‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 78 sur 86 · F.LOGE · texte numérisé non relu

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Plndare appelle un honneur qui ne vieillît jamais; mais cette re'putation produit des obstacles à leur gloire, et non pas à leur vertu. Le démon de la calomnie cherche dans leurs actions , non pas ce qu'il y devroit admirer, mais ce qu'il y peut censurer, semblable aux Juifs qui ne demandoient pas au paralytique des nouvelles de sa gucrison, parce que cela les devoit confondre v. et l'interrogeoient seulement sur ce qu'il avoit emporté son lit en un jour de sabat: car ils vouloient faire passer cela pour un crime.

Après tout, ces ouvrages de malignité, ces pensées profondes et obscures , qui produisent des médisances délicates et des railleries injurieuses , ont pour fondement l'intérêt des hommes ambitieux, ou la douleur et le tourment des esprits médiocres, qui souffrent avec dépit et indignation l'élévation de leurs semblables, jaloux qu'ils sont de la vertu à laquelle ils ne peuvent atteindre. Cependant, ces poisons qui se nourrissent et se cachent sous les lèvres , et ces morsures de serpent ne s'attachent qu'à la chair vive : elles n'ont point de prise sur la réputation des hommes , lorsqu'ils sont décédés. Leur gloire ne descend pas avec eux dans le sépulcre : leurs reliques sont précieuses , et leur mémoire est honorable ; leurs livres , leurs armes, leurs meubles, se conservent avec soin, et se chérissent dans quelque sorte de vénération. Les éloges qu'ils reçoivent, quand ils sont dans le tombeau^

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les devises, les inscriptions, les marbres, les mausolées , les sépultures magnifiques, les pompes funèbres , les larmes même que nous répandons sur les cendres de nos procbes et de nos amis, ne sont autre cliose que de pures cérémonies , des actions de vanité inutiles à ceux au nom desquels elles sont faites; mais pourtant ils nous accusent d'avoir manqué au respect et à rhonneur que nous leur devions pendant leur vie, et nous eussions eu peine de les leur rendre, parce que plus ils ont possédé de véritable vertu et plus ils ont été louables , plus ils ont apporté d'empécbement et d'obstacle à leur gloire.

Quoique cette proposition paroisse un paradoxe , elle a pour fondement. Messieurs, quelque chose de solide. Ceux qui sont élevés dans les fortunes éminentes et les ont méritées, parce qu'ils possédoient une vertu solide , ne reçoivent des éloges qu'à regret, et ces mêmes éloges ne sont entendus des autres qu'avec quelque sorte de chagrin intérieur. Le récit de leurs bonnes actions est importun : il s'impute à complaisance, à intérêt et à flatterie. D'ailleurs, leur présence , leur familiarité diminue quelque chose de leur réputation. Si Pythagore étoit vivant sur la terre , il seroit méprisé par ses émulateurs. Ajoutons que la pudeur et la modération véritable des esprits généreux refuse des honneurs de cette qualité. Les colosses et les statues extraordinai-

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rement grandes ne peuvent souffrir, dans l'ordre de rarchitecture , aucun ornement sur la tête : l'ouvrage en seroit défiguré. Pour cela, vous voyez gravés à leurs pieds les couronnes , les lauriers , les trophées. Ce n'est pas qu'ils méprisent la gloire ; mais ils savent qu'il est honteux de la désirer avec vanité , et ne doutent pas qu elle ne leur soit rendue avec usure , lorsqu'ils ne seront plus en état de la sentir : càm sibi ohstare desierint , comme parle un grand déclamateur.

C'est donc dans ces occasions funestes et malheureuses , lorsqu'elles sont arrivées, qu'il est bienséant, quoiqu'elles désirent plus justement des larmes que des paroles, d'honorer les vertus qui se rencontrent dans les âmes nobles , c'està-dire de rendre grâces à la Providence , des effusions de son esprit répandu sur la face des hommes intelligents qu'elle a choisis pour être des vaisseaux d'honneur et de gloire , des marques de sa puissance, et des effets de sa sagesse et de sa bonté : car elle nous les a donnés pour nous servir de conduite , d'exemplaire et de patrons. Mais il est juste d'ajouter à ces reconnoissances infinies , les louanges particulières et le mérite de ceux qui ont été les organes de ces qualités précieuses , qui les ont reçues et digérées dans leur cœur, et les ont exercées avec dignité et bienséance , dans l'étendue de leur

profession. Pour y réussir, nous souhaitons un esprit double et une suffisance plus élevée, parce que , dans ces occasions, juvat magnîfice loqui. II n'y a jamais de défaut ni d'excès que dans la stérilité d'une àme basse comme la nôtre , laquelle n'étant pas assez éminente pour avoir quelque convenance avec Fobjet qu'elle regarde, il est fort difficile de réussir dans notre intention.

Le sage fils de Syrach a commencé Tune des reprises de son ouvrage par ces termes : Quiletigerit picem, inquinahitur ah ea: et qui communicanterit superbo, induet superbiam. La pensée des Septante a été que la nourriture et l'éducation des hommes leur impriment àvs teintures différentes, et leur donnent des caractères semblables à ceux avec lesquels ils ont conversé. Les superbes , c'est-à-dire les hommes 'de cœur et de bonne naissance, vaify,(puiot ( c'est une bonne superbe), communiquent à ceux qui les approchent, des pensées et des inclinations d'une solide vertu. Nous les avons admirées dans l'esprit de celui dont nous honorons aujourd'hui la mémoire, et qui , dans ses premières années , ayant eu l'entretien , la conférence et la familiarité des plus grands personnages de son siècle , et puisé dans ces sources vives , les véritables connoissances de la littérature , fut appelé par Henri le Grand, dans la domesticité de l'institution du défunt roi Louis le Juste , pour être le témoin , le specta-

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teur et le conseil de la conduite royale, dont il

pouvoit être l'économe et le directeur (i).

Mais une chose étrange , nous dirions volontiers prodigieuse, c'est comme sa suffisance a prévenu ses années, et comme ses connoissances ont surpassé la mesure de toute sorte de capacité ! Il y a vingt ans, qu'assis sur un même banc et vivant dans une même charge (a), nous recevions les avantages d'une conversation si précieuse, dans laquelle , outre la connoissance parfaite de sa profession qui est assez publique dans ce lieu, nous nous sommes aperçus que les principes de toutes les autres sciences lui étoient également familiers. Nous Pavons vu, dans l'examen de la situation des provinces étrangères , tellement exact dans la connoissance du système du ciel et de la terre , qu'il donnoit de l'étonnement à ceux qui y avoient long-temps conversé ; nous l'avons entendu dans la science d'Hippo-

(i) Henri le Grand avoit touÎu qu'il vît souvent M. le Dauphin, pour lui inspirer l'amour des lettres par ses entretiens.

(2) Louis XIII, à qui ses entretiens avoient fait contracter envers lui une grande bienveillance, le nomma en 1626 avocat-général au Parlement de Paris, en remplacement de M. Servin. En i64i ^ il remit cette charge à M. Briquet^ son gendre, qui ëtoit aussi un homme d'un mérite singulier. M. Bignon devint alors conseiller d'Etat. Ses deux fils furent, l'un avocat-général au Parlement de Paris , l'autre maître des requêtes et président au grand conseil.

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crate, découvrir aux maîtres de Fart, des répons qui leur étoient inconnues dans leurs livres ; et, outre l'aptitude et Tintelligence qu'il s'étoit acquise dans tous les arts que nous appelons libéraux , et desquels les fondements et les maximes lui étoient connus, toutes choses lui étoient tellement présentes, qu'il sembloit, en les expliquant, que sa mémoire fut un dépôt public et un registre perpétuel. Ce que nous avons vu tous les jours, ce que sa présence et la douceur de son entretien nous ont rendu familier, les étrangers l'ont admiré dans ses ouvrages et dans sa conversation quand ils en ont joui. Sa littérature leur a été en prodige, en vénération; et s'il avoit été amoureux de la gloire, inquiet d'acquérir la bienveillance publique, comme le sont d'ordinaire les esprits foibles qui la souhaitent avant qu'ils la puissent mériter, il auroit eu moins d'amitié pour son pays que pour les nations éloignées dans lesquelles sa suffisance étoit honorée, et ses ouvrages canonisés. Ainsi Archidamus , selon Thucydide , refusa de faire du dégât dans une terre ennemie , parce qu'autrefois elle avoit été le champ de bataille et le théâtre de vertu sur lequel ceux de Sparte avoient remporté la victoire.

Cette grande et immense science des choses saintes que la subtilité et la malice des hommes ont distribué en quatre ou cinq sortes de théologies , il la possédûit en tel degré d'éminence , qu'il

faut s'élonner que son esprit ne se soit pas échappé dans lui-même ; que celte plénitude de lumières et cette abondance de grâces qui Télevoientsi hav.t au-dessus des hommes médiocres, n'aient pas produit en son àme quelque sorte de tumeur ou de fierté qui eût été pardonnable ; car la multitude des coimoissances produit une indignation naturelle dans le cœur d'un homme intelligent , comme parle TEcclésiaste : il souffre avec impatience la présomption de ceux qui, n'ayant pas fait grand progrès dans leurs livres, s'imaginent être bien avancés , et veulent imposer au reste des hommes, l'orgueil et la vanité dont on accuse les hommes savants. Quoique donc cette vanité et cet orgueil soient quelque chose de bienséant et de convenable au mépris qu'ils doivent faire de l'ignorance, vous l'avez vu pourtant dans une modération si raisonnable, et vine défense tellement respectueuse, qu'il sembloit que ce lut en lui une qualité naturelle et non pas une vertu acquise ; l'effet du tempérament de ses humeurs et de son sang, plutôt qu'une habitude de sa morale. Ainsi, l'Ecclésiaste, après avoir raconté tous les avantages de sa condition royale, l'abondance de ses richeses, la plénitude et la satisfaction des désirs de son cœur, ajoute, ou plutôt fait cette reconnoissance, que dans toutes ces délices dont il a joui largement et sans inquiétude , son esprit ne s'est pas méconnu, et qu'il n'a pas abusé des grâces qu'il

revoit reçues : sapicntia i^uoque persevermnlmecum. C'est, Messieurs, la devise de ce giand génie que nous honorons ; car, dans l'excès de sa suffisance et la possession des trésors les plus nobles de la terre , il se peut vanter que la sagesse et la modestie ne Vont point abandonné ; que , dans les dernières années de sa vie , la vieillesse qui lui avoit donné quelques incommodités extérieures, n'a point eu de puissance sur les organes de son corps pour empêcher les fonctions de son esprit. Senectutem atjuilœ mcmbra non seniiunt^ sedplumœ. Passons plus outre.

!Nous l'avons vu dans les difficultés d'une persécution domestique, souffrir avec tranquillité le bruit du tonnerre et regarder, les yeux ouverts, l'éclat de la foudre qui s'engendroit sur sa tête par la colère des cieux qui vouloient que la langue des hommes libres fut esclave de leurs intentions ; mais il a eu cette satisfaction de voir sa patience couronnée , et d'apprendre de la bouche du Koi son maître, trois mois avant son décès, que sa fidélité ne lui avoit jamais été suspecte , ni ses paroles désagréables ; voire même qu'il n'avoit en rien contribué à lui donner de l'appréhension.

Ne vous imaginez pas cependant. Messieurs, que ces pensées de modération et ces sentiments d'honneur et de civilité dans lesquels il abondoit, aient été des marques d'un tempérament

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timide , d'une âme lâche et d'un sang glacé , ni d'une prudence de la chair qui chemine par des voies obliques , et qui , sans être audacieuse ou importune, parfoiblesse et défiance de ses forces se cache et se dissimule pour parvenir à ses lins. Quiconque pendant trente années a exercé la fonction du parquet, et satisfait hautement à l'attente publique, ne peut être accusé d'indulgence ni de mollesse , quelque douceur qu'il ait dans ses mœurs. La place qu'il occupe est une espèce d'alambic qui , de la substance de la rose , laquelle naturellement est froide , distille l'eau la plus ardente. C'est là que se produit ce dissolvant précieux , l'eau royale qui pulvérise le plus fort des métaux , et qui , chez les maîtres de l'art, s'appelle l'eau des deux champions, à cause du nitre et ^u sel harmonie qui la composent. C'est de la matière et du mélange de ces deux qualités simples , que l'Ecriture appelle acetum in nitro , que sont revêtues les murailles du parquet sur lesquelles est élevé le signe de contradiction qui nous donne, dans ces places, l'autorité de parler avec une liberté honnête, et ne nous oblige point de mettre un voile sur nos visages comme faisoit autrefois Moïse , lorsqu'il annonçoit aux Israélites les vérités qui lui avoient été révélées. Dans cet emploi possédé depuis trois siècles par les plus grands personnages de la robe ( ce que nous disons à notre exception

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et à notre confusion particulière), celui dont nous honorons la mémoire a couronné le mérite de tous ceux qui l'ont devancé.

Les uns ont été nommés comme les Grecs appellent les lampes de leurs églises , des lampes qui ne sVteignenI jamais; ç^lcc ccKu^p.ru: tels ont été MM. Barme , LIzet ; MM. Séguier etMonlholon. Les autres vA.^t*» frut^eicc, : c'est l'épithèt'' que se donne le prophète Isaie , lingiiam docentUim , et elle peut convenir à la sufBsance de MM. de Pibrac, Brisson, Mano^ot et Despeisses. Aucuns ont eu pour devise : Qui cadit à somno et sic aperiurttur oculi , parce que, dans une complaisance extérieure, ils dormoient les yeux ouverts et ne laissoient rien échapper à leur devoir : c>st la qualité qui a paru avec éminence en la personne de M. Bourdin , lorsqu'il étoit assis sur l'un et l'autre banc du parquet. Ceux qui ont fait profession de courage et d'une générosité toute royale , comme MM. de Mesme, Kiaut et Servin, avoient voulu mettre cette inscription : Quœswi , ou plutôt inveni viruni qui sœpern faceret , qui staret in parte ruptâ mûri.

Maintenant, Messieurs, assemblez toutes ces qualités héroïques, et si vous les avez honorées séparément dans quelqu'un de ces grands personnages dont la mémoire est illustre dans le Palais, admirez -les toutes ensemble dans l'esprit, dans les mœurs, dans la conversation, dans le .silence et la parole de celui pour Thon-

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neur duquel nous avons consacré la meilleure partie de cette matinée.

Hector, dans l'Anthologie grecque, ne demande pour inscription , sur sa sépulture , que riliade d'Homère , et pour corps de sa devise , que l'armée des Grecs qui fuit devant sa face ; et nous estimons avoir satisfait à la mémoire de notre confrère , lorsque, vous ayant marqué avec un foible crayon , les vestiges de ses meilleures qualités que vous avez connues , nous écrivons sur son tombeau : Cujus est dignatus ah ore Cœsar in orbe locjui.

Laus Deo.

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