SECTION IL
J E paffe maintenant aux Ouvrages d’Homere, fuivant le plan que je me fuis propofé.
C’a été le fort de plulieurs grands Génies de vivre inconnus, foit faute d’Hiftoriens , ou parce qu’ils étoient dépourvus des avantages delà Fortune , ou qu’enfin le goût de la retraite, qui femble naturel à l’efprit poëti-
Tome I. G que, les ait retenus dans l’obfeurité. Après leur mort, tous ces obftacles ont difparu : la Renommée les a fait vivre fans le fecours de l'Hiftoire ; ni la pauvreté des Auteurs, ni leur amour de la folitude, n'ont empêché le fuccès des beaux Ouvrages. Ils commencent alors à s’accréditer parmi les hommes : Ils deviennent la gloire du Siècle qui les a produits , & les délices de la Poftérité. Il n’eft point d'Auteur moins connu que celui des deux Poèmes les plus célèbres qui furent jamais. La plus anciennehiftoire que nous en ayons, feraporte, fuivant Plutarque, au tems que Licurgue alla par mer en Afie , peu après la mort du Poète. Il vit alors pour la première fois ces Ecrits qui avoient fans doute été conferves par les petits-fils de Cléophile ; & s’apercevant que les plus fages maximes de la Politique & de la Morale s’y trouvoient ornées de charmantes fictions, il en tranfcrivit le Recueil entier, qui eft venu jufqu'à nous. Car alors, dit Plutarque , on n'en faifoit cas dans la Grèce qu’en général : à peine en connoifoit-on quelques fragmens quicouroient de main en main quand Licurgue les publia. L’état où ils étoient, l’ignorance, le tems , tout concourt à nous perfuader que la perte en étoit inévitable, s’il ne s’en fût pas mêlé. Ce fcavant Légiflateur d’un Peuple indifciplinable & divifé, n’ignoroit point le pouvoir des Vers fur l’efprit de l’Homme par les Chanfons de Thalès de Crète fur la concorde, il avoit préparé la voie de fes réglemens , l’union & la valeur étant les plus fermes apuis des loix qu’il vouloir établir, il adora l’Iliade, où tout refpiroit l’amitié qui devoir unir les Citoyens, & la guerre unanime qu’ils dévoient faire aux ennemis. Elle fiattoit fur-tout les Spartiates, en leur montrant la Grèce en armes, fubjuguant l’Afie fous la ccndu'te d’un Roi de Lacédémone. Le Légiflateur & le peuple furent également charmés. d’Homére, qui d’abord contribua de la forte à faire admettre ces Loix, enfuite à les faire obferver par les motifs les plus intéreffans.
Cléomène eut donc raifon de le nommer le Poete des Lacédémoniens-. car il eft conftant que fi l’on doit à Li-
( 35 ) curgue la confervation de l’Iliade & de l'Odyflée , Licurguedoit à leur incomparable Auteur l'établiffement des Loix qu’il fit pour le peuple de Lacédémone.
Ces Poèmes parurent d’abord en pièces détachées, & demeurèrent long-tems en cet état, fuivant Elien, fous divers noms , comme la Bataille proche des Vai féaux la mort de Dolon , la Vaillance d'Agamemnon , la Patroclée, la Grotte de Calypfo , le Majfacre des Amans : on lesapelloitdesrapfodies, & leurs Chanteurs des Rapfodiftes. Ils commencèrent àfe répandre, fe tranfcrire & fe chanter dans toute la Grèce avec d’autant plus d’ardeur & d'empreffement, que l’on y voyoit éternifer la defcription & la gloire de la Patrie.
La Grèce partagée en divers petits états, y crut entrevoir ( ce qui les mit le plus en crédit ) un fyftême trèsbien lié de fa future grandeur ; elle confidéra la conquête del’Afie, comme un judicieux pro jet dont l’importance devoit éteindre les Guerres Civiles des Grecs, & les réunir pour étendre enfemble leurs conquêtes, & par confié, quent la gloire de leur Empire. C'étoit la penfée d’Ifocrate. La Poëfie d’Homereeft, dit-il, en grande eltime , parce qu’elle comble d’éloges ceux qui ont combattu les Barbares. Les Anciens ont voulu qu’elle fût enfeignée aux Enfans , & qu’elle entrât dans nos Concerts, afin qu’étant'imbus & pénétrés de l’antipathie qui régne entre nous & ces Peuples, nous fifions des efforts pour imiter, en les furmontant de même , la valeur de nos Ancêtres, qui renverférent la fuperbe Troye. L'événement juftifia la penfée d’Ifocrate : il eft certain par l'Hiftoire , que les Grecs animés de ce fentiment , ne furent jmais en repos, qu’après avoir exécuté le deffein que leur avoit infpiré la Poëfie d’Homère.
Cependant on n’en voyoit point la fuite hiftorique, & ce défaut leur ôtoit une grande partie de leur beauté.
Sparte avoit eu l’honneur de les publier. Athènes eut celui d’en régler la lecture par une Loi de Solon. Pififtrate, ce Tyran dont Cicéron qui s’y connoioit, admiroit le fçavoir & l’éloquence, fut le premier qui fit un
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( 36 ) tout des Livres féparés d’Homere , & qui les mit dans l'état où nous les avons. Il divifa l’Iliade & l'Odyflée conformément au deffein de l’Auteur , dont il rendit ainfi le plan facile à concevoir. Il partagea ces Ouvrages en vingtquatre Livres , qui dans la fuite furent désignes par les caractères de l'Aphabet. Platon attribue ce foin , non à Pififtrate , mais à fon fils Hypparchus. Il ajoute que ce Prince ordonna de chanter les Vers d’Homere à la Fête Panathénée. Léo Allatius croit que la copie d'Hipparchus fut la plus correcte , &raproche ainfi les opinions contraires. En tout cas, il eft certain qu’Athènes a la gloire d’avoir fouftrait Homere au naufrage des tems ; elle a fauvé le Pere du Sçavoir, l’a rendu à lui-même, & nous a procuré l’avantage de le voir tel qu’il eft.
Les Vers d’Homere avoient paru jufqu'alors admirables, comme les Aftres avant que l’on eût une connoiffan ce méthodique de leurs cours ; mais ils furent encore plus admirés , quand l’ordre en eut étalé toutes les beautés ; ils en devinrent plus chers aux Sçavans de la Grèce; on en fit une étude plus attentive, & des Differtations plus aprofondies.
Cynéthus, le Scholiafte de Pindare, étoit un Rapfodifte. Il s’établit à Syracufe environ vers les tems qu'Athenes publia cette nouvelle édition d’Homere ; & fi, comme le croit Leo Allatius, il y avoiteu quelque part, il put de même avoir été le premier qui la répandit. Mais elle ne refta pas long-tems dans fon intégrité ; les Copiftes fe méprirent ; les Interpolateurs mêlèrent leur clinquant à fon or ; on alloit tout perdre à force d’altération, quand des Philofophes , & même des Rois , jugèrent qu'ils dévoient arrêter le progrès de ce defordre.
A la tête de ceux-ci parut Alexandre, .pour qui l’Iliade fembloit faite exprès. Il n’eft point de Livre fi capable d’exciter la valeur, qui dans ce Monarque étoit telle en effet qu’on l’imagine pour embellir un Roman. Il y voyoit une efpéce de-fyftéme defes entreprifesfurl’Afie; c’étoit le toucher dans un endroit femfible; que de lui prefenter une Iliade entière & correcte, il chargea de ce foin
( 37 ) Anaxarque& Califthène : il y travailla lui-même, parce qu’il regardoit cet Ouvrage comme une Exhortation à la bravoure, & comme une Ecole de toutes les vertus militaires : ou parce que , fuivant l'ingénieufe penfee d’un Moderne , l’ambition de paffer pour fils de Jupiter le déterminoit à rendre aulli commun qu’il lui feroit poflible un Livre où régnoit la dernière familiarité entre les Dieux & les Mortels.
La correction achevée, il enferma fon Homere dans une riche caflette, qui s’étoit trouvée parmi lesdépouil-, les du Roi Darius. Il crut que rien n’en etoit aufli digne que ce tréfor, d'où vient que l’Ouvrage fe nomma l'Edition de la Cajjette.
L’Egypte fut après la Grèce, le Pays où ces Poèmes furent le plus vantés. Les Ptolomées y régnoient : la Grèce étant la patrie de leurs Ancêtres, leur étoit chère : ils faifoient un gracieux accueil à tout ce qui en venoit : les Sçavans de ce pays étoient invités par l’attrait des récompenfes à fe rendre à la Cour d’Egypte: onyparloitleur langue: c’etoit par des Gouverneurs de leur nation que l’on y faifoit élever les enfans des Rois, & leur Bibliothèque étoit la plus belle qui fût au Monde,
Des Sçavans furent établis Révifeurs de l’Iliade & de l’Odyflée. Zénodote, Bibliothécaire , Grammairien & Poète , fut à caufe de fes talens le plus diftingué des Révifeurs : mais ni fa correction ni celle de fon Difciple Ariftophane, Gouverneur du Prince Evergétés, ne fatisfaifantAriftarque, il l’entreprit avec tant de foin, fa Critique fut fi judicieufe & fi fage , que malgré fes Cenfeurs , toute l’Antiquité s’en eftraportée à lui, & l’a confidére au point de confacrer ion nom à lignifier tout Critique impartial &fçavant, comme celui de Zoile qui s‘avifa d’écrire en ce tems-la contre Homere, à marquer tout Cenfeur envieux &faux. Ces deux perfonnages fe trouvant à la fois fous ma main, je crois que les honnêtes gens verront avec plaifir dans un parallèle, à quoi doivent s’attendre ceux qui prendroientle bon fens de l’un, ou le mauvais cœur de l’autre, pour leur modèle,
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Ariftarque fut honoré toute fa vie de l’eftime & des faveurs de la Cour ; mais Zoïle y pourfuivant les avantages qu’elle avoit coutume d’accorder au Gens de Lettres, ne put ni les obtenir, ni fe faire fuporter. Le nom de l’un eft venu jufqu’à nous avec honneur, & nous le tranfmettons de même à nos Defcendans ; celui de l’autre n'eft conferve que pour être à jamais infâme. LesAntagoniftes d'Ariftarque furent contraints de le payer de raiions ; on ne daigna jamais réfuter Zoïle ; lui dit pour toutes raifons, qu’il étoit l’Efclave de la Thrace , & le Chien de la Rethorique , & ces beaux noms lui font reftés. La bonne Critique fubfifte : mais il y a des fiécles que la fienne eft anéantie, parce que le monde auroitcru fe déshonorer en la confervant : jufte retour qui couronne enfin le vrai mérite, & qui punit de même les lâchetés de l’envie !
L'Hiftorien Aratus raconte qu’il fut mandé par Antiochus à la Cour de Syrie , après avoir achevé une Copie de l’Odylfée, & qu’il y demeura jufqu’à ce qu’il en eût une entière de l’Iliade. On en publia d’autres encore avec les noms de certains Pays ; telles font les Maffaliotiques, & les Synopiques. Il fembloit que l’on eût deffein de rendre la difpute auffi animée fur la véritable édition des Ouvrages, qu’elle l’avoit été fur le uom & fur la patrie de l’Auteur. Quoique l’Egypte n’eût pas été la feule à les revoir, elle eut toute la gloire de leur correction, puifque l’examen dufage Ariftarque fut préféré à toute autre. Si ce n’eft pas celui qui régla le Recueil que nous avons aujourd’hui, on nefçaitplus qui en eftl’Auteur.
Les Commentaires & les Traductions en font innombrables: tous les Peuples y ont puifé des penfées & des exprefions dont ils ont enrichi leurs Difcours & leurs Langues. Elien nous affure que les Indiens avoient traduit Homere , & quefesPoëlies fe chantoient vulgairement en Perfe, Labeon le mit en Latin; bref on l’a tant imité, commenté ,adopté, traduit, qu’il eft, quoiqu’on lambeaux, dans les Ouvrages de toutes les Nations qui l’ont connu : ce qu’il y a de certain, c’eft que l'on n’y
E 39 J peut lire un feul Vers où quelque Sçavant n’ait fenti une exquiffe beauté dont il a tiré parti. La réputation où parvinrent ces Poèmes eft incroyable, & je n’ai plus d'expreflion pour le faire entendre. A peine furent-ils publiés , que la Grèce y trouva fon utilité, & qu’elle en fit fes plus douxamufemens. Elle avoir alors peu de Livres & dans ce peu rien n’étoit fi digne de fon attention ; elle découvroit chaque jour de nouvelles richeffes dans cette fource inépuifable, & chaque Peuple s’en faifoit honneur. Les Spartiates & les Macédoniens en aimoient le ton guerrier : leur génie poétique & leur fublime éloquence enchantoient Athènes & l’Egypte. Ces acclamations autoriférent les Sçavans à déclarer que l’excellence de ces Ecrits étoit univerfelle. Admirés d'abord comme des Chefsd’œuvres de Poëfie feulement, ils devinrent, à force d’être commentés , des Livres de Géographie & d'Hiftoire , des Traités complets de diverfes Sciences ; que dis-je? ils furent fenfés la Science même en action : ils réglèrent le culte de la Divinité ; on les cita, on les aprit, comme un Recueil de Maximes qu'il falloit croire & pratiquer.
Les Poètes y prirent leur enthoufiafme, les Critiques leurs principes, les Philofophes leurs opinions. T out Ecrivain en allégua l’autorité , toute Profellion en fit la matière de quelque Livre , il s’en compofa de grandes Bibliothèques , les Héros fe formèrent fur ceux de l’Iliade, & les Oracles parlèrent fon langage.
Le Genre-humain ne croyant pas l’honorer félon fon mérite en plaçant ce beau Génie à la tête des intelligences créées, lui décerna les honneurs divins. On inftitua des Jeux, on érigea des Statues, on bâtit des Temples en fon honneur. Alexandrie , Smyrne &Chio s’y portèrent comme à l’envi. Elien dit que les Argives facrifiant avec leurs Hôtes, invoquoient Apollon & Homere enfemble. A Rome & dans tout l’Empire, il étoit dans la plus grande vénération, & cette idolâtrie dura jufqu'auChriftianifme.
Alors toutes les adorations cefférent, & l’on tint à fon fujet un langage bien, différent ; il fut cenfé le Pere des
c iv erreurs qu’il s'agifoit de détruire : fes fictions quiavoient été la croyance des Payens, devinrent une fource d'objections entre les mains des Fidèles : on l'intérefa vive-, ment dans les Controverfes ; c’étoit un Coupable qui avoit entraine les hommes en mille abfurdités criminelles. Non content d’avoir tiré des fauffetés impies & ridicules de fon imagination, il en avoit enté fur les Livres infpirés. La Tour de Babel, & la Chute de Lucifer, lui avoient fourni la révolte des Titans &l’expulfion d'Até ou delà Difcorde.
Voilà, s’écrioit Arnobe, celui qui a bleffé votre Vénus, empoifonné votre Mars, mis votre Jupiter fous la protection de Briarée, & qui a trouvé des raifons pour autorifer tousvos vices. La Nature Humaine fe vit tourner en ridicule pour s'être laiffée aveugler ainfiparles vifions infenfées d’un Poëte. Platon fut de tous les Philofophes celui que l’on ménagea le plus, àcaufe qu’il avoit banni ce fcandaleux Homere de fa République idéale. On lui fit des crimes de tous fes agrémens : ils étoient les amorces du Paganifme dont le régne nefubfiftoit plus, & l'apui deségaremens qu’ils avoient accrédités en leur donnant de quoi plaire.
Voilà dans quelle pofture étoitle Pere des Dieux, tant que l’on fit la guerre à fes enfans. La lecture de l’Iliade fut un péché, Ruffin en accula hautement Saint, Jérôme. Saint Auguftin profcrivit Homere comme inventeur de la Fable, & confequemment de bien desmenfonges: mais il paroît que ce n’eft pas fans peine ; car en vérité le dulciffime Vanus , qu’il lui dit en le quittant, marque moins fon repentir de l’avoir lu, que la violence qu’il fe fait en renonçant au plaifir de le lire encore.
LesPhilofophesqui l’avoient tant admiré, fe crurent alors obligés de le défendre : fes Fables ne pouvant fe foutenir danslefens littéral, on les convertit en Allégories : cela reufit à quelques égards, mais à d’autres quelle pitié !
Junon fe parant du Celle de Vénus pour plaire à Jupier, devint l’air qui fe purifoit auxaproch.es du feu. Le
[ 41 3 Conte de Mars & de Vénus figuroit le tempérament amoureux de ceux qui étoient nés fous la conjonction de ces deux Planettes. L’efprit & l’érudition trouvèrent abondamment de quoi s’exercer: jamais la contradiction n’eut un plus beau champ. Tantôt Jupiter étoitle Feu, tantôt c’était Vulcain : ici la Fable de Mars & de Vénus était une Leçon de Morale , &làun Problème d'Aftronomie. Les rares découvertes de Porphyre, -& des autres Vifionnaires qui avoient érigé le Poète en Cathéchifte des Grecs, fe trouvèrent, tout bien difcuté , l'art d'altérer (dit Eufebe ) le fins naturel defis exprefions pour les rendre rjiyjlérieufis.
Les moyens auxquels on eut recours pour juftifier le Poète , anéantirent les Dieux. Ce que l’on avoit adoré juL ques-là, ne fut plus que figure poétique ; &lesSçavans, a force d'Allégories, n’avoient rien laiffe dans l’Univers qui pût être l’objet de fes adorations, quand il s’en offrit un réel dans le Chriftianifme.
Il fut donc néceffaire alors que la difpute cefât: dès ce moment le G énie rentra dans les droits : Homere ne perdit aucun des liens, pourn’être plus adoré: fes Ouvrages n’étant point révérés comme un fyftème de la vraye Religion, onenfaitcasainfi que d’une fidèle Hiftaire de la fauffe. On goûte & l’on aprouve fes maximes , fans le refpecter comme un Légiflateur. Les Ecrivains en citant les Ouvrages, ne prétendent point que ce foient des oracles ; on eft attentif aux obfervations dont il fournit la matière aux Philofophes ; on eft fenfible aux beautés que les Poètes admirent dans fes Vers, &l’on n’outre point fon éloge, en difant que ce fut un Génie du premier ordre, que nul autre ne l’a jamais furpané, que fes Ouvrages enfin, le démontrent & le Pere & le Prince de la Poëfie.