CINQUIÈME MERCURIALE
De la persévérance.
Messieurs ,
Autant le bien public est préférable au particulier, et Tautorité des lois , l'intégrité des bonnes mœurs et la dignité de cette célèbre compagnie l'emportent sur les fortunes privées , autant ces jours solennels sont et plus augustes et plus importants que tous les autres, si les moments en sont utilement, heureusement dispensés.
Ceux qui ne les considéreroient que comme un hommage rendu à la coutume, un simple anniversaire dont la cérémonie , roulant toujours sur un seul argument, ne fait espérer qu'une importune répétition des mêmes choses assez légèrement déguisées, et des notions peu différentes de celles dont les oreilles ont été tant de fois rebattues, ne rendroient pas tout l'honneur qui est dû à la plus sainte occnpation de cet illustre corps ; à ce soin louable et religieux qu'il se donne de faire une exacte revue de soi-même et de son intérieur, mais de la faire avec ce triple et héroïque dessein, de connoître s'il y a quelque chose de défecîueux, afin de le corriger; de se fortifier dans les dispositions capables de con-
server la vigueur de la justice; enfin craccroilre sa splendeur par de nouveaux rayons, et de monter toujours, autant que sa j^^rande élévation le peut permettre , à quelque degré encore plus haut d'éminence et de perfection.
Si ces fins différentes se présentoient en quelqu'autre occasion, ou tomboioul sur une mati( re moins préparée , sur un sujet dont tous les membres et toutes les parties n'auroient pas entre eux tant de rapports, de liaison et de conformité , elles exigeroient sans doute différents moyens pour y parvenir. Il en faudroit pour guérir ou pour prévenir les maux ; il en faudroit pour confirmer les bonnes habitudes; il en faudroit aussi pour exciter le désir et l'émulation d'une plus excellente vertu. Mais, quand il ne s'agit que de travailler à l'ornement et à la gloire de la justice, quelque éloignés que paroissent ces devoirs, par une seule voie néanmoins on y peut aisément satisfaire.
En effet , y a-t-il rien de moins nécessaire et même assez souvent de plus nuisible que les remèdes, à des corps louablement disposés? A quoi bon faire violence pour rectifier ce qui n'a jamais perdu sa droiture? jS'est-il pas au contraire plus dangereux d'y toucher, en certaines conjectures, de crainte d'émouvoir la masse dos humeurs, de dérégler l'harmonie du tempérament, et d'ébranler ainsi tous les fondements de la santé par des précautions prématu-
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rëes , par une aveugle impatience de Taugmenter? Mais s'il se rencontre dans la nature des ouvrages d'une telle et si heureuse conformation, qu'ils soient au-dessus de toutes les vicissitudes, pourquoi ne pas attribuer les mêmes prérogatives à cette assemblée dont le concert et l'union forment le plus excellent et le plus parfait des corps politiques? Cette bonté incorruptible, exempte d'altération et de mélange, qui fait le premier de ses apanages et qui n'est susceptible que d'accroissement, a 'ses mouvements périodiques si justes et si réguliers, qu'on ne doit pas appréhender qu'elle puisse jamais décliner dans aucune des extrémités; moins encore que, dans l'usage de ce tempérament héroïque , elle soit capable de rien contracter du vice du temps et des personnes, ni de voir ses mouvements retardés par les obstacles qui se présentent : c'est de là, au contraire, qu'elle fait sortir ses plus fameux oracles , ses lois les plus équitables , et leur sainteté se communique partout ou la justice est révérée.
Aussi, pour nous acquitter d'une partie de notre devoir, et répondre à ces semonces honorables que nous venons de recevoir avec respect , nous croyons n'avoir pas besoin d'emprunter aucun secours étranger, ni d'employer d'autres motifs auprès des magistrats que ceux que l'on peut tirer de leur propre mérite et de leur propre dignité, en les exhortant, par l'un et par l'autre, de con-
linuer toujours dans un même esprit, dans une contention commune et avec une vigueur uniforme, Texercice de cette fonction toute royale à lat^uelle ils sont consacrés , el d'en remplir toutes les obligations, par une persévérance généreuse sans laquelle tous les efforts deviennent inutiles, et toutes les vertus demeurent imparfaites.
Dans cette unique idée et seule digne de la majesté du sénat , sont compris , selon notre sentiment, toutes les parties , toutes les occasions publiques et privées , tout le dedans et le dehors , le commencement et le progrès, en un mot, tous les offices d'un bon juge. Avec elle il satisfait ponctuellement et glorieusement à tout ; sans elle il n'est plus remarquable que par ses relâchements et par ses fautes ; et pour montrer de quelle conséquence est la forte application <pie Ton doit avoir pour parvenir à sa fin, il ny a point de profession dans le monde, ni d'êtres dans la nature qui ne soient autant de voies dont
»la sagesse divine se sert pour publier hautement que , dans ce seul bien , tous les autres sont éminemment renfermés.
Saint Bernard nous fournit une belle preuve de cette vérité sous la figure d'un voyageur. Si , ditil, quand il part, il suit toujours une même route qui soit sûre et qui aboutisse droit où il prétend aller, il peut marcher avec confiance, s'assurer d'arriver bientôt, et de voir, en peu de temps, finir sa lassitude et sa peine. Avant même que d'abor-
n^iii-, Talon. II. Cl
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der au port, il ressent du soulagement et de la joie à mesure qu'il avance et qu'il découvre la terre. Mais, s'il prend plusieurs chemins, et qu'au lieu de se fixer, il change à la moindre occasion, volontairement ou par m é garde ; s'il quitte par légèreté ses premières pistes , pour en suivre d'autres ; s'il se laisse emporter à toutes sortes de vents, jamais il ne manque de s'égarer, jamais il ne parvient à son terme, jamais il ne voit la fin de son travail , parce que les voies de l'erreur sont infinies et sans bornes : ceux qui s'y engagent ne faisant aucun progrès, se rebutent, et, faute de courage , ils ne peuvent achever leur course.
Cette proposition se rend encore plus sensible dans l'exemple des hommes qui cultivent la terre. Voit-on rien de plus heureux que le labeur de ceux qui n'épargnent point leurs peines, qui ménagent les saisons, et s'appliquent à cet exercice avec une vigilance infatigable, avec une assiduité continuelle ? Ils attirent la rosée et les plus douces influences du ciel sur leursmoissons ; ils se consolent aisément de leiars fatigues par l'abondance et la richesse de leur récolte. Ceux au contraire qui négligent ce soin, et se rendent paresseux à ouvrir, en temps opportun, les flancs de cette mère commune, pour en faire sortir les trésors et les magasins qu'elle tient cachés dans ses entrailles, nonseulement ils perdent l'espérance du fruit, mais encore quelque chose de la fertilité du fonds.
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Mais pourquoi ramasser avec tant de cuiiosit? des inductions particulières de celte vérité? Il ne faut que jeter les yeux sur toute la face de l'univers pour observer la difformité des ouvrai^es imparfaits, des productions avortées, des sources taries; et Texpérience fait assez connoître qu'il n'y a point d'esprit d'une si forte trempe , ni de mémoire, pour heureuse que nous l'ayions reçue des mains de la nature, dont la pointe et la vigueur ne se perdent et ne s'émoussent, manque d'exercice, et par trop de relâchement et de mollesse.
Que si nous voulons élever nos pensées plus haut, et montrer, par de plus nobles principes, ( quelque fond de grandeur et de dignité que l'on
I puisse avoir), qu'elles ne peuvent être soutenues que par une suite constante et régulière des mêmes actions long-temps continues , nous n'avons qu'à porter la vue vers notre pays natal ; qu'à attacher pour quelques moments notre méditation à ces globes célestes , et aussitôt nous découvrirons que ce qui en conserve la justesse, la beauté et l'harmonie , est que ces sphères ne se sont jamais ^, reposées, ni jamais écartées, d'une seule ligne, de ^ leur voie ordinaire, repassant incessamment sur y la même route par des mouvements tantôt égaux, tantôt dissemblables. Ainsi, l'astre du jour, cet éclatant objet de nos admirations, bien que sa splendeur et son irradiation soient toujours pareilles , ne dirait-on pas qu'il est foible lorsqu'il sort des ténèbres et se lève sur notre horizon
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pour les dissiper, et qu'à mesure qu'il s'avance, il acquiert dans sa course, et plus de chaleur et plus de lumière , tandis qu'au contraire il demeure dans une espèce d'abattement et de foiblesse, lorsque l'ardeur et l'impression de ses rayons languissans ne font pas assez d'efforts pour écarter les nuages qui lui sont opposés ?
C'est de la course infatigable de ce bel astre, que l'Ecriture emprunte les plus excellentes comparaisons, pour faire la peinture de la constance des justes: Justorum semita , dit -elle, quasi lux splendens^ procedit et crescit usque ad perfecturn diem{i) : elle est semblable à la lueur qui paroîtle matin , s'avance d'abord lentement, mais ne s'arrête jamais qu^elle ne soit arrivée à son midi et à la plénitude de sa clarté. Et pour mieux insinuer encore quel doit être le progrès de la justice, ou plutôt de ceux qui l'administrent, elle l'explique par cette gradation : l'aurore est belle, elle est brillante , elle est claire, mais la lune l'est encore plus , et le soleil incomparablement davantage ; et ce qu'il y a d'ailleurs de considérable , c'est que les mouvements de ces planètes se font sans relâche , avec une extraordinaire promptitude , avec une vitesse qui ne se peut concevoir, à pas de géant, à course de cerf, avec le vol des aigles.
Cette activité perpétuelle et régulière est donc le symbole des offices des magistrats , obligés d'agir et de veiller pour le salut commun, et
(i) Prov. 4. 18.
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1 liit'roj^lvphiqae de la persévérance. Aussi , est-ce la seule vertu que saint Bernard recommande, comme celle qui comprend toutes les autres, au sénat et au peuple de Gènes, en leur écrivant pour les exhorter à bien ménager la paix qu'ils avoient nouvellement reçue C'est la marque , dit-il, et le caractère de l'honnêteté, la fidèle gardienne de la probité , la vigueur de nos forces , la consommation des vertus , la nourrice qui élève ces nobles filles du ciel jusqu'à ce qu'elles soient en état de remporter le prix et de mériter la couronne ; c'est la médiatrice qui négocie continuellement pour leur gloire et pour leur faire obtenir les plus hautes récompenses ; c'est la sœur de la patience , la fille de la constance , l'amie de la paix , le nœud de l'amitié , le lien de la concorde et delà bonne intelligence, et le rempart de la sainteté (i).
Mais si ces éloges sont magnifiques , s'ils donnent tant de relief à cette vertu sublime , s'ils montrent clairement quel avantage il y a de posséder un trésor si riche et si précieux , ne nous font-ils pas voir en même temps combien la privation en est funeste , et combien hideuses et nuisibles doivent être l'inconstance et la légèreté , le relâchement , la lenteur et toutes les
(i) Honestatis insigne ^ prohitatiH fida ciistos ^ vigor virium , virtutum consummatlo , nutrix ad merilum , mediatrlx ad prœmium, soror patientiœ , constanùœ filla , arnica pacls , amici liarum nodii:<j unanlmitatis vinculurrij propugnacidum sanctitatis.
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autres qualités qui lui sont opposées ; qualités que Ton contracte insensiblement et sans presque y prendre garde, tantôt pour ne se pas proposer assez fortement la fin à laquelle on doit aspirer; tantôt pour ne pas chercher avec assez d'empressement les moyens d'y parvenir ; tantôt pour présumer les entreprises trop aisées et trop faciles ; tantôt pour se les représenter trop laborieuses et trop pénibles; tantôt pour se divertir à d'autres occupations, s'engager cà d'autres plaisirs et à d'autres intérêis ; tantôt par des obstacles étrangers ou des contentions intestines ; tantôt, enfin , pour n'avoir pas assez d'estime ni d'assez nobles sentiments d'une profession si illustre et d'un si auguste ministère? Car on l'envisage souvent comme un titre de grandeur et de vanité, un degré pour élever sa fortune , un moyen pour se donner du crédit, et quelquefois pour se mettre à couvert et se procurer l'impunité ; de telle sorte que ceux qui sont agités de ces pensées, quand ils abandonnent à quelqu'une de ces passions violentes l'empire de leur esprit, tombent dans un endurcissement criminel , et font de la constance pour le bien une opiniâtreté pour le mal , ce que TEcriture appelle languor perseçerans, sohis l tu nu lias , iracundia persévérons (i).
C'est ainsi que les meilleures terres se remplissent d'épines , quand elles sont négligées , et que la bonne semence devient stérile , ou par
(i) Eccles, 4o. 4. — 3o. i".
un excès d'humeur (|ui suffoque le germe , ou par (ie mauvaises herbes qui corrompent sa pureté.
Mais, conmie la principale difficulté de la o-uérison des maux est d'en ignorer les causes, peut-on désavouer que tous les dt'ivglements et les petits désordres qui servent de matière à la censure , ne naissent ou de présomption ou de timidité ? Si rien peut porter un magistrat dans le relâchement, c'est une fausse confiance de ne se pouvoir relâcher: Multos^ dit saint Augustin , impedit à firmitatc ^firmilalis prœsumpl'io ; sentiment qu'il semble avoir emprunté de ces belles paroles de Sénèque, ideo meliorcs ficri nolumus y quia optinios nos putamus. Jamais le péril n'est plus grand que lorsqu'on se trouve sur le bord flu précipice sans l'avoir aperçu ; et l'on ne sauroit appliquer un remède plus présent aux dangers imprévus dont ces dieux visibles qui tiennent la bonne et la mauvaise fortune , la vie et la mort des peuples entre leurs mains, sont tous les jours menacés, que la précaution, la défiance et la circonspection : c'est de cette chaussure que les pieds de la justice doivent être armés, quand elle entre dans le lieu terrible où elle prononce ses arrêts.
Cependant, il faut reconnoitre que l'appréhension excessive des âmes timorées est souvent aussi dommageable et aussi périlleuse ; et cette affectation de n'oiïenser personne, de ménager ses amis et ses ennemis , n'est-elle pas un
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empêchement perpétuel à toute sorte de délibérations courageuses? Malheur à ces génies timides qui souffrent que la crainte impose silence aux lois dans leur bouche , et les empêche de s'expliquer; qui s'effraient au moindre bruit, et qui , semblables aux enfants d'Israël , n'osent entrer dans la terre promise , parce que leur imagination , comme des esprits infidèles , leur rapporte qu'elle est gardée par des géants et par des monstres !
Mais ces frayeurs puériles sont bien éloignées du zèle et de l'ardeur des cœurs intrépides qui composent cet auguste sénat. Ce sont des arbres dont les racines sont si profondes , qu'ils se jouent des Aents et de la tempête ; ou plutôt autant de palmiers dont le bois coupé et mis en œuvre est tellement inflexible , résiste de telle sorte à la pesanteur des fardeaux dont on les charge, que, s'il s'en rencontre d'excessifs et auxquels leur force soit inégale, au lieu de se courber en bas par foiblesse, ils se relèvent par un généreux effort, et font de leur dos une voûte, en se recourbant en haut. Cette fermeté inébranlable est infiniment convenable, tout-àfait digne de ceux qui habitent le temple de la justice. Puisqu'ils y tiennent le premier rang, ils se peuvent vanter qu'il n'y a point de vertus ni de fonctions plus héroïques ni plus royales , que celles qui font leurs ordinaires occupations , et que ce qui passe , dans les autres emplois, pour
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un comble d'honneur et de gloire , est leur plus faniilier exercice ; alteriiis esset gloria et summum decus, lier est Achillis.
Mais , outre que celte ligne écliplique n'a point de sentiers égarés , et que ces voies divines sont aussi certaines que celles du ciel , il suffit de les connoîlre pour ne les pas confondre, pour les exécuter fidèlement , et pour faire que cette justice consommée dont le centre est dans nos cœurs , remplisse également toutes les lignes qu'elle tire à la circonférence. Il en est pourtant de ce beau chef-d'œuvre comme des autres ouvrages de Dieu : on s'attire autant de reproches, quand on manque de zèle et de vigueur pour le conduire à sa fin , que l'on se procure de mérites, quand par nos soins il arrive à la perfection désirée. Autant ces figures célestes sont agréables, lorsque leur rondeur est parfaite , autant il paroît de difformité en leur mouvement, quand il s'y rencontre des inégalités et des fractions ; quand on les confond par le mélange avec d'autres figures qui y font remarquer du vide.
Si chacun pouvoit être bien persuadé de ces vérités et les avoir toujours présentes devant les yeux , il n'y a personne qui ne s'efforçât avec empressement d'achever en soi-même un dessein si plein d'avantages et de gloire : il ne se présenteroit point de contradictions , point de difficultés qui ne fussent adoucies et surmontées par l'honneur et le plaisir que Ton ressent inté-
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rieurement après les avoir vaincues ; par Tutilité qui revient d'avoir cultivé les dons de la nature et les qualités de Tâme. C'est en cette sorte de travail que le trésor est certain , selon cet ancien proverbe : Eurn i^'ui arat olive tiim , orare fructum ; qui slercorai exorare ^ qui dédit cogère; d'où le prince des poètes latins semble avoir emprunté ce beau vers pour faire voir l'empire et le pouvoir de la diligence :
Exercetque frequens tellurem, atque imperat arvis. {J^irg.)
Mais, s'il est besoin d'ajouter quelque considération à un intérêt si noble et si sensible, en sauroit-on désirer une plus illustre que l'affection que notre grand monarque témoigne pour l'honneur de la justice ? Après les soins précieux qu'il a pris et qu'il continue sans relâche pour l'administration et la police de son Etat, afin de lui rendre sa première vigueur et son ancienne puissance ; après avoir augmenté son lustre par une sainte réformation ; après avoir retranché son luxe et sa superfluité , par un édit général dont il ne s'est pas dispensé lui-même , sa principale application n'a- 1- elle pas été de veiller particulièrement à rétablir la dignité des compagnies souveraines , à relever la discipline penchante qui en fait la meilleure partie , qui en est le plus solide fondement, et à réparer, sinon cette vieille et sévère simplicité pour laquelle on ne sauroit faire assez de vœux, si le siècle étoil
capable de la porter, du moins cette bienséance et cette majesté si naturelles aux magistrats ; de faire enfin que ces ornements dont nous sommes revêtus, ces caractères et ces enseignes de la magistrature qui impriment une certaine gravité et une modestie capables de concilier la vénération et l'obéissance des peuples , ne soient plus considérés comme une cbarge pesante , comme la marque d'une servitude incommode , et qu'ainsi , désormais , ils ne puissent plus être changés en des parures indécentes et étrangères, sous lesquelles des olFiciers semblent être déguisés et travestis en courtisans?
Mais, pour ne se point arrêter à Técorce et ne s'attacher pas simplement à desfigures extérieures, cette sage prévoyance qui nous gouverne a voulu passer plus avant; et considérant, ce qu'on ne peut dissimuler, que la cause principale de notre déchéance est cette impatience téméraire et précipitée avec laquelle on se presse d'entrer par toutes voies dans le sanctuaire, sans autre préparation (ju'une légère et superficielle teinture des mystères qui ont coutume de s'y traiter; le Roi, dis-je, pour prévenir ce désordre dont les mauvaises suites et les égarements sont infinis , a résolu d'enjoindre que, dans la réception de ceux qui se présenteront dorénavant pour être revêtus de la pourpre , les anciennes ordonnances , ou plutôt les lois de la nature et la jurisprudence de toutes les nations, soient à Tayenir inviola-
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blemeiit observées, afin que la matuiité de Fàge et les autres dispositions nécessaires se devant rencontrer en tous ceux qui aspirent à cette dignité et ce retardement , leur donnant loisir de vaquer à Tétude des bonnes lettres , de s'instruire des maximes du droit civil et de la pratique du Palais, les entreprises en soient plus heureuses, et la persévérance plus certaine.
Saint Bernard , faisant une curieuse remarque à ce propos, dit : Que le lys n'est pas seulement le signe de la pureté, mais encore le symbole de la persévérance , parce que sa tige est plus longue et plus forte que celles de toutes les autres fleurs. Il ne seroit pas juste que cet hiéroglyphe, si convenable pour représenter la sublimité des projets , la hauteur des entreprises et l'exaltation de la grandeur de tontes les couronnes, ne fût impropre ni muet, ni sans signification que pour soi-même.
Aujourd'hui donc, que notre prince incomparable , après avoir conçu le dessein d'élever cette fleur précieuse au souverain degré de sa perfection , a déjà miraculeusement surmonté , par un travail assidu , par une constance infatigable, la plupart des obstacles qui s'opposoient à ce généreux effort, et attire par là tout le monde à l'imitation d'un exemple si rare et si illustre , ne seroit-il pas injurieux de craindre ou de se figurer que ses plus vives images et les principaux ministres de la royauté dans la dis-
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pensation de la justice , voulussent souffrir le reproche et la honte de s'être lassés à sa suite , dliésiter sur des scrupules qui ne méritent ni leur application , ni leur inépris, et de demeurer ainsi arrêtés et suspendus par cette même émul'ition qui, en d'autres occasions, excite si justement, si puissamment leur courage, et qui, à présent, bien loin d'apporter parmi eux de la division , doit être le lien indissoluble de la concorde, l'aiguillon du devoir et de la persévérance? Mais pourquoi tant d'arguments pour persuader ces vérités, comme si c'étoient des propositions disputables et des points de controverse 't Ne voyons-nous pas toutes choses vraisemblablement préparées à les embrasser? Dans cette commune et favorable disposition des esprits , chacun n'est-il pas, en particulier, animé, non tant par la voix d'autrui que par ses propres sentiments , à paroître , à se signaler dans ce juste combat, dans cette course honorable? Et, s'il nous est permis de comparer ce corps auguste et tout brillant de lumière, au firmament, n'avons-nous pas lieu d'espérer que le mouvement de tous ces astres qui y sont attachés, dont les uns s'avancent avec plus de vitesse , les autres avec plus de poids et de lenteur, étant tous conduits par le premier mobile de la justice, se rencontreront dans des mesures si infaillibles et des constellations si salutaires, qu'étant incessamment éclairés de cette irradiation lumineuse
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naissant de la splendeur ramassée de toutes les étoiles qui composent Tornement du ciel, il ne sera plus besoin ni de remontrances , ni d'avis pour tout ce qui concerne la discipline , parce que l'on la verra refleurir par un consentement universel? INous nous trouverons ainsi délivrés d'un office épineux dont on ne se charge jamais qu'avec peine , et autant qu'on y est forcé par la loi du devoir et l'engagement de la conscience. Cette double oblisfation dont on doit si peu se
dispenser ni être dispensé ; quand nous aurions soupçonné qu'une liberté si juste et si nécessaire auroit, par le mélange et la complication des conjectures présentes, pu produire quelque mécontentement particulier, nous n'aurions pas estimé en être quittes, ni pouvoir garder le silence, parce que toutes les puissances auxquelles nous sommes comptables de notre ministère , la majesté divine, la volonté du prince, la révérence des lois, et l'autorité même de cette compagnie, semblent le désirer; parce qu'aucun de ceux qui ne sont point prévenus , ne trouvera mauvais que nous satisfassions à ce que le public attend de nous, et dont nous lui sommes redevables à tant de titres ; parce que c'est la première et la principale fonction de nos charges , en laquelle nous serions extrêmement blâmables de nous être relâchés, ou d'avoir tant soit peu gauchi pour céder au torrent; parce qu'enfin cet abandonnement,loin d'être considéré comme une simple
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négligence, passeroit pour une prévarication et une lâcheté non moins punissable que celle de ces espions qui, au lieu de publier les véritables qualités de la Terre Promise, n'en rapportèrent que de la terreur et du mensonge. Mais nous avons des sentiments bien plus respectueux pour la religion de cette compagnie ; nous nous souvenons d'une parole qu'un des plus grands personnages qui nous aient précédés a prononcée^ et dont notre propre expérience nous a diverses fois confirmé la vérité: que les bonnes propositions et les maximes de sévérité peuvent bien être d'abord traversées, et même quelquefois retardées, mais que jamais elles n'ont été absolument rebutées, dans ce lieu; qu'enfin elles y sont toujours demeurées victorieuses.
Appuyés donc sur la certitude de cet oracle , nous n'appréhendons point que , par aucun changement subit, il puisse arriver qu'on approuve ces mêmes dérèglements contre lesquels on s'est tant de fois élevé , ni qu'on veuille, sous des titres spécieux et par des voies souterraines, se rendre protecteurs de ces sangsues publiques» notées d'infamie par diverses délibérations. Nous sommes persuadés, au contraire, que personne n'a plus de zèle et d'impatience que nous d'avancer une si sainte réformation, n'étant pas croyable ni possible que la plupart de ceux qui nous écoutent pussent affecter de contredire, en public , des rèprles de bienséance, d'austérité et
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d'honneur qu'ils pratiquent eux-mêmes si religieusement en particulier, et dont ils donnent l'exemple par leur conduite pleine de modération et de désintéressement.
Après cette confiance , s'il nous reste encore quelque chose à désirer, c'est que, par un généreux effort , par une soumission absolue des sens et des passions à l'empire de la raison , par une longue et sérieuse étude , et par une persévérance continuelle, les intentions justes, les louables dispositions se convertissent en des habitudes consommées : perseverandum est^ et assiduo studio rohur addendum, ut bona mens sit^ quod hona voluntas fuit ; il faut se fortifier sans cesse, jusqu'à ce que l'on se soit fait un bon naturel et une résolution déterminée de ce qui n'étoit qu'une volonté naissante et une inclination vers l'honnêteté, jusqu'à ce que l'on soit en effet ce que l'on n'étoit qu'en désir : il faut, dans un entier attachement à sa profession , et méprisant tous les divertissements , toutes les occupations qui lui sont étrangères , mériter ce bel éloge , cette auguste et paisible situation dans laquelle la persévérance seule peut placer la vertu : Quœ nunquàm major est quàm cum, aliéna reposuit, et sibi pacem facit , niJiil timendo, divitias spernens ^ idhil concupiscendo.
C'est en ce seul endroit qu'elle peut être couronnée, et que, ne lui restant plus d'ennemis à combattre , elle a droit de triompher. Tigna do-
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morum nostrarum cedtina , laqucaria nostra cyprèssina, dit Tépouse , au Cantique (i), parlant de la vertu comme d'un corps de bâtiment : les soliveaux de nos maisons sont de cèdre, et les lambris de cyprès , bois incorruptible , dont le prix et la dignité font bien voir que les ouvrages des hommes ne tirent pas tant de gloire des fondements et des premières dispositions , que du comble et du haut de l'édifice qui en achèvent la symétrie, la grâce et la structure.
Ainsi , nous devons imiter David , qui ne consacra pas à Dieu Tépée avec laquelle il avoit blessé et terrassé le chef des Philistins , parce qu'elle n'avoit qu ébauché la victoire , mais la pierre qui lai avoit donné le coup de la mort , parce qu elle Tavoit entièrement consommée.
Laus Deo.
Denis Talon. ÎJ,
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SIXIÈME xMERCURIALE.
Du bien public.
Messieurs,
H ne faudroit pas moins i^orer les lois de la nature que les maximes de la morale , pour ne pas savoir que le bien particulier ne vient jamais en concurrence avec le bien commun, que le dernier ne le doive victorieusement emporter sur le premier. Y a-t-il aucune partie qui ne s'offre à périr pour la conservation de son tout , ni de corps, pour massif et pesant qu'il soit, qui ne monte et s'élance avec vitesse , afin de prévenir le désordre que le vide causeroit dans le monde, s'il n'étoit empêché par ce secours et cette prévoyance?
Nous ne doutons pas que les productions de la nature ne soient toutes particulières ; mais qui pourroit établir des règles assez certaines pour en discerner sans erreur les différences , les rapports et les propriétés, si ces ouvrages n'étoient considérés sous des notions générales et dans l'harmonie sous laquelle ils sont rangés ? De là vient que rien n'est plus douteux que les inductions et les jugements qui se forment touchant la génération et la corruption , le mouvement et le repos des êtres, quand les conjectures qui les
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appuient sont seulement fondées sur l'observation des individus et sur les remarques de ces événements singuliers , artisans ordinaires de la tromperie de nos sens et de l'égarement de nos esprits. Aussi, les philosophes, persuadés de cette vérité, ne reconnoissent point d'axiomes ni de démonstrations assurés, que ceux qui naissent des idées et des conceptions universelles; ni conséquemment , aucune science qui ne soit appuyée sur les premiers principes , comme des fondements solides et inébranlables sur lesquels seuls la raison se peut reposer.
Si ces théorèmes sont très-incontestables dans la physique , qui est la science de la nriiure , avec quel empire ne doivent-ils pas régner dans la politique et la morale , qui sont des sciences destinées à la conduite des actions, et à la distinction des mœurs? Or, comme ce que nous appelons la dernière fin , tient le même rang et a la même autorité dans la morale et la politique, que les premiers principes ont et tiennent dans les connoissances naturelles ; comme cette dernière fin , unique objet de nos affections , n'est à proprement parler que ce que les sages nomment le bien public, il en résulte qu'il est autant impossible de juger si nos actions sont bonnes ou mauvaises , sans en connoître les motifs, sans les rapporter à ce bien général et à cette fin principale , que de s'assurer si une conclusion est vraie ou fausse , sans avoir exa-
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miné si elle est formée selon les règles de Tait , et sans la mesurer par ces premiers principes qui servent de base et de niveau à tous les raisonnements particuliers.
Nous en tirons cette grande et infaillible maxime, qu'il n'y a point d'homme, à moins de renoncer au commerce du monde et de se rendre indigne de la société civile , qui ne soit obligé de travailler avec plus de soin pour l'utilité commune, que pour son intérêt particulier; et qui , dans des occasions importantes, ne doive sacrifier et son bien et sa vie , et se consacrer entièrement au salut de l'Etat.
Mais y a-t-il rien en apparence de plus choquant que cette maxime ; rien de plus dur que cette vérité ; rien en un mot de plus difficile que la résolution d'exposer la fortune de sa famille, 6on propre repos , soi-même , pour une idée chimérique , telle qu'est le service public, ou la réputation imaginaire et les éloges inutiles que l'on en espère ? Qu'il faudroit pourtant avoir les sentiments vulgaires pour se laisser surprendre à une si lâche et si pusillanime objection ! Quoi î on passera pour rude, pour farouche, pour étrange , la plus noble de toutes les déterminations ; celle qui , bien loin de nous porter à des pensées funestes et nuisibles à nos fortunes , ne nous inspire rien qui ne nous soit très-utile ^t très-avantageux ? Ne nous avouera-t-on pas ique , pour tout opposés que paroissent le bien
général et le bien particulier, à les bien considérer ils ont (les liaisons si étroites et sont tellement inséparables, qu'il est presque impossible de travailler pour Tun, sans contribuer en même temps à l'accroissement et à l'avantage de l'autre?
Si tous ceux, dit le poëte grec , qui composent les états et les assemblées politiques, concouroient de bonne foi , chacun dans la circonférence de sa sphère et dans l'étendue de sa fonction, à la gloire et à la défense du public ; si tous employoient de telle sorte leur industrie à ce grand ouvrage , qu'aucun ne se divertît pour s'appliquer à des occupations étrangères, il ne se trouveroit personne qui ne fut parfaitement heureux, n'y ayant rien de si capable de troubler le concert et l'économie de cette félicité générale, que le mélange de ces intérêts et de ces aifections particulières qui , ou nous emportent bien loin au-delà de notre devoir, ou nous relâchent dans un stupide assoupissement, dans une honteuse 1 thargie.
Mais quelle preuve plus illustre de cette grande vérité , que la bonne fortune de Zacharie ? Il étoit revêtu du souverain sacerdoce , et lorsqu'il en exerçoit la fonction dans le temple . un ange lui apporta l'heureuse nouvelle que sa prière étoit exaucée , et que sa femme bientôt accoucheroit d'un fils : Exaudlta est deprecatio tua , et uxor tua Elizabeth pariet tibl fiUuin....{\) Est -il croyable
(i) Salai Luc , c. i. v. i3.
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qu'un vieillard comme lui eût osé demander des enfants au ciel» vu particulièrement quêtant de son côté caduc et moribond, l'âge avancé de sa femme la rendoit d'ailleurs entièrement stérile ? Pourquoi donc ce divin ambassadeur , n'ayant à lui annoncer que l'accroissement de sa famille, le vient-il assurer que ses vœux ont réussi , qu'il a obtenu ce qu'il avoit désire ? En voici le secret : il avoit, selon la coutume des prêtres, remarquée par Josèphe et Philon, intercédé pour le salut , non-seulement de ceux qui habitoient en Jérusalem, mais de toute la nation des Hébreux, même de tout l'univers ; et comme rien n'étoit si important au peuple de Dieu , à toute la terre , que la naissance de ce divin précurseur, faut -il s'étonner si, d'abord qu'il fut conçu , l'Ange félicite tout le genre bumain en sa pei sonne, de l'heureux succès de ses prières ?
Qui croiroit,dit saint Pierre Cbrysologue, qu'un prêtre si religieux et si saint eût assez oublié les intérêts du public, pour borner toutes ses vues à la seule grossesse d'une vieille personne , hors d'âge et d'espérance d'avoir postérité? Qui se pourroit persuader qu'institué pour être le médiateur et l'avocat de tout le monde , il eût réduit celle fonction générale et le ministère de la parole, à ses nécessités domestiques? Qui croiroit que ce vénérable vieillard n'eût offert des holocaustes et parfumé l'autel de l'encens
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de tout le peuple, que pour l'intérêt d'une lignée particulière? Ut incensum totius plebis in solum desiderium proprii pignoris addiceret veieranus autistes^ ahsit.
C'est donc pour justifier (jue ce saint pontife, dégagé de toutes les affections du siècle , mort à soi-même, étranger à sa femme, indifférent et peu soucieux de postérité , avoit préféré le bien public à toute autre considération , et que l'invocation qu'il avoit faite de la protection du ciel , s'étendoit sur tous les Israélites et peut-être sur tous les hommes , que l'Ange qui lui» annonce cette nativité glorieuse, ajoute : JE'/ evit gaudium tihi et exultatio, et multi in naVwitate cjusl gaudcbunt (i).
Qu'heureux est le soin qu'on prend pour le public ! Zacharie prie pour tous , et il est récompensé de la naissance d'un fils ; du bonheur des peuples en général, je l'avoue, mais aussi du triomphe et de l'exaltation de sa famille particulière.
Mais quand nous ne tirerions d'autre fruit de notre affection au bien public, que de voir, par là, toutes nos actions réglées, nos devoirs rennplis , nos amitiés sanctifiées , nos excès corrigés et nos intérêts purifiés, ne seroit-il pas assez considérable? Consultez toute l'antiquité profane et sacrée ; parcourez toutes les conditions ,
(i) Saint Luc, c. 1 , V. i4
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et vous verrez combien cette droiture et cette pureté d'intention qui n'envisagent que la commune prospérité , ajoutent de mérite à toutes les occupations de la vie ; combien elles donnent d'éclat à la bonne fortune, de consolation à la mauvaise, de soulagement dans les peines, de modération dans les plaisirs, de repos aux consciences et de gloire à la réputation ! Elles élèvent l'homme vertueux au-dessus de tous les vices, de toutes les convoitises et de toutes les nécessités ; elles le mettent en possession de la vraie sagesse et d'un empire absolu sur soi-même ; le font jouir du calme au milieu de la tempête ; lui conservent , non-seulement ses propres biens , mais lui font encore part de ceux qui arrivent au public , ou par ses soins ou selon ses désirs : tant il est véritable que l'intérêt public fait rejaillir une source inépuisable de toute sorte de biens , sur les âmes généreuses qui le cultivent, et que rien n'est plus ulile ni plus nécessaire à la sûreté , à l'accroissement des fortunes particulières que la paix , la liberté du commerce , et tout ce qui contribue à la commune félicité !
D'ailleurs , rien ne parut-il plus nécessaire que d'être toujours excité par des récompenses ; quand il ne résulteroit de ce travail que la satisfaction d'avoir préféré le repos de son pays , de s'être épuisé pour en étendre les limites , pour en maintenir les lois, pour rendre sa gloire florissante , cela ne seroit-il pas plus qu'il n'en faut
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pour nous suffire? Ne sommes - nous nés que pour nous-mêmes ? Dieu ne nous a-t-il pas créés sociables pour vivre en société et comme en intelligence ? Est-ce pour leur prodt particulier que les abeilles forment le miel, que les oiseaux bâtissent des nids , que les bœufs portent le joug de la charrue , que les brebis se couvrent de laine , que le feu communique sa chaleur, que le soleil répand sa lumière , que les fleuves arrosent nos villes et nos campagnes, et que les venls poussent heureusement au port les vaisseaux chargés de marchandises et de richesses? Y a-t-il aucun être , aucun reptile sur la terre , un seul atome dans l'air, qui ne contribue à Tornement et à la perfection du monde ?
Disons plus : le bien public est un baume si précieux, un antidote et un préservatif si assuré contre toute sorte de venin , qu'il corrige ce qui est amer, adoucit ce qui est rude, rectifie ce qui est déréglé , rend bon ce qui est mauvais , et consacre les actions les plus criminelles , car elles cessent de l'être , aussitôt qu'elles sont nécessaires au salut de la société commune. De là nous voyons que les mêmes entreprises qui sont consacrées par la loi, et qui passent pour des fautes notables quand elles sont conduites par des intérêts particuliers, deviennent dus actions héroïques et des vertus éclatantes (|ui méritent des éloges, lorsqu'elles sont mises en usage pour l'utilité du public.
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L'on reconnoîtra aisément la vérité de ce grand paradoxe, si l'on se souvient qu'il y a deux sortes de justice: l'une, inférieure, qui prend son alignement de la loi, qui s'y doit rapporter avec une telle exactitude, que jamais elle ne la surpasse ni n'en soit surpassée: sa fonction est l'exécution des contrats et la récompense des bonnes actions, ou la punition des mauvaises; l'autre , supérieure , qui ne se renferme pas dans les bornes étroites de la jurisprudence civile ou coutumière, mais se mesure par la droite raison du législateur ou du prince, et n'a d'autres limites que sa volonté , éclairée par la lumière de sa prudence , excitée par la nécessité des affaires présentes, et conduite par une sage prévoyance des événemens futurs. La liberté de celle-ci s'étend si loin au-delà de la première, qu'assez souvent ce qui est défendu dans l'une, est permis par l'autre , parce qu'assez souvent il arrive que ce qui est contraire aux termes de la loi , est con* forme à l'intention du législateur, et que ce qui paroît crime, à la vue bornée d'un juge inférieur, est regardé comme une action véritablement louable par la longue et perçante vue du prince, ou des magistrats supérieurs.
Que peut-on imaginer de plus inhumain que ces bûchers affreux où l'on voit des corps vifs devenir la proie des flammes dévorantes ; que ces funestes écbafauds sur lesquels on exécute ces misérables qui , après leurs membres brisés et
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mis en pièces, survivent encore , pour leur plus long et pins grand tourment, à Texécution de leur supplice? Et cependant y a-t-il rien de plus louable que cette sévérité des juges fjui , pour remédier à d'horribles dangers et contribuer à la sûreté publique, sont contraints de se rendre inexorables , inflexibles aux mouvements de compassion qui parlent dans leur cœur en faveur de ces criminels, et les sollicitent de pencher à Tindulgence? Qu'y a-t-il de plus extraordinaire et de plus cruel en apparence que ces remèdes caustiques , ces inventions nouvelles de lever, ou plutôt d'exiger les deniers publics ? Et toutefois y a-t-il rien de plus excusable, et si l'on ose le dire, de plus juste , quand une pressante nécessité force à s'en servir contre sa propre inclination ? Quel usage plus mauvais peut-on faire de ce précieux sang du peuple , et à quoi ce sacré trésor pourroit-il être plus mal employé qu'en carrousels (i), qu'en ballets et autres profusions et divertissements publics qui n'ont, ce semble , d'autres motifs que la vanité, et une fausse image de gloire ? et néanmoins , qu'y a-t-il de plus raisonnable que cette dépense qui n'est jamais inutile , puisqu'elle fait voir la grandeur, la majesté de l'empire, et concevoir aux princes étrangers
(i) L'orateur fait probabltineut allusion au superbe carrousel donné par Louis XIV, le 5 juin 1662, dans la place qui est derant les Tuileries , et qui en a retenu le nom. ( Note de l'éditeur. )
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une haute idée de ses richesses et de sa puissance ?
Jamais vie a-t-elle été plus réglée , parcimonie plus exacte, fidélité plus entière pour le public, que celle des Romains, puisque ces vertus étoient la matière de leurs principaux éloges? Etoit-il question toutefois d'expéditions militaires et de pompes solennelles? Ils oublioient de telle sorte toutes leurs épargnes, qu'ils ne donnoient plus aucune borne à leur magnificence , afin d'honorer avec plus d'appareil et de célébrité le mérite et la valeur des grands capitaines, et de relever avec plus d'éclat la gloire de leur triomphe.
Qui ne passeroit pour témérité , pour fougue, pour emportement, pour impétuosité , pour violence et même pour homicide, les exploits signalés des âmes héroïques qui se sont fait jour au travers des bataillons , ont rompu les rangs, couvert la campagne de morts, et fait rougir les fleuves du sang de leurs ennemis , s'ils avoient eu d'autre motif que celui de défendre leur pays ou d'en étendre les frontières , dans la poursuite d'une juste querelle ; de signaler leur nom et d'acquérir les titres glorieux de libérateurs et de conquérans? car tous ces objets sont innocents; ils sont la passion la plus supportable des hommes illustres qui ne cherchent dans le bien que le bien même, et l'avantage de ne luire que de leur propre lumière. De là il est arrivé que ces actions apparemment cruelles et brutales, ont été la matière la plus éclatante de leur immortelle mémoire ,
de ces prodiges de valeur qui onL soutenu et renversé les empires , et qui sont proposés pour exemples et pour modèles, dans Thistoire , à toutes les nations , à tous les siècles à venir.
Enfin, que pourroit-on concevoir de plus lâche et de plus honteux que de manquer à une parole solennellement donnée , particulièrement si c'est par un souverain dont les moindres affirmations doivent être toutes sacrées? Et cependant un prince d'Espagne, ayant consulté les évêques du quinzième concile de Tolède , pour savoir s'il étoit tenu d'accomplir une promesse nuisible au bien de son Etat, ils répondirent que le premier serment qu'il avoit prêté à son sacre, de conserver les droits de sa couronne , devoit être religieusement observé, même au préjudice du second; le salut des peuples étant toujours préférable à l'intérêt des familles particulières : intemerata plus esse dehere quœ patriœ salubri sunt pol- Ucltaiione jurata, quàm quœ oh unius tantùm domûs suni uiilitatem pollicita ?
Si donc ce grand objet suffit pour rectifier les mouvements du cœur les plus irréguliers ; si ce feu sacré est capable de purifier les desseins en apparence les plus criminels; si ce premier mobile a assez de force pour entraîner les sentiments les plus religieux, quand ils sont opposés aux maximes générales , de quel éclat ne relèvera-t-il point la conduite de ceux qui méprisent de telle sorte et la faveur populaire, et l'avancement de
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leur fortune, qu'ils n'ont aucune pensée et ne forment aucuns projets que, comme des torrents impétueux , ils n'aillent s'abîmer dans ce grand Océan, et ne soient entièrement confondus avec les intérêts de la monarchie : de ceux, dis-je, qui dans une administration si importante et si délicate , préférant une servitude honorable à tous les titres ambitieux, ont une intention si pure^ qu'ils ne demandent ni emplois, ni dignités, ni récompenses ; qu'ils ne souhaitent ni éloges , ni inscriptions, ni même de réputation et de gloire que celle du prince et de l'Etat ; en un mot, qu'ils n'ont d'autre prétention, dans le service qu'ils rendent, que le plaisir de servir utilement? Ils savent que ce devoir est un devoir souverain qui renferme et consomme tous les autres, et que personne ne peut, sans injustice, avoir d'autres liaisons ni de plus chers intérêts , que l'intérêt public : ce que l'historien romain a noblement exprimé dans un discours du grand Fabius , lorsqu'on délibéroit au sénat si l'on enverroit Scipion en Afrique, où sa fortune et les vœux des peuples sembloient le destiner, lorsqu'il dit : IIlud te mihi ignoscere, Publî Comclî^ œquum erit, si, cum in me ipso numquani pluris famani homi^ num , qiiàm rempublicam ,fecerirn , ne iuam quideni gloriam bono publico prœponam (i).
' Si ces pensées sont sublimes, si ces paroles.
(i) T. Livii hist. , lib. 28, cap. 4o, §4î.
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surpassent infiniment la portée du vulgaire (jul se laisse facilement séduii^ par rinclination du sang, et ne connoît point d'autre loi ni d'autre règle de ses mouvemens, que l'amour -pro[)re, elles ne laissent pas de contenir une instruction fort utile qu'il se faut rendre familière, et dont chacun devroit être d'autant plus persuadé , qu'il n'y a pas moins d'obligation que d'avantage et de mérite à suivre cette route , et à ne point abandonner le culte de cet autel sur lequel nos vœux et nos offrandes doivent être perpétuellement consacrés.
Si les prévarications contre ce devoir commun sont criminelles, et les manquements irréparables, à regard de tous les hommes en général , combien plus à l'égard de ceux qui sont préposés pour administrer la justice î Quelle excuse donc pourrions -nous prétexter, si la moindre personne ayant consigné entre nos mains, non son honneur ou sa fortune, mais le pluschétifde ses intérêts, nous prenions la liberté de relâcher de ses prétentions légitimes et de soutenir foiblement la justice de sa cause ? Ne serions-nous pas responsables de la moindre facilité et de la plus légère négligence? Pourrions-nous tant soit peu abuser du ce pouvoir qui nous est donné volontairement, sans nous rendre très-coupables? Si donc après que Dieu, le P^oi et le public, envers lesquels nos respects doivent être bien plus sacrés et nos obligations plus fortes, nous
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ont confié Texemce d'une fonction si divine ^ si royale, si publique , et nous Font confié de la manière la plus honorable , la plus obligeante , c'est-à-dire sans autre condition , sans autre assurance que celle de notre propre vertu ; si après, dis-je , une telle et si pleine confiance, nous étions assez infidèles pour préférer, non pas nos intérêts , car les grandes âmes sont incapables de cette lâcheté, mais certaines considérations particulières que la licence du temps et le mauvais exemple nous suscitent, à ce dépôt précieux dont la dispensation doit être d'autant plus généreuse et désintéressée qu'elle est libre, ne serions-nous pas autant dignes de reproches qu'indignes de notre ministère ? Car, quoique personne ne soit exempt de cette loi commune qui nous oblige à contribuer, chacun par ses soins, à la tranquillité de l'Etat , il n'y a point de professions à qui la fortune publique soit plus absolument et plus glorieusement commise qu'à cette illustre assemblée, qu'on peut appeler la tutrice et la protectrice de ce dont les autres magistrats ne sont que de simples ministres. C'est aussi la raison pour laquelle. Messieurs, voyant ses occupations journalières partagées en des emplois si différents , et attachées au seul examen, à la seule décision des controverses particulières , elle destine ces jours critiques , dont elle se sert comme de premiers mouvements pour mesurer tous les autres, à rassembler toutes les
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lignes de cette grande sphère , afin , après les avoir conduites à la circonférence, de les conformer à ce centre égal auquel elles doivent aboutir, et qui doit être leur appui aussi bien que leur règle.
En effet, quel moyen plus prompt et plus assuré pour ne s'écarter jamais de son devoir, que de se remettre toujours devant les yeux que ce n'est pas aux particuliers , mais au public , que nous sommes comptables de notre bonne ou mauvaise administration , et que ce premier engagement ne nous dispense pas seulement de tous les autres, mais nous interdit encore tous les respects et tous les ménagements qui pourroient ou nous emporter, ou nous retenir? Et quand même cette glorieuse commission seroit abandonnée à notre caprice ; quand elle nous auroit été donnée sans mesure, sans instruction, sans nous engager par la sainteté du serment, la seule opinion que Ton a conçue de l'intégrité, du courage, de la suffisance et de la conduite de ceux qui sont élevés sur le trône de la justice, ne seroit- elle pas comme une loi écrite dans nos cœurs, ou plutôt comme une lumière brillante, auprès de laquelle aucune erreur ne peut subsister, si elle n'est volontaire?
Mais les mêmes de qui nous avons reçu ce glorieux emploi, nous ayant tracé les voies que nous devons suivre pour nous en dignement acquitter, de quel prétexte pourrions-nous colorer
Denis Talon. II. I I
notre ignorance, si nous méprisions rëtude et le soin qu'il se faut donner pour s'instruire? Si une négligence ainsi affectée de puiser en de vives sources de doctrine les maximes de son devoir, bien loin de servir d'excuse, est toujours la honte et le crime des esprits paresseux , quelle confusion et quel reproche ne doivent point attendre ceux qui se laissent surprendre à de faux brillants, à des apparences trompeuses, et qui, emportés ou par la violence de leurs désirs , ou par une opiniâtre inclination à contredire, résistent à leur propre expérience, et se portent aveuglément contre les notions mêmes qu'ils ont de la vérité à laquelle ils s'opposent î
Cependant, il est peu à craindre que ceux qui sont revêtus de l'éclat de la pourpre , tombent dans ces égarements et dans ces précipices ; le seul danger pour eux à éviter c'est lorsqu'il se présente des occasions si problématiques , si ambiguës et si douteuses, qu'il est presque impossible de discerner quel est le plus juste et le meilleur parti. Combien de circonstances imprévues , combien de raisons opposées rencontret-on, non-seulement dans les délibérations particulières , mais dans les affaires publiques , qui embarrassent de telle sorte et couvrent de tant d'obscurité le sujet mis en controverse, qu'il est bien malaisé de percer ces nuages , de séparer l'ombre du corps , l'apparence d'avec la vérité, et de fixer son jugement à quelque chose de
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certain ! Ainsi , quand Textrême rigueur de la justice emporte la balance d'un côté , tandis que des sentiments plus favorables d'équité la retiennent de Tautre ; quand la douceur dispute du bon droit avec la sévérité ; lorsque Tune et l'autre combattent à forces égales , et mettent les esprits en état de demeurer flottants , irrésolus ; pour lors, il faut consulter la discipline publique, les raisons d'Etat et les maximes générales.
C'est dans ces grandes sources de lumière qu'on découvrira que , comme il n'est point de l'intérêt de la monarchie d'arraclier aux particuliers ce qui leur appartient , pour le transporter en d'autres mains , ou même pour enrichir le fisc, il n'est pas juste non plus d'arrêter une réformalion générale et nécessaire , par l'appréhension de blesser ses amis , ou de choquer des personnes puissantes ; leur intérêt , quelque favorable qu'il paroisse , devant toujours cédera celui du public, autant de fois qu'ils viennent en concurrence : ce sont des globes inférieurs obligés , pour la loi générale de la nature , à suivre la rapidité du premier mobile , lors même qu'il les force à un mouvement rétrograde.
Mais quelle vue est assez foible pour n'apercevoir pas au travers des affaires les plus obscures, ce que l'on doit à sa réputation et à la gloire de la charge dont on est revêtu ? Qui oseroit donc douter que , quand l'intérêt public et l'intérêt
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particulier se rencontrent dans une balance e'gale , le premier le doit emporter sur le dernier, par la grandevir de son poids et par la considération de son mérite ? Les intérêts particuliers ne sont-ils pas en effet des sources domestiques à peine suffisantes à Tusage , au besoin d'une famille, et qui, faute de soin, se perdent et se dissipent dans le lieu de leur naissance , sans jamais être utiles aux contrées voisines ? La fortune publique, au contraire, ressemble à ces grands fleuves dont le cours réglé arrose la campagne , facilite le commerce et la communication des provinces , porte partout l'abondance , la fertilité , et dont même les débordements , bien que nuisibles quand ils sont excessifs, sont très-profitables lorsqu'ils sont modérés, puisque leur sécheresse est seule capable d'interrompre l'utilité que nous en recevons , et l'épancbement de leurs richesses.
Bien plus : si chacun ne travaille que pour soi , qui pourra concilier tant de prétentions différentes et presque toujours opposées? Ce que Fun désirera, sera contesté par un autre ; ce qui servira à celui-ci , nuira à celui-là ; et ce combat d'intérêts produira une matière continuelle de dissensions et de mésintelligences. Peut-être dira-t-on que la distribution des grâces ne blesse personne et n'intéresse que le public : nous le voulons ; mais, ou ces grâces sont médiocres et communes , et en ce cas elles seront méprisées ;
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on elles sont grandes et rares , et pour lors elles feront plusieurs mécontents ; elles exciteront plus d'envie et de murmure que de satisfaction et de reconnoissance , n'y ayant personne (4ui ne se persuade avoir droit de les prétendre , et qui ne se plaigne, comme d'une injure, lorsqu'elles lui sont refusées. Quand , au contraire , on procure quelque avantage au public, le nombre de ceux qui y concourent et qui en partagent la gloire, en augmente la valeur et le prix. De là vient que les projets de réformation qui regardent la police générale d'un Etat , sont bien d'une autre conséquence que les règlements qui ne concernent que les besoins , la sûreté ou le commerce d'une ville ou d'une province.
Rien donc peut-11 être estimé plus important et plus saint, que ces jours consacrés au rétablissement de la discipline et à la correction des mœurs , eux qui doivent servir de règle et de modèle à tous les autres? Dans ceux-là, tout l'exercice ne consiste ordinairement qu'à décider et prononcer sur des contentions particulières : tantôt sur l'exécution d'un contrat, tantôt sur la validité d'un testament, tantôt sur le partage d'une succession ; et comme dans ces controverses il ne s'agit que de la propriété d'un héritage , d'une servitude , ou de quelque action d'injure , faut-il s'étonner si , pour se déterminer sur ces différends, on n'a besoin d'autre loi que de la loi municipale et de la raison écrite, vu
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particulièrement que les parties nous fournissent tous les éclaircissements nécessaires ? D'ailleurs , comme nous ne ressentons aucun mouvement en nous-mêmes qui nous incline à pencher plutôt d'un côté que d'un autre , il n'est pas difficile de former un jugement équitable. Mais quand on entreprend de purifier l'autel de la justice et d'exposer à une rigoureuse censure , à une sévère critique, les défauts de ses ministres, cet ouvrage est d'autant plus laborieux et pénible , que nous sommes en même temps et les médecins et les malades ; et l'amour-propre ou la complaisance forment des obstacles tellement invisibles à cette résolution généreuse, qu'il seroit impossible de les surmonter, sans le puissant et victorieux secours d'une vertu plus élevée , plus agissante et plus souveraine.
Nous défendons nos défauts, disoit un ancien, parce qu'ils nous semblent agréables : T^itia nostra defendimus^ quia amamus. D'un côté , nos propres inclinations , nos alliances , nos intérêts, la recommandation des grands auxquels nous sommes dévoués, la considération de ceux qui nous approchent, sont autant de voix fatales et pernicieuses qui nous incitent à relâcher de l'austérité de la justice , à nous dispenser de l'observance de la loi : de l'autre, nous n'apercevons personne qui nous sollicite de notre devoir, qui nous presse de nous engager au parti et à la défense du public ; ensorte qu'il est d'or-
dinaire abandonné , et qu'à peine se Irouve-t-il un ou deux suffrages qui se déclarent en sa faveur.
Ces travers et ces écueils, toutefois, bien loin de refroidir notre dessein et de nous détourner d'une si louable entreprise , doivent redoubler notre vigueur, notre activité , et récbauffer d'autant plus notre zèle, que nous savons assez que la probité et la vertu souffrent , aussi bien que l'astre du jour, quelquefois des éclipses ; qu'elles peuvent perdre ainsi , pour peu de temps , une partie de leur éclat et de leur prix ; mais que cette espèce de défaillance , qui ne procède que du trouble et de la foiblesse de notre vue , ne sauroit être de longue durée, parce que la victorieuse splendeur de ces grandes qualités , triomphant enfin de ces astres inconstants qui semblent être jaloux de sa lumière , les force , revenus qu'ils sont à eux-mêmes, de donner leur approbation à ce premier objet de leur mépris et de leur haine. En attendant ce glorieux retour, quelqu'un seroit-il assez timide pour craindre le chagrin ou les emportements de ces esprits fâcheux qui ne veulent ni maximes , ni règles , ni discipline , et qui ne peuvent rien souffrir qui choque tant soit peu leurs inclinations, ou blesse leurs intérêts? Qui , pour la même raison , bien loin de s'irriter, ne se fera gloire de souffrir le reproche d'un zèle si ardent , mais si juste , et d'une si sévère, mais si noble intégrité ? Si l'on s'étoit
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réduit, dit le prince de réloquence grecque, à cette ridicule pusillanimité , d'appréhender les plaintes qui se forment et les satires qui se publient contre la constance de ceux qui maintiennent avec vigueur la fortune publique, verroit-on rien de plus désert et de plus abandonné que les grandes charges et les premières magistratures ? Dans les différends particuliers, les juges se mettent si peu en peine de satisfaire l'une ou l'autre partie, que, quand toutes les deux devroient être mécontentes de leurs décisions , ils ne laissent pas de suivre constamment les grandes routes de la justice. Pourquoi donc, lorsqu'il est question du public, voudroit-on obliger ceux qui en défendent les intérêts, de justifier leur conduite et de dresser des apologies, afin de prouver que ce n'est pas un crime de s'être dévoué pour le maintien de la puissance royale et des droits de la couronne ; pour le salut et la félicité de tous les peuples ?
Que si l'excès d'une telle fermeté , d'un tel courage et d'un tel zèle est odieux, que l'on fasse donc le procès à ces grands hommes qui se sont immolés comme des victimes pour la querelle de leur pays ; qu'on le fasse encore à ces illustres législateurs qui nous ont apporté le plus riche présent du ciel , lorsqu'ils nous ont gratifiés de la pureté de leurs lois et de la sainteté de leurs ordonnances! N'est-ce pas, en effet, en calomnier la justice , que d'en blâmer l'exécu-
tlon, et de trouver à redire à la protection qu'on leur donne, et au soin glorieux que Ton prend pour en maintenir Texécution?
Ces pensées, dira-t-on, ont presque toutes pris naissance en des pays où Tadministration politique étoit entre les mains des peuples ; dans des pays où la part que chaque citoyen prétendoit au gouvernement , par son suffrage , leur faisoit préférer le fantôme du bien public à l'avancement de leurs fortunes particulières , et charmoit , ou plutôt enchantoit de telle sorte leurs esprits, que le grand Caton élevoit audessus de tous les héros de l'antiquité les Gincinîiatus, les Coriolan , les Scipion, les Fabius, et tous ces dictateurs et personnages consulaires qui avoient vécu à Rome dans les siècles précédents, et qui , en ayant successivement affermi la liberté, augmenté l'empire, l'avoient enfin rendue la ville capitale du monde , par la terreur de leur nom et par l'éclat de leurs belles actions. Mais que cette remarque est foible pour détruire l'importante vérité que nous établissons! Qui pourroit croire que toutes les vertus éminentes aient été renfermées (\<\ns les bornes du plus imparfait de tous les gouvernements, où la fortune publique et particulière étoient souvent exposées en proie à l'audace, à la violence d'une populace irritée? Et, s'il est vrai, comme le remarque Pausanias, que le trop grand amour de Diogène pour le peuple fut la seule cause de sa
ruine ; tant s'en faut que de s'abandonner pour Je public sans mesure, dans l'espérance d'acquérir par là beaucoup d'estime , de crédit et de laveur, fût un sort avantageux : c'étoit plutôt l'infaillible chemin du précipice , le plus assuré moyen pour périr avec éclat et pour éprouver en peu d'heures l'effet du caprice et de l'inconstance, apanage ordinaire de la multitude.
Quand donc nous parlons du public, nous ne nous servons pas de ce terme pour exprimer un gouvernement populaire , tel qu'est celui des républiques : nous en usons comme d'un nom général , qui , dans la vaste étendue de sa signification, comprend les lois, la justice, la discipline , la police , les bonnes mœurs , l'honneur des compagnies , le salut et la tranquillité de l'Etat. Or, qui doute que lorsque tous 'ces intérêts , ces règles et ces devoirs sont assemblés en la personne d'un seul, c'est-à-dire d'un souverain , ils n'aient beaucoup plus de force et ne soient bien plus religieusement observés , que quand ils sont partagés par des regards et des relations différents ; particulièrement si ce monarque se propose à ses peuples comme un modèle visible de leur observance ? Peut-on désavouer que la cause principale pour laquelle le bien public se dérobe si aisément à nos réflexions, à nos lumières, et fait si peu d'impression dans nos cœurs, que nous lui ôtons ce qui lui appartient pour l'appliquer à notre usage ,
c'est parce qu'il est un objet confus qui ne tombe point sous nos sens et sur lequel notre imagination même n'a point rie prise? Aussi, pour en former une légère et très-foible image , l'on a dressé, dans les temples et dans les places publiques , des statues et des figures de la Divinité et de la vertu, bien que les cboses signifiées par ces grands noms ne puissent être aperçues que par des notions universelles , et leurs idées ne résider ailleurs que dans l'esprit.
Mais que ces erreurs et ces illusions ont bien perdu leur prétexte et leur excuse, dans riieureux siècle que nous avons commencé ! Qui oseroit alléguer, quand on méprisera le bien public, qu'on ne peut avoir d'amour pour une chose inconnue, puisque nous avons un monarque sous les actions éclatantes duquel cet objet paroît visible? Il en a tous les traits et les linéaments; il est marqué dans ses yeux, il est tracé dans ses gestes : c'en est l'exemplaire et le modèle ; et lorsque ce prince généreux, cette loi vivante, cette justice animée, ce bon génie, cet ange tiUélaire de la France , cette image sacrée de la Divinité, travaille sans relâche pour rétablir l'abondance et la félicité dans ses Etats , il nous inspire, par son exemple , ce que nous lui devons , ce que nous devons à nous-mêmes et ce que nous devons à la sainteté de notre ministère.
En effet , si ce cœur magnanime, ni parmi ses
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coiiibals, ni au rnilleu de ses victoires, ni dans la magniBcence de ses triomphes, ni dans les autres avantages illustres qui Tont rendu le maître de la fortune et l'arbitre de l'Europe, n'a jamais eu d'autre vue que le bonheur des peuples et la grandeur de sa couronne, qui pourra croire qu'à présent qu'il ne tient qu'à lui de se reposer sans crainte et sans inquiétude, à l'ombre de ses lauriers, il voulût s'appliquer, avec tant d'assiduité et de fatigue , non-seulement à l'administration générale de son royaume, mais encore à l'économie, au règlement de ses finances ,s'ilavoit d'autres pensées que de satisfaire son impatience, de faire goûter à ses sujets les agréables fruits de la paix, d'adoucir les amertumes d'une longue j guerre , de charmer le souvenir des misères passées, de guérir toutes les plaies et de réparer toutes les ruines du corps de son Etat ?
Qui donc, après tant de témoignages de son amour et de ses soins, sera assez aveugle pour ne pas voir que la réformation qu'il a commencée, et la restitution à laquelle il oblige ceux qui ont injustement usurpé les deniers ou les revenus publics, n'ont jamais eu pour motif le dessein de faire un fonds à des dépenses de plaisir, à des profusions superflues, mais l'espérance raisonnable de trouver des mines et des trésors innocents, capables de remplir le vide de son épargne épuisés par les dissipations précédentes, et de
pouvoir, par ce moyen, diminuer les impositions et soulager la misère de la campagne? Bonté plus que royale et paternelle , dont on ne peut donner une plus invincible preuve, que la docharge de dix-sept millions sur toutes les tailles , dans laquelle il a prévenu nos vœux et exécuté en peu de jours, ce que les meilleurs et les plus pieux de ses prédécesseurs n'auroient pu achever en plusieurs années ! Et quand nous considérons , d'un côté , la mag^nificence et Téclat avec lequel toutes choses contribuent à conserver au dehors la grandeur de la monarchie, à inspirer, dans Tesprit des étrangers, une haute idée de cette puissance redoutable à tout Tunivers et la première de Tempire chrétien; lorsque, d'ailleurs, nous verrons ces météores funestes , ces pernicieux insectes ne corrompre plus l'espérance de cette ample et belle moisson , alors on ne mettra plus de différence entre les richesses de l'Etat et le bonheur des particuliers, entre la fidélité des sujets et la bienveillance du prince; et dans le renouvellement d'un siècle si heureux, pour peu que nous fassions effort pour seconder des intentions si saintes , des dispositions si avancées , se vérifiera ce que disoit un ancien : honum publicurn à bono principe ; honum seculum non à tempestatibus, sed à potestalibus œstimandum. En effet, la principale indication de cette sérénité, de cette douce température, est, quand il se forme un
concert agréable, une parfaite harmonie de l'a* mour, de la tendresse et de la générosité du prince, avec l'innocence, le zèle et rôbéissance des peuples ; quand les uns et les autres sont unis et fortifiés par la probité, la vigilance et la capacité des magistrats. Nous ajoutons qu'autant il seroit nuisible et blâmable d'avoir des intérêts particuliers opposés à l'intérêt public, autant il est honorable et avantageux de s'acquitter assez exactement de son devoir, pour se rendre digne d'une considération singulière. C'est à quoi on ne manquera jamais de réussir, si l'on accomplit toutes les parties de ce serment que les jeunes -gens d'Athènes, déjà parvenus à la maturité de leur âge et reconnus capables des charges publiques, étoient obligés de prêter dans le temple et à la vue des autels. Jamais, disoit chacun d'eux en particulier, je ne ferai de honte aux armes sacrées; jamais je n'abandonnerai celui qui , dans les occasions périlleuses, signalera sa valeur à mes côtés ; je combattrai avec tant de fermeté pour la défense des choses publiques, tant saintes que profanes, que, quand je serais privé de tout secours et délaissé d'un chacun, je ne quitterai jamais pour cela mon rang; je m'exposerai seul aux derniers périls, et ferai tout ce que l'on doit attendre d'un homme de cœur, pour détourner la foudre et élever la fortune de mon pays; enfin j'obéirai aux magistrats, je serai très-exact et
très-rigoureux observateur des lois, et ne souffrirai jamais que la témérité de ceux qui y contreviendront, demeure lâchement impunie.
Qui ne diroit, Messieurs, que ce serment convient particulièrement à la fonction de nos charges? ne semblent-elles pas con joindre en nos personnes et le soin des lois, et la dignité des magistrats ? ne nous rendent-elles pas gardiens et dépositaires, tant des intérêts publics que de Tautorité du prince^ Mais nous n'avons garde de nous arroger cet honneur, ni d'usurper ce glorieux privilège : il est trop propre et trop affecté à la compagnie en général, pour être particulier à nous seuls.
Ainsi, quand nous faisons réflexion avec quelle gloire, quelle intégrité et quelle suffisance, la plupart de ceux qui composent cet auguste corps remplissent tous ces devoirs, nous croyons qu'il n'est besoin d'aucune récompense pour les animer, ni d'exemples étrangers pour servir de modèle à leur imitation 5 mais qu'il suffit de consulter l'histoire de nos registres, de considérer la conduite de ces grands hommes qui nous ont précédés et dont la mémoire est encore récente dans nos esprits; et nous trouverons, parmi tant de lumières qui brillent de toutes paris, dans ces lumières dont nous sommes particulièrement éclairés, tout ce qui peut exciter notre zèle, réchauffer nos affections , et toutes les qualités né-