‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 77 sur 86 · LOGE · texte numérisé non relu

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dV^alité et d'inégalité tout ensemble , dans lesquelles se conçoivent et se produisent tous les maux dont nous sommes travaillés.

Quant à nous qui sommes persuadés que ces termes de fortune, de hasard et de destin, ne sont autre chose que les différents ressorts de la providence dont la conduite nous est inconnue, nous ne doutons point que les calamités publiques qui ont affligé par degrés toutes les provinces de TEurope , ne soient les effets de la colère et de Tindignation du Ciel lassé des désordres publics et de ces dérèglements universels qui , ayant banni la foi , la justice , la franchise et la loyauté du milieu de la société civile , ont introduit sur la face de la terre la duplicité, le mensonge et la calomnie, les ont élevés sur les fondements de Fintérét particulier que les hommes ont revêtu de civilités et de bienséances qui sont les fausses images de la vertu. Nous ajoutons à ces pronostics malheureux et à ces indications funestes , la mort des grands personnages et Tabsence des hommes illustres que Dieu retire pour nous confondre et nous priver des instructions de leur exemple. Ecce quomodo périt justus ^ et ncmo percipit corde \ viri justi iolluntur , et nemo considérât. (Isaïe).

Pour cela, le prophète, lorsqu'il a voulu prédire la désolation de la Judée et en avertir le ueuple de Dieu, leur adresse sa parole et s'explique dans cette figure : Jj lulet pinus , quia ceci-

dit cedrus, quoniain magnifici iastati suiit : vox rugilûs Icoriunt , i^uoniam i astala est superbia JordiuiU; comme s'il eût voulu dire : le tonnerre qui frappe les cèdres du Liban, donne de la ter- 1 eur aux moindres plantes qui croissent à Tabri de ces grands arbres , et la sécheresse qui renfermera le Jourdain dans ses bornes, qui tarira l'abondance et l'inondation de ses eaux, épouvantera les animaux les plus liers et les plus farouches , parce que les accidents que souffrent les particuliers qui possèdent quelque sorte d'élévation dans leur espèce , sont mortels aux Etats. Les maladies dans lesquelles il se fait une perte notable des esprits, sont dano^ereuses, et se réparent ou se guérissent difficilement. Ainsi rhistoire nous enseigne que les Thébains ne furent pas étonnés des grandes forces de Tarmée d'Alexandre : ils étoient pleins de cœur et d'envie de se défendre ; mais ils perdirent courage et se laissèrent tous égorger lorsqu'ils se furent aperçus ( dit Diodore), que les statues disposées dans les places publiques, ces statues qui étoient les images de leurs ancêtres, s'él oient trouvées couvertes de sueur; ce qu'ils imputèrent à un présage malheureux, à un témoignage d'appréhension et de crainte. Ainsi les Romains évoquoient par des charmes et des prestif*"es , les dieux tutélaires des villes qu'ils vouloient assiéger, s'imaginant que la fortune publique de l'Etat se conservoit par la présence , par le conseil et

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les inspirations secrètes de ces divinités domestiques. Ainsi, le même conquërantse préparant pour faire la guerre à la Grèce , célébra des jeux magnifiques en l'honneur des divinités de la province, et rendit des honneurs aux tombeaux d'Achille , d'Ajax et des autres grands capitaines dont la protection, l'esprit et la mémoire pouvoient être contraires à son dessein.

C'est une pensée de Platon au 8^ livre de sa République , qu'il y a grande différence entre les ouvrages de Dieu et les ouvrages des hommes. Ce que la Providence produit toute seule , est renfermé dans un certain cercle , composé de nombres pairs et accomplis , qui lui donnent l'incomptibilité et la perfection. Les générations des hommes, qui sont toujours réduites dans trois termes différents , savoir , la naissance » l'augmentation et le décroissement , dépendent de la proportion de quelques nombres harmoniques qui dominent diversement, président aux conjonctions légitimes , et donnent leurs influences aux nativités des particuliers; en telle sorte que, comme dans la récolte des fruits, il se trouve des années fécondes et des années stériles, de même, dans la production des hommes et des esprits , il se rencontre quelquefois abondance de grands personnages. Eschyle , Sophocle et Euripide ont vécu dans un même temps : un même âge a produit si grande quantité d'orateurs , dans la république romaine , qu'il a

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semblé à l'un de ses historiens ( Velleius Paterculus ) , qu'ils s'étoient instruits les uns les autres , ainsi que des oiseaux élevés dans une même volière.

Ces hommes illustres en toute sorte de conditions , et ces âmes grandes et généreuses qui réussissent avec éclat, naissent d'ordinaire, selon la pensée du philosophe, vers la Fin des années centésimes, lorsqu'elles s'approchent du nombre parfait , comme si la nature avoit le dessein de couronner les derniers périodes de chaque siècle, et de répandre sur la terre des semences de vertu qui puissent éclore et se perpétuer dans l'âge suivant.

Ultima Cumaei veait jara carminis aetas ; Magnus ab inlegro seclorum nascitur ordo ; Jam nova progeuies cœlo demittitur alto.

Ces esprits élevés qui sont destinés à commander aux autres , quoiqu'ils naissent par les voies communes et ordinaires de la nature ont quelque chose d'extraordinaire que nous ne pouvons ni concevoir ni expliquer. Ce n'est pas l'astre dominant de leur nativité qui leur donne cet avantage : Hector et Polydamas étoient nés dans la même nuit , et leurs inclinations ont été bien difTérentes. L% trace du sang et la vertu des ancêtres, n'est pas une source nécessaire de l'honneur. Les enfants des grands personnages ne réussissent pas toujours ; Expectata seges va-

Tiîs clusit avenis ; le fils de Marc-Antonln fut gladiateur , au mépris de la philosophie de son père. Le travail que Ton se donne pour les instruire, peut contribuer à l'ornement de leur esprit; niais ce n'est le fondement ni de la grandeur d'une âme généreuse , ni de l'étendue et de la plénitude des lumières qui l'élèvent au-dessus du commun. La grâce et la faveur de la fortune ne sont pas assez puissantes pour faire ces productions extraordinaires dans lesquelles ils croyent pouvoir commander au destin que les esprits médiocres adorent. Aussi ne sont-ils débiteurs de leur mérite , qu'à la grandeur de la matière et à la richesse de l'étoffe dont ils sont composés.

La nature, cet esprit universel qui remplit et pénètre tous les êtres , prend plaisir quelquefois d'éclore des esprits excellents. Les dieux se divertissent ; et dans les heures de leur ébattement, disent les poètes, ils produisent des monstres et des prodiges, des sujets qui ne sont pas communs et dont l'espèce n'a point d'idée ni d'exemplaire dans le monde; ou plutôt ils répandent dans certaines âmes qu'ils chérissent, des teintures et des coloris qui les rehaussent , leur donnent du lustre et de l'éclat, et leurs effets paroissent à nos yeux, quoique les causes en soient cachées. Magnoruni operuni vestigia spectantur, laiant Jimdaimmta,

Ces grands génies , quel(|ue part qu'ils soient employés, réussissent avec satisfaction : ils sont estimés enfants des dieux dont ils accomplissent les ouvrages. S'ils sont appliqués aux fonctions de la justice, ils se vantent d'être nés sous la planète de Jupiter, et d'être issus de ses œuvres, comme Minos. Si la guerre, Téloquence, la tnusique , la médecine les occupe; s'ils ont quelque talent extraordinaire dans la connoissance des arts libéraux et des arts mécaniques, on les croit être de la race de Mars, de Mercure, de Neptune , de Vulcain ou d'Apollon , comme si ces divinités avoient disposé leurs organes , aplani les chemins et préparé le théâtre à leur vertu, laquelle surpasse la mesure et la capacité ordinaire des esprits médiocres. Mais ces productions sont rares dans la nature. L'étendue du ciel est peuplée d'une multitude d'oiseaux; mais il y en a fort peu, disolt Eurimaque dans Homère, qui puissent en approcher, et dont le vol soit capable de prédire les choses futures. Les augures que l'on prend de la route des aigles, sont les plus assurés , parce qu'ils montent le ]>lus proche de la source des influences , et reçoivent de plus près la lumière du soleil.

La suffisance médiocre des esprits qui marchent terre à terre , et dans la fin de leur carrière, n'ont encore acquis que des commencements foibles et imparfaits , ressemble, dans la pensée de ceux qui n'estiment que les choses grandes , aux

pierres pre'cieuses , mais conimunes et ordi-« naires , lesquelles n'entrent pas en comparaison avec ces raretés de la nature , ces parangons de diamans , ces grosses perles achevées et parfaites pour Tacquisition desquelles un homme sage, un marchand a\*îsé, comme parle l'Ecrlture , doit abandonner le reste de son bien. Homère , dit son grand scholiasle , appelle certains poissons vfTfl&V. Ce n'est pas qu'ils soient des monstres et que la nature les ait faits sans pieds ; mais ils les ont tellement foibles et déliés que , selon l'usage de la langue grecque , les choses basses et petites doivent être considérées, comme celles qui ne sont point. Tant il est véritable que les semences et l'approbation de la vertu sont répandues partout!

Quelque malignité qui se rencontre dans lesinclinations des hommes, elle se cache et se dissimule pour lui rendre l'hommage qui lui est du. Mais cet hommage , elle le rend principalement aux qualités héroïques qui dépouillent la nature de toutes sortes d'imperfections, et lui donnent facilité pour cheminer dans les sentiers de l'honneur sans bornes, sans limites , sans réserve et sans difficulté.

Nous recueillons avec respect les paroles qui sortent de la bouche de ces hommes illustres ; éloignées de toutes sortes de flatterie et de fausse complaisance , elles tiennent lieu d'instructions et de censure perpétuelle : ce sont des anges d'il-

luminatîon et de science , qui sont préférés à Tordre des dominations et des puissances ; des doux dorés attachés à Thorlzon qui nous éclaire ; ils nous montrent la vole dans les aiTalres difficiles, et nous enseignent à les surmonter et de n'en être jamais inquiétés. Tribuîationem patiuntur, comme parle Tapôtre, sed non angustlontur. Les âmes étroites et resserrées sont susceptibles de frayeur. Tls raisonnent sur les événements et les mesurent selon la portée et Tétendue de leur cœur, et le Fils de Dieu qui s'est accommodé aux règles ordinaires de la nature , non-seulement n'a pas voulu, mais l'Ecriture porte qu'il n'a pu opérer ces merveilles dans certaines réglons , à cause de la résistance, de la dureté et de l'incrédulité de ceux auxquels 11 annonçolt l'Evangile.

Pour faire les choses grandes, pour les croire et les persuader, il faut dilater les puissances de notre esprit , et ces facultés intérieures qui portent l'image et la ressemblance de la divinité. A mesure que cette étincelle de la divinité qui habite dedans nous , s'étend et s'élargit dans notre coeur, les puissances de nos sens s'augmentent et s'accroissent. En cette sorte , elles opèrent plus à leur aise et travaillent avec plus de liberté. P^iam mandatorum tuorum cucurri , cùm dilatasti cor meum. Ces âmes illustres qui tiennent dans elles-mêmes les ressorts et les clefs de la science et de la vérité , s'échappent quelquefois sans le connoître : elles souffrent des transports

et des saillies dans lesquelles une chaleur intérieure, une puissance secrète les échauffe, les anime, et, les faisant sortir hors de leur sphère naturelle, les rend supérieures à leur propre vertu. Aristote a cru que ces efforts procédoient de quelque chose de divin ou de surnaturel, qu'il appelle le principe du raisonnement, et qu'il estime plus noble que le raisonnement même. C'est cette parole cachée dont le prophète se vante'Vr avoir eu la communication , et ces pensées nobles, magnifiques , qui lui ont été révélées : telles sont les divinations et les presciences dans lesquelles les généraux d'armée ont assuré la certitude de la victoire, et se sont exposés quelquefois si avant dans le péril, que, dans leur sang -froid, ils ont eu honte et crainte de leur témérité; de cette nature sont aussi les saillies et les emportements de ceux qui parlent en public , et réussissent quelquefois au-delà de leur préparation et de leur pensée. Ajoutons à ces surprises vertueuses, la grandeur de courage avec laquelle les hommes généreux s'opposent à l'iniquité, et s'exposent dans l'embrasure de la muraille rompue , pour résister au torrent de la malice ; de sorte que , demeurant dans les termes de la modération, non-seulement ils méprisent les atteintes de la persécution, mais ils empêchent que la justice ne la souffre.

Chose étrange pourtant! que ces belles et magnifiques qualités qui rendent les esprits des

hommes illustres, actifs et pénétrants; qui leur concilient, sur les antres, une autorité insensible, par la force de certains rayons, lesquels sortant des yeux et de la face , surprennent ceux qui les regardent, quoi(|u'elles éclatent au jour et paroissent en plein soleil , soient susceptibles de Tombre que produit l'opposition ou le défaut de la lumière.

Ces belles âmes souffrent quelquefois éclipse dans leurs plus beaux jours ; elles reçoivent des atteintes fâcheuses dans le plus haut point de leur mérite et de leur élévation. Cette humeur maligne qui ne trouve point de place dans l'assemblée des Dieux et ne blâme pas le triomphe d'Anicius et de Doctanus, simples officiers, conteste avec impatience les honneurs rendus à Fcmpercur Paulus. L'esprit de jalousie et de domination offense les yeux et blesse la pensée de la plupart des âmes communes : elles ne peuvent souffrir les charmes de ces vertus et de ces puissances occultes qui manifestent la gloire des hommes bien méritants du public, laquelle, se produisant, se multiplie selon la grandeur et la dignité de son sujet. Leur courage et leur probité leur donne des adversaires. Ils sont réputés incommodes et fâcheux dans la plupart des compagnies. Les maximes qu'ils avancent, ces pensées de sévérité et de bienséance dont ils ne se départent jamais, leur donnent, à la vérité, la réputation qui ne les abandonne point el que

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