CINQUIÈME DISCOURS
Prononcé le 19 février i643, à la présentation des lettres du Roi qui nommoient Honoré Grimaldi, prince de Monaco, duc de Yalentinois et pair de France.
Messieurs,
C'est un problême diversement résolu dans l'école de Socrate et d'Aristote, s'il faut louer les vertus qui se rencontrent dans les hommes et les rendent illustres , ou bien honorer le mérite et l'industrie de ceux qui possèdent ces belles qualités.
La différence de ces opinions procède des sentiments contraires de ces philosophes.
Le premier, duquel toutes les pensées aboutissoient a la recherche du souverain bien , mesurant les avantages de notre condition, selon l'abondance des influences que le ciel nous distribue, admiroit la puissance des choses supérieures dont les voies lui étoient inconnues, dans la grandeur de leurs effets , s'imaginant que la sagesse et la bonne conduite des hommes n'étoient autre chose que l'émanation d'une vertu divine , l'image et le rayon d'une qualité surcéleste dont la source et le caractère résident dans les notions infinies de la Divinité , desquelles nous n'avons ici-bas que de simples copies.
L'autre, au contraire, qui n'avoit autre horizon que la puissance ordinaire de la nature , faisoit grand cas des hommes vertueux qui savent se prévaloir des avantages de leur esprit; et, dans la diversité des talents et des emplois auxquels ils sont appliqués , il observoit l'industrie des uns , la prévoyance et la modération des autres , la force , le courage et toutes ces qualités héroïques , lesquelles ne naissant point avec nous, rendent honorables ceux qui les ont acquises , parce qu'ils ne sont redevables de ces grâces qu'à eux-mêmes : leur travail et leur générosité sont le principal organe de leur gloire ; ils ne doivent à la fortune que le hasard d'une bonne naissance et le succès des événements incertains.
Ainsi, les uns estimoient les richesses de la nature, les puissances de la vertu et de l'art, qui produisent les grands personnages et les distinguent du commun; les autres admiroient Tusage de ces trésors , les pensées des belles âmes qui sacrifient à la gloire , et donnent volontiers , en échange de la réputation qu'ils souhaitent , ce qu'ils estiment le plus précieux dans la vie.
Pour cela, dans les occasions de cette qualité, le récit des desseins glorieux et l'éclat des belles actions sont d'ordinaire le fondement des discours qui couronnent la tête des hommes généreux : leurs ancêtres participent à leur triomphe , et les plus riches parures se rencontrent dans les paroles des hommes éloquents qui publient leurs louanges, et les annoncent à la postérité.
Mais, à notre égard, la gloire de cette journée appartient à la grâce et au bienfait du Roi , qui sait reconnoître la vertu des hommes illustres , honorer le mérite et la fidélité de ses amis : tant est véritable la pensée du grand évêque d'Athènes, que Dieu dans la nature , et les souverains dans leurs états , possèdent des qualités qui semblent contraires et qui constituent néanmoins Texcellence et la dignité de leur être : l'une consiste dans une certaine éminence qui les sépare du commerce , parce qu'elle ne souffre point d'égalité ni de compétence : l'éclat de leur majesté et le titre de leur condition ne se communiquent jamais à personne ; l'autre s'appelle providence,
bonté , effusion ; car, bienfaisants aux hommes qui cherchent leur protection , ils leur distribuent des grâces , lesquelles , quoique pleines de justice à Fégard de celui qui les donne, et de mérite en la personne qui les reçoit, sont pourtant des bienfaits magnifiques, des présents honorables et sans mesure, parce qu'il n'appartient qu'aux puissances souveraines d'user de ces libéralités, et les particuliers ne les recueillent jamais qu'avec des sentiments d'obligation et de reconnoissance infinie. Et tout ainsi que la Divinité , se communiquant aux choses inférieures, leur donne les qualités suffisantes pour recevoir et posséder ces bienfaits, par un accroissement insensible qui dilate et multiplie les puissances ordinaires de la nature , et les rend capables de ses faveurs ; les rois , en la personne desquels réside la source des honneurs , peuvent d'un gentilhomme faire un duc et pair, un premier officier de la couronne.
Que si le bienfait du Roi se repose sur la tête d'un homme de grande naissance , de mérite et de haute vertu , dont les services aient prévenu la récompense ; si les lauriers et les myrthes se trouvent plantés sur une terre glorieuse , honneur au jugement et à la justice de Sa Majesté, qui sait également confondre l'orgueil de ses ennemis , et reconnoître l'affection des hommes de grand cœur ! Mais honneur aussi au courage et à la générosité de celui qui a su provoquer le ju-
gement d'un grand prince , et qui se peut vanter que cette grâce lui étoit due , parce que , dans la querelle générale de TEurope , en laquelle tous les princes se trouvent divises , il a renoncé aux intérêts de la maison d'Autriche, auxquels ses ancêtres l'avoient engagé , et s'est garanti , par la force de son bras, de la dureté d'une protection tyrannique , pour espérer les bonnes grâces du Roi, mériter l'ordre qu'il a reçu, s'attacher aux fleurs de lis et se faire François au péril de sa vie, au désavantage de son bien (i)! Cette action ressemble parfaitement à la générosité d'Eumenès , fils d'Attalus , roi de Pergame , lequel , ayant préféré les bonnes grâces du peuple romain aux offres d'alliance que lui faisoit Antiochus , lors même cju'il étoit puissant dans l'Asie et qu'il opprimoit la liberté de la Grèce, souffrit toutes sortes d'extrémités dans sa place et perdit une partie de ses Etats , aimant mieux hasarder son salut dans la protection de l'empire, que de l'attendre de l'amitié d'un usurpateur. 11 n'en désira pourtant d'autre satisfaction que d'être remercié publiquement dans le sénat, où il fut
(1) En i6ii , il chassa les Espagnols de Monaco avec une grande valeur, et voulut \ivre en prince libre sous la protection de la France. Louis XIII le fit chevalier de ses ordres, lui donna le duché de Valentinois, le comté de Carlarlez, en Auvergne, etc. etc. Ce prince avoit de très -belles qualités, beaucoup de savoir, une grande douceur, une admirable prudence, et une valeur invincible. {Dict. de Moreri.)
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comblé d'honneur et de gloire ; on le rétablit ensuite avantageusement dans la possession de ses places.
Ainsi, cet homme courageux que le sage fils de Syrach appelle tertius ingloriâ, ayant attaqué et tué de sa main le prince de la tribu de Siméon , et fait connoître que le zèle et l'indignation étoient plus puissants dans son esprit que les affections du sang et les suffrages de la nature, fut honoré de la dignité du sacerdoce.Dieu, dit l'Ecriture, duquel il a\ oit embrassé les intérêts et vengé la querelle , lit alliance de paix avec lui, et rendit héréditaire , dans sa famille,, la charge dont il Tavoit gratifié ; alliance de paix que Phiion juif a cru être le titre du privilège duquel jouissent les sacrificateurs, d'être exempts de toute sorte de factions militaires , et Phinéas le mérita dans cette occasion , pour lui et ses successeurs , en reconnoissance de son entreprise , comme une espèce de récompense de sa fidélité et de son affection.
M. le prince de Morgues possède par éminence ces qualités. Son avocat vous les a avantageusement expliquées , et nous pensions , en l'écoutant , entendre dans le poëte Callimaque le fleuve Peneus disant à Latone , qu'il avoit assistée dans une occasion difficile : Je me suis engagé courageusement dans vos intérêts, sans faire état des menaces , ni de la colère de Junon ; je souffre pour m'être attaché à votre secours. Et cette dame lui répond en termes qui ne sont pas malséants
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dans notre bouche : Heureux d'avoir pris parti dans les bonnes grâces d'un prince redoutable à ses ennemis et protecteur de ses alliés, reposez sans crainte dans votre forteresse ! le Pioi , qui dort en sûreté , les yeux ouverts comme un lion , pour donner de l'épouvante à ceux qui le regardent et qui veulent interrompre son sommeil, saura bien conserver les reliques du grand Hercule, et garantir des atteintes de l'oiseau de proie, celui qui n'est pas assez fort pour se défendre.
Numquam cuslodibus illis , Infensura mûris hostera incursusque lalronum, Aut iinpacalos a tergo horrebis Iberos.
Cette place, qui fait partie de l'ancien territoire des Marseillois , et porte le nom de la langue de ses premiers fondateurs , assise au pied des Alpes et à l'entrée des monts Apennins , frontière entre la France et l'Italie , après avoir conservé sa liberté pendant trois siècles , sous la puissance héréditaire et légitime de ses seigneurs naturels, s'est vue réduite à la discrétion d'une garnison insolente , qui lui faisoit regretter la perte de son ancienne condition , et appréhender le malheur de son prince tout prêt à recevoir l'injure du plus fort, et d'être dépouillé de son état, sous prétexte d'amitié et de bienséance. L'assistance de ses voisins lui étoit suspecte et plus dangereuse que l'envie de ses ennemis. Les alliances
que ses ancêtres avoient contractées , et qui dévoient être l'espérance de sa protection dans l'Autriche et dans FEspagne, contribuoient à sa perte. Quomodo sifuglat T^ir àfacie leonis, et occurrat ei ursiis..., mordebit cum coluber, (Amos.v. 19.)
Dans ces amertumes et ces angoisses douloureuses , capables de confondre les âmes communes, l'esprit des hommes de cœur se recueille. Les puissances des sens qui dans le calme des affaires se reposent dans une espèce de sommeil, s'excitent dans ces occasions , s'augmentent et se multiplient. Aussi, lorsque ce prince a vu son honneur et son salut entre ses mains , il a brisé les liens qu'il ne pouvoit dénouer, pour trouver son secours dans les bonnes grâces du Roi, qui sait être plus aise de régner dans le cœur de ses voisins et de ses sujets, que dans le bruit des canons et l'équipage des armées ; plus glorieux de conserver ses alliés et de les rétablir dans leurs Etats, que d'étendre les bornes de son royaume.
Mais cette protection armée, l'alliance publique et l'amitié du Roi dont ce prince est honoré , est semée de roses et de fleurs , remplie de grâces , de présents et de bienfaits. Sa Majesté lui donne à pleines mains de l'honneur et du bien tout ensemble : ce titre de duc et pair de France , et l'avantage d'être assis dans cette compagnie ; dignité précieuse dans sa source , parce que c'est une des premières charges de la couronne ; il-
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lustre en la personne qui la reçoit pour marque de sa fidélité, et en échange et satisfaction des terres qu'il a perdues.
Ainsi, Jo<èphe nous apprend que Tun des princes de la Judée (i), ayant pris parti dans les intérêts de la république romaine, fut accueilli glorieusement dans le sénat. Abratinus et Messalla , deux grands orateurs , honorèrent en sa présence la mémoire de ses ancêtres et le mérite particulier de sa personne; et Massinissa , roi de jNumidie , ayant suivi la fortune de Fempire dans la guerre contre les Carthaginois, le grand Scipion fit entendre au sénat la générosité de ce prince , le devoir auquel il s'étoit mis , et les assistances que les armes romaines avoient reçues de son secours ; en sorte que le sénat lui ordonna toutes les marques d'honneur, même le manteau d'écarlate et Tagrafe dorée qui étoient les enseignes de la dictature , et Fun et l'autre de ces princes éprouvèrent dans l'événement , que l'amilié du peuple romain , la réputation de son alliance et Téclat d'une cérémonie si magnifique, étoient plus avantageuses pour la conservation de leurs Etats, que toutes sortes de forces et de puissances particulières : tant est véritable la réflexion de Polybe , qui , ayant considéré que les desseins ordinaires des hommes aboutissent tou-
(i) lU'rodr.
OmPi Talon. I. ô
jours à quelque intérêt particulier; que ceux qui entreprennent la guerre , s'engagent dans des dépenses excessives et des soins continuels, sans y comprendre l'appiéhension et la difficulté des événements incertains , s'imaginant que l'usurpation est une conquête légitime , que la justice n'est pas la vertu des souverains , ou qu'elle ne se connoît que par l'issue des batailles , s'étonne que les Romains , après avoir dépouillé tout le monde pour composer leur empire , ne pouvant conserver ce qu'ils avoient acquis , prissent vanité d'être arbitres de la fortune de tous les princes éloignés , et faisant plus de cas de la dignité de sénateur ou de citoyen que d'un royaume, n'employassent plus leurs forces que pour conserver la foi publique , maintenir la grandeur et l'autorité de leur nom.
Les armes du Roi , depuis quatorze années , travaillent incessamment pour confondre l'orgueil des anciens ennemis de la couronne, rendre ridicules ces pensées de la monarchie universelle , sans dessein néanmoins d'augmenter les bornes du royaume, ni d'ajouter des provinces à nos frontières : le Roi sait bien qu'il doit avoir des voisins , que les empires ont des limites aussi bien que l'Océan; et, quoique l'imagination de retirer l'ancien héritage des fleurs de lis , occupé par violence , ne puisse être que légitime , il agit pourtant par des considérations
plus généreuses. Les projets qu il a vu former contre tous les princes d'Allemagne, les prétentions de l'Empire sur les souverains d'Italie que l'on a voulu dépouiller, ces prétextes de religion étudiés avec lesquels Ton abuse les peuples pour se rendre maîties du bien d'autrui, ont obligé Sa Majesté de passer en Italie, de faire voyage dans le Roussillon , et de visiter tous les ans en personne ses armées. Il étoit débiteur à sa conscience et à toute la chrétienté de cette protection générale ; il ne seroit pas héritier des vertus comme il l'est de la couronne de ses ancêtres , s'il n'étoit jaloux de cette réputation publique, des titres d'honneur et des inscriptions magnifiques qui le font considérer comme l'arbitre de la paix et de la guerre, l'ennemi de la violence, et le fléau des usurpateurs. Cela nous oblige de considérer maintenant sa cour comme Rome l'ancienne ; la patrie commune de tous les gens de cœur, en laquelle la vertu facilement se naturalise : les hommes de toutes nations y trouvent leur avantage , lorsqu'ils ont les qualités qui les peuvent mériter.
Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que les princes étrangers ont cherché de la gloire dans nos armées. Les uns y ont commandé, les autres y ont paru en qualité de volontaires. INos histoires y ont remarqué des rois de Hongrie, de Bohême, de Sicile, de Navarre. Nous avons eu des conné-
tables de la maison de Portugal , de Castille et de Stiiart; des maréchaux de France de ïrivulce , de Melphes, de Strozzi , d'Ornano. Les maisons illustres du royaume sont composées de branches souveraines de Lorraine , de Savoie et de Mantoue, qui n'ont d'autre rang en ce lieu que celui que la qualité de duc et pair leur donne. Ceux de Schomberg, d'Angennes, desUrsins, de Retz, de Fiesque, originaires de Danemarck, d'Allemagne , d'Italie , ont trouvé notre terre capable de nourrir toute sorte de bonnes plan- • tes, et nos constellations favorables et bienfaisantes aux grands capitaines.
Nous ajoutons aujourd'hui à ces grandes familles un prince de la maison de Grimaldi, il- ■ lustre par l'antiquité de son nom et la gloire de m ses alliances, par les actions héroïques de ses ancêtres et le témoignage de sa propre vertu ; un prince qui a le cœur gaulois ; qui , pour gage de son amitié , donne au Roi la protection de sa place, lui assure un passage dans l'Italie, un chemin au Milanois ; et le Roi l'accepte pour en faire une barrière contre l'insolence , et une franchise pour les affligés.
Ainsi, nous finissons cette journée de triomphe, toute glorieuse dans la rencontre du temps et des personnes, par les paroles du poëte Lucain , lorsque , décrivant le port et la forteresse de Monaco, il semble avoir prévu les inclinations
<ie ce prince, et marqué le dessein, voire même la nécessité de son affection françoise :
.... Sub Herculeo sacratus noniine poi Lus Urget rupe cava pelagus : non Corus in illum Jus babet , aul Zcpbyriis : soins stia Htlorn turbat Circius , et lula probibet stations Monaeci ;
Comme s'il avoit voulu dire : L'assiette de cette rade est à l'abri des vents de Torient et de l'occident ; elle n'appréhende point les courses des pirates, ni les efforts de l'Espagne ; les armes de la France sont seules capables de l'incommoder : Solus sua liltora turbat Circius. Circius est un vent françois qui souffle en Languedoc : InNarbonensi Galliâ, non in aliis cœli partihus no tus , dit Pline, lib. 2, cap. 47- Pour cela, tous les princes de cet état avoient perpétuellement souhaité l'amitié de nos rois et porté l'écharpe blanche , engagés dans Talllance et les intérêts des Guelfes, partisans du Saint-Siège et de la France. Ces inclinations anciennes ont été troublées par les factions de Charles V et de Philippe , fomentées par la conduite d'un tuteur intéressé ; mais ce prince a réclamé contre ces mauvais conseils, au péril de son état, de ses enfants et de sa vie.
Le Roi, qui a satisfaction entière de son courage et de sa fidélité, commande qu'elle soit honorée dans ce lieu, le théâtre le plus magnifique du monde, l'assemblée la plus auguste de la France, dans laquelle, recevant de votre main,