IV AVERTISSEMENT
il n'a point élé rendu huit arrêts contraires à leurs conclusions.
« La publication de ces ouvrages donnera une idée exacte de l'état de l'cloqueuce judiciaire sous le règne de Louis XIV, En relevant donc ce monument précieux à la littérature, l'éditeur qui s'est chai'gé de cette entreprise, méritera la reconnoissance des hommes jaloux d'approfondir les règles de notre droit public et des jurisconsultes qui veulent se pénétrer des principes de notre ancienne jurisprudence; en un mot, les œuvres d'Orner et de Denis Talon doivent être placées à côté de celles de Tinmortel d'Aguesseau. »
Envisageant , sous un point de vue plus général , l'importance de leur découverte, M. de Bonald, dont l'opinicn est , à si juste titre , en liférature , d'une imposante autorité, a bien voulu manifester son avis sur le mérite et l'utilité de ces ouvrages. Il appartenoit surtout à cet illustre écrivain, de louer le noble caractère et les mâles vertus de ces grands magistrats. Je m'estime heureux de pouvoir consigner ici son opinion.
(( Les manuscrits autographes d'Omer et de Denis Talon , son fils , l'un et l'autre avocats généraux au parlement de Paris, et le dernier président à mortier, seront incessamment imprimés et publiés , dit-il , par les soins de M. Rives, avocat à la com' royale. Ils paroitrout, sans doute, en même temps que le Traite de la E.épubliquc , de Gicéron, nouvellement découvert, et qu'on attend avec impatience.
(( Ce n'est pas sans raison que je remarque la coïncidence singulière de la publication des ouvrages sur la jurisprudence et le droit public , de deux des plus grands magistrats de Tancieune France , et de la découverte de l'écrit
ATEETISSEMFA^T. V
sur la politique d'un des plus i^raiids magistrats de TaU'cienne Rome.
«Orner et Denis Talon sont aujourdhui pour nous des anciens tout autant queCicéron: etla diiïerence des mœurs, des lois, des institutions, des opinions, a mis entre ces magistrats et nous le même éloignement que celui qu<î la distance des temps met entre nous et le consul romain. Ce sera, j'ose le dire , un spectacle bien nouveau pour la génération qui s'dlève, de voir quelles étoient l'austérité' des mœurs de ces grands hommes , la dignité de leur conduite , la gravité de leurs discours , l'autorité de leui^ décisions : quels étoient, clans cette antique magistrature, la plus belle et la plus forte institution des temps modernes, et, sans doute , de tous les temps , rattacbeinent à la religion et à la monarchie, le zèle pour les intérêts du peuple, qu'elle ne séparoil jamais du Roi, le premier des intérêts du peuple; du Roi , objet alors d'affection et de respect, et aujourd'hui objet de défiance , ou même de haine. Nos modernes publi cistes trouveront peut-être tout aussi extraordinaire l'opinion d'un des plus grands esprits dePantiquité sur ces gouvernements populaires, lidole du siècle ; ces gouvernements qu'il connoissoit si bien , où il étoit né même dans les rangs inférieurs , où il avoit vécu , qu'il avoit même dirigés , et dont il disoit lui-même : niihi nihil unquani populare placuit,
« Ge seront de grandes leçons et de grands exemples pour ceux qui font des livres et pour ceux qui font des lois , que les leçons et les exemples que nous offriront les écrits de ces hommes vertueux qui, après de longues et sérieuses études , livrés tout entiers à des devoirs sévères, trouvoient naturellement dans une vie modeste et relirée, loin du monde et de ses plaisirs , et dans la société d'amis
\j AVERTISSEMENT,
aussi graves qu'eux-mêmes, ces pensées fortes, ces sentiments généreux, ces habitudes d'ordre, cette vénération pour les lois dont ils étoient les organes , qui échappent à la frivolité de notre vie , à la mobilité de nos goûts, à Tinconsistance et au dérèglement de nos opinions.
« C'est en comparant les écrits de ces magistrats avec les nôtres , et l'état de société qu'ils supposent , avec le temps où nous vivons, qu'on pourra juger F esprit des deux siècles et les progrès des lumières; et peut-être cette jeunesse présomptueuse qui menace la société de ses passions et de son ignorance, y trouvera de quoi étonner ses préventions contre nos anciens magistrats , et refroidir sa confiance pour les modernes docteurs.
u Mais il faut considérer les écrits d'Omer et de Denis Talon sous un autre point de vue , et comme marquant mieux que tous les autres le point de départ de notre littérature , et en complétant ainsi le système dans l'époque qui lui servira à jamais de modèle.
«Les écrits des deux magistrats embrassent un espace de temps qui s'étend de 1 652 à 1698 , c'est-à-dire soixantesix ans , qui sont à peu près tout le siècle littéraire de Louis XIV.
« Mais il faut remarquer que la première mercuriale d'Omer Talon est de i632, c'est-à-dire quatre ans avant l'apparition du Cld, et plus de vingt ans avant celle des Lettres Provinciales^ qui ne parurent qu'en i656, quatre ans après que Denis Talon eut succédé à son père. C'est , il est vrai , du Cid et des Provinciales , qu'on est convenu de dater la naissance de notre littérature dramatique et oratoire; mais si l'on trouve dans les écrits d'Omer Talon, contemporain de Corneille, et antérieur à Pascal, moins de correction, de pureté, moins de style, si je peux le
AVERTISSEMENT. Vlj
dire ainsi, que clans les immortelles productions de ces hommes célèbres, et même moins que dans les écrits de Denis Talon , on y remarquera les germes féconds du progrès qui a suivi, et les traits les plus hem'eux d'une éloquence forte , grave , sentencieuse , premier essai d'une littérature qui fut alors, comme elle l'a toujours été, l'expression de la société, et d'une société bien ordonnée , qui jouissoit pleinement de ce que nous avons perdu , et connoissoit... ce que nous cherchons... (Ici M. de Bonald cite (juelques passages des premiers discours politiques d'Orner Talon.)
« M. Rives, en publiant les écrits d'Omer et de Denis Talon, rend un véritable service à la science de la législation et aux lettres francoises. Il est heureux de débuter ainsi dans le barreau. »
L'importance de la publication de ces manuscrits ne pouvant être contestée , je n'ai plus qu'à dire comment ils sont parvenus à ma connoissance et l'ordre dans lequel il m'a paru convenable de les livrer au public.
Ces manuscrits (en i5 vol. in fol.) faisoient partie, avant la révolution , de la belle bibliothèque de M, le président de Cotte. Il paroît certain que leur acquisition lui coûta plus de 5o,ooo francs ; c'est assez dire combien on les jugeoit précieux. De nos jours ils ont été mis en vente , et M. Druon , bibliothécaire de la Chambre des Députés , s'occupe avec trop d'affection d'augmenter le nombre des livres rares qu'il a rassemblés dans cet établissement formé par ses soins , pour avoir perdu l'occasion d'acquérir ces écrits. Un heureux hasard me les fit découvrir dans cette bibliothèque , où l'on apprécie également son goût, son savoir et sa modestie. Soudain, je conçus le désir de les arracher enfin à l'oubli. Frappé, coiame moi.
viij AVERTISSEMï.NT.
de rutililt' scientifique et littéraire de mon dessein^ M. Druon voulut bien mettre, à le seconder^ un empressement , une grâce , une bonté dont je ne saurois assez lui témoigner ma reconnoissance. Dès -lors, mon premier objet dut être de m'appliquer à justifier la haute renommée dont ces illustres personnages jouirent pendant leur vie, « Omer Talon , est - il dit dans le dictionnaire de (( Moreri , fut un des plus grands magistrats du dix- « septième siècle. Egalement habile et homme de bien , « il fit briller tant de vertus dans des temps difficiles , que ({ ceux nK'me dont sa droiture traversoit les desseins am- <(bitieux, ne purent lui refiiser leur estime; et dans les (C affaires des particuliers , la sagesse et l'équité de ses « décisions le firent regarder comme l'oracle du bar- (( reau. )>
Ainsi, au lieu de concevoir la pensée de faire imprimer indifféremment tous ses ouvrages, je me suis appliqué à préférer ceux qui , malgré la différence des temps et des mœurs , sont encore précieux à connoitre. J'hésite même à publier ses mercuriales , et cette hésitation s'accroît par l'admiration qu'elles m'inspirent. En effet, lors de sa nomination à la charge d'avocat général, ce genre de discours étoit à peine connu; fordonnance de 1629 venoit de prescrire cette forme solennelle de censure ; les idées scholastiques régnoient encore dans toute leur force, et l'on sait qu'à celte époque les orateurs dévoient paroître tout savoir, u Ils portoient souvent jusqu'à l'excès l'amour « d'une vaste érudition ; rougissant de penser et de parler «d'eux-mêmes, ils croyoient que les anciens avoient (( pensé et parlé pour eux; ils travailloient plus à les tra- « duîre qu'à les imiter; et ne permettant rien à la force de « leur génie , ils mettoient toute leur confiance dans la