerai fept grandes villes, Cardamyle, Enope , Hire qui a de beaux pâturages, la charmante Pherés,Antée environnée de fi belles prairies, la belle Aïpée , & Pedafe célébré par fes bons vins. : elles, font toutes fur les confins du fablonneux territoire de Pylos , & voifines de la mer 5 les peuples qui les habitent font riches en troupeaux, ils lui offriront tous les.jours de. nouveaux dons comme à un Dieu ; & gouvernés juftement fous ion fceptre , ils lui payeront avec joie de riches tributs. Voilà ce que je ferai pour lui s’il renonce à fa colere. Qu’il fe laiffe donc fléchir. Il n’y a que Pluton qui demeure toujours inflexible, & c’eft pourquoi auffi entre les Dieux il eft le feul que les mortels abhorrent. Ce prince ne doit pas avoir honte de me céder, car outre que je commande à plus de peuples, je fuis plus âgé que lut
Le sage Neftor lui répond : » Grand Roi à, qui tous les Rois obéiffent, vous offrez à Achille des préfens , que tout grand Roi qu’il eft, il ne doit pas rejetter ; mais choisiffons les ambaffadeurs qui iront de votre part vers ce prince. Si vous me le permettez , je m’en vais les nommer, moi-même, & ils vous obéiront. Premièrement je fuis d’avis que Phœnix , l’ami de Jupiter , conduife l'ambaffade, & pour ambafadeurs envoyons le grand Ajax & le divin Ulyfe a ils auront avec eux les facrés hérauts Odius & Eurybate. Qu'on apporte donc promptement de l’eau pour laver les mains, & qu’on fafle un reli.
gieux filence , afin que nous tâchions de nous rendre Jupiter propice , & de le porter à avoir pitié de nous.
IL dit, & fon avis fut approuvé de toute l'affemblée. En même-tems les hérauts verfent l’eau fur les mains, les échanfons rempliffent de vin les coupes , & les préfentent à tous les aE fiftans.
Apres qu’on eut fait les libations & vuidé les coupes, les ambafadeurs fe lèvent pour partir, Le prudent Neftor leur donne à tous leurs inftructions , & fur-tout à Uliffe , & du gefte & de la voix 3 il leur enjoint encore de ne rien oublier de tout ce qui eft capable de fléchir & de perfuader Achille. Ils s’en vont donc le long du rivage
D’HOMERE. Livre IX. 295 de la bruyante mer, faifant fecrétement leurs prières au Dieu Neptune, afin qu’il daigne favorifer leur deffein, & amolir la dureté du fils de Pelée.
Ils arrivent au quartier des Theffaliens , & trouvent Achille qui fe divertioit à jouer d’une lyre admirablement bien travaillée, qu’il avoit trouvée parmi les dépouilles , quand il faccagea la ville d'Eetion ; il s’amufoit à jouer de cette lyre, & en jouant, il chantoit les glorieux exploits des héros. Il n’y avoit avec lui que Patrocle, qui étoit affis vis-à-vis dans un grand filence , attendant qu’il eût cefé de chanter. Les ambaf. fadeurs s’avancent:U lyse marche le premier; ils s’arrêtent par refpect à quelques pas de lui ; Achille, furpris de les voir, fe leve avec précipitation, fa lyre encore entre les mains; Patrocle qui les apperçoit en même tems fe lève aufi: Achille leur fait un très-bon accueil, & leur parle le premier en ces termes : » Soyez les bien venus, certainement vous êtes mes amis, & c'eft cela même qui me fait voir qu’il faut qu'une extrême néceflité prefe les Grecs, puifqu'ils m’envoient les plus grands perfonnages de l’armée, & ceux que j’aime le plus."
En finissant ces mots, il les fait avancer dans fa tente, les fait affeoir fur des fieges couverts de tapis de pourpre, & fe tournant vers Patrocle, il lui dit; „ Fils de Menœtius, faites apporter une des plus grandes urnes, rempliffezla promptement de vin le plus exquis, & préfentez à chacun une coupe, car je reçois dans ma tente les plus chers de mes amis.
Patrocle exécute cet ordre, &met fur le feu un grand vaiffeau, où il a mis la moitié d’un mouton, la moitié d’une chevre, & tout le dos d’un cochon engraiffé. Pendant qu'Automedon tient ce vaiffeau , Achille coupe lui-même ces viandes, les met par morceaux, en garnit plufieurs broches, & Patrocle allume un grand feu, & après que la flamme eft éteinte, il fait un lit de charbons embrafés, il y étend les broelles, & répand le fel nécefaire fur ces viandes., en les levant de deffus leurs chenets. Quand ces mets font bien rôtis & rangés en differens plats, Patrocle fert fur la table les pains qu’il prend dans de belles corbeilles; Achille fait les portions, s’affied vis-à-vis d’Ulyffe, & ordonne à Patrocle d’offrir le facrifice ordinaire avant le feftin : il obéit, & jette dans le feu les prémices des viandes. Ces prémices étant offertes, chacun mange de ce qui eft fervi devant lui. Après, qu'ils eurent {oupé, Ajax fait ligne à Phenix. Uliffe apperçoit ce figne, & rempliffant fa coupe de vin, il la 0 prélente à Achille & lui dit: 3 Divin fils de Pelée, recevez nos actions de grâces pour le bon accueil que vous nous avez fait. Nous avons été reçus à votre table, comme à la table même du Roi Agamemnon, & nous avons trouvé chez vous la même magnificence.
Mais aujourd’hui le plaifir de la bonne chere nous touche peu, vous nous voyez accablés de douleur, & faifis de crainte. La journée de demain va décider de la deftinée de tous les Grecs. Nos vaifeaux vont être en proie aux feux des Troyens, fi vous ne vous armez de votre force & de votre courage; nos fiers ennemis avec leurs alliés font venus camper près de nos retranchemens, & ont allumé dans tout leur camp des feux qui éclairent tout le rivage. Ils fe vantent que rien ne pourra les arrêter, & qu’ils pénétrerontjuiques dans nos vaiffeaux. Jupiter leur envoie à tout moment des figues favorables par les éclairs & par fes tonnerres, & Hector tout fier de fes forces, & plein de confiance en la faveur de Jupiter, ne refpire que le fang & que ‘ le carnage; il défie les hommes & les Dieux, & ne pouvant ni contenir ni modérer la rage qui l’anime, il demande feulement de voir par 298 L’ILIA DE roitre l’aurore, & promet qu’il viendra arracher de nos vaiffeaux les images facrées de nos Dieux, embrafer toute notre flotte, & nous paffer tous au fil de l’épée au milieu de ces flammes & de ces feux5 & je crains bien que les Dieux ne laiffent pas ces menaces fans effet, & que ce ne foit le deftin des Grecs de périr loin d’Argos fur le rivage de Troye. Mais levez-vous, divin Achille, fi vous pouvez enfin, quoique tard, vous réfoudre à fauver les Grecs de la fureur des Troyens; cette occasion manquée vous laiffera toute votre vie un repentir dévorant. Quand le mal ett fait, il n’y a plus de remede, prévenez-le donc pendant qu’il eft encore tems, & penfez promptement au moyen de nous arracher à la cruelle mort qui nous menace. Mon cher Achille, que ne vous dit point le Roi votre pere le jour qu’il vous envoya de Phthie à Agamemnon ? quel confeil ne vous donna-t-il pas ? Mon fils, vous dit-il en vous embrafant, Minerve & Junon vous accorderont la victoire fur vos ennemis quand elles le jugeront à propos, mais fouvenez-vous de modérer votre fierté , & de reprimer votre colere; la douceur vaut toujours mieux que la force: évitez les querelles, fource féconde de toutes fortes de malheurs 2 & croyez que la bonté & l’humanité vous feront plus honorer des Grecs, que la dureté & que la violence. Voilà les fages inftructions que vous donna ce vénérable vieillard, & vous les avez oubliées : mais il eft encore tems d’en profiter; appaifez-vous & renoncez à cette colere qui vous dévore. Si vous faites ce noble effort fur vous-même, Agamemnon vous offre des dons dignes de vous. Que fi mais écoutez moi, que je vous dife les préfens que le Roi vous offre ; il vous promet fept beaux trépieds, qui ne font que pour l’ornement, dix païens d’or, ving vafes précieux qui ne craignent pas les flammes , douze beaux chevaux accoutumés à vaincre dans les jeux, & qui ont déjà remporté des prix très-magnifiques; un homme, quel qu’il foit, ne fauroit qu’être riche à jamais, & que voir l’or rouler dans fa maifon , quand il n'auroit qu'autant de prix que ces fougueux courfiers en ont rapporté de leurs combats & de leurs courfes ; il vous donnera encore fept efclaves Lesbiennes très-bien élevées, & initruites à faire de beaux ouvrages; il les choifit lui-même pour fa part du butin, quand vous vous rendîtes maître de la belle ville de Leshos ; elles font d’une beauté qui. efface toutes les autres femmes5 il vous les donnera, & à leur tète il vous enverra la fille de Brifes , qu’il vous a enlevée, & qui eft la fatale cause de votre courroux; & il eft prêt de vous faire le plus grand de tous les fermens, qu’il ne lui a fait aucune violence , & qu’il n’a jamais pris, avec elle la moindre des libertés que les hommes peuvent prendre avec leurs captives. Voilà les préfens qu'Agamemnon vous fera dès-aujourd'hui ; & fi jamais les Dieux nous accordent la. grâce de faccager la fuperbe ville de Priant, vous remplirez à fouirait vos vaiffeaux de toutes fortes de richeffes quand nous partagerons le butin, & vous aurez pour votre part vingt Troyennes qui ne céderont qu’à Helene feule le prix de la beauté; & quand nous ferons dp retour à Argos où regne l’abondance, vous ferez fou gendre, & vous tiendrez dans fa cour la même place qu’Orefte ion fils unique, qu’on élève avec un éclat digne de fa naiffance. Ce prince a trois filles, Chrylothemis, Laodice, & Iphianaffe ; vous en aurez le choix, & fans avoir fait aucun présent , vous emmenerez dans le palais du Roi votre pere celle qui aura été la plus agréable à vos yeux; & cette princeffe vous portera une fi groffe dot 2 que jamais Roi
D‘ H 0 M L K E. Livre ÏX. 301 n’en a donné de fi confidérable à fa fille, car il veus donnera fept grandes villes bien peuplées, Cardamyle, Enope , Hire , qui a de fi beaux pâturages, la charmante Pherés , Anthée qui a les. plus belles prairies du. monde, Aïpée, & Pedafe célébré par fes bons vins : elles font toutes fur les confins du fablonneux territoire de Pylos, & ont le voifinage de la mer : les peuples qui les habitent font tous riches en troupeaux; ils vous offriront tous les jours de nouveaux dons comme à un Dieu , & gouvernés jugement fous votre fceptre, ils vous payeront avec joie de riches tributs. Voilà ce qu’Agamemnon fera pour vous, fi vous renoncez à votre colere. Que fi ce prince vous devient tous les jours plus odieux, & que vous méprisiez les préfens , ayez au moins pitié de tous les Grecs, qui font réduits à la derniere extrémité, & qui vous honoreront comme un Dieu. Non-feulement vous les empêcherez de périr, mais vous leur acquerrez une gloire immortelle ; car vous allez faire; tomber fous vos coups le terrible Hector , qui vient exercer fes fureurs jufqu’à votre vue, & qui eft perfuadé que de tous les Grecs , que nos vaiffeaux ont apportés fur ce rivage, il n’y en a pas un qui ofe s'oppofer à fes efforts.
Achille fans s’émouvoir, lui répond 2 33 Divin fils de Laerte, prudent Ulyfle , il faut vous répondre avec franchife & en peu de mots, & vous déclarer ma derniere réfol ution, dont je ne me départirai pas de ma vie, afin que vous ne veniez pas me perfécuter les uns après les autres. Je hais plus que la mort ceux qui déguifient leurs fentimens. Je vous déclare donc que ni Agamemnon, ni tous les Grecs enfemble ne me fléchiront jamais. Quel gré me fait-on de ce que j’ai combattu fans relâche, & foutenu tout le faix de la guerre? Celui qui ne bouge de fa tente, a la même part au butin, que celui qui combat j le vaillant n'eft pas plus honoré que le lâche 5 & celui qui n’a rien fait meurt regretté, comme celui qui s’eft couvert de gloire, & qui a mille fois teint la terre du fang ennemi. Que me refte-t-il de toutes les fatigues que j’ai effuyées en expofant ma vie aux plus grands périls ? Comme un oifeau a foin de fes petits qui ne peuvent encore voler, & s’expofe à toutes fortes de dangers & de fatigues pour leur porter la nourriture, dont il fie prive 5 moi de même j’ai effuyé pour les Grecs des dangers & des fatigues infinies ; j’ai pafé les nuits fans dormir , & les jours dans le fang & dans le carnage, combattant toujours pour leurs femmes.
J’ai pris douze grandes villes par mer avec mes feuls vaiffeaux ; & onze par terre autour de Troye. Dans toutes ces villes j’ai fait un trèsriche butin ; je l’ai toujours porté aux pieds d'Agamemnon ; & ce grand Roi après s'ètre tenu tranquillement dans fa.tente, fans avoir vu feulement tirer l’épée, recevoit ce butin, en diftribuoit une petite partie à mes foldats, retenoit le relie pour lui, & en faifoit, comme il lui plaifoit, des préfens aux généraux & aux princes. Ils ont tous encore les préfens qu’ils ont reçus. Il n’y a que moi feul qu’il a choif pour m'enlever ceux qu’il m'avoit donnés : voilà toute la préférence qu’il m’a marquée. Il a à fes côtés la femme qu’il m’a ravie, & qui lui a plu; qu’il l’a garde, & qu’il en fade fes délices. Mais pourquoi les Grecs font-ils la Guerre auxTroyens? A quel deffein a-t-il affemblé une fi nombreufe armée fur ce rivage ? n'eft-ce pas pour faire rendre Helene à Menelas? N’y a-t-il donc que les Atrides qui aiment leurs femmes ? Tout honnête homme aime celle qu’il a choisie , & il en a foin; c’eft ainfi que j’aimoisla mienne, toute ma captive qu’elle étoit. Il me l’a enlevée après m’en avoir fait préfent, &il m’a trompé; qu’il 304 L’ILIADB ne cherche donc pas à me tromper. encore ; je le connois trop, & il ne viendra pas à bout de me perfuader. Il n’a qu’à chercher avec vous 3 prudent Ulyffe , & avec les autres Rois, les moyens de garantir les vaiffeaux des flammes dont ils font menacés. Sans moi il a déjà fait de fi grandes chofes. Ila fermé ion camp d’une grande muraille, il a environné cette muraille d’un large fofé , & 'il a fortifié ce fofle d’une bonne palifade , & avec tous ces retranchemens il ne peut encore repouffer l’homicide Hector ? Tant que j’ai combattu à la tête des Grecs , jamais ce terrible Hector n‘a ofé tenter le combat loin de fes murailles; à peine ofoit-il fortir des portes Scées , & s’avancer jufqu’au chêne : là il n’a eu qu’une feule fois le courage de m’attendre, & il eut bien de la peine à fe fauver des mes mains. Préfentement donc que j’ai réfolu de ne plus combattre contre le divin Hector ,dès demain, après que j’aurai facrifié à Jupiter & aux autres Dieux, je ferai mettre mes vaiffeaux en mer ; & il ne tiendra qu’à vous de voir à la pointe du jour ces vaiffeaux fendre les vagues, & l’Hellefpont gémir fous l’effort de mes rameurs» Que fi Neptune m’accorde une heureufe navigation , j’arriverai le troifieme jour à la fertile
Phthie, Phthie. Je trouverai là toutes les richeffes que j’y ai laifées en partant pour cette malheureufe expédition, & j'y en porterai d’ici affez d’autres ; j’y porterai de l’or, de l’airain, du fer ; & j’y mènerai de belles femmes en allez grand nombre s car c’eft là le fruit qui m’eft échu de mes conquêtes, & on n’a pu me le ravir. Le feul bien que je tenois du Roi Agamemnon , il me l’a ravi, & il m’a fait le plus fenfible affront qu’on puiffe faire à un homme de cœur. Rapportez-lui donc ma réponfe , & dites-lui en face & publiquement tout ce que je vous dis pour lui, afin que tous les Grecs apprennent à s’en défier, & qu’ils fe mettent à couvert de toutes fes tromperies 5 car revêtu d’infolence , comme il eft, il ne finira pas par moi : mais tout infolent qu’il eft, il n’oferoit foutenir ma vue. Déclarez-! ni donc de ma part que je ne le fervirai jamais ni de mes confeils , ni de mon épée. Il m’a offenié , il m’a trompé une fois 5 c’eft affez, il ne me trompera pas davantage. Qu’il me laiffe en repos , qu’il périffe , & qu’il fuive fa mauvaife deftinée , puifque Jupiter l’a livré à un efprit de vertige & d’étourdiffement. Ses préfens me font odieux, & je le méprife comme un vil efclave. Quand il m’offriroit dix fois, &
Tome I. Y vingt fois autant de richeffes qu'il en a , & qu’il en ajouteroit encore d’autres d’ailleurs ; quand il me donneroit tous les tréfors qui entrent dans Orchomene ou dans Thébes d’Egypte , qui cft la plus riche ville du monde, & qui a cent portes , par chacune defqu elles fortent deux cens guerriers avec leurs chevaux & leurs chars :
non, quand il me donneroit autant de talens d’or que le rivage de la mer a de grains de fable , avec tous ces immenfes préfens Agamemnon ne me fléchir oit jamais. Pour me fléchir, il faut qu’il efface auparavant l’affront qu’il m’a fait, & qui me dévore. Je ne veux point de Pa fille , quand même elle difputeroit de beauté avec la belle Venus, & d’adreffe avec la Pavante Minerve ; avec toutes ces grandes qualités & tous ces charmes, je ne l’épouferois jamais. Qu’il cherche parmi les Grecs un autre gendre qui lui convienne, & qui foit plus grand prince que moi. Si les Dieux me confervent, & que je retourne heureufement dans ma patrie, le Roi mon pere faura me choifir une femme. Il y a tant de belles princeffes dans la Grèce & dans Phthie , toutes filles de princes qui par leur valeur & par leur prudence Pavent conferver leurs états : j’en aurai le choix, & il n’y a point
D’HOMER E. Li^re IX. 307.
de Roi qui ne fe tienne honoré de mon alliance. Auff tous mes defirs ne tendent plus qu’à mener une vie tranquille; & après avoir époufé une femme digne de moi, une femme pleine de vertu & de fageffe , je ne fongerai qu’à jouir des biens que mon pere m’aura donnés. La vie elt d’un prix que rien n’égale. Ni les tréfors qu'enfermoit la fuperbe Ilion avant l’arrivée des Grecs, & pendant qu’il jouifoit de la paix, mere de l’abondance; ni tous ceux qui font confacrés dans le magnifique temple d'Apollon à Pitho , rien n'eft comparable à la vie. On peut acquérir de nombreux troupeaux, ou gagner des trépieds d’or, & des chevaux qui ne feront jamais vaincus à la courfe ; mais notre âme, quand elle a une fois abandonné notre corps, ne revient plus l’animer. La Déeffe ma mere, la belle Thetis, m’a fouvent dit que les Deftinées m'avoient ouvert deux chemins bien différens pour arriver à la mort : que fi je m'opiniâtrois à demeurer ici, pour combattre devant Troye , toute efpérance de retour étoit perdue pour moi; mais qu’en revanche j’acquerrois une gloire immortelle : au lieu que fi je prenois la réfo lution de m’en retourner dans ma patrie , il n’y avoit plus pour moi de gloire immortelle, mais
V 2 qu’auffi je jouirois d’une longue vie, & que la mort ne viendroit trancher mes jours qu’au bout d’une très-longue &paifible carrière. Pour moi, non-feulement, je choifis le dernier parti; mais je confeille auffi à tous les Grecs de fuivre mon exemple & de s’en retourner, car jamais ils ne verront la fin de cette guerre, & ne faccageront le fuperbe Ilion; Jupiter le couvre de fa main invincible, & la force & le courage de fes peuples fe renouvellent & s’augmentent tous les jours. Allez donc, allez faire votre rapport à tous les chefs de l’armée; &, ce qui eft le principal devoir de perfonnages comme vous, exhortez-les à prendre de plus juftes mefures pour fauver leurs troupes & leurs vaiffeaux , car pour la reffource qu’ils croyoient avoir trouvées en moi, fi je venois à furmonter mon reffentiment , ils n’ont qu’à fe détromper ; ils font bien loin de leurs efpérances. Allez vous deux, mais pour Phœnix , il peut demeurer, & paffer la nuit dans ma tente ; il partira demain avec moi s’il veut me fuivre , car il eft libre, & je ne l'emmènerai pas malgré lui. »
Il lit : & ils demeurèrent tous dans un profond filence, confternés de ion difcours; car il les avoit refufés avec toute la dureté poffibls
D‘HOMERE Livre IX. 309 & fans aucun ménagement. Enfin le fage Phœnix animé par la vue du danger où étoit l’armée, fit effort fur lui-même, & rompant le filence, il dit, le vifage baigné de pleurs: » Si vous avez réfolu votre départ, divin Achille , & que vous réfutiez abfolument d’éloigner de nos vaiffeaux les flammes ennemies, parce qu’une violente colere s’eft emparée de votre cœur; mon cher fils, comment pourrois-je demeurer ici feul fans vous ? Ne vousfouvenez-vous plus que le Roi votre pere, le jour qu’il vous envoya au Roi Agamemnon , me donna à vous, & m'ordonna de vous fuivre. Vous étiez encore fi jeune, que vous n’aviez aucune expérience ni pour la guerre, ni pour les confeils où les hommes acquièrent tant de réputation par leur fageffe, & par leur prudence ; c’eft pourquoi il m’envoya avec vous pour vous inftruire , & pour vous donner des exemples de bien parler & de bien faire. Depuis ce moment je n’ai point envifagé que je puiffe jamais être féparé de vous, & je ne me confolerois pas de cette cruelle féparation, mon cher enfant, quand Dieu lui-même defcendu du ciel me promettroit de changer ma vieilleffe en une jeuneffe floriffante, & de me remettre dans l’âge où j'étois, quand je quittai la Grèce, pour me
V3 mettre à couvert des emportemens d’Amyntor mon pere, qu’une cruelle jaloufie avoir mis en fureur contre moi. Il aimoit éperdument une jeune perionne, dont il n'étoit point aimé , & méprifoit fi fort ma mere , qu’il ne l’a pouvoir fouffrir. Ma mere, pour fe venger , étoit tous les jours à me perfécuter de devenir le rival de mon pere, de m’attacher à cette femme & de le prévenir, ne doutant point que je n’en fulfe bientôt écouté , & que mon pere , qui étoit âgé &mal reçu, ne lui devint encore plus infuportable; enfin je lui obéis. Mon pere, qui s'apperçut aufli-tôt de mon attachôment, s’emporta à un tel excès, qu’il fit les plus horribles imprécations contre moi, & qu’il invoqua les terribles Furies,, les conjurant que je ne puffe jamais faire affeoir fur les genoux un fils forti de moi. Ces formidables Déciles avec le Dieu des enfers & la cruelle Proferpine ont exaucé fes imprécations. J’avoue que dans ce moment la douleur & le défefpoir penferent me faire commettre le plus grand de tous les crimes ; je me vis fur le point d'aller plonger un poignard dans le fein de mon propre pere; mais quelque Dieu fecourable me retint au milieu de ma fureur, en me remettant devant les yeux les reproches éternels que j’allois m’attirer, &
D‘ H 0 M E R E. Livre IX. 311 les noms odieux d’impie & de parricide, dont j'allois me noircir. Je pris donc le parti de quitter le palais de mon pere, pour n’ètre pas expofé à ion reffentiment. Tous mes amis & tous mes proches s'empreffoient pour me retenir, & ne fe contentoient pas de me prier, ils alloient jufqu'à me faire violence, car ils ne me quittoient pas un feul moment ; ce n'étoit que feftins continuels, & que facrifices que l'on offroit aux Dieux». On me retint ainfi neuf jours entiers, pendant lefquels on fe relaibit pour me garder à vue; le palais étoit éclairé toute la nuit; on faifoit des feux fur les portiques & dans le veftibule qui menoient à mon appartement ; mais enfin la dixième nuit étant venue, je trompai ces gardes malgré leur vigilance, je rompis les portes, & je fautai par delfus le mur de la cour fans être vu. Je traverfai feul toute la Grece, & j’arrivai à Phthie dans le palais du Roi votre pere qui me reçut avec bonté, m’aima comme un pere aime ion fils unique , qui lui eft né dans fa vieillefe & qu’il élève pour une grande fortune ; me combla de biens, & me donna tout un grand royaume, car il me fit regner fur les Dolopes , entre les frontières de Phthie & le rivage de la mer. Dès ce jour-là je m’attachai à vous
V4 . avec une véritable tendreffe, & je puis dire 3 divin Achille, que ce font mes foins qui vous ont rendu tel que vous êtes ; auffi aviez-vous une fi grande affection pour moi, que vous ne pouviez vivre fi je n’étois auprès de vous; foit que vous allaffiez à quelque feftin, ou que vous mangeaffiez dans votreappartement , il falloir que je vous eufe toujours fur mes genoux, & que je vous fifle moi-même manger & boire, car vous ne vouliez rien recevoir que de ma main. Je ne vous repréfenterai point ici combien vous avez été difficile à élever, & ce que j’ai eu à effuyer de cette première enfance ; toutes les peines, les foins , les affiduités , les complaifances qu’il falloit avoir pour vous, je les avois avec un très-grand plaifir , & je penfois en moimême , que puifque les Dieux m'avoient refuf des enfans , j’en avois trouvé un en vous ; qu’un jour vous feriez ma confolation & mon appui, & que vous éloigneriez de ma vieillefe tous les déplaifirs & tous les malheurs qui pourroient la menacer. Domptez donc votre colere, mon cher Achille, il ne convient pas à un homme tel que vous d’avoir une haine implacable , & un cœur endurci. Les Dieux ne fe laifent-ils pas fléchir, eux à qui appartient proprement la vertu, la force & la gloire? Tous les jours les hommes, après les avoir offenfés par des tranfgreffions criminelles, parviennent enfin à les appaifer par des vœux , par des préfens, par des facrifices , par des libations & par des prières 5 car vous devez favoir, mon fils, que les prières font filles de Jupiter, elles font boiteufes , ridées, toujours les yeux bailles , toujours rampantes, & toujours humiliées ; elles marchent toujours après l’injure, car l'injure altiere , pleine de confiance en fes propres forces , & d’un pied léger, les devance toujours, & parcourt la terre pour offenfer des hommes, & les humbles prières la fuivent pour guérir les maux qu’elle a faits. Celui qui les refpecte & qui les écoute, en reçoit de grands fecours, elles l’écoutent à leur tour dans fes defoins , & portent fes vœux aux pieds du trône du grand Jupiter 5 mais celui qui les refufe & qui les rejette , éprouve à fou tour leur redoutable courroux 5 elles prient leur pere d’ordonner à l’injure de punir ce cœur barbare & intraitable, & de venger le refus qu’elles en ont reçu. Cédez donc, mon fils, cédez à ces divines filles du ciel, & faites leur des honneurs qui vous les rendent favorables. Les honneurs ont toujours un grand pouvoir fur les grands couj i4 L’ILIADE rages pour les défarmer. Si le fils d’Atrée ne vous offroit pas des préfens infinis , qu’il eft prêt de vous donner , & qu’il ne vous en promit pas de plus grands encore pour l’avenir 5 que fa colere fut toujours également enflammée contre vous, je ne viendrois pas ici vous prier de furmonter votre reffentiment, & de fecourir les Grecs, quelque prefant befoin qu’ils aient de . votre bras. Mais aujourd’hui qu’il vous fait des offres fi considérables pour le préfent & de plus considérables encore pour l’avenir ; que pour vous appaifer & pour vous faire de fa part toutes les fatisfactions que vous pouvez fouhaiter, il vous envoie les plus grands perfonnages de l’armée, & ceux que vous honorez le plus de votre amitié, ne rejettez pas leurs prières, & qu’ils ne foient pas venus inutilement. Jufqu’à ce jour votre colere a pu être excufable , mais ne la pouffez pas plus loin. C’eft en fe furmontant eux-mêmes, que les héros des premiers tems ont acquis une gloire immortelle.
Quand le feu de la colere s’étoit allumé dans leur cœur, ils fe laifoient fléchir par des préfens & par des prières. Je me fouviens à ce propos d'une hiftoire ancienne, qui reffemble affez à ce qui fe pafe aujourd’hui, & qui eft une leçon admirable. Je vais vous la conter, car je parle ici au milieu de mes amis. Autrefois les Curetés & les belliqueux Etoliens fe faifoient une cruelle guerre devant les murs de Calydon, & fe tuoient les uns les autres avec un acharnement déplorable. Les Etoliens défendoient la ville, & les Curetes l’attaquoient en déterminés qui vouloient ou la faccager ou périr. Diane, qui ef affilé fur un trône d’or près de celui de Jupiter, avoit fufcité cette funefte guerre, pour accabler de maux les Etoliens ; car leur Roi Oenée faifant un jour des facrifices à tous les Dieux, pour leur rendre grâces de la fertilité de l’année, n’en fit point à Diane j de forte que pendant que les autres Dieux prenoient plaifir à recevoir l’odeur des hécatombes, la feule Diane voyoit fes autels nuds & négligés. Soit oubli, foit mépris, elle fentit très-vivement cette injures & dans fa colere, cette Déeffe qui fait fes délices de fes traits, envoya un furieux fanglier qui ravagea toutes les terres d'Oenée, déracina les arbres chargés de fruits, & défola les campagnes. Le fils du Roi, le brave Méléagre, affembla de toutes les villes voifines un grand nombre de chaffeurs & de chiens , car il ne falloit pas moins qu’une armée contre cet affreux fanglier, qui étoit d’une grandeur énorme & monf trueufe , & qui par fes carnages, avoit déjà allumé dans toute l’Etolie une infinité de bûchers. Méléagre le tue : mais Diane, qui n'étoit pas encore fatisfaite , excite entre les Etoliens & les Curetes un funefte démêlé pour la hure & pour la peau de la bête, chacun prétendant que cette glorieufe dépouille étoit due à fa valeur. La guerre s’allume; on en vient aux mains. Pendant que Méléagre combat à la tête de fes peuples , les Curetes , quoiqu’on plus grand nombre, font maltraités , & ne trouvent aucun lieu à fe mettre à couvert contre les furieufes forties qu’il fait tous les jours fur eux. Mais - bientôt après irrité contre fa mere , qui avoit pris le parti de fes freres contre ion propre fils, il s’abandonne à la colère , qui s’allume fouvent dans le cœur des plus fages & des plus prudents; il fe retire & fe tient avec fa femme , la belle Cléopâtre , fille de la charmante Marpeffe & d’Idas le plus brave de tous les hommes qui fuifent alors fur la terre , & fi brave qu’il ofa prendre les armes contre Apollon même qui lui avoit enlevé fa femme la belle Marpeffe fille d'Evenus. Idas & Marpeffe, pour conferver dans leur famille la mémoire de cette trille aventure»
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D’ H O M E R E. Livre IX. 317 donnèrent à leur fille Cléopâtre le furnom d'Alcyone , à caufe des regrets & des larmes que cet enlevement avoit caufé à fa mere , qui comme une autre Alcyone fe voyoit par-là cruellement léparée de ion mari. Méléagre donc fe renferme avec fa femme , outré de colere de ce qu'Althée au défefpoir delà mort de fes freres, qu’il avoit tués dans le combat, faifoit contre lui les plus affreufes imprécations, en frappant la terre de fes mains , & en conjurant à genoux le Dieu Pluton & la cruelle Proferpine d’envoyer la mort à ion fils. La Furie qui erre dans les airs, & qui a toujours un cœur violent & fanguinaire , entendit ces imprécations du fond des enfers. Auffitôt les Curetes ranimés par l'abfence de Méléagre, recommencent leurs attaques & donnent de furieux affauts. Les Etoliens dans cette extrémité députent à Méléagre les plus fages vieillards & les prêtres les plus vénérables, pour le conjurer de fortir les armes à la main & de les défendre, lui promettant un préfent confidérable dans le meilleur pays de Calydon , car ils lui offroient un enclos de cinquante arpens qu’il choifiroit lui-même. Le pere de Méléagre, le Roi Oenée , monte dans l’appartement de ion fils , fe jette à Les genoux, lui repréfente le danger où il eft,
& le preffe de prendre les armes. Ses freres joi-
gnent leurs prières à celles du Roi ; fa mere
même revenue de fou emportement & touchée
de repentir le conjure avec larmes : il n’en eft
que plus dur, & rejette toutes leurs fupplica-
tions. Ses plus chers amis viennent pour le per-
fuader, il demeure ferme, & ils ne peuvent le
fléchir. Les Curetés déjà maîtres des tours, fe - faifiifent des avenues du palais, & vont embra-
fer la ville. Dans cette extrémité la belle Cléo-
pâtre fe jette aux pieds de ion mari, le conjure,
le preffe , & lui remet devant les yeux tout ce
qui arrive de plus effroyable dans le fac des
villes , les hommes tués , les maifons dévorées
par le feu, les femmes & les enfans emmenés
captifs & expofés à la licence de leurs fuperbes
maîtres. Cette funefte image touche ce cœur
endurci, il demande fes armes, fort de ion palais
comme un lion , & combat avec tant de valeur
& de fuccès , qu'il repouffe les Curetes & fauve
les Etoliens, Ces Etoliens, qu’il avoit refufés fi
durement , ne lui font plus le préfent qu’ils lui
avoient offert 5 ainfi Méléagre fauva ces peuples,
& n’en fut point récompensé. Mon cher fils, ne
fuivez pas fou exemple, & que quelque Dieu
ennemi des Grecs ne vous retienne pas dans une
fi fur
aura-t
lefeu
vos va
armes
Dieu,
nécefi
beau 11