TREIZIÈME MERCURIALE
Du feu.
Messieurs ,
Un problème diversement agité par les philo-^ sophes , est de savoir lequel est préférable de l'eau ou du feu, et auquel de ces deux éléments le premier rang doit être adjugé, soit par la prérogative de son origine ou les effets qu'il produit, soit par le secours que nous en recevons. Mais, sans examiner en détail les raisons que Plutarque rapporte en faveur de l'une ou l'autre opinion, nous remarquons que. l'eau sert, aussi bien que le feu, à nétoyer les taches et à chasser l'impureté. Ce sont les remèdes les plus ordinaires de la nature, qui corrige l'extrême sécheresse par l'humidité de l'eau, et nous garantit de la rigueur du froid tantôt par la chaleur du feu matériel, tantôt par celle que répandent ici-bas les rayons du soleil. De là vient que Dieu , ayant
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réfarmé le monde dans son enfance, par un déluge universel, s'est réservé de le réparer ou de le détruire , dans la consommation des siècles , par un embrasement général; et quoique l'usage des eaux puisse être très-salutaire pour ôter les obstructions et les humeurs malignes qui altèrent la santé, quoiqu'on les ordonne aussi bien dans la morale que dans la médecine, avec d'autant plus de confiance qu'elles s'insinuent doucement et agissent sans effort , sans violence , il faut pourtant avouer qu'elles ne sont pas utiles à toutes sortes d'infirmités; que, quand la fièvre est aiguë et les forces du malade abattues par une longue déchéance ; quand on découvre des signes de pourriture, et que, par une malheureuse contagion, la gangrène g«igne les parties nobles, il faut appliquer le feu de bonne heure pour en arrêter le cours ; et s'il est vrai que la vertu des simples et des sels qui entrent dans la composition de la plupart des préservatifs et des médicaments, dépend de leur amertume et de leur chaleur, Ton ne doit point craindre de mêler le vinaigre avec le nitre , conmie parlent les chimistes, ni d'user de remontrances caustiques et de paroles piquantes, si la maladie est périlleuse et invétérée , surtout lorsque les simples rafraîchissements, les exhortations douces et les discours complaisants ne produisent aucun fruit. Ce n'est pas que le feu remue toujours avec une vitesse égale les parties de la matière qu'il
pénètre et qu'il embrase ; outre que son activité peut être tempérée souvent, loule sa fonction est d éclairer nos yeux et de dissiper Tobscurilé. Cette colonne ardente et lumineuse qui conduiso.t le peuple d'Israël au milieu du désert, étoit d.sent les interprètes, le symbole de l'amour et fie la cramte : ,f«y^« ,«.„ ^,,„ç .„ ^^^^^ . ^.^^j ^^^ lum.ère bienfaisante et une assurance de la protection divine à ceux qui , n'étant point idolâtres de leurs pensées ni des liens de la fortune, adorent 1 auteur de l'univers d'un culte religieux; mais non un feu dévorant et un avant-coureur du tonnerre près d'éclater sur la tèle des rebelles et des impies qui préfèrent leurs sentiments particuliers aux ordres publics, et murmurent sans cesse^ contre les ressorts de la Providence : ...
C'est ainsi que le prophète royal nous apprend que la voix de Dieu sépare quelquefois la flamme d'avec le feu: VoxBomini intercidentis jlammam ignis{V^. 28, V. 7); et, dans cette division où la chaleur excessive et brûlante est le partage des méchants, la clarté vive et pure demeura pour Tapanage des justes: ce qui n'empêche pas que cet élément ne soit employé comme une pierre de touche, pour examiner'la conduite des hommes,^ et connoître si leurs intentions sont droites ou s'ils marchent par des voies obliques. Aussi , David se vante qu'ayant essuyé celte épreuvj rigoureuse , il a été justifié de toutes ses fautes
et que sa vie a paru innocente et sans reproche : Igne me examinasii , et non est inventa in me iniquitas (Ps. 16, v. 3).
Origène, expliquant ce passage, dit qu'il y a cette différence entre le feu du ciel et celui de la terre, que Tun est doux, paisible, et choisit la charité pour guide de toutes ses opérations , tandis que l'autre , qui n'a que des mouvements impétueux, est toujours allumé par le choc des passions et la révolte des sens ; mais ils ont une telle ressemblance, et le vice se cache avec tant d'adresse sous les apparences extérieures de la vertu, qu'il est difficile d'en faire le discernement. Ah! si un magistrat doit être exempt de toutes sortes d'affections déréglées, et préférer la justice et son devoir aux liaisons d'amitié les plus fortes, même à ses propres intérêts, combien nous sommes éloignés de cette perfection! Avec quel emportement ne nous opposons-nous pas à tout ce qui choque et nos désirs, et notre vanité, et notre délicatesse ! ne regardons-nous pas le retranchement du luxe comme une servitude incommode; la réformation des abus les plus pernicieux ne nous devient -elle pas odieuse, pour peu qu'elle diminue notre autorité ou notre revenu ?
Il y a sans doute des occasions où le zèle ne sauroit être trop ardent. Autant de fois qu'il s'agit de maintenir la discipline intérieure, de défendre les droits de la couronne et l'honneur du
sénat, de procurer le soulagement des peuples, d'exterminer la chicane , de punir les concussions de nos clercs ou des ministres subalternes, la chaleur est non-seulement bienséante, mais nécessaire ; et tant s'en faut que la censure qu'on exerce sur soi-même puisse être jamais trop sévère, au contraire, souvent lorsqu'une sainte indignation nous pousse à réprimer le libertinage , la complaisance nous glace le cœur et nous rend tellement immobiles, qu'il n'y a point d'égarement ni de mauvais usage qui ne trouvent des excuses et des protecteurs.
Et bien que les ordonnances anciennes et modernes soient tous les jours publiquement violées ; bien qu'il se commette dans le Palais et dans nos propres maisons, un nombre infini d'exactions qui ne nous sont inconnues que par le peu de soin que nous prenons de nous en instruire, voit-on que Ton fasse la moindre tentative pour déraciner un mal dont les suites sont si funestes, ni pour donner de la terreur et humilier par un châtiment exemplaire , ces insectes qui sucent le sang des misérables plaideurs? Si nous avons assez de malignité pour écouter avec plaisir les plaintes qui se renouvellent à toute heure sur ce sujet, et pour blâmer en secret ceux qui , se laissant gouverner par leurs domestiques, autorisent leur avidité par une molle condescendance ; quand il faut mettre la main à l'œuvre nous manquons de fermeté, et les propositions
que l'on fait de temps en temps, d'opposer une forte digue à cette inondation, d'arrêter, par quelque règlement, le torrent de cette licence , sont toujours éludées. Les tours de souplesse et les subtilités malicieuses par lesquelles Tinnocence est injustement opprimée, passent d'ailleurs pour des bagatelles; à peine sommes-nous légèrement émus, lors même qu'on apporte des preuves convaincantes d'une fausseté visible, ou d'une honteuse prévarication.
Mais, quand la chaleur naturelle est réveillée par le souffle de l'ambition, l'on voit bientôt cesser cette retenue ; la moindre étincelle est capable d'exciter des incendies: car il n'y a rien que l'on n'entreprenne avec ardeur, de ce qu'on croit pouvoir contribuer à son élévation.
Nous savons que les âmes généreuses travail- J lent sans relâche pour faire quelque progrès dans le chemin de la gloire ; et cette ferveur, cette noble impatience d'atteindre les plus avancés, sont le seul moyen de se séparer de la foule , et de monter par degrés au sommet de la perfection. Mais il y a grande différence entre l'émulation de bien faire, le dessein d'acquérir de nouvelles connoissances et de se rendre plus vertueux par l'étude, l'expérience et la méditation, et cette inquiétude turbulente qui ne peut demeurer dans une même assiette, et n'est jamais satisfaite de sa condition. Ceux qui n'ont d'autre vue que de se concilier de l'estime et d'exercer leur ministère
sans reproche, appuient leurs sentiments avec chaleur, parce qu'ils les croient conformes à la raison et à Féquité ; Tëmotion qui paroît dans leurs discours est douce et modérée; ils n'affectent point de violenter les suffrages de leurs confrères, ni de faire inchner, par des voies indirectes, la balance plutôt d'un côté que d'un autre. S'ils ont de la douleur de ne pouvoir secourir le public, leur prudence est telle, qu'après avoir parlé avec vigueur dans leur place , ils s'abstiennent de toute sorte d'injure et de médisance, et n'ont aucune jalousie de faire prévaloir leurs opinions.
Il n'en est pas ainsi de ces esprits de feu qui usurpent partout une supériorité sans bornes, ou plutôt une domination tyrannique: leur fierté ne souffre ni remontrance ni contradiction ; quelque médiocre que soit leur suffisance, ils abondent de telle sorte en leur sens, qui souvent n'est pas le meilleur, qu'ils se persuadent que leurs pensées, même les plus capricieuses, doivent être écoutées comme des oracles, et suivies avec une déférence aveugle. Cependant, ils n'ont d'ordinaire que des notions très-confuses ; nonseulement ils ignorent toutes les maximes, mais ils s'efforcent de les abolir et d'introduire une jurisprudence flottante, incertaine, afin de déci- <ler toutes les affaires à leur mode, et de s'en rendre les arbitres souverains.
De là il arrive que leurs démarches ne sont
jamais uniformes ; et quoique toutes leurs lignes aboutissent à un centre , quoiqu'ils ne perdent aucune occasion de profiter, ils sont, tantôt rigides, tantôt indulgens. Quelque soin qu'ils prennent de se déguiser sous un masque trompeur, et de se rendre quelquefois protecteurs des misérables, l'on sait que ce sont des ressorts secrets d'amitié , de gratitude , d'aversion ou de vengeance qui les font mouvoir ; qu'ils entretiennent une infinité d'intrigues et de cabales souterraines , qu'ils se repaissent de visions et d'espérances chimériques ; et par là l'on devine quasi toujours le parti qu'ils doivent embrasser: tant il est difficile de si bien couvrir le feu de la concupiscence dont le cœur est embrasé, qu'il ne s'en exhale point de fumée ; ou , pour user des termes de l'Ecriture , de porter des charbons ardens dans son sein et ne pas brûler ses habits î ISumquid potest gomo ahscondere ignem in sinu suo, ut vestimenta illius non ardeant? Et outre que leur condescendance est sans bornes pour tout ce que désirent les puissances qui gouvernent, ils craignent d'ailleurs d'offenser les courtisans qui leur peuvent rendre de mauvais offices : ils cultivent les bonnes grâces d'un commis; ils sont assidus à tous les postes où il paroît une ombre de faveur, sans considérer combien ces bassesses dont ils recueillent quelque léger émolument , déshonorent la robe, et leur attirent de honte et de n^épris (Prov. , c. 6, v. 27).
Maïs si par le mélange d'un sang impur, cette corruption s'est glissée jusque flans le sanctuaire, tous les ministres de ce temple n'ont pas sacrifié aux idoles. Ceux que le démon de Tavarice n'a point possédés , et qui ,bien loin de s'épuiser en de folles dépenses, se sont contentés de conserver par une honnête parcimonie, le patrimoine de leurs ancêtres , ont refusé d'engager leur liberté, de recevoir les gratifications qui leur ^toient offertes à un titre si onéreux ; et si ces commerces continuent à présent que la source des gains illicites est absolument tarie , ceux qui sont assez lâches pour se prostituer ainsi gratuitement, ne doivent attendre pour toute récompense , que ces paroles d'un empereur romain , fatigué de la flatterie excessive et de la patience servile de quelques sénateurs qui lui applaudissoient sans cesse : O homines ad serviiuiem nntos!
Les dieux, disent les Platoniciens, ne se montrent aux hommes que sous la figure du feu, et cette vapeur lumineuse qui les environne est claire, belle et brillante: elle paroît immobile, comme une étoile cachée au firmament ; c'est une flamme durable qui ne se divise, ni ne se dissipe jamais.
Il semble que ces philosophes nous aient voulu , dans ce tableau , donner l'idée d'un parfait magistrat, dont l'intelligence doit être sublime et l'esprit très-éclairé. l^a sévérité qu'il pratique dans ses mœurs n'a rien do rude ni de fa-
roiiche ; il sort de ses yeux des étincelles qui impriment le respect et la confiance à ceux qui l'abordent ; il demeure fixe dans son poste, sans se presser pour en avoir un meilleur ; toute sa joie est de satisfaire exactement à son devoir. Sa chaleur toujours féconde , imite les influences du ciel dont elle tire son origine ; elle n'engendre ni orage ni tempête ; et les rayons de sa lumière , aussi bien que ceux du soleil , se répandent dans le fond des vallées , comme sur la cime des montagnes ; ils éclairent indifféremment les cabanes des bergers et les plus superbes palais , partout où s'étend la sphère de son activité. Eh! n'est-ce pas ainsi, sans ajouter une entière créance à ce que les naturalistes remarquent, que le tonnerre ote le venin aux serpents qu'il frappe , et leur laisse la vie ?
L'on peut donc dire que la colère des juges doit être de même qualité, et avoir pour but principal d'étouffer les crimes et de désarmer la malice , plutôt que de châtier les coupables. Cependant, quelque prétexte que l'on prenne, dès qu'on est assis sur le tribunal il n'est pas permis de dissimuler, de faire grâce , ni de modérer par recommandation ou par caprice, la peine établie par la loi.
Que si l'on n'allume du feu sur les autels que parce qu'il est le symbole de la pureté ; si la chimie , ne pouvant rien produire sans son secours , l'emploie pour dissoudre les corps mixtes ,
et séparer, dans le creuset, tout ce que les métaux et les minéraux contractent d'ordure par le mélange du gravier et de la terre , ne sait-on pas d'ailleurs que ses opérations ne sont jamais plus efficaces que quand il pénètre son sujet et agit au-dedans ? C'est alors qu'il consume l'humidité superflue , et chasse tout ce qu'il trouve d'étranger et de nuisible. Eh! n'est-ce pas aussi en cette manière que, portant le flambeau dans l'intérieur de nos consciences et les replis les plus cachés de nos âmes, nous devons regarder avec attention tous les défauts qui s'y rencontrent, et retrancher jusques aux plus petites imperfections i* Il seroit pourtant difficile de le faire avec succès, sans cette réflexion importante, que l'amourpropre dont on ne se dépouille jamais, cet amour-propre qui nous suit dans la solitude et qui ne peut être détruit par les plus austères mortifications , est presque toujours infecté d'orgueil et de vanité , se transforme en toute sorte de figures, et n'oublie rien pour faire parade de droiture et de bonne foi, pendant qu'il insinue dans nos cœurs des mouvements et des inclinations qui ne nous paroissent pas d'abord absolument vicieuses, mais qui, jetant de profondes racines, ne se veulent plus soumettre à l'empire de la raison , troublent l'économie de la justice, mettent souvent la probité en péril défaire naufrage, et s'échappent enfin en des ac-
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lions indécentes et peu convenables à la modestie d'un sénateur.
Ces désordres qui se multiplient par la tolérance sont d'autant plus dangereux , que ceux qui , par leur âge ou leur dignité , devroient servir aux autres de modèle, autorisent le relâchement par leur exemple ; ensorte qu'on ne garde plus de retenue dans le choix des divertissements et des compagnies qu'on fréquente , et que l'on se précipite en foule , pour se revêtir les premiers de tout ce que les modes nouvelles ont de plus bizarre. Cette légèreté imprudente , qui ne reconnoît aucune règle de bienséance , n'est pas pourtant si universellement répandue qu'elle ne trouve des adversaires , et qu'il n'y ait des génies qui, par le privilège d'une heureuse naissance et la culture d'une bonne éducation, sont exempts de ces foiblesses , et préfèrent le travail et les occupations sérieuses à toute sorte d'amusements et de bagatelles. Leurs affections sont si légitimes et si réglées , que les critiques les plus chagrins n'ont rien à leur reprocher : leur vertu n'a pas besoin d'être éprouvée ni épurée par le feu, non plus que l'or qui se recueille dans l'Arabie , et qui est d'un si bon titre en sortant de la mine , que , sans se donner la peine de l'affiner, on le peut distribuer dans le commerce et convertir en monnoie.
Cependant , quelque illustres que soient ces
premières dispositions , l'on ne peut acquérir que par une longue persévérance une réputation immortelle ; et si notre conduite s'est attirée d'abord des applaudissements , au lieu de s'endormir par une malheureuse confiance à Tombre d'un bien si fragile , il faut éviter la mollesse et l'oisiveté , et soutenir cette estime précieuse par des preuves constantes de désintéressement et de modération. Il faut encore être comme ces lampes ardentes qui ne s'éteignent jamais; et, pour se garantir de surprise , veiller avec tant d'exactitude et sur nous-mêmes et sur ceux qui nous environnent , qu'on nous puisse appliquer ces paroles de saint Jérôme : Prœ se lucernam exerçait. Il faut en outre que la retraite du cabinet et la conversation des sages nous servent à remplir nos magasins de toutes les connoissances qui conviennent à notre emploi : et que la multiplicité des occupations pénibles et laborieuses dont nous sommes surchargés, nous fasse mériter cet éloge : Qui per diuturni laboris Jornaceni ejcactus aurum purum , et argentuni probaturn esse meruit.
Ces qualités héroïques ont été depuis plusieurs siècles, elles seront toujours Tapanage de cette au guste compagnie; et les principaux membres qui la composent sont autant de vives et brillantes lumières qui , par leur érudition , la splendeur et l'intégrité de leur vie, éclairent tonte la France ; et comme c'est par son canal que le prince répand son irradiation sur la terre, et fait entendre