DOUZIÈME MERCURIALE
Des avaiilagescle la pais, et de l'union parmi les mogistrals.
ESSIEURS,
Rien ne doit d'abord paroître plus convenable à l'heureuse tranquillité dont nous jouissons, que de faire l'éloge de la paix, d'en représenter tous les avantages, et de montrer que les corps politiques, qui périssent par la discorde, se conservent par l'union des membres dont ils sont composés. C'est pourtant une erreur et une marque de foiblesse de mettre en comparaison une paix honteuse, qui rend les peuples esclaves ou tributaires, avec une guerre juste, et qui , par un long enchaînement de prospérités , devient également utile et glorieuse.
Ainsi, bien que le lien le plus fort de toutes les choses mixtes , consiste en ce que , sortant d'une même origine, elles ont une pente secrète à se joindre, et une aversion de se séparer (ce que Pythagore appelle harmonie et concert, à regard des globes qui roulent sur nos têtes; amitié et correspondance dans les êtres inférieurs): quoique d'ailleurs, si nous en croyons les Stoï-
cicns, Tàme du monde, qui se répand partout, soit la source de celte bienveillance mutuelle , de ce ciment, ou plutôt de cette sympathie dont les effets sont si puissants, que les substances en apparence les plus insensibles, s'attachent ensemble, se secourent dans leurs besoins; et que les hommes qui vivent en société, qui observent les mêmes coutumes et les mêmes cérémonies, ne fassent que les imiter, Texpérience nous apprend que la police des Etats se maintient par la diversité des génies et des sentiments de ceux qui le gouvernent.
Les qualités semblables sont stériles ; les lignes parallèles ne forment aucune figure ; la conjonction des grandes planètes ne jette que de mauvaises influences ; toutes les choses périssables se produisent, s'augmentent et se conservent par leurs contraires ; et, soit que nous reconnoissions pour principe universel, le mélange des éléments, la multiplication des nombres , ou le choc des atomes , cette activité féconde qui fait éclore tant de rares merveilles , et qui tire du sein de la matière les plantes et les animaux, demeureroit oisive, si elle ne rencontroit quelque résistance qu'elle s'efforce de surmonter. La haine n'a pas moins contribué que Famour, dit Empedocle, à débrouiller le chaos qui précéda la création de l'univers ; et quand on cherche à sortir de la confusion, ce n'est pas tant pour s'approcher de ce
qui peut être commode et agréable, que pour se
garantir de ce qui paroît nuisible et odieux.
Mais, sans entrer dans un plus long examen de ces questions physiques, si nous voulons suivre les préceptes de FEvangile, comment nous dispenser de combattre sans cesse nos inclinations vicieuses? Les magistrats ne sont-ils pas établis pour punir les crimes et les mauvaises mœurs ? N'ont-ils pas d'autant plus besoin de courage et de fermeté , pour s'acquitter des obligations de leur ministère , et pour se présenter sur la brèche dans les occasions périlleuses où Ton se voit environné d'un grand nombre d'ennemis redoutables, qu'une infinité d'obstacles traversent leurs bonnes intentions, retardent ou même anéantissent les projets de réformation, et les desseins qu'ils conçoivent en faveur du public ? Peut-on défendre en toute rencontre le parti de la justice, ne rien relâcher de la sévérité des lois, quelque illustres que soient les coupables, et tenir la balance dans un parfait équilibre entre l'indulgence et la rigueur, si l'on n'a pas des armes d'assez bonne trempe pour repousser les efforts et les sollicitations pressantes de ses amis ou de sa famille ; si Ton ne se tient pas en garde contre les ruses et les stratagèmes qu'un habile plaideur emploie pour nous surprendre et triompher de notre foiblesse ? D'ailleurs, lorsqu'on s'engage en des intrigues et des
commerces peu convenables à sa profession ; lorsqu'on s'impose le joug d'une honteuse dépendance, n'est-on pas encore exposé à de plus fâcheuses épreuves?
Que si l'on se persuade que le plus sûr moyen pour n'être pas ébranlé par les secousses du dehors, est de s'unir au-dedans, et de bannir les disputes qui nous affoiblissent et nous rendent méprisables, n'est-il point à craindre que tant de suffra«:es uniformes ne viennent de cette confiance présomptueuse qui décide, en un moment et sans hésiter, les controverses les plus épineuses, et ne soient plutôt des marques d'ignorance ou de paresse , que des preuves d'une intelligence sublime et d'une expérience consommée? Les opinions populaires ne sont pas toujours les meilleures , et souvent , faute d'une exacte recherche , Ton rebute et l'on traite de paradoxes, des vérités très-solides.
D'ailleurs, outre que nous sommes redevables du progrès des arts et des sciences à la diversité des sectes des philosophes, et à l'émulation des plus excellents ouvriers, un profond repos n'a pas plutôt fait cesser toute sorte de contentions dans les compagnies, que la discipline intérieure s'évanouit par une molle condescendance; d'où il arrive qu'autant les querelles et les partialités sont funestes, lorsque des motifs d'intérêt ou de vengeance les excitent, et qu'il s'y niêle de l'emportement , autant une contradic-
tion modérée qui s'oppose avec vigueur à toutes les nouveautés pernicieuses que la licence veut introduire, est non-seulernent bienfaisante, mais nécessaire. Il faut en cela imiter la musique, qui devient ennuyeuse quand on chante toujours sur une même note, et dont Fliarmonie et les charmes consistent dans la proportion et l'inégalité des tons ; ce qu'un père de l'Eglise appelle: concordem discordiam (une discorde sage), qui, après une légère agitation , affermit les fondements de la paix.
De même que , dans la médecine, les maladies ne se guérissent que par leurs contraires; que les remèdes les plus salutaires causent de la douleur, et que l'amertume en est inséparable : ainsi la morale redresse, par des avertissements et des reproches , ceux qui s'écartent de leur devoir. Elle veut qu'on leur représente avec exagération la difformité des vices où la débauche et l'oisiveté les emportent. Eh! Salomon ne nous enseigne-t-il pas que la colère d'un homme de bien qui reprend nos fautes avec liberté, est préférable aux flatteries ingénieuses de ces misérables esclaves de notre faveur, qui feignent de les approuver ?
En effet, quelque agréable que paroisse la complaisance, elle devroit être bannie de toutes les délibérations sérieuses : c'est un poison caché sous des fleurs; il s'insinue jusqu'au cœur, et trouble la raison avec d'autant plus de facHii ^
MERCUllIALE. 25 1
que ramour-propre nous rend idolâtres de nos pensées, et nous inspire, d'ordinaire, tant d'orgueil et de vanité, que, quelque médiocre que soit notre mérile, nous ne croyons jamais qu'il y ait de l'hyperbole, quand on nous attribue des qualités héroïques que nous sommes bien éloignés de posséder; quand un orateur emploie toutes sortes de figures et de riches expressions pour nous relever au-dessus des plus grands personnages de l'antiquité. Cependant, si l'on examine de près les démarches de la complaisance , n'estil pas aisé de remarquer qu'elle est presque toujours timide et intéressée, et qu'en échange dos éloges qu'elle distribue sans choix et sans meure, elle attend des grâces et de la protection? De là vient qu'elle ne se contente pas de demeurer muette lorsqu'elle nous voit au bord du précipice, et de ne nous pas donner le moindre avis pour prévenir notre chute, ou pour nous relever: elle trouve des arguments plausibles et des prétextes spécieux pourexcuser les voluptés les plus infâmes, aussi bien que l'ingratitude, le parjure et la calomnie ; et par les adoucissements d'une morale relâchée, elle nous détourne du chemin de la vertu, pour nous plonger dans le libertinage. Bien loin de nous faire observer les taches qui flétrissent notre réputation, et de nous induire à les effacer, elle approuve nos égarements ; et, tantôt par de fausses couleurs, tantôt par une foule de mauvais exemples, elle nous engage à y
persévérer. Quand même elle agit sans art, et n'a que le dessein de paroître officieuse , de s'accommoder à nos inclinations, elle n'est jamais toutà-fait sincère. Soit par délicatesse, soit par circonspection, elle ne laisse pas d'altérer la vérité, ou de l'ensevelir dans le silence ; et pour qu'une malignité secrète ne se déguise pas , et n'emprunte pas un caractère flatteur, rien n'est plus redoutable que les traits qu'elle nous lance : c'est pour lors qu'on peut dire qu'elle nous étouffe par ses caresses. Eh! n'est-ce pas ce qui fait qu'on est si sujet à se méconnoître, et qu'on a tant de peine à conserver quelque modération dans les postes élevés?
Mais que cette déférence aveugle soit , si l'on veut , le partage des courtisans ; qu'elle débite ses parfums, qu'elle fasse des progrès merveilleux dans un climat où l'on se nourrit d'espérance et de fumée : elle devroit au moins ne pas trouver d'asile et de retraite dans ce temple sacré ; et c'est un emploi qui ne convient guère à des juges assis sur le premier tribunal du monde, que de se donner tour à tour de l'encens, et de se tromper dans un commerce réciproque d'applaudissements et de louanges : ce qui arrive lorsqu'accablés sous le {)oids de nos imperfections, nous n'oserions blâmer en autrui ce que nous ne sommes pas résolus de corriger en nousmêmes.
C'est en vain que le titre de nos charges nous
attribue le pouvoir et nous impose la nécessité (le réprimer, par des règlements, des peines et des remontrances , les désordres qui naissent dans le Palais, si nos actions ne répondent pas a nos paroles; si une profonde érudition et une probité solide ne nous mettent à Fabri de toute sorte de reproches. Ainsi, quand Tavarice ou l'ambition nous dévore ; (juand nous abusons de notre crédit d'une manière scandaleuse ; quand , au lieu de punir Tinsolence et Tavidité de nos clercs , dont on reçoit des plaintes si fréquentes , nous leur donnons tant d'autorité, que la plupart de nos clients n'oublient rien pour se les rendre favorables , persuadés que c'est de là que dépend la prompte expédition des affaires qui passent par leurs mains et qui se décident sur la foi de leurs extraits ; quand d'ailleurs on ne se refuse aucune satisfaction, et qu'on ne met point de bornes à ses désirs ; quand on ne paroît point dans sa place, si l'on n'y est conduit par quelque sollicitation ; quand on juge les procès, plutôt suivant son inclination et son caprice , que selon les maximes du droit civil et fiançois ; quand enfin , l'on exige avec empressement des i^râces injustes , et qu'on ne se fait guère de scrupule d'en accorder, cette malheureuse condescendance est bien moins l'image d'une assemtjléc de paix que d'une conjuration pleine d'impiélé.
Nous savons que les ténèbres ne se rencon-
tient point dans la source de la Inmière ; que cet illustre corps a toujours été exempt des soupçons injurieux de corruption et de cabale ; que toutes ses délibérations participent de la certitude des oracles, sans en avoir Tobscurité; qu'il n'y a point de lieu sur la terre où la justice soit administrée avec plus de droiture et de pureté , où les officiers que le prince c!ioisit pour être les dépositaires de sa puissance souveraine , se dévouent à toutes les fatigues d'une vie laborieuse, et remplissent leurs fonctions avec tant de vigilance et d'exactitude ; et , ce que l'on aura peine à s croire dans les siècles à venir, c'est que , n'étant | pas excités à bien faire par de précieuses récompenses, ils ne se proposent pour objet que de fournir leur carrière avec approbation, et de se rendre recommandables par leur intégrité et un fonds inépuisable de doctrine.
Que si, au milieu d'un travail qui consume nos forces et altère notre santé , nous cbercbons des amusements pour nous délasser ; si , dans les visites et les conversations , nous quittons quelquefois les ornements de la magistrature et cet air grave et majestueux qui impriment du respect , doil-on nous envier un peu de divertissement et de relâche , ou être si fort prévenu pour l'antiquité , qu'on ne défère rien à la mode ni à la coutume ?
Quand donc on parle de la réformation du luxe et des habits , quand on accuse d'imprudence ceux
qui préfèrent le jeu aux occupations sérieuses, qui s'en font une habitude et un métier, (jui tombent ainsi , ou par d'autres dépenses superflues, dans un abîme d'infortune , et semblent ne se proposer pour but que la ruine de leur famille , l'on ne prétend point rappeler la parcimonie ou l'anstérité de nos ancêtres : c'est beaucoup si Ton empêche que le mal augmente, ne se nmltiplie, et si Ton peut conserver quelque ombre de discipline et de bienséance ; mais , dans certaines occurrences , on ne sauroit user de discours trop pressants , ni faire de trop profondes incisions , pourvu qu'on n'ait, quand on découvre les plaies, qu'on les sonde, et y applique le feu, d'autre dessein que de les guénr.
Que l'on vante tant que l'on voudra les charmes de la douceur; que l'on rapporte mille fameux exemples pour montrer que souvent les services et le mérite contribuent moins à notre élévation qu'une civilité insinuante qui ne choque personne , et qui ne résiste jamais à tout ce que proposent les gens dont elle espère du secours et de l'appui : la soumission et le silence peuvent convenir a un citoyen qui se renferme dans sa famille, qui ne songe qu'à se procurer de la génération et à se mettre à couvert de toute sorte d'insulte : mais un sénateur, obligé de travailler pour le bien et le salut de l'Etat , et pour le soulagement des peuples , doit avoir d'autres senli-
ments ; et s'il est vrai , comme le disent les docteurs de la jurisprudence hébraïque , que nous sommes tous cautions solidaires envers Dieu de l'observation de la loi , l'engagement que nous contractons par notre dignité, de maintenir la police et d'empêcher que les ordonnances ne soient impunément violées, est d'une grande étendue. Ce n'est pas assez de ne rien faire contre les mouvements de sa conscience , ni de suivre dans nos délibérations l'opinion qui nous paroît la plus équitable : il faut en outre déclarer une guerre immortelle aux concussions des ministres inférieurs et des juges subalternes, et être les ennemis irréconciliables des surprises et de la mauvaise foi ; ce qui n'est pas éloigné de la méditation de Socrate , qui met au rang des exercices de piété les soins que nous prenons de retrancher le luxe et de corriger les mauvaises mœurs , persuadé que c'est un sacrifice trèsagréable à la sagesse éternelle, et capable de nous attirer les bénédictions du ciel , lorsque notre zèle est si ardent et si pur, que nulle considération humaine ne le sauroit ralentir.
D'autre part, il assure que le dérèglement d'une passion violente , quelque funestes elTets qu'il produise, est bien moins dangereux que la négligence ou la lâcheté qui n'ose ou qui diffère , par des remises affectées , de faire la recherche des crimes les plus atroces , et d'en poursuivre
MKRCIRIALK. 2^^
le châtiment. En quel autre sens pourroit-on entendre ce que le Fils de Dieu déclare, qu'il n'est pas venu apporter ici-bas la paix, mais le glaive de la division ? Le précepte qu'il donne à ses disciples de s'aider, dans leurs besoins et dans leurs chutes, par des avertissements mutuels , et de se séparer de celui qui n'écoute pas la voix de l'Eglise , ne rend-il pas les ministres de TEvangile complices des désordres qu'ils fomentent par leur dissimulation ? Et quand il arrive un relâchement et un scandale qui offensent la religion, ne sont-ils pas obligés de s'expliquer avec une liberté également prudente et généreuse? Ce soin ne se doit-il pas pratiquer dans toute sorte de conditions avec d'autant plus de confiance , que si la malice ou la médisance de nos adversaires retarde nos progrès et obscurcit pour un temps notre réputation , la foiblesse de ces âmes rampantes qui nous admirent toujours et ne nous reprennent jamais, est souvent cause qu'on recule au lieu de s'avancer, qu'on renonce à l'étude et qu'on croit être au-dessus de toutes les règles ? C'est pour cela que la modération nous abandonne ; que nous devenons fiers dans la prospérité ; que nous exigeons des hommages et des titres fastueux ; qu'il n'est point de projets chimériques de grandeur que l'ambition ne nous suggère, ni de degré d'honneur et de puissance où nous ne nous flallions de pouvoir
Deaii Talon. II.
parvenir. Puisse un peu de réflexion sur les talents qui nous manquent et sur les fautes qui nous échappent, dissiper notre aveuglement et nous détromper de ces visions î Cet examen suffira peut être, s'il est fait de bonne foi; toutefois, il ne sera pas inutile d'y ajouter ce qu'un ancien appelle le sel de la correction ; ce sel, que l'on dit être le meilleur de tous les préservatifs , pour chasser l'enflure et la corruption. Mais ce qui doit surtout nous induire à faire un bon usage de ce remède amer lorsqu'il nous est présenté , et à le distribuer de telle sorte que ceux dont la santé est altérée en puissent profiter, c'est que le texte sacré, traçant le tableau d'un homme juste , dans la parabole de Job : après avoir remarqué combien sa présence et sa modestie inspiroient de respect et de vénération ; après avoir dit qu'un seul de ses regards et la moindre de ses paroles perçant jusqu'au cœur, faisoient rentrer les plus libertins en eux-mêmes par une confusion salutaire , conclut enfin qu'il n'avoit point d'amis plus fidèles que ceux qu'il avoit réveillés de leur assoupissement et garantis du naufrage , dont leur vie licencieuse étoit un présage assuré ; et cela , pour nous apprendre qu'une indifférence tranquille qui abandonne au hasard le ti- , mon du vaisseau; une conduite artificieuse qui ^ s'épuise en acclamations, qui adore, comme les Romains, ce qui lui peut être utile , ou ce qui lui .j
MERCUIVIALE. 059
paroît redoutable, ne s'attire que de Taversion et du mépris ; tandis qu'une activité infatigable qui ne se relâche jamais, et une fermeté héroïque, sans crainte et sans aigreur, ne manquent point d'avoir pour récompense et l'approbation du ciel et de la terre , et une gloire immortelle.