‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 20 sur 45 · QUATRIÈME MERCURIALE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME MERCURIALE

Prononcée à la Saint-Martin 1659.

De la soumission à la loi.

Messieurs,

Le silence et Tattention qui sont la seule occupation de la compagnie, dans ces journées d'apparat et de cérémonie destinées à la revue générale de sa conduite, et les paroles par lesquelles nous avons été si fortement , si favorablement excités de contribuer de notre part à ce sacrifice d'expiation, et de concourir à ces belles dispositions, forment dans nos esprits des sentiments et des impressions bien différentes. Après avoir puissamment échauffé nos affections, et nous avoir inspiré Fardeur et le mouvement de répondre à ces semonces honorables, par des pensées proportionnées et convenables à la majesté du lieu, elles nous laissent dans la confusion et dans l'impuissance de pouvoir satisfaire à de si justes obligations ; elles nous font connoître la vérité de cette proposition avancée par les philosophes : que plus les idées sont parfaites , plus l'expression en devient difficile , et que souvent, dans l'élévation du sujet, l'on se trouve

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opprimé par sa grandeur et tari par sa fécondité. Mais si les règles communes de toutes sortes de sciences nous apprennent qu'elles se doivent enseigner par des principes ; que rien ne peut donner une plus certaine connoissance des mœurs des nations, que d'en remarquer les fondateurs , et que la meilleure persuasion pour réveiller dans l'intérieur des hommes ]es semences de la vertu , est de leur représenter la grandeur de leur origine, les marques illustres et les actions éclatantes qui se rencontrent, dans la suite des temps, en la personne de ceux qui les ont devancés ; et si, par le même motif, le législateur des Hébreux a voulu mettre au frontispice de ses lois l'histoire du choix et de la vocation du peuple , pour en fortifier, par le récit de tant de merveilles, la créance et la vénération, il faut avouer que l'établissement des juges et des magistrats est aussi ancien que la naissance du monde, et leur fonction une image achevée des perfections de la Divinité. Aussi, le prince de l'Académie a soutenu que la servitude ( c'est le titre qu'il donne à toutes les subordinations légitimes de la vie civile) n'étoit pas moins naturelle que la liberté, et que l'autorité d'un père dans sa famille, d'un prince dans ses Etats, ne méritoit pas ces noms odieux de tyrannie , de violence et de domination injuste , mais devoit être considérée comme un empire que la raison et la nécessiié ont également introduit, soumet-

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tant les esprits médiocres , pour leur propre avantage, à la prudence des grandes âmes , des génies éclairés et capables de soutenir le faix du gouvernement ; distribuant ainsi dans toutes sortes de conditions, sans blesser Tégalité morale, les prérogatives d'honneur, à proportion de l'intelligence , du mérite et de la vertu. Et quand nous repassons sur le respect que Tantic^uité a témoigné pour ses sages, et que toutes les nations ont conservé à leurs législateurs ; quand nous remarquons que ces soumissions volontaires ont non -seulement élevé des particuliers et des personnes privées sur le trône , mais les ont placées jusque dans le ciel par Tapothéose et l'idolâtrie ; nous sommes obligés do reconnoître que, dans ces premiers temps où l'innocence, plus proche de sa source, n'avoit point reçu de mélange, ni d'altération, 1 on suivoit à peu près le même usage que celui de l'Eglise naissante, où les Fidèles ne recherchoient point d'autres juges que les prêtres et les évéqiies, dont la dignité pour lors étoit moins un titre de puissance et de pompe, qu'une marque de samteté. Mais la malice et la corruption ayant inondé la face de la terre , et s'étant universellement répandues, les hommes audacieux troublèrent cette belle économie. Méprisant les foibles liens de la pudeur, l'on ne put inventer de remède plus prompt et plus salutaire pour s'opposer à ces dérèglements, que de préposer des juges né-

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cessaires, et de les armer d'une puissance coactive ; avec cette différence que, quelques provinces s'ëtant donné en même temps des lois et des magistrats , elles leur confièrent une autorité absolue ; et comme les règles qu'elles avoient composées étoient de simples préceptes généraux infiniment défectueux et imparfaits , semblables aux notions des sciences pour lors confuses et limitées, elles laissèrent à ceux qu'elles avoient choisis pour monter sur le tribunal, la direction et le jugement de toutes sortes de controverses , sans borner leur pouvoir, ni conduire leurs pas par une autre voie que celle de leur conscience et de l'égalité naturelle. Rome,, au contraire, n'ayant formé ses mœurs , sa discipline et sa jurisprudence qu'après l'écoulement de plus d'un siècle , et ayant reconnu par l'expérience combien la domination des magistrats populaires est dangereuse , lorsqu'elle s'exerce sans mesure et sans contrepoids , diminua leur empire pour accroître celui de la loi, ne leur attribuant d'ordinaire autre connoissance que celle de la vérité du fait, renfermée dans certaines formules, pour en faire l'application et prononcer suivant le texte de la loi ; persuadée que les peuples obéiroient avec plus d'agrément et de condescendance aux ordres de la justice, quand ils observeroient dans un même suffi'age la conformité perpétuelle de la prévoyance des lois et de l'intégrité des juges. Gela justifie combien est inu-

tile cette question, autrefois diversement agitée : lequel est le meilleur et le plus souhaitable dans le gouvernement politique, ou la sainteté des lois, ou la probité des magistrats? Car, outre qu'il semble que le concert en soit absolument nécessaire, que Ton ne les puisse séparer sans troubler le repos et la félicité générale, et que la loi étant Tàme de la cité, ait besoin d'organes et de ministres pour Texercice de ses fonctions : il faut d'ailleurs avouer que le travail et la sollicitude des législateurs demeure infructueuse si leurs voix sont étouffées par ceux-mémes qu'ils en ont rendus les dépositaires et les protecteurs ; et l'on ne peut espérer, selon la pensée d'un des sages de la Grèce, de bonheur, ni de quiétude dans la république, si toutes les parties qui la composent, et principalement ceux qui possèdent quelque sorte de rang et de dignité , ne concourent à l'observation de la loi par une obéissance respectueuse et une obéissance exemplaire.

C'est à peu près dans ce sentiment que les docteurs de la jurisprudence hébraïque se persuadent et nous enseignent que l'occupation la plus sainte, non-seulement à l'égard des prêtres et des lévites, mais en général pourtous les Israëlites,est de vaquer à la lecture et à l'étude de la loi, dans la seule pensée d'en acquérir l'intelligence, et de se conformer à ses enseignements pour mériter la santilication. En effet , ils ont honoré d'un

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culte si respectueux les préceptes qu'ils reçurent de la bouche de Dieu sur la montagne , qu'ils soutiennent que l'on ne doit point écouter la voix des prophètes par la considération des signes et des prodiges qui nous étonnent, et qui peuvent être des prestiges , des songes et des illusions ; mais parce que la divinité s'est engagée de se communiquer de temps en temps à son peuple par ces voies extraordinaires ; de leur envoyer, dans les occasions difficiles , des personnages animés de son esprit, pour les retirer de l'erreur et du libertinage, ou les consoler dans la persécution ; et que la loi les oblige d'entendre leurs remontrances, et de déférer à leurs conseils.

Aussi, ils ont une épreuve infaillible pour discerner ceux qui , venant pour instruire les hommes, reçoivent d'en haut une mission légitime , des autres qui , s'ingérant sans pouvoir , opèrent à nos yeux, par le secours de la magie, des effets peu dissemblables ; savoir : que tous ceux qui prêchent et publient une doctrine contraire à celle de la loi, qui travaillent à en détruire la substance, à en abolir les cérémonies, doivent être bannis comme de faux prophètes et des ministres d'iniquité ; qu'il ne faut point s'arrêter à la comparaison des signes ou à la grandeur des miracles, parce que ces commandements immuables, directement puisés dans la source de la vérité y ont des fondements plus

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solides, plus indépendants de toutes sortes de phénomènes et d'apparitions extérieures ; et bien (jue ces pensées soient peut-être un peu vastes et dangereuses si Ton les veut appliquer à toules les sanctions particulières contenues dans les livres de Moïse, et les étendre aux sacrifices, aux expiations et à la plupart des autres cérémonies que le temps a consommées , qui ne sont plus en usage, ayant été effacées par la lumière de l'Evangile ; bien qu'il y ait une notable différence entre les ordres généraux de la providence, entre ces décrets inébranlables et toujours uniformes de la justice souveraine qui regardent les actions morales, condamnent le vice , le dérèglement, et couronnent la vertu, et l'exécutionde ces premières règles, les voies de conduire les hommes, soit à l'égard de la police ou des exercices de piété, sont susceptibles de diversité et de changement suivant le génie et l'inclination du législateur; ce qui a fait dire à un père de l'Eghse que Dieu, distribuant ses lois aux enfants d'Israël, a considéré la latitude de leur cœur, la capacité des puissances de leur àme plutôt que sa propre grandeur et la perfection de ses idées dont elle doit élre le crayon; qu'il a mesuré la force de la nature corrompue pour lui donner des préceptes pr -portionnés, et ne la pas accabler sous le faix d'une discipline trop exacte et trop sévère : cette inégalité pourtant n'est pas un témoignage d'erreur ou de contradiction, mais une marque de con-

descendance, d'effusion et de bonté qui justifie qu'il n'est pas inconvenant que les lois humaines soient quelquefois sujettes à la vicissitude des années ; que le siècle et les occurrences qui les ont fait naître étant écoulées, on ne doit pas s'étonner de les voir transformées et céder à des établissements nouveaux, non-seulement dans le gouvernement des élats qui sépare et distingue les maximes du droit public, des statuts qui regardent la décision des controverses particulières. Le premier est une espèce de contrat entre le prince et ses sujets : ce sont les pierres angulaires qui soutiennent la voûte de la monarchie et qui ne peuvent être ébranlées sans un effort violent et sans mettre l'édifice en péril ; les autres sont arbitraires , dépendant de la volonté du souverain et de la prudence du magistrat, et Tertullien les appelle des lois temporelles etpérissables ; voire même le ministère et le culte extérieurdela religion souffrent des usages dissemblables dans les matières de discipline , lorsqu'ils n'autorisent point le relâchement des mœurs, et sans que l'unité de l'Eglise en reçoive d'altération.

Disons plus : les trois lois matrices qui ont régi l'univers depuis sa naissance, ne sont pas universellement conformes; et si l'observation d'un grand personnage de notre siècle est raisonnable : <]ue la loi naturelle doit être considérée comme l'ombre, celle de Moïse comme la figure , et l'Evangile comme la vérité; q'^e les ombres et les

figures peuvent arrêter la vue, mais non pas exercer les fonctions du corps qu elles représentent, et que tout de même que les préceptes de la médecine, destitués de l'application des médicamens et de la vertu des simples qui les composent, sont inutiles à la santé , aussi les cérémonies légales , impuissantes pour opérer le salut et la justification des hommes, ont reçu leur complément par la plénitude delà grâce et le secours d'un remède plus puissant et plus efficace: et, bien que toutes ces lois marchent sur les mêmes vestiges , qu'elles aient des fondements et des principes communs, qu'elles ne reconnoissent qu'un seul original et soient gravées d'une même main , il s'y remarque pourtant un style , une contexture inégale et quelque précepte qui sert, à chacune en particulier , de caractère et de signal, sans néanmoins qu'elles se détruisent mutuellement. Aussi le Fils de Dieu nous enseigne qu'ilest venu pour accomplir et non pointpour dissoudre la loi ; semblable à ces ouvriers excellents qui, donnant les derniers traits à une peinture déjà légèrement ébauchée, n'en changent pas le plan ni le dessin. Les figures demeurent toutes entières dans leur assiette; ils tirent seulement quelques lignes pour réformer les ombres, adoucir les visages et finir agréablement le tableau: ils y ajoutent un nouveau coloris, un air et un jour plus éclatant; tant est véritable celte pensée que

si les philosophes disputent toutes sortes de questions , soit par exercice d'esprit , soit pour en éclaircir la vérité, et n'approuvent, au moins les mieux censés, que les propositions qui leur paroissent conformes à la lumière dont ils sont éclairés, sans faire réflexion sur l'auteur ou la secte qui les enseignent, il n'est pas permis, à leur exemple , voire même ce seroit une espèce de sacrilège, de vouloir soumettre les lois qui ont mérité l'approbation des siècles passés, à la censure, et d'en laisser la décision flottante et incertaine, dépendante du jugement et du caprices des hommes: et comme il est de la prévoyance et de la sagacité des législateurs , d'en balancer les bons et les mauvais elfets , d'en peser la justice et d'en tempérer la dureté avant que de les éclore ; aussi, lorsqu'après un examen sérieux, elles ont été reçues par une publication solennelle et un consentement unanime, il est juste qu'elles commandent avec empire et qu'elles ne souffrent plus de résistance ni de contradiction. Ce n'est pas tant l'équité et la raison dont elles paroissent revêtues qui leur donne de la vigueur et leur concilie des hommages, que l'autorité lé. gitime et la source dont elles sont émanées; autrement les conseils des sages et toutes les notions raisonnables que l'imagination est capable de produire, deviendroient des préceptes obligatoires. Mandaio non quia bonuni est aiiscultare

dcbcmus, sedquia prœceptum ad exhihitionem ; enim ohsecfuii prior est majestas et autoritas imperantis , ijuàm util'Uas servieuiis.

Ainsi, ne nous imaginons pas que la dignité et l'éclat de la pourpre dont nous sommes revêtus , nous rendent arbitres et juges supérieurs à la loi ; qu'ils nous autorisent à fléchir, à corriger ses dispositions; et si Ton ne peut dénier, sans bassesse et sans flatterie , que les princes sont obligés de les observer en honneur, en conscience, et n'ont point d'excuse de s'en départir, que celle d'une nécessité pressante ou d'un péril évident qui suppose l'exécution d'une loi plus ancienne, bien qu'il n'y ait point de tribunal sur la terre auquel ils en soient responsables, autre que celui de leur conscience dont ils souffrent le reproche intérieur lorsqu'ils l'ont violée; seroit-il possible que la cognée se voulût élever contre le bras qui lui donne le mouvement, et des tuteurs trahir la fidélité qu'ils doivent à leurs pupilles? Abandonnant la garde de ce dépôt précieux dans lequel consistent le titre et l'honneur de notre magistrature, préférerons-nous aux avantages d'une discipline raisonnable, cet esprit de licence et de hbertinage que Diogène opposoit, comme un bouclier de la nature, à toutes sortes de règles et d'ordonnances publiques, et dont il composoit le système de la philosophie cynique, sans considérer que , suivant la pensée excellente de l'orateur romain qui peut être le sujet d'une belle

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méditation, lo rang et la place que nous occupons, le respect que Ton rend à nos sentimens et à nos suffrages qui forment des oracles lorsqu'ils sont prononcés dans le lieu des jugements ; les déférences, les civilités que Ton reçoit en particulier, et tout ce qui distingue et relève la condition d'un sénateur au-dessus d'un homme privé ; l'appareil de ses démarches concertées , la pompe extérieure de la séance, ses habits qui portent les marques et la participation de l'autorité royale , sont des effets de l'économie , de la puissance et de la majesté de la loi, laquelle, ayant gravé sur son frontispice l'obéissance que l'on doit aux souverains, s'explique ensuite et se dilate en une infinité de degrés et de subordinations politiques, diminuant une partie de notre liberté, pour maintenir l'autre par une heureuse servitude exempte de trouble et d'agitation? C'est un présage assuré, dit Artémidore, que celui qui s'imagine, pendant le sommeil, être attaché et suspendu dans un lieu public , en un état violent, sera bientôt appelé à la magistrature qui ne doit pas être considérée comme une prérogativehonorable, une occasion de faste et de vanité, ou un moyen de ménager ses intérêts et d'agrandir sa fortune, mais plutôt comme un fardeau pénible, une charge pesante et un engagement indispensable de travail; ce qui n'est pas éloigné du sentiment d'Origène, lorsqu'il nous enseigne que les hommes justes sont esclaves de la loi; que Dieu seul

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on est rjitiîenr el le niaitre ; qu'il exerce, dans ladisl^ensalion de la justice, un empire qui n'a point de bornes, s'étant réservé, comme un des attributs incommunicables aux ( réatures, le pouvoir de dispenser de l'observation de ses commandements. Cette sujétion pourtant qui nous paroît importune lorsqu'elle contredit nos inclinations et forme des obstacles à nos desseins, est le meilleur témoignage, Tindication la plus certaine de notre liberté, et la seule voie de la garantir des altacjues de la violence et de l'oppression.

Ainsi, quand le Deutéronome recommande au peuple la célébration de la lète qu'ils appeloient la réjouissance et la bénédiction de la loi, il les avertit d'en conserver le souvenir perpétuel , en reconnoissance de la grâce et de la protection qu'ils ont reçue de la bonté divine qui les a délivrés du joug et de la servitude des Egyptiens ; comme s'il vouloit dire que ce n'est ni leur sortie , ni leur retraite hors les limites de cette province, ni le passage de la mer Kouge , ni leur demeure dans le désert, qui les a rendus libres ; qu'ils trainoient dans la solitude une partie de leurs chaînes, et pou voient être réputés comme des esclaves fugitifs, n'ayant été véritablement aifranchis que lorsque, recevant la loi qui les a unis sous un gouvernement fixe , assuré , ils ont commencé à composer une nation ayant des juges, dus tribunaux et les autres signes d'une domination légitime , et sont deve-

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nus capables de traiter avec leurs voisins, d'exercer le commerce et tout ce qui dépend du droit des gens. Cela justifie que, si toutes les lois ne sont pas parfaites, si leur exécution ponctuelle attire quelquefois des difficultés, des inconvénients, et si, dans des rencontres rares et singulières , les règlements sont moins nécessaires et doivent céder à la prudence des hommes intelligents, il seroit pourtant dangereux d'en former une conclusion universelle , une proposition générale , et d'établir, sous un si foible prétexte, rindépendance et la confusion ; de dissoudre les liens de la discipline , renverser les colonnes , saper les fondements de l'édifice de la justice , et peut-être accabler sous les ruines , ceux qui en habitent le temple. Aussi , c'étoit un proverbe parmi les anciens , qu'il ne faut point écouter la voix ni les discours artificieux de ceux qui se vantent de posséder une suffisance, une sagesse supérieure à celle de la loi , et prennent la liberté de s'ériger en législateurs, par des divinations et des interprétations cérébrines ; et nous pouvons dire qu'il est plus glorieux de captiver ses affections , de se conformer aux ordres publics par des sentiments de modestie et de générosité , que d'employer l'extrémité de son crédit, d'entrer dans des engagements onéreux de gratitude et d'une espèce de clientelle qui nous réduit à suivre aveuglément les avis qui nous sont inspirés , et à entreprendre toutes ces fausses dé-

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marches, pour faire à la loi une brèche que Texemple rend irréparable. En effet, saint Augustin a fort bien remarqué que toutes les hérésies dont TEglise a été infectée, n'ont point eu d'antre principe que cette fierté , cet esprit de superbe , impatient de subir le joug ; qu'il fit murmurer les disciples du Fils de Dieu en sa présence et les excita à dire : Durus est hic sermo; comme se plaignant qu'il leur annoncoit une doctrine trop sévère et trop rigoureuse.

Nous savons bien que , s'il étoit possible d'espérer que les hommes , abandonnés à leur propre conduite , pussent conserver assez de retenue et de modération pour vivre avec quiétude et ne se pas offenser mutuellement , inutile seroit la prévoyance de ceux qui se sont appliqués à donner des préceptes, à tracer le plan de la vie civile. Mais comme l'ambition , l'amoui-propre , l'inégalité des tempéraments et la diversité des opinions dégénèrent aussitôt dans une envie et une émulation secrètes , quelquefois dans une mésintelligence et des partialités , il a fallu, pour ne pas abandonner le vaisseau à l'agitation des vents contraires qui l'auroient infailliblement échoué, inventer une boussole, proposer une règle, un niveau, une mesure certaine pour suppléer les défauts , corriger les excès et réduire toutes les'actions à cette juste médiocrité dont elles s'éloig:nent insensiblement.

Aussi , l'expérience nous apprend qu'à l'eveiu-

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pie de la médecine qui a recherché , dans le sein et sur la surface de la terre , des simples , des minéraux , et composé , de leur mélange, de leur préparation, de nouveaux remèdes, pour les appliquer à des maladies inconnues aux siècles précédents ; la plupart des lois positives qui travaillent à étouffer les vices et les dérèglements , n'ont été formées que lorsque le mal a commencé de paroître, et que ses forces croissant par la licence et Fimpunité, il s'est rendu redoutable. Celle de Moïse ne fut donnée aux Israélites qu'après qu'ils eurent oublié dans le désert le secours, les assistances et la protection que la main de Dieu leur avoit si libéralement départis, et que, par une insigne prévarication, ils eurent adoré des idoles, des divinités étrangères, pour rendre à l'avenir leurs fautes inexcusables, et les humilier par la connoissance de leurs chutes fréquentes et inévitables.

N'appréhendons pas pourtant que cette soumission profonde avec laquelle nous devons honorer les paroles et la disposition de la loi , abaisse la grandeur ou affoiblisse la dignité de notre ministère : au contraire, elle en augmente la sainteté, elle en relève la vénération. Quelque exactitude que Ton apporte à suivre les grandes routes , à se tenir religieusement attaché aux maximes de son devoir, il se rencontre toujours une notable différence entre ceux qui sont préposés pour réciter, par un effet de mémoire, les

termes <le la loi , et les magistrats obligés , en qualité d'interprètes de ses volontés , d'en pénétrer le sens, d'en démêler les replis et de la placer dans son jour ; et bien que, dans cette interprétation , il soit dangereux de prendre l'essor, de se donner une trop grande latitude , et , se laissant emporter par des mouvements humains , d'incliner à droite ou à gauche , comme parle l'Ecriture , c'est-à-dire d'ajouter ou de diminuer quelque chose au texte de la loi , il faut en même temps avouer qu'il n'y a point de plus fâcheuse tyrannie, pour user de l'expression d'un des Pères de l'Eglise, que celle de mettre la loi à la torture, de s'arrêter à l'écorce , à la surface, et de s'embarrasser par la subtilité de quelques dictions équivoques. La lettre doit céder à l'esprit et à l'intelligence , d'autant plus qu'il s'y rencontre une infinité de préceptes , lesquels , envisagés mûrement, sans le secours d'une explication et d'un tempérament raisonnables, paroissent moralement impossibles.

Pour éviter ces extrémités , ces égarements et ces précipices, dont l'Eglise n'est pas exempte, et qui ne sont que trop fréquents dans la dispensation de la justice , la route la plus sûre est de marcher sur une ligne droite et mitoyenne , et , sans chercher de faux-fuyants ni de sentiers détournés , de suivre la piste des anciennes maximes , de les puiser dans leur source originale, de s'instruire des véritables éléments du

droit civil et de la jurisprudence du Palais qui ne consistent pas dans le jeu de quelques antinomies et dans des notions superficielles, mais dans une connoissance régulière et méthodique, laquelle désire une étude longue et sérieuse , une application forte et continue ; et surtout de ne pas permettre que les bonnes propositions demeurent éludées par des sentiments de délicatesse ; que la corruptèle étouffe ce qui nous reste d'ombre de discipline, et que le torrent d'un mauvais usage emporte et confonde les lois par sa rapidité , et les soumette à son empire, pour user des termes de l'historien romain.

Aussi , le plus sage des rois, se plaignant que les hommes veulent gouverner la loi , qu'ils travaillent à l'accommoder aux mouvements de leur cœur, à la pente de leurs affections, et que chacun en particulier lui donne la gène, s'épuise pour trouver des expédients afin de la rendre favorable à ses inclinations, ajoute que, dans cet embarras et cette diversité d'interprétations, un magistrat sage et éclairé n'en perdra point la piste et en conservera l'intelligence : Et vir consilii non disperdet intelligentiam.

C'est principalement dans la conduite des premières compagnies , dans les délibérations du sénat et les résolutions qui se prennent en ce lieu que nous pouvons appeler le siège de la loi, que se rencontrent heureusement cet esprit de conseil , cette prudence consommée, laquelle,

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naissant de l'assemblage de tant de luniirres ramassées qui se secourent et se fortifient mutuellement par le concert et la pénétration, ne peut être obscurcie par des nuages , ni éblouie par des fausses lueurs. Aussi, les oracles n'en sont jamais incertains ; les peuples ne recourent point inutilement à la protection de cet asile sacré ; toutes les démarches de ce grand corps paroissent régulières et mesurées , et l'on y observe rarement des mouvements de trépidation.

Mais ces prérogatives éminentes , dont il faut soutenir l'éclat par une érudition proportionnée aux places que nous occupons , par une probité et une honnête liberté assaisonnée de modération, plutôt que par le faste et la vanité du luxe et de la dépense , pour les transmettre , s'il est possible , à la postérité , sans aucune déchéance, et aussi florissantes que nous les avons reçues de ces personnages illustres qui nous ont précédés, nous doivent remettre devant les yeux ce que Dieucommandoit autrefois à Josué, qu'il avoit établi pour conducteur et pour juge de son peuple ; de faire exécuter la loi dans sa plénitude et son intégrité , et de ne pas souffrir qu'elle fut violée en la moindre de ses parties : Ut observes agere secundùm universam legem. Cette obligation, on l'avouera sans doute , est d'autant plus juste et indispensable , qu'il ne s'agit pas de se soumettre à des lois étrangères , telles que les victorieux les imposent aux provinces qu'ils ont con-

quises. Les ordonnances , Messieurs , sont la plupart l'ouvrage de vos mains ; et si l'autorité royale leur donne la force et le caractère , leur publication suppose , elle désire un examen et une approbation précédente ; elles ne reçoivent le dernier complément que par vos suffrages. Le serment que nous prêtons avant que d'être assis sur les fleurs de lys, de les garder inviolablement, n'est que le renouvellement de celui que le Roi fait à son sacre d'en être le défenseur; et il est difficile de lui en demander l'exécution , pour le salut des provinces et le soulagement des misérables, avec beaucoup de fermeté et de succès, si nous prenons la liberté de nous en dispenser et de vivre dans le relâchement. Nous avons en cela l'avantage de n'être point les ministres ni les exécuteurs de ces lois nouvelles qui combattent l'humanité , et que la seule nécessité de l'Etat rend légitimes et tolérables : aussi dissemblables des anciennes , qu'il y a de différence , au rapport d'un Père de l'Eglise , entre le décalogue et les préceptes postérieurs ; car le premier est la marque et le signe d'une alliance éternelle entre les hommes et la Divinité : les autres sont des liens et des engagements de servitude et de dépendance , desquels l'on peut espérer en partie la décharge et la diminution par la cessation de la cause qui les produit et les autorise. Que si ce rétablissement se doit attendre avec patience et procurer sans précipitation ,

pour n'en pas diminuer la grâce qui , dans le temps convenable, préviendra nos vues et surpassera tout ce que Ton pouvoit raisonnablement souhaiter, n'abandonnons pas cependant le timon du vaisseau , les nerfs et les arc-boutants de la loi : un ancien les appelle fortia legis, suivant la pensée de l'Ecriture , marquée dans un sens mystique , lorsqu'elle défend , dans la célébration de la Pâque , de rompre les parties les plus dures et les plus solides de l'holocauste , comme en étant la Hgure et le symbole. Telles sont certaines propositions universelles d'honneur et de bienséance (jue l'on ne peut assez respecter, et qui composent les lois fondamentales de la police, nécessaires pour maintenir la dignité de la robe et la pureté dans le ministère de la justice. On les doit supposer comme des principes, et ne pas permettre que l'on en dispute l'autorité. Mais comme il seroit ennuyeux de les expliquer en détail, et qu'il y a souvent des mystères qu'il est à propos de ne pas révéler, le meilleur moyen de les préserver de toutes sortes d'atteintes , est de se retrancher contre les attaques du dehors et les surprises intestines. Il est souvent difficile de résister à des sollicitations pressantes appuvées du crédit et de la laveur; de se défendre des imporlunités de ses amis et de soutenir le faix de toute sa famille qui nous accuse de chagrin et d'une sévérité importune , lorsque l'on refuse d'accorder une grâce qui ne fait en

apparence préjudice à personne , sans considérer que c'est la plus lâche de toutes les condescendances, de trahir le public pour se rendre agréable aux particuliers , et d'abandonner la loi par des considérations humaines. Il est pourtant vrai que les plus religieux se laissent fléchir sans beaucoup de scrupule. De là, nous voyons que les dispenses réservées aux législateurs se donnent par des voies obliques , sans mesure et sans raison , pour ne pas dire sans pouvoir légigitime. A peine, dans les occasions, les règles du droit public trouvent- elles un patron et une voix qui s'élève pour leur défense ; et au lieu qu'autrefois la résistance qui se rencontroit à les vaincre , et le nombre de suffrages dont elles étoient appuyées , portoient le témoignage de leur vigueur, aujourd'hui la facilité avec laquelle on en surmonte les obstacles , est l'indication funeste de leur décadence. Il est vrai que les derniers règlements ont en partie modéré ce désordre ; ce sont des retranchements , des palissades , des travers avancés qui garantissent le corps de la place ; des barrières , des murailles élevées , comme la sagesse divine le recommande , contre les adresses et la malice des hommes audacieux qui voudroient entreprendre de forcer la loi dans son sanctuaire.

Ainsi, il ne reste à désirer qu'un peu de persévérance pour atteindre le bout de la carrière, pour donner les derniers traits à ce que vous avez,

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Messieurs, heureusement commencé depuis deux années, et qui peut bientôt recevoir sa perfection , puisqu'il ne paroît plus de chaleur, ni de niatîère de contradiction. Cet ouvrage , s'il s'achève avec succès , ne sera pas moins honorable en rétablissant l'ancienne discipline , en retranchant les abus et les excès qui se sont glissés dans tous les ordres du Palais , principalement dans les membres inférieurs; ces abus qui passent jusqu'au scandale et à la diffamation, que si l'on formoit des lois et une jurisprudence toute nouvelle : de même que nous voyons que le Deutéronome a mérité ce titre ,bien qu'il n'ait rien de différent de ce qui étoit contenu et commandé dans l'Exode et dans le Lévitique, parce qu'il renouvelle le souvenir des préceptes qui s'étoient insensiblement abolis.

C'est dans cet exercice glorieux, dans la préparation et le dessein d'une véritable, d'une solide réformation, que tout le monde, servant d'aiguillon, d'exemple et de censure à soi-même ainsi qu'à ses confrères , l'on verra refleurir dans tous les sujets particuliers, ces qualités héroïques que l'histoire récite avec tant d'éloge, qui ont mérité dans leur temps le respect, la vénération et la bienveillance de leur prince , même des tètes couronnées de l'Europe; et toutes les parties de cet illustre corps seront autant de lois vivantes, animées ; autant de modèles sensibles d'une justice et d'une équité consommées.

Laus Dec.

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