‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 17 sur 86 · PRELIMINAIRE. CIX · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRE. CIX

nobles qui soit sur la lorre : les droits du sang et du mariage vioL's eu la personne d'un puissant Roi , par la seule considérai ion de sa qualité , bien que la plus éminente du monde : et par dessus toutes choses , l'Espagne se faisant des rempails dans un traité de paix , contre la nature , pour empcclif r que jamais elle ne se put rallier à la France par les liens du sang, éloieiit sans doute des motifs assez forts pour inspirer de la colère ou de la vengeance contre les auteurs de toutes ces funestes et malheureuses précautions. Mais ce grand prince a cru que sa première victoire dans ce combat devoit être sur son propre ressentiment par la vertu , la seconde sur les provinces par leurs coutumes, et la troisième sur les cœurs par l'amour et par la justice. Fasse le ciel que de si justes intentions aient tout le succès qu'elles méritent, et que la fidélité des

peuples réponde à la bonté toute royale du prince!

Jusqu'ici l'histoire a consacré par des éloges admirables leur am<jur et leur fidélité toute particulière envers leur

souverain Seroit-il donc possible que tous ces éloges

de fidélité pour les pères se convertissent en malédiction sur l'infidélité des enfants , et qu'à l'opprobre aussi bien qu'à la ruine de leur patrie, ils violassent aujourd'hui tous les droits du sang et de la loi en la personne de leur souveraine ? Ils peuv eut se conserver une paix éternelle et la fixer pour jamais entre les deux états ; aimeroient - ils mieux choisir la guerre et se livrer avec leur postérité à l'infamie et aux misères d'une rébellion capitale? — Ils doivent par toutes les lois du ciel et de la terre reconnoître et honorer leur souveraine : aimeroient-ils mieux, en confondant tous les sentiments de la nature et de la religion, vivre sous le gouvernement d'un simple lieutenant d'Espagne , privés pour jamais de la vue de leur souverain , que de se soumettre à une princesse que la nature leur a fait naître, que le ciel leur envoie, que leurs lois appellent , que le Roi très-chrétien amène à leur porte , et que toutes les vertus du monde leur rendent aussi sacrée par son mérite qu'elle leur doit être par sa naissance ? — Ils ont intérêt de se rapprocher du cœur et de l'âme de leurs

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états pour en recevoir le secours et les influences nécessaires ; aimeroient-ils mieux demeurer éternellement attachés à l'Espagne, de qui la nature les a entièrement divisés , que de se réunir à la France dont ils sont membres naturels , et à qui le ciel les réunit par les liens du sang , après n'en avoir été séparés que par les artifices et par la violence? — En un mot, ils sont obligés de se procurer la paix et à leur postérité ; aiment-ils mieux être le théâtre éternel de la guerre des deux couronnes, et demeurer plutôt les esclaves d'Espagne , que de devenir les enfants de France ? — Ceux qui violent leurs coutumes jusque dans le point de la souveraineté, qui en est l'unique fondement; ceux qui violent leur liberté jusqu'à les mettre comme des esclaves dans le commerce des contrats et des renonciations ; ceux enfin qui violent tous les droits du sang et de la religion , seront-ils préférés à une auguste princesse qui ne fonde son droit que sur l'autorité de leurs lois et sur la défense de leur propre liberté? — Encore un coup , le Roi très-chrétien ne peut croire que des peuples si sages tombent jamais dans un aveuglement si prodigieux. — Il croira bien plus volontiers que si la Reine se relâclioit au point de dissimuler l'iujure et l'oppression du conseil d'Espagne, ces provinces que l'on veut soustraire à la domination d'une si illustre héritière, ne demeureroient pas insensibles à l'intérêt de leur souveraine offensée et de leur liberté opprimée. — Mais puisque les choses sont dans une autre disposition , et que cette princesse est aujourd'hui à leur porte , qui leur tend les bras pour les recevoir comme ses fidèles sujets ; il s'assure que ses peuples n'oublieront pas dans une si heureuse conjoncture, que les rois de France étoient leurs seigneurs naturels , avant même qu'il y eût des rois de Gistille , et qu'ils aimeront mieux rentrer dans le sein de cette ancienne patrie qui leur sera un port assuré de paix et de bénédictions , que de faire naufrage dans une rébellion dont la fin ne pourroit être que tragique ù leurs états et funeste à leur réputation. »

L'éloquence judiciaire atteignit donc aussi la perfection

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SOUS le règne de Louis XIV; et nos critiques , pour n'avoir pas eu de ce genre une juste idée , surtout pour avoir négligé d'examiner attentivement les ouvrages qui pouvoient rectifier un premier aperçu dénué de vérité, ont pris comme l'époque de son perfectionnement, l'époque même de son allbiblissement , j'ai presque dit à beaucoup d'égards , de sa décadence. 11 n'est pas mrme nécessaire de parler, afin de rendre cette vérité plus évidente, ni de Pélissondont Voltaire u hésite point à comparer les Mémoires en faveur de Fouquet, aux Oraisons de Cicéron 5 ni du docteur Arnaud qui , comme le dit avec raison le cardinal Maury (i) , a surpassé dans son invincible Apologie des catholiques cV Angleterre , tous les orateurs du barreau.

Au reste , cette opinion que j'ose manifester, n'affoiblit point en moi l'estime dont jouissent à juste titre les vrais orateurs qui soutinrent plus tard la haute renommée de notre barreau. D'Aguesseau lui-même s'affligeoit en 1699 de la décadence qu'il me semble pouvoir faire remarquer. « Vous le savez, disoit-il (2), vous qui dans un âge avancé vous souvenez encore avec joie , ou peut-être avec douleur, d'avoir vu l'ancienne dignité de votre ordre. Rappelez la mémoire de ces jours heureux qui éclairoient encore ce barreau , lorsque vous y avez été reçus. Quelle multitude d'orateurs I quel nombre de jurisconsultes I combien d'éloquence dans les discours , d'érudition dans les écrits , de prudence dans les conseils ! On n'entendoit dans cet auguste tribunal que des voix dignes de la majesté du sénat , qui après avoir essayé dans les tribunaux inférieurs les forces timides de leur éloquence naissante, regardoient l'honneur de parler devant le premier trône de la justice comme le prix le plus glorieux de leurs travaux A ce haut degré d'éloquence nous avons vu

succéder une médiocrité louable en elle-même , mais triste

(1) De l'Eloquence de la Chaire , tom. I , pag. iSn .

{2) Des Causes de la Décadence de l'Eloquence , troisième discours.

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et ingrate , si on la compare avec l'élévation qui l'a précédée »

Oserai-je enfin énoncer toute ma pensée ? Peut-être me trompé-je 3 mais il me semble que sous la plume même de cet immortel magistrat , l'éloquence judiciaire commençoit à s'éûerver en s 'enrichissant. L'effort du travail me paroît ne pas suffire , notamment dans ses plus belles Mercuriales , pour cacher l'art infini qui s'y laisse sentir. Peut-être y manque -t -il un peu d'inspiration et de verve. 11 est si beau de voir jaillir une source abondante ! Après avoir entendu la lecture d'un discours dont il n'étoit point assez satisfait , son père ne lui dit-il pas avec beaucoup de délicatesse de goût : Sondéfaut est d'être trop beau ; il serait moins beau , si vous le retouchiez encore?

La prétention devient surtout fatigante dans la plupart des orateurs qui brillèrent ensuite au barreau (1). Ter-

(1) Pour des lecteurs de bonne foi , c'est en cela que consiste principalement une différence prodigieuse entre les écrivains du dix-septième siècle , et les écrivains du siècle suivant. Parmi ces dernier^ , on place avec raison en première ligne J.-J. Rousseau. L'on a cité souvent comme un chef-d'œuvre polémique , sa fameuse lettre à M. l'archevêque de Paris. Cependant, je ne crains pas de le soutenir : le docteur Arnaud mérita bien mieux tous ces éloges , lorsque , banni de France à cause de son livre sur les cinq propositions de Jansénius , il rendit compte de sa conduite à un évêque qui lui avoit témoigné le désir de la conn;>ître. Sa situation étoit absolument semblable à celle de Rousseju. (^onime lui il parloit à un prélat; l'un et l'autre se croyoient injustement persécutés ; mais si l'on compare leurs écrits, combien le controversiste puisa dans l'observation religieuse des convenances , une éloquence supérieure aux déclamations du philosophe genevois ! Pour en convaincre ceux qui n'auroient pis lu ses trois lettres , il me suffira de rapporter ici le début de la première. Au reste, je n'entends parler de lui que comme écrivain.

(c Monseigneur, j'ai reçu avec le respect que je dois, dit-il, l'ordre qu'il vous a plu de me donner, et je ne l'exécute néanmoins qu'avec regret. Je sais que le temps de l'oppression est un temps de larmes et de silence, et que le sage, selon la sagesse même , se doit taire dans les mauvais jours. Je pensois n'evposer qu'à Dieu seul dans le plus secret de ma solitude , les justes sujets

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rassoii j par exemple, substitua presque toujours à la simplicité naïve de ses prédécesseurs , à la facilité remarquable

qu'on m'a donne de me plaindre , et ne répandre que dans le sein du père des miséricordes it du Dieu de toute consolation, mes gémissements et mes douleurs. Mais vous avez jugé, Monseigneur , que ma cause étoit trop publique pour me contenter du témoignage particulier de ma conscience. Vous avez cru que je devois lever les scandales qui pouvoient troubler les personnes foiblcs , et vous avez voulu que j exposasse aux yeux des fidèles les dispositions oii Dieu me met par sa sainte grâce

« Je me rends, Monseigneur, à votre lumière et à votre autorité. Jeutreprends , pour vous obéir, le récit fidèle de mes actions

et de ma conduite Je me renfermerai dans ma personne. Je

rapporterai simplement ce que j'ai fait. L'exposition sincère de la modération avec laquelle j'ai agi dans toute cette affaire, me servira de défense. Je satisferai seuleauent à l'obligation n.iturelle et ecclésiastique qu'a tout homme d'honneur et tout prêtre de Jésus- Chiist , de maintenir l'intégrité de sa réputation et la pureté de la foi. Je n'établirai ma justification que sur la beule injustice du procédé de mes ennemis. Je n'emploierai point contre eux d'autres armes que celles dont ils se sont servis contre moi. Et enfin je tâcherai de faire voir qu'il est aisé d'être condamné , lorsqu'cjn a pour juges ses adversaires; lorsque la haine des particuliers s'est rendue puissante et redoutable par les appuis qu elle a recherchés ; lorsqu'elle étouffe la voix de ceux qui ne sont point liés avec elle , et qui veulent parler dans toute fétenduedt leur force pour la défense de la vérité opprimée w

Maintenant , laissons parler Rousseau. Il s'adresse à un prélat dont le caractère et les vertus sont encore, dans Paris et dans tout le royaume, l'objet d'une vénération unanime. Sentinelle vigilante de la foi, ce pieux archevêque s'étoit vu contraint de prémunir les fidèles contre les dangereuses erreurs de son ouvrac^e. Ce soin étoit de sa part un devoir rigoureux ; mais l'orgueil philosophique ne pouvoit s'abaisser devant le ministre des vérités éternelles , et cédant au mépris des égarrls qu'il auroit dû garder , même en n'étant point coupable, il s'écrie •

« Pourquoi faut-il. Monseigneur , que j'aie quelque chose à vous dire? Quelle langue commune pouvons-nous parler? Comment pouvons-nous nous entendre , et qu'y a-t-il entre vous et moi? Cependant , il faut vous répondre ; c'est vous-même qui m y forcez. Si vous n'eussiez attaqié que mon livre , je vous aurois Idissc dire ; mais vous ittiqucz aussi ma personne ; et, plus vous avez d'autorité parmi les hommes, moins il m'est permis de me taire quand vous voulez me déshonorer. »

Que l'on rapproche les trois lettres d'Arnaud , de cet écrit de

Oincr Talon. J. },

de leurs mouvements , aux grâces naturelles de leur ëlocution , Fambition , l'enflure et l'affectation du style. Osons le dire : c'est un rlie'teur qui s'eflbrce de devoir à l'excès de l'art des effets souvent forcés et des beautés quelquefois déplacées : tant il est vrai , pour me servir des expressions de d'Aguesseau , que le bon esprit na point eu de plus dangereux ni de plus mortel ennemi que ce que Von honore dans le monde du nom trompeur de bel esprit ! (i)

Dans Omer Talon au contraire , les morceaux les plus frappants semblent être le fruit de l'inspiration. Il est infiniment moins brillant , mais sa phrase ne lui coûte que la peine de l'écrire.

D'ailleurs fixons-nous bien.

Quand il parut dans le barreau (en i63 1 ) , notre langue étoit si dédaignée des orateurs du temps , que Lingendes n'osant pas lui confier sa renommée , traduisoit lui-même ses sermons en latin après les avoir prêches en françois(2j.LeCVc? n'avoit point encore révélé à la France le génie de Pierre Corneille ; vingt-cinq ans dévoient s'écouler avant la publication de la première Provinciale (5);

Jean-Jacques; on sera charmé de l'éloquence toujours franche et naturelle du premier, et l'on sentira mieux à quel point le goût des beautés véritables avoit déjà dégénéré , quand on admiroit avec transport l'afFectation, l'emphase et l'enthousiasme factice qjie l'on trouve trop souvent dans le second.

{i\ Discours sur les Causes de la déoadence de l'éloquence.

(2) Ces sermons forment 2 vol. in-S'*. On en a traduit quelques-uns en françois sur l'original latin , profitant néanmoins des manuscrits de plusieurs copistes qui les avoient écrits tandis que le P. Lingendes les prêchoit.

(3) Un noble pair qui , dans la décadence de notre littérature , se distingua toujours par son goût exquis et la pureté de Quiutilien ; M. le marquis de Fontanes a fait en quelques lignes un éloge achevé de Pascal. « Sans parler de sa gloire dans les sciences, a-t-il dit dans son Discours préliminaire à la traduction de V Essai sur l'Homme, de Pope; sans répéter l'éloge de ce chef-d'œuvre des Provinciales , pour qui la frivolité du sujet n'a point afifoibli l'admiratioa, n' a-t-il pas marqué toute sa force dans les pages

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]v docteur Arnaud achevoit tout au plus ses éludes préliminaires ; Nicolle . Pélisson et Bossuet étoient à peine nés; Labruyère , Fénélon et Racine n'existoient pas , et le Parlement où notre illustre magistrat venoit rortcr la parole , avoit rendu en i624 un arrêt qui défendoit à peine de la vie^ d enseigner rien de contraire aArislole et aux anciens auteurs,

La propriété des termes, la correction et l'élégance qui brillent dans ses écrits furent donc prodigieuses. Avec quelle surprise on y remarque ces constructions pittoresques, ces alliances de mots hardies et justes , ces ex- {>ressions de génie en un mot , que nous admirons dans es écrivains qui remplirent le règne de Louis XIV! Dans son abondance, je le répète , rien ne sentie travail ni Tetfort ; tout y respire l'inspiration et la chaleur d'âme. La langue prend sous sa plume une nombreuse harmonie. La marche de sa période est variée avec un art infini : elle a le plus souvent la forme latine : mais cet air étranger lui prête une originalité surprenante. D'ailleurs il seroit bien

détachées de l'ouvrage qu'il préparoit , et dont Pope a su recueillir les grands traits épars? Où se retrouve, oii se retrouvera jamais le secret de ce style qui , rapide connue la pensée , nous la raonlrtsi naturelle et si vivante, qu'il -emble former avec elle un tout indestructible et nécessaire? L'expression de Pascal est à la fois audacieuse et simple , sublime et naïve. JNe semble-t-il pas clioisir à dessein les tenues les plus familiers, bien sûr de les élever jusqu'à lui , et de leur imprimer toute la majesté de son génie'' Quel est ce raisonnement vigoureux qui poursuit une idéejusqua dans ses derniers résultats , et ne l'abandonne qu'après l'avoir forcée de donner tout ce qu'elle contient? On conçoit l'éloquence de Bossuet, empruntant a la poésie de grandes images, et ce ton de l'homme inspiré qui, placé entre le ciel et la terre, veut émouvoir un grand peuple. Quelques orateurs ont osé suivre de loin , imiter Bosquet. Qui tentera d'imiter Pascal? Son style ne ressemble à celui d'aucun écrivain ancien ou moderne; et, cliose étonnante, il est peut-être le seul génie original que le goût n'ait presque jamais le dioit de reprendre : non qu'il Semble chercher la correction et la pureté ; mais ses idées lui obéissent si iien , quelles se manifcatent uécebSairemcnl .ou- ]• s ioriuts qui ]^i»f (Ouvicnnent le inie<iv. >♦

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difficile qu'à cette époque où la langue de l'ancienne Rome étoit encore pour ainsi dire la langue écrite des savants , ses contemporains , Orner Talon n'en eût pas pris le mécanisme et les proce'dés : imiter ainsi , c'étoit puissamment concourir au de'veloppement de la nôtre.

Les grâces même ne furent pas étrangères à Orner Talon. On le voit descendre sans peine, de sa gravité et de sa hauteur habituelle, à des détails pleins de charme. Une couleur poétique anime ordinairement son style.

Au fond 5 l'on peut dire qu Omer et Denis Talon auroient atteint l'un et l'autre la perfection du genre sous le rapport de la diction , s'ils eussent moins scrupuleusement sacrifié au désir d'égaler le style périodique des anciens. On souhaiteroit voir leurs idées se détacher et se succéder avec plus de rapidité. Toutefois, nous l'avons déjà dit , cette marche lente et progressive provenoit , à cette époque, d'un système superstitieux. Omer commença d'en secouer le joug avec trop de réserve. Son fils suivit aussi, sous ce rapport^ son exemple 5 mais il auroit dû aller plus loin , beaucoup plus loin.

11 est aisé maintenant d'apprécier les avantages que l'on peut retirer des leçons de ces grands magistrats.

Protecteurs des intérêts privés , ils étoient surtout les défenseurs privilégiés des intérêts publics. Ces hommes vertueux confondoient, dans un commun amour , et le monarque et la patrie. L'un étoit toujours inséparable de l'autre , et Ton n'avoit encore appris qu'à les réunir dans un même culte. A. leurs yeux, le bonheur de l'Etat dépendoit avant tout de la force et du respect de la royauté. Aussi , placés entre la nation et le trône , comme ils étoient imposants lorsque leur voix exprimoit au prince les besoins du peuple , ou faisoit entendre au peuple ses devoirs envers le souverain! Quelle autorité le respect qu'ils portoieut au pouvoir donne à leur langage ! Combien leur dévouement est noble ! que de dignité !

Ne vous attendez donc à trouver en eux ni de lâches complaisances , ni un courage factieux : ils savolent trop que s'il est dangereux d'abandonner l'autorité à ses ca-

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priées , il le seroit eneore davantage d'afFoiblir son empire sur l'esprit des peuples. Admirez , au contraire , avec quel soin religieux cette magistrature l'environnoit de sa vénération et de ses hommages , même en osant lui résister pour mieux la servir (i). Dans un lit de justice tenu par Louis XIV, au commencement de son règne , îe premier président, Guillaume de Lamoignon . dit au maître des cérémonies qui se présentoit pour saluer le Parlement , après les évèques : — Saine tôt ^ la Cour ne reçoit point vos civilités. — Je T appelle M. Sainctot . répond le Roi. — Sire , reprend le magistrat , votre bonté vous dis-

(i) M. de Bonald a publie récemment, sur nos anciens pailements , quelques réflexions oii Ion admire également et la supériorité de son esprit et la profondeur de ses vues.

« En montant sur le trône, dit-il , Louis XVI avoit rappelé les a compagnies de magistrature, remplacées sous son prédécesseur « par des juges sans dignité et sans influence politique. La cour, « qui depuis long-temps croyoit gouverner toute seule , quand « elle ne faisoit qu'administrer, oublioit que la France n avoit a jamais été, et même ne pouvoit , dans les temps difficiles, être « réglée que par l'autorité de la justice, qui rendoit la royauté « présente aux peuples dans toute sa force et sa majesté. Renfera mes , sous les rois forts et les règnes tranquilles , dans les fonc- K tions modestes de la justice distributive , ces grands corps « en sortoient par nécessité sous les règnes foibles et dans les « temps orageux, pour exercer, à la place du roi, uu pouvoir « qui , échappé de ses mains, seroit tombé dans celles d'un miti nistre ou d'un favori. Sous les rois forts, comme sous les rois « foibles, instruments des uns ou appui des autres, ils avoient « fait la royauté dépendante des lois et indépendante des sujets , « et rendu la législation imposante, l'obéissance honorable ; « puissants à servir le pouvoir ou à le suppléer, incapables de u l'usurper eux-mêmes , et opposant à toute autre usurpation un a obstacle insurmontable ; tels avoient été jusqu'à ces derniers « temps les parlements de France , heureux tempérament d'aris- « tocratie et de démocratie , confondus dans une magistrature a véritablement royale, et qui seule en Europe avoit donné à la « haute police ^ à la |X)lice des révolutions, ces formes augustes et « solennelles qui, dans l'exercice de l'autorité , ne lai^soient voir tf que la justice , et dans l'emploi de la force, qu'un jugement. » ( Biographie universelle , ancienne et moderne , au mot Louis XVI , tom. XXV, pag. 220. )

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pense quelquefois de parler en maître ^ mais voire Par-lem.ent doit toujours vous faire parler en Hou

Ces grandes compagnies s'estimoient trop elles - mênjes pour ne voir dans le prince qu'un être fragile et périssable» Son amour pour les peuples leur auroit paru trop incertain , s'il i^'avoit eu d'autre fondement que des considérations hunîi'nes. La royauté, dont ils rattachoient au ciel la puissance et les obligations, étoit pour eux, ici bas , l'image de cette Providence suprême qui règle les destinées du monde selon les lois qu'elle a faites elle-mênae : ainsi leurs propres devoirs leur devenoient plus saints. Dès lors aucun espoir > aucune crainte n'ét oient capables d'alfoiblir ou d'intimider leur zèle. (( Sic est désobéissance de bien servir^ disoit à Henri IV le Parlement de Paris ^ qui contrarioit les vues du Conseil , la Cour fait ordiîiairenient cette faute y et quand elle trouve conflit entre là puissance absolue du Roi et le bien, de son service^ elle juge V un préférable à Vautre^ non par désobéissance y mais par devoir , à la décharge de sa conscience. »

Eli effet , le bien public seul animoit encore ces magistrats , lors même qu'il pouvoit les égarer ; et si ce géué-» reux mobile les rendit quelquefois redoutables à des ministres jaloux ou dangereux , en combien d'occasions leur courage ne lut-il pas le plus ferrae rempart de la monarchie ? (( Je nai ni tête ni vie que je préfère à l'amour que je dois à Dieu, au service que je dois au Roi , et au bien que je dois à ma patrie », dit Achille de Harlay aux factieux qui le menaçoient du supplice, parce qu'il ne vouloit pas assembler le Parlement au gré de leurs désirs. — • Quand Bussy Le Clerc vient le sommer de le suivre, y e vous suis , lui dit-il ; et le chef des Seize alloit continuer la liste des magistrats proscrits, lorsque Augustin deThou s'écrie : « // est inutile d'en lire davantage; il nest au- Clin de nous qui ne soit prêt à suivre son chef. » A ces mots, tous se lèvent et marchent vers la Bastille : ils étoient cinquante.

i^ Pour eux , la magistrature étoit un véritable sacerdoce. Au fond de leurs maisons comme dans un sanctuaire, leur

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