DEUXIÈME MERCURIALE
Prononcée à Pâques 1657.
Si la mercuriale n'est qu'une cérémonie , ou si ce qui étoit autrefois censure est devenu un entretien agréable. — Le fruit de la censure. — Il faut censurer en représentant les bons exemples.
ESSIEURS,
Ayant cherché dans la stérilité de notre esprit, des pensées et des paroles convenables à la dignité de ce lieu , capables de satisfaire à l'obligation de notre ministère , et à ces semonces honorables que nous recevons de votre bouche avec respect, trouvez bon, Messieurs, que, suivant la méthode des philosophes , nous entrions en quelque sorte d'examen pour connoître quelle est la nature et l'efiet de l'action à laquelle nous sommes appliqués ; si c'est une simple cérémonie, introduite par ceux qui nous ont précédés, pour se concilier du respect et de la vénération, mais inutile, dans son exécution , pour contenir les hommes dans leur devoir; ou si, ayant dégénéré de sa première origine et de son institution, ce qui étoit autrefois une censure exacte et sérieuse, est devenu, par la suite des temps et
par la corriipilon du siècle , un sujet d'entretien agréable, dans lequel, au lieu de repasser sur les dérèglements publics et particuliers , Ton travaille pour contenter, par des discours curieux , la délicatesse de ceux qui nous écoutent. Et bien que ce soit une espèce de paradoxe, voire même d'impiété et d'irréligion, de douter que les préceptes , les exhortations ne soient nécessaires dans la société civile et dans l'ordre politique , pour prévenir les mauvaises mœurs, corriger les défauts qui naissent insensiblement, et plus encore pour exciter dans l'âme des hommes généreux les semences occultes , et faciliter les actions naturelles à la vertu, l'opinion contraire n'a pas manqué pourtant de sectateurs , ni de raisons probables pour sa défense. Elle peut recevoir son établissement dans cette pensée , que les deux parties qui nous composent étant également sujettes à des infirmités, susceptibles d'imperfections et de défauts qui altèrent l'habitude et le tempérament du corps , ou produisent dans l'âme des affections injustes , suivant la diversité de leur objet, les remèdes étrangers sont également impuissants pour rétablir la santé corporelle et la tranquillité intérieure de l'esprit. Car, s'il est véritable que la doctrine d'Hippoerate n'est pas une science fondée sur des principes assurés, mais un art plein de conjecture et d'incertitude ; une connoissance fortuite et arbitraire, d'autant plus inutile que, notre nais-
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sance étant en la main de Dieu , le progrès et la fin de notre vie sont l'effet de sa providence, Tissue des maladies ne dépend pas de la suffisance des hommes , mais du tempérament , de la malignité des hommes , de la force ou de la foihlesse de la nature qui ne peut être réparée dans son principe. Nos jours sont comptés. Il y a des bornes établies par les constellations qui président à notre nativité ; il n'est pas possible de les surmonter ni par la force des remèdes, ni par l'industrie de ceux qui sont les plus intellif>ents à les appliquer.
Aussi, les premiers âges du monde en ont ignoré le secours. Tant que les hommes ont été vigoureux, ils ont méprisé cette science comme incertaine et casuelle ; et, encore à présent, si elle est en honneur et en réputation dans quelques provinces de TOccident, elle est peu ou point considérée par les autres nations de la terre. Que si , dans les occasions de blessures et autres incommodités légères , cet art paroît nécessaire, la nature n'a pas dénié aux hommes ce qu'elle enseigne aux animaux. L'abstinence et le régime de vivre est la meilleure ordonnance de la médecine. Les simples communs et domestiques que nous négligeons, sont les remèdes les plus efficaces : ainsi, dans la conduite de la vie, nous nous formons diversement des habitudes convenables à nos inclinations et à notre génie ; nous mesurons par cette propor-
tion, les paroles de ceux qui parlent en public. Elles ne font impression dans notre esprit qu'autant qu'elles flattent notre imagination, et qu'elles ont de rapport aux pensées dont nous sommes prévenus. Les Grecs ayant consulté les oracles, dit Thucydide , sur l'événement de la guerre qu'ils alloient entreprendre , chacun en expliquoi t lesréponses à sa mode et leur donnoit des interprétations différentes , suivant son propre sentiment et la capacité de son intelligence.
Les propositions de sévérité , les pensées d'honneur et de vertu trouvent aisément leur approbation dans les âmes nobles. Ceux qui sont attachés à satisfaire exactement aux devoirs de leur emploi et qui ne se départent jamais des maximes de bienséance , entendent avec plaisir les exhortations ; la censure ne leur est pas importune , parce que , vivant dans l'innocence , ils n'y rencontrent rien qui les oblige de se corriger. Les autres, qui font profession de licence, écoutent les remontrances avec chagrin ; ils les méprisent dans leur cœur et les traduisent en raillerie : les premiers n'ont pas besoin de remède, parce qu'ils jouissent d'une santé parfaite; les derniers, parce qu'ils les rejettent, et qu'ils irritent le mal plutôt que de l'adoucir.
Ainsi, Artémidore nous apprend que c'est un bon augure et un songe favorable aux hommes justes , à ceux qui honorent la loi , quand Hercule leur apparoît pendant leur sommeil ; raai.<
que cette même vision est de mauvais présage à ceux qui abusent de l'avantage de leur condition , préférant leur intérêt particulier aux règles de la justice.
Pour cela , Ton reproclioit autrefois aux stoïciens qu'ils avoient rendu leur doctrine commune , et que , par leurs disputes publiques en ayant donné connoissance à toutes sortes de personnes , la plus grande partie de leurs auditeurs s'étoit endurcie dans le vice et n'avoit reçu aucun fruit de leur instruction , parce qu'ils manquoient dans la préparation et les dispositions nécessaires à ceux qui veulent faire quelques progrès dans Tétude de la sagesse.
Aussi, les théologiens ont été bien empêchés de résoudre comment il est possible et convenable à la grandeur de Dieu , de distribuer ses grâces à ceux que, par une prescience éternelle, il connoît en devoir abuser? Les curieux qui écrivent des propriétés de l'aimant , nous enseignent que sa vertu ne consiste pas dans une puissance attractive ; son opération se fait par un concours unanime de deux objets, lesquels, ayant une propension respective , s'unissent facilement. Ce concours , cet alliage qui se produit par une espèce d'amitié et de sympathie naturelle , est , de vérité , le symbole de l'autorité et de la créance qu'acquièrent les hommes éloquents; mais cet esprit de déférence, cette condescendance raisonnable qui iait que l'oa se
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laisse persuader dans les affaires communes , cessent d'ordinaire lorsqu'il s'agit de notre conduite particulière ; et il se rencontre peu de personnes qui n'aient assez bonne opinion d'ellesmêmes pour croire que la voie qu'elles suivent est la meilleure, et qu'elles n'ont pas besoin de se réformer. Qubd naturâ diffccillimuni est emendare volentes ; et n'est-ce pas ce qui a donné sujet à quelques grands personnages , de soutenir qu'il étoit souvent plus utile de garder le silence que de diffamer les remèdes , lorsqu'il n'y a point d'espérance probable de succès?
Il n'est pas difficile pourtant de justifier la déférence que nous lendons en ce jour aux ordres publics , et la nécessité de conserver cet ancien usage pour empêcher le relâchement de la discipline , soit que l'on examine les exemples dans l'antiquité , ou que l'on considère les motifs de son établissement.
Les premiers législateurs de la Grèce, persuadés que les ordonnances les plus saintes se corrompent aisément et s'abolissent par la négligence , avoient créé des magistrats pour en être les conservateurs ; ils les appeloient les protecteurs des lois ^aui(^u\a.Kiç , parce que toutes leurs fondions consistoient à les maintenir dans une observance exacte , et à résister en face , à ceux qui auroient voulu les violer. Cet office étoit exercé à Sparle par les éphores ; et les Athéniens, au rapport de Démosthène, com-
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mençoient tous les ans Fouverture de la justice , par des sacrifices et des prières publiques ; et , onze jours après , le sénat s'assembloit pour entendre la lecture des lois, afin qu'elles demeurassent gravées dans leur mémoire et présentes à leur esprit. A Rome , Tune des vierges vestales avoit soin d'avertir le grand pontife de la vigilance et de l'assiduité nécessaires aux personnes qui sont consacrées au culte de la Divinité.
Après tout, quand nous faisons réflexion que cette compagnie , la première et la plus auguste de l'Etat, s'est conservé, avec tant de splendeur et de dignité, depuis plusieurs siècles j qu'elle a résisté avec courage dans les occasions fâcheuses , mais qu'elle a gardé partout la retenue et la modération convenables à des magistrats sages et éclairés ; quand nous considérons d'ailleurs que la justice y paroît dans toute la plénitude de sa lumière , et qu'elle n'y souffre jamais d'éclipse par l'interposition d'aucun corps étranger, ne sommes-nous pas obligés de reconnoître l'effet de cette cérémonie dans laquelle ces semences précieuses ont été cultivées par le poids des paroles puissantes et éloquentes qui doivent donner le complément à cette action , et par l'exemple et les discours de ces personnages illustres qui nous ont précédés , et dont les rares qualités nous donnent de la pudeur et de la confusion ?
Bien éloignés de nous servir de la pensée
Denis Talon. II. (3
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d'un grand prélat de TEolise de France qm donne pour consolation à ceux qui enseignent aux hommes endurcis dans le vice les vérités de TEvangik : que la vertu se doit communiquer à toutes sortes de personnes , sans discernement ; que Ton doit inviter à bien faire , même ceux qui n'y sont pas disposés , et qu'il y a du mérite à semer dans un champ stérile et dans une terre ingrate : Virtus est etiam maie usuro virtutis prœhere materiam ; nous disons hardiment, avec Ennodius , que la nature , quoiqu'elle approche de sa fin , n'a pas si maltraité le siècle auquel nous vivons , qu'elle ne nous ait donné des exemples de probité et d'érudition capables d'être mis en parallèle avec ceux dont l'antiquité nous propose l'imitation, et de servir de modèle d'une vertu consommée : Non est effœta Liguria nohiJ'itatem pariendi , nec in temporum extremitate deposult.
Que si, entre ces plantes excellentes, elle en a mêlé d'inutiles, la bonté des premières sert à corriger la malignité des autres: bienheureux, dans la corruption générale , d'avoir gardé quelque sortede retenue et de pudeur, et que les manquements qui nous sont imputés, se puissent réparer par des exhortations , puisqu'il est véritable , comme l'a remarqué Dion, que la censure ne s applique qu'à corriger le luxe et l'indécence des mœurs; qu'elle n'a pour objet que des imperfections qui ne tombent point sous l'animad-
version et la peine de la loi; des nriinulies ijui peuvent sembler indifférentes, mais qu'il est nécessaire de prévenir, parce qu'étant négligées, elles deviennent dangereuses dans la suite, et produisent de fâcheuses conséquences.
Dans ce sentiment, nous souhaitons que cette revue annuelle ne soit plus, à Tavenir, qu'une action d^honneur et de bienséance pour prendre de nouvelles inspirations, et s.e confirmer mutuellement dans le dessein de bien faire. Mais, comme ce point de consistance, cet état de perfection n'est pas un ouvrage qui s'achève en un instant, trouvez bon, Messieurs, que, pour en jeter les fondements , nous suivions l'exemple de ce que fit autrefois Auguste, lorsqu'ayant été nommé censeur perpétuel , il commença d'en exercer les fonctions; car, ne voulant pas reprendre avec aigreur les mœurs du sénat, ou désigner en particulier ceux qui le déshonoroient par leur mauvaise conduite, il les pria de se faire justice à eux-mêmes, de considérer la place en laquelle ils étaient élevés , de faire réflexion sur la dignité de leur magistrature; et, par cette semonce honorable, par cette invitation pleine de civilité, il purgea le sénat , et rétablit la discipline corrompue par le désordre des guerres civiles, dit l historien romain: Tant est véritable le précepte de Pythagore , ■T^ufin^ uuxktt» unyjj.a e-;«jT;v : que la meilleure instruction que Ton puisse donner aux hommc<î, est de se respecter eux-mémr s, d'avoir