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Oeuvres de Adam Mickiewicz

C'était au mois d'août 1830 , époque à laquelle remontent mes premières relations avec Miçkiewicz.

Genève était alors le point de réunion de plusieurs de mes compatriotes, accourus sur les traces de l'illustre exilé, ou qu'un secret pressentiment attirait peut-être vers les frontières françaises. Je devais retrouver dans cette ville mon compagnon d'études , le jeune auteur û'Iridion et de la Nuit d'été, qui s'offrit à me faire ies honneurs du lac de Genève et de son admirable bassin.

« Allons passer une nuit sur le lac, » me dit-il un soir en entrant chez moi.

Je lui montrai le ciel couleur de bronze du côté de la France; symptôme presque infaillible d'un orage.

« Tant mieux, reprit S*** K***; un orage sur le Léman ! c'est une bonne fortune. Voyez dans Child-Harold les plus belles stances que lord Byron ait jamais composées ! »

L'argument me parut sans réplique ; aussitôt dit, aussitôt fait, et nous partîmes. La barque nous attendait sur le rivage, et nous eûmes l'imprudence de nous engager seuls et sans guide, à la tombée de la nuit, sur les profondeurs du lac azuré.

Le soir avait été magnifique : le ciel était plein de flammes, et le soleil déclinait royalement sur les hauteurs du Jura, en laissant sur ies crêtes aiguës de la Meilleraie des lambeaux de sa pourpre. Plus loin, une belle teinte rose s'étendait sur ies glaciers du Mont-Blanc et des Alpes vaudoises, dont les parois opposées au soleil semblaient déjà se confondre avec l'azur profond du firmament. Mauvais marin, et peu versé dans l'art de tenir la rame, je nageais vers le milieu du lac , et l'esquif glissait avec rapidité entre ces côtes sinueuses,, dont chaque détour offre à la mémoire 4e souvenir d'un grand nom. A droite, c'était Coligny avec ses vignobles, la jolie campagne Diodati; à gauche Versoy, et plus loin Coppet ; — lord Byron , Mœe de Staël et Coligny ! et là, derrière nous, Genève avec MM. Miçkiewicz, Bonstetten et Mme Necker ! — Mais le ciel changea tout à coup , les étoiles

vi AVANT-PROPOS.

disparurent, et le lac se couvrit des plus épaisses ténèbres. C'est en vain que nous songeâmes à retourner : un séchard nous poussait vers la côte de Savoie ; la barque dérivait , et le danger croissait à chaque moment. Alors nous entendîmes cette formidable conversation des Alpes et du Jura , composée de coups de foudre et d'éclairs , que lord Byron reproduit si bien par l'harmonie britannique de ces vers :

From peak to peak, Ihe ratlling crags among Leaps Ihe live thunder

Et qu'il compare pourtant aux rayons qui s'échappent des yeux noirs d'une femme adorée..... Le vent redoublait, et nous touchions déjà peut-être à ces formidables rochers de la Meilleraie, contre lesquels la barque de Julie et de Saint- Preux a failli se briser. Nous aurions volontiers dit comme le noble lord : « Il eût été classique de se noyer à pareil endroit, mais fort peu agréable ! » Ce fut alors , à la pâle clarté des éclairs qui sillonnaient les nues , au milieu des ombres si épaisses que l'on croyait pouvoir les toucher de la main , quand notre frêle embarcation menaçait de chavirer à tout moment, ce fut'alors que S*** K*'* me récita ces stances de Miçkiewicz adressées à une Mère polonaise :

Le Christ à Nazareth aux jours de son enfance Jouait avec la croix, symbole de sa mort : Mère du Polonais i qu'il apprenne d'avance A combattre et braver les outrages du sort.

Accoutume ses mains à la chaîne pesante : Qu'il apprenne à tratner l'immonde tombereau, A mépriser la mort sous la hache sanglante, A toucher sans rougir la corde du bourreau.

Car ton fils n'ira point sur les tours de Solyme, Comme ses fiers aïeux, détrôner le croissant, Ni comme le Gaulois, planter l'arbre sublime De la liberté sainte, et l'arroser de sang.

Il lui faudra combattre un tribunal parjure , Recevoir le défi par un agent secret, Pour témoin le bourreau dans la caverne impare, Un ennemi pour juge, et la mort pour décret.

La mort !... Pour monument et pour gloires funèbres Il aura d'un gibet les horribles débris, Quelques pleurs d'une femme... et parmi les ténèbres Les mornes entretiens de quelques vieux amis.

AVANT-PROPOS

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