‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 18 sur 86 · PRELIMINAIRE. CXIX · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRE. CXIX

vie sV'couloit gravement entre l'étude , rnccomplissement rie leurs devoirs et la prière. iSulle ambition ne pouvoit les tenter. J'en puis citer un bien touchant exemple.

« Quand le roi François P'^, dit Henri de Mesmes (i), se fut lassé de feu liuzé , son avocat au Parlement , il manda mon père , lors fraîchement venu à Paris , pour là donner cet office, lequel aussi sévèrement que rudemont lui contesta qu'il ne faisoit pas bien de dépouiller son héritier sans crime , et que l'office ne pouvoit autremeut vacquer lui vivant. — Mais c'est mon avocat , chacun prend CL'lui qui lui plaît : serai - je de pire condition que les moindres? C'est, dit-il, l'avocat de la couronne, non sujet à vos passions, mais à son devoir. J'aimerois mieux gratter la terre aux dents, que d'accepter l'office d'un homme vivant, « Le P\oi , ajoute Henri de Mesmes, excusa cette liberté de parler , la loun et changea de conseil. De sorte que, trois jours après , l'avocat Ruzé se vint mettre à genoux devant mon père, en son étude, l'appelant son sauveur, après Dieu. — Je n'ai rien fait pour vous , lui répondit-il : ne m'en remerciez point, car j'ai servi à ma conscience, non à votre satisfaction. »

Grâce donc à ces nobles caractères, ou plutôt grâce à l'habitude de ces vertus rigides; car les habitudes sont le développement du caractère , la magistrature françoise fut la plus belle et la plus forte institution des âges modernes. a Aussi régla- l-elle tout en France : chez les autres nations de la terre, le droit civil naquit du droit politique ; chez nous seuls, et par l'effet de notre magistrature inn movible, le droit politique découla du droit civil. Nou.s devons tout aux ordonnances de nos Rois magistrats , aux arrêts de nos cours de judicature; rien ou presque rien aux assemblées de la nation.... Le peuple voyoit dans ses chefs, à conunencer par le Roi , des juges et jjon pas des maîtres : il trouvoit dans notre magistrature inamovible

'j ) Voy. les Mémoires de Castelnau , publiés par J. Le Labouveui , tome II, in-f^', pag, 771 .

tous les biens ([u il poiivoit réclamer ; droits de citoyen r sûreté de propriété , mainiieiides lois , défense contre Toppression : chose admirable I la justice étoit pour nous la liberté ! » (i)

Cette gravité des magistrats ne pouvoit manquer de se communiquer au barreau. L'on y voyoit briller des mœurs naïves et des talentssérieux. Moins jaloux desedistinguerpar les artifices de Fesprit que par l'étendue de la science et des vertus à la fois mâles et sévères, les orateurs s'ymontroient avant tout occupés de rendre évidente la bonté de leur cause. Quand ils pouvoient se rendre en secret à euxmêmes le témoignage de n'avoir rien négligé pour mériter l'estime publique, leur ambition se trouvoit satisfaite. Jamais des passions coupables ne les auroient rendus complices de leurs égarements. Ces hommes simples et religieux ne rccherchoient , dans le style, que l'expression fidèle de la pensée. De fortes pensées étoient à leurs yeux le véritable , j'ai presque dit Tunique ornement du discours. On ne les voit point courir après TefFet de la phrase. Le charme de leurs ouvrages tient tout entier à cette première idée féconde dont ils ne sont que le développement et le résultat. Les conséquences découlent abondamment les unes des autres : elles s'unissent si étroitement qu'il ne serôit pas possible d'en détacher une seule sans rompre la chaîne; et dans Tordre admirable et lumineux avec lequel tout fut d'abord conçu , l'intérêt résulte non pas des mots , mais des choses. L'abondance des idées prévient l'aridité du style. Chaque pensée porte en soi son mérite propre : il tient à la conception générale : en un mot, ces orateurs étoient éloquents , parce qu'ils avoient été d'abord profondément convaincus.

De nos jours , au contraire , on attache une importance exagérée aux combinaisons du style. Comme Fénélon Tobservoit déjà de son temps, nos discours ont beaucoup

(i) Mélanges politiques de M. de Chateaubriand , tome II , page 429.

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iV esprit, mais ils manque utile corps (l). On oublie trop, et c'est encore Fénc'lon qui parle , qu'il faut surtout agir sur les âmes pour être orateur, u Que direz-vous, ilemandoit

(i) La littérature du seizième siècle et de la première partie du siècle suivant , n a pas , en tflet , le cachet de politesse et doprrfection qui distingue eniineinment celle du règne de Louis XIV ; mais elle est peut-être plus originale et plus énergique. Par exemple , ce Balzac, si injustement juge par nos critiques : Balzac offre en foule, dans ses divers ouvrages, des morceaux d'une beauté surprenante. Qu'il me soit permis d'tn faire remarquer un seul.

« Il devoit périr, cet homme fatal ( nous le considérâmes il y a quelques jours dans THistoire de lempire d'Orient); il devoit périr, dit-il , dès le premier jour de sa conduite , par une telle ou telle entreprise : mais Dieu se vouloit servir de lui pour punir le genre humain et pour tourmenter le monde.. . . La raison coucluoit qu'il tombât d'abord, par les maximes qu'il a tenues : mais il est demeuré long -temps debout, par une raison plus haute qui la soutenu : il a été aÛérmi dans son pouvoir par une force étrangère et qui n'étoit pas de lui; une force qui appuie la foiblesse, qui anime la lâcheté , qui arrête les chutes de ceux qui se précipitent , et qui n'a que faire des bonnes maximes pour produire les bons succès. Cet homme a duré pour travailler au dessein de la Providence : \\ pensoit exercer ses passions , et il exécutoit les arrêts du ciel. Avant que de se perdre , il a eu le loisir de perdre les peuples et les états, de mettre le feu aux quatre coins de la terre , de g:Uer le présent et l'avenir par les maux qu'il a faits et par les exemples qu il a laissés. »

Balzac déplore ensuite ces calamités ; mais il étoit chrétien , et soudain il s'écrie :

« Il faut toujours en venir là : il est très-vrai qu'il y a quelque chose de divin ; disons davantage , il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les états. Ces dispositions et ces humeurs dont nous venons de parler , fièvre chaude de rébellion ; cette léthargie de servitude , viennent de plus haut quon ne simagine. Dieu est le poète et les hommes ne sont que les acteurs : ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel, et c'est souvent un faquin qui en doit c{fe f Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempête,

tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César Dieu dit

lui-même de ces gens-là, quilles envoie en sa colère , et qu'ils sont les verges de sa J'ureur. Mais ne prenez pas ici l'un pour l'autre. Les verges ne piquent ui ne mordent d'dlies-mômeS; ne frappent

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ce vertueux prélat, de cette éloquence qui ne v.i qu'à plaire et à faire de belles peintures , lorsqu'il faudroit , comme le dit Socrate, brûler, couper jusqu'au vif, et chercher sérieusement la guérison par l'amertume des remèdes et par la sévérité du régime? Mais jugez de ces choses par vous-même; trouveriez-vous bon qu'un médecin, qui vous traiteroit, s'amusât, dans l'extrémité de votre maladie , à débiter des phrases élégantes et des pensées subtiles? Que penseriez -vous d'un avocat qui, plaidant une cause où il s'agiroit de tout le bien de votre famille ou de votre vie , feroit le bel esprit , et rempliroit son plaidoyer de fleurs et d'ornements , au lieu de raisonner avec force et d'exciter la compassion des juges?... Ainsi , je crois qu'il faut condamner non-seulement tous les jeux de mots , car ils n'ont rien que de froid et de puéril , mais encore tous les jeux de pensées, c'est-à-dire toutes celles qui ne servent qu'à briller , puisqu'elles n'ont rien de solide et de convenable à la persuasion. »

Ces vérités doivent écarter de l'orateur du barreau tout ce qui ne tendroit qu'à faire admirer sou talent sans utilité pour la cause. Les ornements qu'il se permet deviennent des défauts s'ils ne se changent point en moyens d'une évidente utilité. Qu'il préfère ce qui ébranle fortement les consciences à ce qui ne s'adresse qu'à la réflexion. Rien ne donne plus d'autorité , rien n'assure à l'éloquence judiciaire des effets plus puissants que l'abandon de la franchise et la candeur de la bonne foi. Alors l'on tient les esprits dans ses mains ; on les meut à son gré. On n'a pas besoin de s'occuper de l'expression : elle suit d'elle-même le mouvement libre des idées ; elle prend une originalité bien supérieure aux plus savantes combinaisons de

ni ne blessent toutes seules. C'est l'envoi , c'est la colère , c'est la fureur qui rendent les ver^^es terribles et redoutables. Cette uiain invisible , ce bras qui ne paroît pas, donnent les coups que le monde sent. Il y a bien je ne stîs quelle hardiesse qui menace de la part de Thoinme, mais la Ibrce qui ace ible est toute de Dieu *.»

* iSo^rate Chrétieii.

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Tart. La lumière, la chaleur et l'inte'rèt se répandent de toutes parts sur le discours. Tantôt les moyens présentés séparément, frappent les juges avec force ; tantôt , pressés, accumules, ils accablent par leur masse. De la plénitude des idées résulte une abondance de diction qui rend à la fois Tévidence manifeste, et les émotions prolbrides.

Nous avons trop souvent oublié que , chargée de graves discussions , et s'adressant à des magistrats , l'éloquence judiciaire doit surtout être exacte, respectueuse et rapide. Dcdaignant tout ce qui ne tend pas essentiellement au triomphe des intérêts placés sous sa sauve-garde , son but sera toujours, non point de flatter les passions, mais de les combattre ; et s'il arrive qu'afin de les mieux confondre, elle soit quelquefois obligée d'emprunter leur langage, elle ne s'en servira jamais sans mesure et sans dignité. Satisfaite de remplir son objet, c'est-à-dire de persuader et de convaincre , même dans ses accents les plus passionnés elle doit avoir moins d'agréments que de chaleur, moins d'élégance que d'énergie. C'est pour cela sans doute que Maternus convenoit, avec Aper, que le premier âge de l'éloquence romaine encore naissante avoit laissé quelque chose à désirer; mais, ajouloit-il, « j'ai me rois cent fois mieux la verve inégale de Caïus- « Gracchus, ou la sagesse un peu compassée de Grassus, (( que les colifichets de Mécène et les cliquetis de Galu lion ; . . . . et rien assurément n'est plus indigne de « l'orateur, et même d'un homme , que de chercher, « comme font aujourd'hui la plupart de nos avocats, ce « faux éclat d'ornements frivoles, l'afféterie dans le lan- <' gage, et des bluettes de pensées qui s'évaporent. . . • (i) >^ Ce temps n'est plus, d'ailleurs, où les tètes désœuvrées ne pouvoient se complaire qu'aux ralFmemeuts de l'esprit. De grands intérêts agitent toutes les âmes. Les qualités qu'on admiroit avec enthousiasme dans les orateurs du dix -huitième siècle sont devenues impuis-

(i) Dialogue de Tacite sur les Orxteuri , trad- par M. Du.aa de La Malle , tom. VI, pag. 495.

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