Oeuvres d'Omer et de Denis Talon \
J^l ous aurions désiré pouvoir écrire uae Notice sur la vie du magistrat dont nous présentons au public les discours et les mercuriales ; mais nous ignorons même l'époque certaine de sa naissance , et rien ne sauroit remplacer le charme des détails particuliers qui nous manquent. Il faut dès-lors se borner à rassembler ici quelques faits trop peu connus.
Denis Talon n'avoit pas encore atteint sa vingtième année, lorsqu'en 164S il fut nommé avocat du roi au Châtelet. C'est dans l'exercice de ces fonctions qu'il apprit à mériter, comme l'illustre d^\guesseau , l'honneur de devenir ensuite premier avocat-général au Parlement de Paris, et l'on a déjà vu combien Orner Talon apporta de sollicitude et de soins à le rendre digne de lui sftccéder dans cette charge importante (1).
« Quelque temps avant sa mort, il avoit dressé, pour « me servir de règle dans la conduite de ma vie , disoit <( Denis Talon, une instruction qui contient des senli-
(1) Eloge fVOmcr Talon, tom. 1 , pag. Ivij et lix. Denis Talon. JJ. q.
y] AVERTISSEMENT
« ments si chrétiens , si élevés et si dignes d'un homme « d'honneur, que j'en estime plus la possession (^ue celle <^ des biens qu'il me peut avoir laissés : lorsque je lui « demandai sa bénédiction , il me dit par trois fois : Mon « Jilsy Dieu te fasse homme de bien (i) ! »
Mais, au moment d'occuper la place de son père, il ne songea qu'à la difficulté de la bien remplir. Tandis que Ton clierchoit à se coisoler de la perte de ce grand magistrat (2), par la confiance de le voir revivre dans son suc- Ci) Mémoires d'Orner T^lon, tom. 8 , pag. laS. (2) « A propos de maladies, écrivoit Guy-Patin à un de ses « amis, le 20 décembre i652, M. Tilon, avocat-général, est en « si mauvais état, qu'après quelques mois de langueur il devient « liydropique. Vous sav bien qu'il ne peut pis manquer de bons ce et fidèles médecins , et néanmoins , dans l'inquiétude que sa ma- « ladie lui donne, il s'est souvenu de moi et m'a fait Ihonneur a de m'inviter à l'aller voir : ce que j'ai fait incontinent trèsce volontiers; mais aymt reconnu son mauvais état, je vous « avoue que les larmes m'en sont venues aux yeuï : ce que je ne « pus si bien cacher qu'il ne le reconnût lui-même et ne m'en fît a complijuent. Néanmoins, je vous dirai que mes larmes nont « pas été à cause de lui tout seul, quelqu'hominede mérite qu'il « soit , mais pour le malheur commun de tout le monde , qui perd « beaucoup à sa mort. M. Talon est un fort homme de bien, de « grand jugement et d'un esprit fort pénétrant , le plus beau sens « coiumun qui ait j uuais été dans le Palais, qui a le mieux pris « une cause, et qui y a le plus heureusLinent rencontré, aux « conclusions qu'il y a données. Chacun a admiré d »ns Paris la (c force et la solidité de son esprit ; et néanmoins il faut qu'il « meure, aussi bien que tant d'honnêtes gins qui nous ont été « malheureusement ravis depuis un an, tandis que tant de brouil- « ions et de tyrans vivent sur la terre. » (71^ lettre de Guy- Patin. )
DE l'Éditeur. yij
cesseur, celui-ci craignoit de n'avoir acquis encore ni assez d'expérience, ni assez de savoir; et si la volonté de sa mère n'eût pas été sur lui toute puissante , il se fut sans doute abstenu long-temps, par excès de modestie , d'une dignité dont tant d'autres n'ambitionnent souvent que l'éclat.
« Pétois reçu, dit-il , depuis deux ans, en survivance « de sa charge, et j'étois, avant le même temps, avocat « du Roi au Châtelet, emploi qui m'auroit pu acquérir « quelque facilité , si la stérilité des affaires n'avoit rendu « cette juridiction déserte , principalement des causes qui « désirent notre ministère. D'ailleurs , l'inconsidération « des jeunes gens, qui préfèrent leur divertissement à « Tétude, et la paresse que je ressentois naturellement en « moi , m'avoient privé de beaucoup de lumières qu'il me « falloit acquérir par l'assiduité dans le cabinet. Je me « trouvai pourtant obligé, pour ne pas jeter ma mère dans « le dernier désespoir, et espérant qu'elle régleroit la con- « duite de ma vie, de me dévouer tout entier à la fonc- « tion davocat-général , n'étant âgé que de vingt-quatre « ans et demi (i). »
n entra donc au parquet du Parlement le 2.5 décembre i652, et, présenté le même jour au Roi par M. Le Tellier, Sa Majesté le nomma conseiller d'Etat.
Denis Talon obtint ainsi , à son début dans la haute magistrature , une dignité que Ion regardoit alors comm^^
(i) Mémoires d'Omer Talon , tora. 8, pag. i23 et ia4.
VUj AVERTISSEMENT.
la récompense des services les plus éclatants et cl*un mérite éprouvé. Mais deux ans ne s'étoient pas encore écoulés depuis sa réception, lorsqu'une cause qui captivoit puissamment l'attention publique, lui fournit l'occasion de justifier, d'une manière brillante, les espérances dont il étoit l'objet. Cette cause fut celle du docteur Arnaud contre l'examen de son ouvrage sur les cinq propositions de Jausénius. En rendant compte de ces débats, cet infatigable controversiste , que Boileau nomme le plus savant mortel qui jamais ait écrit [i)^ disoit : u M. l'avocat- (( général Talon qui , par le devoir de la charge qu'il « soutient avec tant de suflSsance et de probité , ne prête « ses paroles qu'à la raison et à la justice, et peut être « appelé la voix de l'équité môme , représenta , avec une (( force merveilleuse et une science non commime , l'iu-
<( térêt du public et de l'Etat ; et ne pouvant igno-
« rer combien j'avois sujet de tenir pour suspects et pour « ennemis les examinateurs qu'on m'avoit donnés , il ap- « puya , par la gravité de son éloquence et par l'autorité <( de ses conclusions , la justice de mes plaintes (2). »
Le 24 avril 1607, il porta la parole dans le fameux procès de mademoiselle de Montpensier et de M. le duc d'Orléans, frère de Louis XIII, contre madame d'Aiguillon et M. le duc de Richelieu, au sujet de la terre de Champigny. L'origine de cette discussion remontant à l'époque où le ministre-roi opprimoit à la fois et les princes du sang , et
(1) Epitaplie du docteur Arnaud.
(2) Yoyez la première des trois lettres apologe'tiques du docteur Arnaud à un ëvêque.
DE l'Éditeur. ix
la reine, el son maître lui-même, il ctoit difTicilc de ne prendre parti que pour la justice, au milieu des sentiments divers dont les esprits n'avoient pas cesse- d'être agités. Cependant , Denis Talon j ^^ miracle; il parla àobrement , mais fort à propos , de la tyrannie du cardinal de Richelieu, et tout le monde fui bien aise de r arrêt intervenu (i) sur les conclusions du jeune magistrat.
« On Tne vint éveiller à quatre heures du matin , dit
« mademoiselle de Montpensier, et on me dit que mon
« affaire étoit g.i<;nt'e. L'avocat-général Talon fit des mer-
« veilles, et tout d'une voix on alla aux conclusions , qui
« furent que l'arrêt qui adjugeoit à M. de Richelieu la
« garantie de Champiguv contre Son Altesse Royale, fût
u cassé , et qu'il subslsterolt à mon égard. Le plaidoyer
« de l'avocat-général fut admirable ; j'espère que quelque
u jour on le verra (2). »
Mademoiselle ajoute : « Cette nouvelle me donna une
« grande joie; je me levai et allai éveiller madame de
« Courtenay, qui étoit à Saint-Fargeau , et ensuite made-
« moiselle de Vandy; nous allâmes à l'église remercier
« Dieu. J'appris que, quand on vint apprendre cette nou-
« velle à Son Altesse R^oyale, elle alloit et venoit de cham-
« bre en chambre , comme elle a accoutumé , et attendoit
*< avec impatience et inquiétude le jugement de cette af-
(1) ii4- lettre de Guy-Palin,
(2) Ce plaifloyer est du nombre de ceux que nous publierons dans la troisième livraison.