‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 24 sur 86 · QUATRIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

QUATRIÈME DISCOURS

Prononce en 1642, lors de la présentation des lettres -patentes du Roi, qui élevoient M. le maréchal de GuÉBRiANT à la dignité de duc et pair de France.

ESSIEURS ,

Bien que la satisfaction des actions glorieuses soit la joie de notre cœur et le seul contentement des âmes généreuses, et que l'honneur que nous recevons puisse être souvent l'elTet de la complaisance et le fruit de la vanité, nous devons pourtant une reconnoissance entière à la vertu. Ainsi, dans les exercices des athlètes, les premiers efforts étoient reconnus par un présent honorable; les seconds se récompensoient d'un applaudissement public, d'un battement de mains, d'une jonchée de fleurs répandues sur la tête de celui qui avoit combattu ; mais l'honneur de la couronne étoit réservé pour le victorieux , comme le dernier période et le complément de la gloire.

Telle est la cérémonie de cette journée en laquelle , honorant le jugement du Roi et la grâce

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qu'il a faite à M. le comte de Guëbriant, nous reconnoîssons véritable cette méditation : que, si dans les combats le bonheur n'est pas inutile , si la faveur des dieux peut beaucoup contribuer à la fortune des hommes, la force pourtant et la générosité sont absolument nécessaires.

Celui qui manque de cœur dans les occasions, qui ne paie point de sa personne , qui pâlit dans les dangers et se trouble dans la mêlée , déshonore sa naissance , fait injure à sa famille , et ne mérite pas de recevoir la récompense d'une vertu accomplie.

La lumière des grâces est toute pure , et les faveurs qu'elles distribuent en public ne sont agréables que lorsqu'elles sont justes. Les rois n'ont en la main qu'une seule mesure ; c'est la marque de la puissance et de l'autorité souveraine qu'ils possèdent. La différence du poids ne procède pas du défaut de la balance, ni de la main de celui qui la conduit; chacun reçoit en son temps la récompense de son mérite , selon la diversité de son emploi , et c'est pour cela que nous ne devons pas être chiches ni envieux des louanges qui sont dues aux hommes vertueux, lesquels s'étant épuisés dans des travaux continuels, ayant méprisé toutes sortes de périls, exposé leur sang et leur vie pour se consacrer à la gloire dans le service de leur prince , sont contents d'une couronne de chêne et d'un titre illustre et précieux, parce qu'il est le témoignage de

l'honneur qu'ils ont acquis et qu'ils laissent à leur postérité.

La satisfaction que chacun reçoit de son ouvrage, est agréable clans sa condition. Le soldat aussi bien que le capitaine , se piquent de courage et de générosité. Ils se contentent des avantages et des charges militaires où le temps et leur mérite les appellent. Un maréchal de France , un officier de la couronne, un chevalier de l'Ordre, sous la conduite duquel les armes du Roi ont été tant de fois victorieuses (i); qui a étendu les frontières de l'Etat, fait abattre à Arras des inscriptions de la vanité , et démenti ces fausses prophéties, reçoit aujourd'hui, de la main de son maître , le témoignage public d'un bienfait sans mesure ; une couronne qui ne se donne qu'aux grands capitaines, lorsqu'ils se sont signalés dans des expéditions extraordinaires , lorsqu'ils ont avancé les bornes du royaume et rendu des services importants à l'Etat : présent illustre et honorable que l'éclat de ce lieu rend

(i) Il fut surtout cause du succès de la bataille de Wolfembuttel, eu i6ii, et du combat de Clopeiistat. L'anne'e suivante, il gagna la bataille d'Ordiugeu ou de Kempen. Il prit ensuite Ordingen , Nuits, Kempen , etc. Louis XIIl lui donna le bâton de France en i642'; mais, blessé au siège de B.otwil, le 17 novembre i643, ii mourut le 24, après avoir emporté cette place. Ses dépouilles mortelles furent déposées dans la métropole de Paris , par les ordres d'Anne d'Autriche.

plus magnifique (ju'une journée de triomphe, puisque les acclamations du peuple, les yjarures superbes des rues , la multitude des chariots et les ornements des trophées, ne sauroient répondre à la grandeur des discours qui se tiennent en cette grand'chambre, ni à Favantage que reçoivent les hommes de cœur par les éloges publics qui sont les gages certains d'une vertu sans reproche , d'une gloire qui ne vieillira jamais , et les fondements d'une réputation solide que les siècles à venir ne pourront ignorer ni dédire.

Toutes ces pompes que l'industrie des hommes élève en une nuit, et qui sont les effets de la dépense et du luxe, s'évanouissent à nos yeux, la mémoire s'en perd avec le bruit; mais le souvenir des actions glorieuses doit être de longue durée, et nos registres, qui sont les dépôts les plus fidèles de la vérité, les meilleurs trésors de l'histoire, ne souffrent pas qu'elles périssent. La louange et la vertu s'y trouvent toujours assemblées : aussi bien elles ont fait alliance , dit Pindare , et comme elles sont inséparables, elles se produisent et se conservent l'une l'autre; elles survivent les hommes généreux, et portent a ceux qui viendront après nous , ce que l'envie et le temps s'efforcent vainement de détruire.

Bienheureux qui peut conjoindre le courage et la bonne fortune tout ensemble ! mais ce bonheur est imparfait s'il est étouffé dans le silence ,

et sa perfection consiste dans l'ëclat et la lumière. Oui , les hommes qui parlent en public sont les anges de la renommée. Leurs paroles ont des ailes ; elles passent dans les provinces éloignées et font impression dans l'esprit des peuples qui les écoutent. Bienheureux donc, encore un coup , qui reçoit en ce lieu la louange de sa fidélité , de son courage , et de sa bonne conduite î Cette louange ne consiste pas dans une multitude de paroles, ni dans le récit de toutes les actions particulières de sa vie : le lieu ni le temps ne souffrent pas un discours étendu; mais ce que nous omettons n'est pas moins honorable , parce qu'il est dans la connoissance et la réputation publique.

î^ous donnons quelque cliose à la modestie et à la présence de celui dont nous parlons, et le reste au souvenir de cette généreuse noblesse qui nous écoute , laquelle ayant pris part dans l'exécution de toutes ses périlleuses entreprises, en sait plus par expérience , que nous n'en avons appris par les relations publiques ; il nous suffit d'élever en cette journée le monument d'une gloire qui ne périra jamais. Le jugement du Roi en est l'oracle. Il en a jeté les fondements sur la brèche d'une ville réduite en son obéissance. L'ayant honoré sur cette brèche d'un bâton de maréchal de France , ne vous étonnez pas s'il le couronne aujourd'hui de la qualité de duc et pair, le comble et le dernier période de toutes

ies dignités du royaume, le prix et la satisfaction d'une vertu achevée, l'honneur de la paix et de la guerre, le fruit des travaux passés et l'espérance d'un repos agréable.

Ce présent est honorable sur la tète d'un homme généreux, parce que, pour l'avoir mérité, il faut avoir entrepris le siège de la ville d'Arras; la capitale d'une province ancien héritage des fleurs de lis ; ville superbe, peuplée de cinquante mille habitants , et au secours de laquelle toutes les forces étrangères se sont trouvées inutiles : elles n'ont osé se présenter à la campagne pour éprouver le bras de notre général d'armée. Les efforts qu'elles ont faits à nos retranchements ont été si puissamment repoussés , qu'elles ont reçu l'injure toute entière à la vue de leurs drapeaux, à la portée de leurs canons, et en présence de trente mille combattants commandés par l'un des plus grands princes , mais le plus généreux de la maison d'Autriche. La ville a reçu la loi du victorieux, et la place dans laquelle ils ont été si long-temps sous les armes , doit être appelée , non pas un champ de bataille , mais un lieu de menaces inutiles , un champ de confusion et d'opprobre dans lequel ils ont élevé des autels à la frayeur et à la crainte, à l'exemple de Tullus- Hostilius qui en Ht tailler les images et leur donna de l'encens. Ils ont sacrifié à Jupiter Stator, non pas pour reprendre leurs esprits, tenter quelqu'action généreuse, comme fit autrefois

Romulus, mais pour arrêter le cours de nos conquêtes; bienheureux d'empêcher le progrès de nos armes victorieuses, et d'en être quittes pour la perte d'une place de cette conséquence, et d'unepr ovine e toute entière!

Mais il ne suffisoit pas d'avoir servi glorieusement pendant trois années , d'avoir étendu les frontières du royaume du côté du septentrion par la prise des villes d'Arras , d'Hesdin et de Bapeaume ; la conquête du Roussillon et de la seule forteresse que nos ennemis avoient dans le pays , cette conquête autrefois inutilement tentée , étoit due à la justice des armes et au courage de notre Roi. 11 s'est donné la peine de traverser lui-même toute l'étendue de son royaume pour en donner les ordres et en laisser l'exécution aux soins d'un général d'armée qui, dans les occasions de son emploi, s'abandonne à toute sorte de travail , et sans aucune pensée de sa santé ni de sa famille , ne repose que les yeux ouverts , et se garantit , par cette défiance , de toute sorte de surprise ; ce que l'Ecriture appelle gemma gratissima, ea:pectatlo prœstolantls,^3LTce que ne faisant point de différence entre la diligence et la fidélité, le devoir et les actions , elle établit le bonheur d'un prince conquérant dans l'obéissance et la promptitude de ses premiers officiers , dans l'assiduité et l'inquiétude des généraux d'armée qui , travaillant pour la grandeur et le repos de l'Etat et de leur maître , ne s'en don-

nent point à eux-mêmes. Les grands hommes dorment dedans leurs boucliers, et n'abandonnent jamais leurs armées. Gomme le prince des Grecs, ils en font à pied la revue. La nuit est le temps de leurs desseins et de leurs conseils , et ils instruisent leurs soldats à la dureté par leur exemple.

En conséquence , nous consentons qu V/ soit reçu en la dignité de duc et pair de France , en faisant le serment en tel cas requis et accoutumé,

Laus Deo.

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