‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 12 sur 45 · QUATRIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

QUATRIÈME DISCOURS

elle remplit en même temps leur esprit de la plénitude de ses lumières; de sorte qu'en un instant ils se trouvent posséder le don de prophétie, la connoissance des langues, et tous les autres talens convenables au ministère qu'elle leur impose. Mais il n'en est pas tout-à-fait de même des princes. Comme ils ne sauroient communiquer la science et la vertu à ceux qu'ils élèvent aux premières dignités, ni réparer leurs défauts par l'éclat de la pourpre , ni effacer les taches qui les rendent odieux ou méprisables, ils font souvent des brèches irréparables à leur réputation lorsqu'ils se servent au hasard des instrumens qu'on leur présente, et que, par négligence ou par aveuglement, ils n'éprouvent pas le fort ou le foible des personnes qu'ils envoient dans les provinces ofu qu'ils mettent à la tète des tribunaux ; car il n'est point de violence qui ne se commette impunément, point d'oppression à laquelle leurs sujets ne soient exposés» quand les charges les plus importantes tombent en des mains foibles ou impures, et que ceux qu'on en voit revêtus n'y apportent que beaucoup d'orgueil ou d'avarice , peu de doctrine et de probité. Nous sommes heureusement délivrés de toutes ces craintes. Le prince qui nous gouverne est si vigilant et si éclairé, que rien n'échappe à sa pénétration ; il entre dans le détail de tout ce qui regarde la guerre , les finances et l'ordre de la justice. Ses soins laborieux n'avant pour objet

que la gloire de son règne et la félicité de ses peuples, il pourvoit par lui-même à tous leurs besoins ; il voit tout, il ordonne tout; ses résolutions sont si fermes et si équitables, ses volontés s'exécutent avec tant d'obéissance et de promptitude dans les lieux les plus reculés , qu'on ne peut pas douter qu'il ne soit l'âme de cette monarchie, qu'il n'en fasse mouvoir tous les ressorts, et qu'il ne nous garantisse d'une partie des injures que l'on souffroit autrefois par la dureté des agents inférieurs.

Mais , quoique par cette activité merveilleuse il semble réunir en sa personne l'exercice des grandes charges de l'Etat, il ne s'applique pas moins à les bien remplir; et si dans d'autres siècles , la faveur seule en a disposé , il n'est point aujourd'hui de plus puissante recommandation pour les obtenir, que le mérite et la vertu.

Quelle preuve plus convaincante de cette vérité que la lecture des lettres dont on vient de vous demander l'enregistrement et la publication ? Il est rare de trouver dans un même sujet toutes les qualités nécessaires pour former un excellent politique et un sage magistrat. Ce n'est pas assez d'avoir étudié les lois et les coutumes, d'être parfaitement instruit des maximes du palais; il faut ajouter à ces premières teintures une science plus vaste et plus étendue , qui ne s'acquiert que lorsque l'on approche de la source de la lumière , que l'on voit à décou-

vert les différentes positions des astres qui roulent sur nos têtes, et que Ton observe sans cesse ce qui se passe dans le ciel. Néanmoins, ces belles idées, ces notions sublimes sont défectueuses ou demeurent inutiles, pour peu qu'on ignore les formes; et manque d'avoir appris de bonne heure les principes de notre jurisprudence et la diversité des usages, l'on tombe en des absurdités grossières, et avec des intentions très-pures , on commet des fautes irréparables.

Si tous ces talents se sont jamais rencontrés ensemble, n est-ce pas dans la personne de ce grand ministre que le Roi vient d'honorer du titre éclatant de chef de la justice? où pourroiton remarquer une piété si solide, un courage si ferme , tant de prudence , d'égalité et de modération? et sans parler d'une infinité d'actions chrétiennes qui n'ont point eu d'autre témoin que Dieu même, n'a-t-il pas fait paroître son zèle pour la religion, en contribuant, par une heureuse médiation, à rétablir le calme dans l'église, et à détourner les suites funestes de la division dont elle étoit menacée? Comme il s'est toujours opposé au relâchement de la discipline des mœurs, il ne souffrira pas qu'on entreprenne de donner atteinte à nos libertés, et nous obtiendrons aisément, pendant son administration, la confirmation des règlements qui n'ont pour but que la pureté et la réformation de ceux qui entrent dans le sanctuaire.

Notre dessein n'est pas, Messieurs, de nous engager dans le récit de toutes les actions d'une vie si illustre. Nous nous contenterons de faire quelques légères réflexions sur cette fidélité inébranlable, que ni les promesses, ni les menaces n'ont jamais été capables de tenter, et sur la variété infinie des affaires dont le secret lui a été confié, et qu'il a conduites avec tant de succès. En effet , combien lui a-t-il fallu démêler d'intrigues et terminer de négociations importantes t Combien, dans certaines conjonctures dont il n'est pas permis de renouveler la mémoire, a-til fait de cboses par sa prévoyance et par la force de son génie , qui paroîtront fabuleuses à la postérité! Combien de fois l'a-t-on vu intrépide au milieu des périls , tout prêt à se dévouer pour le salut de la république, et pour faire cesser jusqu'aux moindres prétextes des mouvements dont la France étoit agitée ! Rien n'est plus grand dans toutes ces circonstances, que sa retraite de la Cour; rien plus glorieux que son retour. Lorsque l'on procuroit sa disgrâce, on étoit forcé de faire son éloge ; et si quelque chose le rendoit suspect, ce n'étoit que son zèle pour le bien de l'Etat, sa soumission aux ordres d'une grande Keine, et sa gratitude envers son bienfaiteur.

Que de condescendance et de vigueur ne falloit-il pas pour résister pendant cinq années à la violence d'un torrent impétueux, qui ébranloit les fondements de la monarchie! N'est-ce pas

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nn chef-d'œuvre de prudence d'avoir paré tant de coups imprévus, et fait échouer tant de projets ambitieux? Les paroles les plus magnifiques, les plus vives couleurs de Téloquence, ne sauroient assez expliquer les obligations immortelles dont nous sommes redevables à celui qui a été Fauteur et le principal instrument de la concorde; qui, par sa douceur insinuante , par son adresse et par sa sincérité, a su de telle sorte ménager la créance des esprits les plus défiants, et calmer l'impétuosité des plus emportés, que chacun est rentré dans son devoir, et que le vaisseau dont il tenoit quasi seul alors le gouvernement, est arrivé heureusement au port. C'est ainsi qu'il a trouvé le moyen de mettre en pratique ce que dit un ancien ; que la patience des Romains dans l'adversité, et la sagesse de leurs conseils, leur avoient acquis l'empire du monde. Mais il n'a pas borné là son zèle et son industrie. Quoique nos forces fussent dissipées et presque anéanties par les maux domestiques, il sut si bien en recueillir les débris, qu'étant réparées et accrues par ses soins, elles parurent tout d'un coup tellement florissantes et redoutables, qu'elles ont gagné des batailles , pris des places importantes et préparé le chemin à tant de fameux exploits qui peut-être, dans une seule campagne, achèveront de réunir au domaine de la couronne ces belles provinces, qui depuis plus d'un siècle en étoient séparée-s.

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Au milieu de ces bons succès qui augmentoient chaque jour son crédit, il n'a pas laissé |

de souhaiter la paix : rien ne lui a été caché des propositions préliminaires qui ont été faites pour y parvenir. C'est à lui, pendant la conférence, que toutes les dépêches ont été adressées ,^ et Ton ne peut pas douter qu'il n'ait contribué en plusieurs manières à l'heureuse conclusion du traité des Pyrénées. Disons plus : l'éminence de ses emplois lui a -t- elle jamais inspiré une ombre de vanité, ou ce que l'Ecriture appelle l'esprit d'orgueil et de domination? Lors même que nos prospérités étoient le fruit de ses travaux, de sa vigilance et de son application ; bien loin de s'en faire honneur, ne s'est-il pas souvent caché pour en attribuer toute la gloire aux causes supérieures? De là vient que non-seulement il n'a point abusé de son autorité en prenant part dans des affaires odieuses, mais qu'au contraire en ce qui concerne ses intérêts, il a toujours été aussi indulgent aux autres que sévère pour lui-même; et sa modestie est d'autant plus admirable que si elle se montre à l'extérieur, si elle a banni de sa maison le faste et le luxe, elle rèsfne encore bien mieux dans son cœur. Ce n'est pas un personnage étudié, ni une affectation de se déguiser sous un masque emprunté, pour couvrir les pensées d'une ambition sans bornes ; c'est une habitude consommée de modération. Elle ne vient ni de foiblesse ni de timidité: l'on

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doit la regarder comme le véritable caractère des âmes formées d'un souffle plus épuré que les autres ; de ces âmes qui trouvent leur repos et leur satisfaction en elles-mêmes ; qui ne se laissent pas éblouir par la splendeur qui les environne; qui, en quelque poste avancé quon les mette, ne se méconnoissent jamais; qui n'exigent ni qu'on leur donne de l'encens, ni qu'on leur élève des statues; qui s'attachent aux choses solides; qui préfèrent les avis et la liberté respectueuse d'un homme de bien aux adorations d'un flatteur ; qui par là se rendent maîtresses de leurs passions, et ne suivent point dans toutes leurs démarches, d'autre guide que la raison. L'univers seroit dans une confusion perpétuelle si la sagesse qui l'a tiré du néant, n'établissoit un ordre qui ne change point, et des décrets tellement immuables , qu'ils ne reçoivent d'altération que lorsqu'elle est forcée d'étonner les hommes par des prodiges. Il en doit être de même des souverains et de ceux qu'ils appellent dans leurs conseils. Plus leur autorité est affermie, moins ils souffrent de résistance et de contradiction. N'est-il pas juste qu'ils ayent à proportion autant d'humanité , de condescendance et d'exactitude à ne se point dispenser de l'observation des lois, qui sont la base de l'obéissance qu'on leur rend , et que , par l'effort d'une vertu héroïque, ils ne se permettent rien de tout ce qui choque l'équité ou la bienséance?

Telles sont les pensées de cet incomparable ministre , aussi ardent à augmenter la réputation que le pouvoir de son maître; et dans cette vue, proposant souvent des tempéraments entre une facilité trop indulgente et une extrême rigueur; surtout ennemi des nouveautés, et persuadé qu'il n'est pas moins dangereux de dépouiller les tribunaux de la juridiction qui leur appartient, que de détourner le cours des grands fleuves.

Pourquoi d'ailleurs ne mettrions-nous pas au rang des avantages qu'il a procurés à la France, l'éducation d'une famille illustre, dont les premiers soins ont été partagés par une mère vertueuse qui fait, par son seul exemple, de si belles leçons de piété et de modestie? Ce grand homme s'y est appliqué pendant plusieurs années avec tant de tendresse, d'assiduité et de succès, qu'il y a donné toutes les heures de son loisir; peut-être même a-t-il dérobé quelques moments aux besoins de l'Etat pour mieux s'acquitter de ce devoir. Aussi n'a-t-il pas perdu sa peine , et le fond qu'il a cultivé lui produit en abondance toute sorte de fruits délicieux.

Avec quelle rapidité ce fils encore dans son extrême jeunesse (i), mais instruit par un excellent maître dans la plus sublime de toutes les sciences, a-t-il surpassé les espérances de son père! Ne l'a-t-on pas vu tout d'un coup s'élever d'une ma-

(i) M. de Lolivois.

nière noble, et prendre son vol vers le ciel? Son génie est si vaste , son discernement si judicieux , sa pénétration si prompte, qu'outre qu'il semble être né pour soutenir le poids de sa charge, pour eu rehausser le lustre et la porter à son dernier période ; ses vues sur tous les projets que Ton peut former, son économie répandue sur tout ce qui concerne la discipline et la subsistance des troupes , son application surprenante et toutes les fatigues où il s'expose pour faire exécuter les intentions de notre invincible monarque, lui ont acquis à si juste titre les bonnes grâces et la confiance de son prince , que cela seul est une preuve infaillible d'un rare mente , et renferme tous les éloges : d'où il arrive qu'au milieu de tant de conquêtes, de prospérités et de matière de triomphes ; sans rien diminuer de la gloire du premier mobile, la voix publique réserve une partie de ses acclamations et l'histoire une place honorable, dans le récit de tant d'événements prodigieux , à celui qui en trace le plan et qui en prépare les premières ébauches. Que si nous changeons d'objet pour considérer les autres branches de cette illustre tige , nous trouvons dans le clergé un archevêque (i) premier duc et pair, recommandable par son érudition, jiar les soins qu'il prend de son diocèse et de sa province, par sa vigueur à faire exécuter les

(i) M. l'arclievêque de Reims.

canons, par le zèle qu'il a témoigné pour le rétablissement des conciles , et qui ne doit pas avoir peu d'émulation et d'impatience de se distinguer par sa doctrine et par son courage , quand il se regarde comme successeur d'Hincmar et d'un grand nombre de cardinaux; quand il fait réflexion que la pourpre semble être une suite et un apanage du titre de légat attaché au siège qu'il occupe.

Si l'on ajoute à tout cela tant de belles alliances qui produisent à l'envi de nouveaux ornements, on ne peut s'empêcher de dire : c'est ainsi que les justes revivent dans une heureuse et florissante postérité , et que la voyant comblée d'honneurs et de biens, ils goûtent sans amertume la plus agréable de toutes les satisfactions, surtout lorsque leurs descendants sont en état de se soutenir eux-mêmes, et non-seulement de conserver, mais aussi d'accroître les avantages de leur naissance.

N'est-ce pas dans cette assiette tranquille, dans cette ombre de repos, que ce grand personnage commençoit à se délasser de ses travaux; assidu dans les conseils , présent dans toutes les délibérations où l'on traite de la paix ou de la guerre , trouvant dans les affaires les plus épineuses et les plus délicates , des issues et des ouvertures qui font bien voir sa profonde capacité? Mais le Roi, par un effet admirable de son jugement, Ta comme arraché du sein de

cette glorieuse oisiveté, pour lui confier la garde de Tanneau royal dont les empreintes et les caractères sacrés sont les véritables interprètes de la volonté du souverain. Il a cru que ce flambeau qui n'a jamais répandu qu'une lumière vive et pure et une cbaleur bienfaisante, pouvoit mieux qu'aucun autre éclairer toute la France lorsqu'il seroit placé au sommet de la montagne ; qu'étant un des plus anciens officiers du royaume , ayant passé d'abord par tous les degrés de la magistrature, s'étant acquis beaucoup de réputation parmi ces différents emplois, et des connoissances infinies dans l'exercice de la charge de secrétaire d'Etat, il ne lui restoit plus que de présider dans le temple de la justice, d'être sur la seconde marche du trône , pour de là porter partout ses regards et ses influences favorables ; et ce choix a été suivi d'une approbation si générale, qu'il semble que le ciel ait obéi à la voix de la terre, qu'il se soit hâté d'accomplir nos désirs , de donner aux peuples un asile et un médiateur capable de les garantir d'oppression , et de représenter leurs besoins ; aux compagnies souveraines un chef et un protecteur qui en maintiendra le lustre et les prérogatives , et ne souffrira pas que la robe soit méprisée, pourvu que ceux qui en sont revêtus ne déshonorent pas euxmêmes leur ministère.

En effet, que ne doit-on point attendre d'une promotion où le mérite a plus de part que la fa-

veiir, où celte précieuse récompense d'une longue suite de services d'un prix inestimable, devient un bienfait général dont on ne sauioit trouver personne qui n'ait ressenti et témoigné de la joie! L'envie et la malignité qui n'épargnent pas les têtes couronnées, et qui s'attachent presque toujours aux vertus les plus éclatantes, ont été contraintes en cette occasion , de demeurer muettes , ou de convertir leurs plaintes et leurs reproches en des applaudissements et des acclamations.

Ne peut-on pas dire aussi que les lois fortifiées d'un si puissant secours, vont reprendre une nouvelle vigueur? Elles ne craindront point de recevoir des plaies mortelles par les mêmes armes qui sont établies pour les défendre.

Ni une complaisance timide, ni l'importunité d'un courtisan, ni les surprises autrefois si fréquentes, ne seront plus les voies pour obtenir des évocations gratuites et des dispenses de payer ses dettes , ni pour détruire ou suspendre des arrêts contradictoires, sous ombre de l'omission de quelque vaine formalité : la balance est en des mains qui pèsent toutes choses au poids du sanctuaire.

Celui qui la tient, n'affectera jamais de la faire décliner ni à droite ni à gauche ; et tant d'éminentes qualités dont la nature lui a été si libérale, et qu'il a portées dans le plus haut degré de perfection, jointes à une expérience consom-

mée, le mettent à couvert des préventions et de tous les artifices dont la malice et l'imposture se servent d'ordinaire pour tromper les juges et imposer à leur crédulité.

L innocence de ses mœurs , sa tempérance et sa sobriété qui , dans les approches de la vieillesse, ont rendu sa santé si ferme et si viaoureuse, sont des présages infaillibles qu'il achèvera de fournir sa carrière comme il l'a commencée , et que sa course ne sera pas moins longue que glorieuse. Son nom, sa présence, la vénération «ju'il s'attire par son mérite , ont déjà corrigé beaucoup de désordres, et il ne manquera pas de ménager les moments convenables pour réformer tous les autres. Sa vertu semblable à cette plante que les naturalistes appellent céleste, et qui ne souffre point de mélange ni d'incision , a jeté de si profondes racines, que rien ne sera capable de Tébranler : heureux d'avoir à suivre un si bon guide , et de pouvoir, dans nos doutes , consulter un oracle dont les réponses ne seront ni captieuses ni ambiguës; mais plus heureux si, contents de la médiocrité de notre condition, nous tâchons de profiter de l'exemple d'une si rare modestie, et de régler notre conduite sur un modèle si achevé !

JSous consentons, pour le Roi , (jull soit mis sur le repli des lettres , y w 'elles ont été lues , publiées et enregistrées.

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