‹ Œuvres d'Homère. Tome 1Chapitre 4 sur 24 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

IL s’agit maintenant de confidérer fon érudition.

[ 42 3 par raport à celle qui règnoit de fon teins. Examinons d’abord le Poëte, enfui te le Scavant entant que Poète: c’eft le moyen de le voir tout entier, & de juger fi relarivement aux obftacles qu'il eut à furmonter , il mérite les reproches qu’on lui fait.

Onvantoit en Orphée, enMufée, enLinus, le merveilleux pouvoir de leurs Chanfons, &de leurMufique. Le Scavant Fabricius, dans fa Bibliothèque Grecque, a compte foixante-dix Poètes qui avoient écrit avant Homère ; mais leurs ouvrages ne s’étant pas confervés , l’excellence qu’on leur fupofe ne s’eft fait fentir qu’à leurs Contemporains. On en peut juger par l’idée que donne Homere de ion Démodocus & de fon Phémius , deux Perfonnages inventés pour faire honneur aux Poètes. Leurs Chef-d’œuvres étoient des Vers faits & chantés à table par des pefonnes qui fcavoient un peu de Mufique & de Poèfie : le nom de Poète n’étoit pas même connu ; Homere ne l’a pas employé une feule fois dans Les Ecrits : c’eft néanmoins de ce miférable état de fon A rt, qu’il prend occafion de lui donner le plus grand éloge. Ulyfle dans le VIII. Livre de l’Odyflée , voulant mettre à l’épreuve les talens de Démodocus, après lui avoir entendu chanter quelques exploits des Grecs, lui dit : iljemble que vous ayez vu ces chojes, ou du moins que Yonvous en ait bieninjiruit : mais chantez au vrai la conduite (YUlyJJe auJuj et du Cheval de bois, ^j'avouerai que les Dieux vous ont apris vos Chafons. Démodocus commence : Ulyfle écoute, s’attendrit, répand des larmes, & confeffe qu’il eft fatisfait. Ces prétendues infpirations du Ciel qui animoient les Chanteurs, ne pouvoient fe mettre en crédit qu’à la faveur d’une extrême ignorance. Homere les fupofa de fon chef : la Poèfie s’en trouvant bien , s’eft maintenue dans le privilége d’être infpirée , & même de prédire. Mais perfonne avant lui n’avoit porté le titre de Poète dans la Grèce : titre que les hommes n’ont point celle de lui donner , comme n’apartenant par excellence qu’à lui. Jofephe •bferve que les Grecs le reconnoifoient pour le premier & le plus ancien de leurs Auteurs, dont ils enflent les ouvrages! Ariftote, pour faire en peu de mois l’éloge du génie qui enfanta l'Iliade & l'Odyffée , déclare qu’il eft le premier qui ait fou mettre une judicieuse unité dans fes Compofitions. Horace croit que ce Poète inventa la mefure des Vers Héroïques :

Res geftæ Regumque, Ducumque &o fortia bella

Quo fcribi pojfent numéro, monjlravtt Homerus.

Tout ce qui s’imagine de grand & de férieux fait partie de fon fujet : les plans de fes deux Poèmes font les actions d’un Siège, & les avantures d'un Vovage, c'eftà-dire, ce qu’il y a de plus vif & de plus intéreflant dans la Paix & dans la Guerre. En l’un & l’autre il eft également actif, varié, clair, abondant, &fublime: fi quelquefois il paroît au-deffous de lui-même , il faut l'imputer à fon fiécle & non pas à lui. C’eft par un excès de génie qu’il s’égare: les nuages peuvent affoiblir les rayons du Soleil: on en peut fentir aufli la violence & s’en plaindre, mais en avouant que l’on doit tout à fa chaleur.

La Théologie d’Homere eft la doctrine des Payens, il n’en fcavoit point d’autre. Ceci mérite une finguliére attention.

Le Bon-fens concluoit la nécellité de l’Etre, & la Tradition ne le fupofoitpas unique. Homere naquit & vécut fous le régne de cette erreur, avec l’efprit le plus tourné à la Poëfie qui fut jamais. Réfolu de l’employer à l'inftruction des hommes, il mit les Dieux en œuvre pour donner du poids à fes leçons : persuadé que le merveilleux de la fable, & l’attrait naturel-de l'Harmonie, étoient de puiflans moyens pour accréditer fa Moraie, il fentoit la néceflité de fe conformer au goût de fon tems, pour réuffir à ce deffein : la févérité du Philofophe eût déconcerté le projet du Poète; il n’eut garde , ayant à plaire , d’écarter les agrémens : quelque chofe qu’il penfât des Dieux, il les peignit tels que le

[ 44 J vulgaire les imaginoit , & les fit agir en confequence : car enfin, on ne peut le foupçonner d’avoir feul inventé, tout ce qu’il en raporte.

A travers ces ingénieux menfonges , on apperçoit la vérité de fes fçntimens ; & dans fes Allégories, dont le voile eft quelquefois léger, les Sçavans ont puifé de nouvelles connoiffances , chacun à fa manière. Afin que le Lecteur en puifle juger, voici l’Abrégé du Syltéme.

Jupiter eft le Pere des Hommes & des Dieux ; la Sageffe , la Puiflance , la Science & la Juftice lui fon effentielles. Il y a deux Urnes, où il puife les biens & les maux qu’il répand; il délibère avec les Dieux qui l’en tourent: les prières fe préfentent fans ceffe devant lui, le Genre-Humain lui offre des Sacrifices. Tout cet appa-. reil eft un tribut que l’imagination du Poète paye à la Raifon : mais bientôt elle s’en dédommage, en attribuant à la Divinité , non-feulement nos paffions , ( c’eft un ménagement que l’on eut toujours pour notre maniéré de concevoir les chofes) mais encore nos imperfections & nos foibleffes : un Dieu d'Homere boit & mange bien , & dort de même. Les Partifans outrés l’entendent figurément : il s’agit, difent-ils, d’exprimer la félicité des Dieux : c’eft pour cela que le Poète leur fupofe des alimens céleftes , bien différens des nôtres : ce que j’y vois de plus certain , eft , qu’ayant à parler de la Divinité fans la connoitre, il en prit une image dans l’homme : il contempla dans une onde inconitante & fangeufe l'Aftre qu’il y voyoit réfléchi, mais dont fa, vùe ne pouvoit foutenir directement l'éclat. Ces Dieux ont divers offices. Chaque chofe, dit Maxime de Tyr, a fa Divinité} qiarce qu'Homere veut infnuer qiéelle pré fie à tout.

Pour moi je fuis perfuadé qu’il perfonnifie tous les talens & les vertus,. afin de nous mettre fous les yeux les principaux reforts des actions, & parce que nous tenons du ciel tout le bien qui eft en nous. Il repréfente les dieux comme defcendus en terre, pour nous, faire agir : nos vices mêmes, fource ordinaire de nos

[ 45 1 malheurs , font des divinités : il n’ef pas jufqu’aux châtimens qui ne foient des dieux irrités & vengeurs des crimes.

Après tout, lorfque nous les voyons chez Homere , manger , boire, & le battre ; lorfque bleffés par des mortels , ils répandent une forte de fang, & font des actions où le jeu de la poéfie eft trop naturel; j’avoue de bonne foi que la fable, inventée feulement pour caufer leplaifir de la furprife , me femble le donner carrière aux dépens des mœurs, & que c’eft en pure perte que l’on en. veut trouver par-tout, en fuppofant qu'Homere eut un deffein formel, de moralifer en chaque partie de fon Iliade.

C’en eft bien affez que le plan de fon Poème en général foit une fage & folide morale, & qu’elle n’ait point d’obfcurité : Le deffein d'amufer & de plaire, lui fit tirer parti de tout ce qui étoit un ornement, au gré de l’opinion. Il atteignit donc l’objet de l’Allégorie. Les hommes dit Maxime , de Tyr, négligent ce qui eft à leur portée, 8 font grand cas de ce qui n'y eft point : d eft leur folie.

Les Poètes, dans'le deffein de plaire, ont inventé pour les chofes faintes , la fable, qui étant plus obfeureque la fimple converfation , & plus claire que l’énigme , fuppofe un milieu entre le favoir & l’ignorance : c’elt ainfi qu’elle fe fait admettre fous les aufpices du prodige & du plaifir , des Philofophes dont le nom feul auroit fortifié l’averfion des hommes pour la vérité , qui condamne leurs défordres , qu’elle la leur fait trouver aimable , & qu’elle les difpofe infenfiblement à la rechercher.

La Théologie dont nous parlons , comprend dans les devoirs de la Religion , la prière , l’ablution, & tout le culte dont l’homme ne peut fe difpenfer, fans déplaire aux Dieux. Elle fuppofe que l’âme fublifte après cette vie ; mais elle ne connoit de félicité dans l’autre que pour les hommes déifiés.

Achille dans la région des morts , dit à Ulyfe qu’il aimer oit mieux fervir le plus pauvre homme vivant , que

[ 46 J de regner fur les premiers , ce fut pourquoi Platon l’exclut de fa republique idéale : Homere , difoit-il ,parle des dieux avec irrévérence, 8 d'une autre vie comme d'un état redoutable. Mais fi l’on ne peut juftifier fa doctrine à tous égards, on peut dire au moins qu’il en a tire de grands fentimens, dont la vérité donne autant de nobleffe à fa Poéfie , que l'Allégorie lui prête de grâces ; & qu’à la faveur des machines , qui ne lignifient rien de plus , à moins que l’on n’en raffine les idées au point de les rendre inintelligibles, elle a ce merveilleux qui, fuivant Ariftote, n’eft jamais fans agrément.

La Grece confiderée telle que la voyoit Homere, étoit un pays partagé en divers petits Etats , que défoloit un brigandage réciproque. On y étoit fort fur les reprefailles : l’un raviffoit Europe, & l’autre lo. Un Grec ayant enlevé Héfione , un Troyen enleva Héléne : mais cette Princeffe ayant des amis & des Alliés puiffans, la ruine de Troye en fut la fuite ; & les côtes de l’Afie furent fi mal traitées , que les pirateries y cefferent faute d’objet. Les divifions inteftines des Grecs recommencèrent quand la prife de Troye eut mis fin à leur union; elles cauferent des ravages déplorables : on vit des peuples entiers errer au hazard, des exilés du pays devenoient des Rois : en d’autres , des avanturiers fe mirent en poffeflion des terres : ils en firent préfent à ceux qu’ils avoient méné au pillage : il ne fut plus mention de commercer ; on n’étoit point en sûreté dans fa maifon ; rien d’important ne fe paffoit qu’entre les proches voifins; la feule Athènes jouifoit des douceurs delà paix, parce que fon terroir ingrat & ftérile n’invitoit point les brigands ; & comme elle étoit extrêmement peuplée, elle fe déchargeoit d’une partie de fes habitans par le moyen des Colonies.

Dans cet état des affaires communes de la Grece , parut l’Iliade, qui ne refpirant que l’union des Citoyens, fait préfumer que ce précieux avantage fut l’objet du Poète. Homere ayant cherché dans les fiecles paffés un un tems où de pareils excès avoient été plus fupporta-

E 47 J bles, choifit un événement qui en montroit le remede ; afin que l’ornant de toutes les grâces qui pouvoient lui donner du prix,il put infpirer à les compatriotes le defir de trouver ce bonheur dans la paix : le fouverain d’un Etat borné, les Rois même de plufieurs Etats confiderables, n’ayant rien de plus commun que leur haine mutuelle , auroient vainement entrepris un tel ouvrage; il falloitque la vive & majeftueufe éloquence des Mufes fit entrer dans tous les cœurs, à la faveur d’une Iliade, le fincere defir de la concorde entre les Citoyens, &de la victoire fur les ennemis de la Grece. Mais de peur que l’on ne fe trompât dans l’application des vrais principes,Homere met tout en action. Les Rois Alliés le divifent, & les peuples font immolés. CesRois agiffent-ils de concert? Leurs armées triomphent : il peint dans factions les heureux effets de lafageffe qu’il a fait préfider dans les confeils. Voilà ce que devroient chanter les Poètes , ce que devroient écouter les Peuples, ce qu’il feroit utile aux Rois même d’entendre.

Porphyre en écoit perfuadé; car il fit un Livre fur les avantages que les Princes pouvoient tirer des Ecrits d'Homere. Stratoclès , Hermias & Frontin y ont pris leurs notions de la Difcipline Militaire ; & malgré l'exclufion que lui donne un grand Philofophe, en établifant une République imaginaire , des Royaumes effectifs en ont reconnu la fageffe & la folidlte par expérience.

Des mauvaifes mœurs naît la mauvaife politique , & celle-ci les produit à fon tour.

La morale des Grecs ne valoit donc pas mieux que leur gouvernement. La difcorde y produifoit de fréquentes querelles, dont l’habitude invétérée faifoit un peuple dur & violent. La force du corps y étant, chaque jour l’arbitre des conteftations , étoit aufli la vertu par excellence. Un courage aveugle qui fe précipite à travers les hazards pour aller au pillage , étoit la qualité la plus applaudie ; c’étoit elle en effet qui décidoitfans appel. Avec une éducation & des mœurs formées fur ces principes , on ■ jugeoitque la rapine étoit honorable, pourvu qu’elle fut

C 48 J brave : les Poètes n’offenfoient perfonne en difant dans leurs chantons, que les Marius d'un pays difoienf à ceux d’un autre en paffant , êtes vous des Voleurs P Telles étoient les belles qualités, les galants exploits, les fentimens d’honneur que celebroient alors les beaux efprits. Ce fut dans un fiécle auffi moriginé , qu’Homere fe v it réduit à choifir fes héros ; après cela, faut-il être furpris de les trouver orgueilleux, emportés, avares, cruels & féroces ? Ils n’en eft point du tout comme de nos Romans, dont la lecture nous attendrit fur des fujets purement imaginaires, & nous fait admirer avec foiblefe des perfections qui ne furent jamais en exercice dans le monde. Homere écrivant pour les hommes, peignit des hommes, & les peignit d’après nature, c’eft-à-dire, méchans : c’elt leur mauvais cœur qu’il faut blâmer, & non pas la peinture , l’efprit de fon fiécle étant une ardente foifde la gloire & du butin, il l’eût rendu méconnoiffable en le fuppofant vertueux. Tout ce qu’il pût faire de mieux, fut de donner un motif légitime à l’exercice des habitudes que l’on avoir, d’en faire néanmoins de grands obftacles au fuccès d’une jufte caufe , & d’infinuer cependant fa morale en chaque partie de fonHiftoire ! Qu’elle tendrefe dans l’amitié d’Agamemnon & de Ménélas ! Qu’elle vivacité dans celle d’Achille pour fon cher Patrocle ! Quel amour de la patrie dans Hector ! C’eftl’Odiffee fur-tout où la morale paroit l’immédiat objet d’Homere , comme la politique l’eft dans l’Iliade. Le premier de ces Poèmes nous repréfente un homme éprouvé partout ce que les biens & les maux de la vie ont de plus capable d’ébranler fa confiance. A peine eft-il fauve d’un naufrage, qu’il tombe entre les mains des Barbares : il furmonte les malheurs par fa fermeté, ou s’en dégage par fa prudence , & quoi qu’il arrive, il fecomporte en Héros : les attraits de la volupté ne l’engagent point, ils trouvent en lui la même refiftance, il en défend fon cœur, & montre comment on en peut triompher.

Si l’on confidere le foin que fe donne Homere de fixer les points de fa morale par une infinité de maximes, on

ne

(49) ne fera nullement furpris que la Grèce ayant donné le nom de Sage, à quiconque en propofoit une, l’ait furnommé le Pere de laver tu : c'eft vraiment un maître en fait de mœurs. Horace, après avoir expofé la divifion ordinaire du bien en agréable, utile & honnête, prétend qu'Homere en a mieux inftruit les hommes que n’ont jamais fait les plus rigides Philofophes.

On a cru néanmoins qu’il avoit eu deffein déplaire, & que fes partifans avoient bien voulu tirer de fes fictions les moralités dont elles étoient naturellement fufceptibles. Cette opinion a moins de rapport avec l’état primitif de la poélie, qu’avec celui où le relâchement des mœurs l’a fait tomber. L’ancienne tradition d’Orphée civilifant les hommes par la douceur de fes chanfons , en l’honneur des Dieux , prouve que l’on en connoiffoit autrefois le véritable ufage : il s’en préfente un trait admirable dans le troifieme Livre de l'Odyffée. Agamemnon allant au fiége de Troye, laiffa auprès de Clytemneftre un Poète pour chanter en fa préfence. La Reine fut fage tandis qu’elle l’écouta , mais Egifte, dont ce chanteur, traverfoit les deffeins , le fit chaffer de la Cour, & puis il gagna facilement le cœur de la Princeffe. Homere croyoit donc que le talent de la poéfie, pouvoir être d’un grand fecours à la vertu : c’étoit en cela qu’il faifoit confifter le devoir & le mérite du génie : plein de ce fentiment, il eft à croire qu’il eût le même objet en. vue. Si la licence & la bagatelle s’emparent quelquefois des foins & du loifir des Poètes, les perfonnes que cet abus fcandalife ne peuvent s’en prendre à l’écrivain, qui donne l’exemple du contraire, en offrant à tous les Auteurs les plus parfaites Leçons de leur art.

L’érudition, d’un Peuple fans gouvernement & fans mœurs, devoit être bien mince. Homere eft à nôtre égard le premier Hiftorien de l’Antiquité : c’eft de lui que nous favons tout ce qu’il a apris des Egyptiens & des Grecs, & ce qu’il a découvert lui-même par la force de fon génie. Il ne faut pas néanmoins s’y tromper: les louanges que lui donnent les Anciens en le décla-

Tome L d rant le Pere des Sciences & des Arts, ne doivent point fe prendre à la rigueur. On en voit très-peu dans les Ecrits , & tout cela s’eft porté dans la fuite à une perfection, dont l’idée même n’étoit pas alors. Il faut confiderer qu’il eut à compofer, non pas des Traités , mais des Poèmes , où l’érudition ne devoit figurer que pour le befoin & pour l’ornement.

Quant à l’Hiftoire, il n’etoit perfonne qui fe fut avifé de l’écrire dans la Grece. Il raconta ce qu’il favoit des événements parles voies ordinaires. Ce feroit contredire toute l’Antiquité que de n’en pas convenir. Elle s’eft apuyée fur l’autorité d'Homere , & l’a préféré à tout autre au fujet des coutumes & des cérémonies Anciennes. Elle n’a point douté que les exploits de Tydée àaThebes , le fécond fiége de cette ville , la fucceflion des Rois d’Athènes dans la famille d’Agamemnon , l'établiffement de Rhodes, la bataille des Curétes & des Etoliens , les actions des Grecs à Troye & plufieurs autres événemens n'euffent été confervés à la postérité dans les écrits d’Homere , ou rapportés aufi fidèlement par ce Poète que par aucun Hiftorien : peutêtre même n’a-t-il fait que prêter un certain luftre à desperfonnes , comme à des faits confidérables , dont il ne reftoit plus qu’un fouvenir confus. Strabon obferve que là tradition orale avoit pu confondre la Fable & l’Hiftoire, avant que des écrivains la miffent en œuvre ; c’eft, dit-il, ce qui eft arrivé au premier des Hiftoriens. La déférence d’Hérodote pour les Traditions , le rend fouvent auffi fabuleux qu'Homere : ne blâmons ni l’un ni l’autre , il leur étoit impoflible de faire autrement. Ils craignirent de s’égarer par fingularité , en rejettant ce qui paffoit pour certain , dans les Nations dont ils parloient : de-là toutes les erreurs, toutes les abfurdités dont on les accufe.

La Grece, avant Homere, n’avoit aucune idée de la Géographie. Strabon , le meilleur des Géographes, le dit pofitivement, il déclare avec Hypparchus & les autres Anciens, qu’Homere en eft l’Inventeur ; auffi com-

( 51 ) mence-t-il fon Traité par un éloge d’Homere. Ce dernier favoit que la Terre étoit environnée de l’Océan, puifqu'il y fupofoit le lever & le coucher du Soleil & des Etoiles , il en connoifoit auffi l’ufage par raport aux Voyageurs , on le voit dans l'Odyffee. La preuve fur laquelle on a le plus infifte à ce fujet , eft le Bouclier d’Achille ; on y reprefente la Terre dans le fein des Mers : les Etoiles y font nommées Hyades, Pléiades, Ourfe, Orion ; les trois premiers noms désignent les Conftellations de la Région du Nord, & le dernier celles de la Région du Sud. Pour lui faire balancer en quelque façon les autres , il lui donne une épithéte qui marque fa grandeur.

Il ajoute que les Etoiles du Pôle Arctique ne difparoiffent jamais, ce qui arrive à d’autres Conftellations. Obfervons encore avec Eratofthène, que les cinq plaques attachées au Bouclier d’Achille , en font par leurs lignes où elles fe rencontrent, la divifion en cinq parties diftinctes , & nous trouverons ainfi dans Homere , un commencement de Méthode par raport à la connoiffance des Sphères & des Zones. Il favoit la Géographie particulière en détail , & l’on n’en peut douter. Strabon le cite à tout propos: il dit que ce Poète avoit connu les extrémités de la Terre, & qu’il en avoit nommé les unes & défigné les autres par d'exactes defcriptions, comme les Isles fortunées. Le même Auteur en admire les relations par raport aux terroirs, aux plantes , aux animaux, aux coutumes de chaque Pays. L’Egypte , par exemple, eft fertile en herbes médicinales, comme la Lybie l’eft en Fruits : les Brebis y ont des cornes , & font des agneaux trois fois l’an , comme le dit Homere. Il eft certain que ces particularités rendent la Géographie plus utile & plus amufante. Sa Defcriptionde la Grèce eft fi parfaite , qu’il fut pourvu par des Loix à ce qu’on ne pût ni la perdre ni l’altérer. Elle fit la décifion des procès en fait de limites ; pourquoi ? C’eft que, fuivant Strabon, Homere en parlant de divers Pays, ne fe permet pas l’ufage d’un feul mot, même

1 d ij

( 52 ) en ornement, qui ne marque la nature, la qualité, ou quelque circonftance du fujet. Ses Defcriptions, après tant de fiecles , font encore de fidèles images de tous les lieux qu’il a voulu peindre , excepté ceux où la Nature même a fubi des altérations. La Rhétorique étoit fans doute inconnue, puifqu’elle doit fon origine à la Poëfie , qui jufqu' alors n’avoit été prefque rien. ■

L’Orateur , dit Strabon , imite le Poète. L’Art de celui-ci parut le premier , on le goûta : fes Imitateurs gênés par la mefure des Vers , s’en affranchirent. Cadmus le Milefien, Phérécide , Hécatée en uferent ainfi, & des nouvelles fupreffions fortifiant les anciennes , elles réduifirent enfin le ftile poétique à ce que nous appelions de la proie. C’eft un furcroit d’obligation qu’on a à Homere, Auteur en même-tems & Modèle de l’Art Oratoire en toutes fes parties , fuivant cette expreflion de Quintilien : Hic omnibus eloquentia partibus exemplum. 8 artem dédit : hune nemo in magnis rébus , fiublimitate, in parvis proprietate fuperavit. Idem idttus € prejfus , jucundus 8 gravis, tum copia, lumfuavitate admirabilis, non poeticâ modo, Jed 8 cratoriâ virtute eminentijjimus.

Voilà précisément pourquoi les Maîtres de l’Eloquence en ont cherché les régies dans Homere : ce qui leur a paru facile, après qu’ils en ont divife les genres & les orn emens.

Quant aux genres , les Anciens, dit Aulugelle , en ont remarqué trois dans les principaux Orateurs d’Homere : Ulyffe eft pompeux & rapide ; Ménélas concis & preffant ; Hector qui eft fans paffion, tient de l’un & l'autre.

Ariftote fait cette leçon : Dijpqfez votre matière comme vous l’entendez : mais dans les affections 8 dans les mœurs, imitez les figures 89 la diction du divin Homere. C’eft le langage unanime des Auteurs qui ont écrits fur l’Art de parler. Loin de s’en dédire jamais, ils ont réglé là-deffus leur conduite, en prenant dans cette fource, les preuves de leurs préceptes fur les fimilitudes, les amplifications, les exemples, les

digreffions , les raifonnemens. A l’égard de la Phyfique , le tems n’en etoit pas encore arrivé. Cependant il s’en trouve des notions dans l’Iliade & dans l'Odyffee. On y voit que les Fontaines & les Rivières viennent de la Mer , on connoiflait donc la circulation des Fluides : ce genre de Ravoir paroit au refte affez etranger au Poète des Héros & des Combats, mais Politien & quelques autres ont outré la matière, en le fuppofant inftruit à fond des fecrets de la Philofophie, fous prétexte qu’il 1 parle du Soleil , de la Pluye & du Tonnerre. Tout ce que l’on peut fupofer, eft qu’il a mis ce qu’il en favoit

en Allégorie , & que fes Dieux lui ont fourni des noms pour les élémens, comme ils en fourniffent les Chymiftes pour les métaux : mais il faut ufer de gran-

des précautions , pour ne pas tomber dans l'inconvenient de montrer aux autres une allégorie, où l’on ne voit en effet qu’un exemple. Il eft bien plus fenfé de

faire de la Fable un fimple ornement, à ce que l’on peut

comprendre avec facilité , qu’un voile à des problèmes

inconnus & feulement curieux.

La Médecine étoit fort éloignée de fa perfection,

puifque longtems après Homere, la Diète, au dire de

Celfe , fut inventée par Hyppocrate : on en favoit néan-

moins quelque chofe ; les maux de l’homme l’ont dû

faire en tous les tems recourir aux remèdes : aufi dit-

il que les Egyptiens s’adonnoient tous à la guérifon

des maladies, & peut-être qu’Homere l’apprit en Egypte.

Les Grecs dans leurs guerres continuelles dévoient avoir

acquis l’expérience des panfemens : les Princes d'Ho-

mere, Achille , Machaon , Patrocle & Podilarius, en

faifoient dans l’occafion. Il étoit fi éclairé dans la ftruc-

ture du Genre-Humain , qu’on lui a reproché d’avoir

trop favamment tué fes Héros : lorfqu’il s’agit de playes,

qui font les accidents ordinaires d’un Poème Epique,

il ufe quelquefois de lénitifs, d’autres fois de poudres

amères, lorfque l'effufion du fang requiert des qualités

( 54 ) altringentes; & partout il conduit les opérations en cette partie , comme feroit un habile Chirurgien.

L’hiftoire d’Egypte & le Palladium de Troye ne permettent point de douter que la Sculpture, ainfi que l’Idolâtrie , ne foit très - ancienne : mais l’Art en étoit imparfait, & n’avoit produit que peu d’excellens Ouvrages. Les Dieux corporels que l’on adoroit, parurent lui devoir être d’un charmant ufage pour la Poéfie, ' fi l’on voyoit leurs beautés. Il ranima l’imagination des meilleurs Statuaires, pour foutenir la noblefe des idées qu’il avoit conçues ( c’eft ce que nous lifons de Phidias par raport à la Statue de Jupiter); & parce qu’ils rsuffirent à faire leurs Dieux , en les travaillant d’après fes Defcriptions poétiques, aucun Ouvrage en ce'genre ne paffa pour achevé, s’il n’y étoit conforme. Homere, difoit-on, eft le feul qui ait vu les Dieux, ou du moins le feul qui les ait fait voir aux hommes : paffage d’où Madame Dacier induit à la gloire du Poète, un fçavoir théologique, auquel Strabon n’avoit pas même penfé.

On l’a cru plus fçavant encore. Macrobe veut que cette chaîne avec laquelle Jupiter dit qu’il pourroit lever la Terre , foit une idée métaphyfique de la connexité graduelle que certains Philofophes ont fauffement inventée depuis le Souverain Etre jufqu’a la moindre des Créatures. D’autres le prétendent Aftrologue , parce qu’il fait naître dans la même nuit Hector & Polidamas , dont l’un néanmoins fut un vaillant Guerrier , l’autre un grand Orateur. Ses Fables de Circé l’ont fait croire expert en Magie. Mais il eft tems que je m’arrête : une plus longue Differtation ne ferviroit point à prouver le favoir d’Homere ; au lieu de donner une très-grande idée de fon génie, j’en donnerois une trèspetite de mon jugement.

Convenons ( & c’en eft affez ) qu’il a produit l’érudition : que l’Univers n’ctoit point trop vafte pour la capacité de fon intelligence : qu’après avoir brillé feul dans un fiecle de ténèbres , il n’a point eu d’égal en des fiecles plus éclairés : qu’il a même enrichi le Monde , en lui laiffant un tréfor dans fes Ouvrages , puifqu’ils contiennent les connoiffances de fon tems , & les principes de celles qui dans la fuite ont le plus aproché de la perfection : que fes Ecrits enfin fe maintiendront toujours au faîte du vrai Sublime , où fes Lecteurs ne cefferont jamais de le contempler avec une délicieufe furprife , ni fes Concurrens de le voir avec le chagrin d’une émulation fans efpoir. C H R Y s È S , Prêtre d'A PoLLox , vient au camp des Grecs pour racheter fa fille , qui était efclavc d’AGAMEMNON : ne pouvant l'obtenir , étant même renvoyé honteufement par ce Prince, il adreffe fes prières à Apollon , 8 le prie de le venger. Ses prières font exaucées ; ce Dieu envoie une horrible pefie qui ravage tout le camp. Sur cela Achille convoque une ajfemblée, dans laquelle Calchas , après s’être affuré de fa protection, explique aux Grecs la véritable caufe de leurs malheurs, il leur déclare qu’il n’y a de moyen d’appaifer la colere du. Dieu, que de renvoyer Chryseïs à fan pere fans rançon, 8 de mener avec elle à Chryfa une hécatombe. Cet avis déplait à AGAMEMNON; il s’emporte contre Calchas 8 contre Achille, € envoie dans la tente de ce héros enlever fa captive Briseïs. Cet ajfront le jette dans une colere furieufe contre les Grecs ; il ne veut plus les fecourir ; il fe tient dans fon quartier avec toutes fes troupes^ 8 reffe de les mener au combat. THETIS , à la prière de fort fils , monte au Ciel, & prie Jupiter de rendre les Troyens victorieux, afin de faire connaître aux Grecs le tort qu’AGAMEMNON a eu doffenfer Achille. JUNON connoijfant ce que Jupiter a promis à cette Deejfe , lui en fait fes plaintes, 8 fe brouille avec lui, VULCAIN les raccommode dans unfefiin.

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