‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 2 sur 105 · VI · texte numérisé non relu

VI

Cette voix , qui se mariait aux grondements de la rafale et dont je recevais l'invisible émanation , semblait une prophétie menaçante sortie du sein de l'orage. Hélas ! elle ne s'est que trop réalisée dès Tannée suivante pour la plupart des mères polonaises, et le moderne Domitien s'est chargé d'en accomplir le sens le plus terrible ! Qui donc a donné au poëte l'incompréhensible faculté de prévoir, à travers une révolution et puis une guerre , les raffinements de cruauté auxquels devait se livrer la fureur inassouvie du despote !

Depuis, je n'ai jamais pu réciter ces vers, car je les ai retenus sans les apprendre, qu'aussitôt la nuit solennelle passée sur le Léman ne vînt se représenter à ma mémoire ; et les premiers vers français que j'aie jamais composés furent une traduction de la Mère polonaise y insérée en 1833 dans les Souvenirs de la Pologne.

Ce qui précède suffira pour faire entrevoir l'espèce de culte que j'ai voué à l'auteur des stances ci-dessus, et partant les motifs qui m'ont fait entreprendre cet ouvrage. — Maintenant, quelques mots sur le poëte lui-même.

L'influence que les écrits de Miçkiewicz ont exercée sur les destinées de la Pologne est incalculable ; et les Slaves , cette troisième partie du genre humain , le considèrent généralement comme leur poëte le plus vénéré. Son nom se trouve dans toutes les bouches , ses vers dans toutes les mémoires, à tel point que si le dernier exemplaire de ses poésies avait servi à chauffer les bains de Nicolas , on pourrait encore les reconstruire en entier, vers par vers , avec ce que ses compatriotes ont appris ou retenu par cœur. — Son histoire est si étroitement confondue et mêlée avec l'histoire de la Pologne durant ces vingt dernières années, qu'à mon avis il est impossible de les séparer. Les annalistes français et polonais qui ont retracé celte sanglante période, se sont assez occupes de la vie de Miçkiewicz ; ce n'est donc pas sa biographie détaillée que je prétends offrir à mes lecteurs; et d'ailleurs une biographie ne saurait être complète avant que l'homme ait dit son dernier mot , avant que le vase ait répandu tous ses parfums. — Sa vie mais lisez donc les Aïeux l Quelle narration, si fidèle, si détaillée qu'elle soit, pourrait valoir ce poëme des Aïeux, cette histoire intime du cœur, dans lequel Miçkiewicz a déposé page par page « la trame de ses pensées et la fleur de ses sentiments *, » dans lequel nous

• Konrad Wallenrod, p. 348.

vin AVANT-PROPOS.

voyons se développer toutes les phases de celle existence si singulièrement favorisée par le génie et le malheur. La vie d'un poëte, à tout prendre, ce sont ses œuvres. Au lieu de nous conformer à l'usage reçu pour les célébrités de l'autre monde , j'aime mieux essayer de caractériser le talent de Miçkiewicz» et remonter aux sources mêmes de son inspiration.

Deux maîtres peuvent se disputer l'honneur d'avoir coopéré à l'éducation poétique de Miçkiewicz, et les deux plus grands maîtres qui soient au monde , le Peuple et l'Antiquité. La tradition populaire forma l'essence de la pensée de Miçliiewicz, et celle pensée se revêtit du langage d'Homère et de Virgile. Le Polonais, faute de légende écrite, est le plus fidèle conservateur des traditions orales, transmises débouche en bouche, de génération en génération , comme le plus sacré des patrimoines. La mémoire et l'imaginalion d'un paysan des environs de Cracovie ou de Vilna est un vaste répertoire de contes merveilleux et de narrations épiques, qu'il faudrait des années entières pour entendre jusqu'au bout, et devant lequel pâliraient les Nuits arabes et les romanceros d'Espagne. Le conte slave , contemporain de Lech et de Czech , est la plus fidèle image du peuple chez lequel il a pris naissance : à chaque génération, il rajeunit, il se couvre de fleurs nouvelles, il s'enrichit de nouvelles moissons, jusqu'à ce qu'un poète à la voix mélodieuse vienne, comme Miçkiewicz, s'asseoir à la table du pauvre, assister à ses fêtes nocturnes, et surprendre au vol ces fictions aériennes qu'il va transmettre à son tour à tous ceux qui savent comprendre et senlir. Que d'efforts de tète , que de veilles stériles s'épargneraient les écrivains, s'ils se doutaient qu'il y a là, sous leur main, des trésors enfouis qui pourraient défrayer le travail de dix poêles et de vingt prosateurs , eussent-ils tous la fécondité du plus fécond d'entre nos romanciers!

« Ces chants , je les écoutais , dit Miçkiewicz dans' le « poëme de Konrad. Souvent un centenaire heurtait des « ossements du soc de sa charrue , s'arrêtait, et jouait sur « le chalumeau la prière des morts, ou pleurait des stances

« à votre gloire, vénérables ancêtres sans postérité !

« Les échos lui répondaient, et moi, j'écoutais de loin ; ces « tableaux et ces chants m'enivraient d'autant plus que j'é- « tais seul à les voir et seul à les entendre ! »

Cependant , cela ne diminue en aucune manière la gloire du poète qui sait écouter un pareil maître : le Peuple ! Le procédé d'Homère ne fut pas différent, et lui aussi n'a fait que

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recueillir les traditions qui existaient de son temps sur la guerre de Troie et sur les aventuriers d'Ithaque. Le poëte c'est tout le monde, a-t-on dit avec raison.

Mais comment se fait-il que la pensée nationale n'ait pas pu se faire jour dans la poésie polonaise, et que celte poésie, malgré sa richesse, soit restée jusqu'au dernier siècle circonscrite dans le champ borné de l'imitation étrangère? C'est que la voix du Peuple a été constamment étouffée entre les calamités des invasions mongoles ou germaines et les gémissements de la servitude ; c'est que les poêles, ou plutôt ceux nui se nommaient ainsi, appartenaient presque tous à cette classe privilégiée, trop occupée ou trop dédaigneuse pour descendre jusqu'à ce peuple dé>hérité de tous ses droits, même de celui de mourir pour son pays; c'est que l'ou ne supposait pas qu'il pût songer à autre chose dans le profond abaissement où il était plongé, qu'à la satisfaction des besoins journaliers de la mute; c'est que les mêmes causes qui sapaient l'antique société polonaise et qui , de loin en loin , préparaient sa décomposition, arrêtaient aussi le développement de sa littérature. Mais bientôt le peuple apparut dans les camps sous la capote grise de Kosciuszko , dans les assemblées sous les traits de l'éloquent Kollontay, dans l'enseignement public sous ceux du savant Leïevel, et la pensée nationale trop longtemps comprimée reprit son essor. Les lettres , après avoir parcouru le cycle complet depuis Jean Kochanowski jusqu'à Woronicz , se sont retrempées à leur source primitive, l élément slave, et ce fut comme une grande palingénésie morale dont les plus brillants résultats ont été, dans la politique, les victoires de Raçlavice, de Sandomir et de Waver; dans la littérature, les œuvres de Brodzinski, de Miçkiewicz et de Bogdan Zaleski.

Avant d'entreprendre sa lâche de rénovateur, Miçkiewica a longtemps interrogé le passé : il l'a forcé à lui révéler son langage, et s'est approprié cette dépouille classique t cette robe impalpable qu'Hélène expirante a laissée dans les bras de Faust, que la Grèce devenue barbare a transmise au moyen âge. Miçkiewicz se destinait au professorat avant d'avoir senti sa vocation de poëte, et dernièrement, à Lausanne, il a donné une mesure de l'étendue de ses connaissances classiques, lorsqu'il initiait ses auditeurs aux secrets les plus intimes de la société romaine dans cette ère de décadence et de persécution religieuse dont la Russie moderne nous donne une si sanglante parodie. Il y a tels passages, dans ses

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œuvres, que Ton croirait littéralement traduits du latin, comme Pépître à Lelevel et des pages entières deGrajina : de ces vers coulés en bronze et d'une facture tellement monumentale, qu'il serait difficile d'en détacher un seul mot , de déplacer une syllabe, sans compromettre l'harmonie de Penseruble... Sous ce rapport, le poëte a des analogies frappantes avec André Chénier, cet autre romantique du dernier siècle.

Revêtu de cette panoplie, Miçkiewicz descendit dans la lice , et après avoir essayé déjà sa puissance par la publication de ses romances et ballades, il engagea cette lutte à mort avec le privilège de la pensée ; lutte d'autant plus acharnée, qu'un des deux adversaires devait laisser sa dépouille sanglante dans l'arène. Sous ce rapport, les écrits de Miçkiewicz furent éminemment révolutionnaires. Bientôt notre gladiateur s'aperçut à quels ennemis il avait à faire, et l'inquisition moscovite, le cachot, l'exil à perpétuité, furent la première réponse à son appel au combat. Depuis lors , sa vie ne fut plus qu'une série de désastres, dont le plus léger aurait suffi pour briser une âme moins fortement trempée , et qui n'ont fait que doubler l'énergie de la sienne ; chaque nouveau malheur en tirait un accent sublime, chaque peine profonde enfantait une œuvre immortelle qui répandait un impérissable éclat, même sur les obscurs instruments de la barbarie mongole. A sa captivité dans les prisons de Vilna, correspond Y Ode à la jeunesse; à son exil en Russie, Konrad Wallbnrod ; à son exil en France , le Livre des Pèlerins. C'est du voyage de notre auteur en Krimée que datent les premiers sonnets qui jamais aient été composés en langue polonaise; ravissante série de petits tableaux en miniature enchâssés dans de Por damasquiné! Le sonmet, emprunté par les Siciliens à la ghazèle arabe, après avoir fait le tour de l'Europe, s'est ainsi retrouvé dans sa patrie, l'Orient. C'est pour la première fois, que la nature méridionale, avec tous ses prestiges et ses voluptés , se révélait à notre poëte. La domination moscovite n'avait pas tout à fait effacé les traces de l'ancienne grandeur des Ghieraï, autrefois khans de Krimée, et qui avait laissé là, en se retirant, je ne sais quel parfum de chevalerie et d'hospitalité. Cependant, l'action énervante de ce climat, qui, « pareil à une odalisque , endort par ses caresses, et soudain par un éclair de ses yeux invite à de nouveaux plaisirs , » ne put effacer pour un moment dans son cœur ulcéré le souvenir de la patrie. Au milieu de ces jardins enchantés , de ces harems peu-

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plés de tombeaux, de ces bosquets de grenades et d'orangers, il ne songeait, lui, qu'à sa Litbuanie, à son fleuve natal, à ses amis , aux jours d'autrefois ; que le tombeau d'une captive polonaise vienne à frapper ses regards, qu'un site lui rappelle tant soit peu les bord du Niémen , et soudain tout le passé se dresse dans son âme. « O Lithuanie! s'écriait-il, le murmure de tes bois me chantait plus doucement que les rossignols de Baïdar et les vierges de Salhira : plus joyeux je foulais tes fondrières , que les ananas d'or et les mûres de rubis ! »

Ces sonnets reflètent à chaque page des scènes de bonheur et de volupté , ils exhalent de chaque couplet tous les parfums de l'Orient : eh bien ! tandis qu'il les composait , en y semant à pleines mains les perles et les rubis , le poëte était gardé à vue, il traînait péniblement sa chaîne d'exilé, et il avait en perspective Tambow ou Wiatka pour terme probable de son voyage! Que lui importaient tous ces biens dont il était entouré, lorsqu'il était privé d'un seul, la liberté! un seul dont l'absence lui rendait la possession de tous les autres insipide et méprisable!

Bientôt , transféré à Moscou et de Moscou à Saint-Pétersbourg, il eut à soutenir une lutte bien autrement dangereuse ; car tous les démons de l'orgueil littéraire et de la vengeance satisfaite se mettaient de la partie. Il eut à résister aux cajoleries de l'aristocratie moscovite, qui, plutôt par calcul que par véritable engouement, s'efforçait de gagner le poëte , qui déployait toutes ses séductions pour l'attacher à son parti, plus souverain et plus redouté que le tzar. Que faisait, cependant, Miçkiewicz? Il écrivait Konraà Wallenrod,ce Konrad Wallenrod qui devait avoir sur la Pologne l'effet d'un globe de compression , et dont l'action en ce moment n'est pas encore terminée. Les assiduités pressantes dont il se vit l'objet sous les yeux mêmes d'Alexandre , de ce puissant séducteur auquel Napoléon lui-même n'avait pas résisté, lui devenaient plus insupportables que les interrogatoires de Novosiltzoff. Voyez ce récit du Vaydelote dont chaque parole est une allusion patriotique, un appel aux armes , et surtout ce passage où le poëte exhale ses propres sentiments à l'endroit de la Russie, dans la haine implacable et la vengeance raffinée que le jeune Waither avait jurée à l'Ordre teutonique. Après les avoir lus , chacun de nous « aiguisait secrètement un couteau et, comme Waither, courait égorger les Teutons. » La société qu'il préférait alors était celle

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d'un vieux mage lithuanien, autrefois peintre, qui prophétisait la chute de Babylone ; d'un poêle cher au peuple russe, et qui fut immolé à ta haine des aristocrates par un diplomate hollandais; enfin des conjurés de 1825, qui rêvaient, eux aussi , l'idéal d'une république universelle des Slaves, et dont le rêve sublime s'est évanoui dans le sang. Lorsque Wallenrod parut, la gloire de Miçkiewicz fut au comble; le tzar luimême le fît complimenter, et bientôt après Miçkiewicz obtint la permission de passer à l'étranger, de faire un voyage aux eaux, en Italie , pour rétablir sa santé. Quel fut le procédé dont il se servit pour en imposer à ce point aux ennemis du nom polonais, pour leur faire accroire que dans ce poème, dont la devise était : « Bisogna essere volpe e leone, » il n'y avait rien que de très-inohTensif et de conforme en tout aux intérêts de S. M. le tzar de toutes les Russies ? c'est un mystère que je ne me charge pas d'expliquer. Toutefois, Miçkiewicz put prendre sa volée, et enfin hors de cette frontière qu'il avait naguère franchie en prisonnier d'Etat, en grand criminel , et que maintenant il repassait presque en triomphateur, il respira. Alors commença pour Miçkiewicz ce long pèlerinage qui n'est plus la captivité, mais qui, loin de la Pologne, ne laisse pas que d'avoir des jours amers et de navrantes déceptions. Depuis dix-sept ans, Miçkiewicz n'a pas revu sa patrie! Pans ce trajet douloureux, il eut plus d'une fois à éprouver le sentiment que Dante exprima par ces vera du Convito :

How sait tjie savour is of olhers bread Ho*r hard the passage to descend and climb By others stairs ••••••

Aussi regardez son portrait : son visage porte l'expression mélancolique de ces tristes combats de tous les instants , comme celui de Dante • chacun de ses traits, après la longue contrainte qu'il a dû leur imposer, raconte un poëme de malheurs; comme Wallenrod, jeune encore il a des cheveux blancs, et ses joues déflorées attestent la vieillesse de la souffrance \

Le drame des Aïeux, qui a popularisé le nom de Miçkie-

* Ce portrait, gravé par un artiste polonais, M. A. Oleszczynski, d'après un médaillon de David, ami de notre poêle, rend avec la plus scrupuleuse fidélité l'expression et le type général de la figure de M. Miçkiew ic i .

AVÀNT-PRÔPOS.

Ht!

wicz en France, par la brillante interprétation qu'un autre exilé, Georges Sand, en a faite dans la Bévue des Deux- Mondes, est sorti de cette dernière période de sa vie. C'est k tort, selon moi, que ce drame, le plus individuel, le plus subjectif 6e tous ses écrits, et qui roule sur des faits contemporains, ait été classé dans la catégorie du drame fantastique, entre le Faust et Manfrkd. Il n'y a point un seul vers, dans les Aïhux, qui ne se rapporte à telle situation de sa vie, une scène, dont il n'ait été l'acteur ou le témoin : et ceci aura peut-être l'air d'un paradoxe aux yeux de ceux qui ne comprennent pas la Pologne, le caractère général des écrits de Miçkiewicz, c'est la réalité. Ce n'est point, il est vrai, un drame régulier, et pouvant être un jour mis en scène : comoséà de longs intervalles, par pièces et morceaux, il ressemble ces basiliques immortelles que leur architecte n'a pas osé achever. « Mais qu'importe, dit Georges Sand, une suspension dans le développement des caractères et la marche des événements, si ces événements et ces caractères sont déjà tracés et posés d'une main si ferme, nue nous reconnaissons au premier coup d'œil dans le poêle l'égal de Byron et de Gœthe! » Ce drame, en effet, n'a été joué qu'une seule fois, à Vilna , par un ivrogne décoré du nom de sénateur et une poignée d'étudiants : mais il n'a pas été inventé par Miçkiewicz, il est vrai dans son ensemble, vrai dans tous ses détails, et tous les Polonais protestent de sa réalité! Quelle fiction ,en effet, pourrait atteindre à la sublime horreur de tous ces tableaux, calqués d'après nature, de ces scènes de martyre, qui semblent nous reporter aux temps primitifs du christianisme ? aussi c'est à dessein que nous avons donné à ce drame, le nom chrétien de Mystère. Pour surpasser le pathétique de Dante et le grandiose de Millon, Miçkiewicz n'avait qu à reproduire avec fidélité ce qu'il voyait journellement se passer autour de lui, lorsque tout le royaume était tendu comme un appareil de torture, avec deux monstres, le grand duc Constantin et le sénateur NovosiltzofT, attelés à la roue! Là, il n'y a point de place pour le fantastique. Si Miçkiewicz fait intervenir de temps à autre les agents du monde invisible, si le chant des anges sur la couche d'uue jeune fille endormie, succède aux ricanements des démons qui veillent au chevet du sénateur, c'est qu'il lui fallait garder ses croyances du jeune âge, — sans lesquelles ce qui se passait en Pologne semblerait une négation de la Divinité, — et croire comme on croit en Pologne, avec effusion et certitude, pour ne pas tomber dans l'inexorable

xiv AVANT-PROPOS.

fatalisme de Goethe, ou le doute orgueilleux de lord Byron : c'est que le poëme a été composé sous Faction d'une providence tellement vigilante que son doigt presque visible frappait , l'un après l'autre , ces hommes de sang, ces valets de bourreau, pires que tous les démons de l'abîme! En peignant les anges déchus, il les a dépouillés de la grandeur fantastique d'Âhrimane et du sourire flétrissant de Mépbistophélès : il les a reproduits tels qu'il les a trouvés dans la légende slavonne, en établissant entre eux la hiérarchie admise entre les fonctionnaires moscovites. Mais aussi quels anges que les siens! que leurs voix sont caressantes! comme elles nous reportent aux premiers rêves de noire enfance ! voyez plutôt cette rose dont la pourpre est vivante, qui parle avec des étincelles, qui chante avec des parfums, qui soupire de si douces paroles à l'oreille d'Eve endormie : « Prends-moi sur ton cœur! » Quels admirables contrastes avec ce que nous venons de voir et d'entendre! Tous ces caractères odieux qui semblent avoir leurs prototypes en enfer, Baïkovv, Pélican, iJecu, Botwinko, le sénateur, sont tracés avec la plus scrupuleuse fidélité, et le coup de foudre qui vient terminer la scène du bal, est un fait connu de tous les Lilhuanes. Ailleurs, c'est le fantastique qui prend quelquefois les apparences de la réalité, ici c'est le réel devenu presque fantastique à force de grandeur ; et si le surnaturel existe quelque part, c'est dans l'âme du poète : c'est dans ce monde intérieur, invisible , qu'il a transporté toutes ses merveilles. La donnée de Bytonel de Gœlhe est tout imaginaire. Manfred c'est le doute, Faust, c'est la certitude du néant. Manfred ne pouvant éloigner tous les fantômes qu'il avait évoqués, et contraint de les suivre dans leur monde inconnu, c'est Byron lui-même, inhabile à maîtriser les passions auxquelles il a laissé prendre sur son âme un empire absolu ; et si nous avons bien compris la pensée de Faust, c'est l'homme perverti par la soif de connaître, poursuivant un idéal qui se dérobe sans cesse à ses efforts, et s'adressant à la matière, aux profanes voluptés, pour trouver un bonheur que le monde intellectuel lui refuse. Dans ses élans les plus passionnés , dans ses plus hautaines aspirations, Miçkievvicz ne perd jamais de vue sa patrie :

« Les voilà ! les voilà ! je les ai, ces deux ailes ! de la gauche « je frapperai le passé; de la droite, l'avenir!... Et sur les « rayons du sentiment je m'élèverai jusqu'à toi!... ô toi « qui sens dans les cieux, dit-on, comme je sens sur la « terre!... C'est moi!... Je puis atteindre jusqu'ici!,,. Tu

AVANT-PROPOS

« vois quelle est ma puissance, jusqu'où s'élèvent mes deux « aues! Je suis homme... et là cependant, sur la terre, mon « corps est resté! C'est laque j'ai aimé, dans ma patrie! et c'est là que mon cœur est resté!... »

Si dans la scène des Aïeux nommée l'Improvisation, qui résume toute la pensée du drame, il demande à la Divinité la puissance suprême, la royauté du sentiment sur ses semblables, c'est pour doter son pays d'un bonheur infini dont le monde ne lui offre point l'idéal, c'est pour l'édifier à l'image d'un cantique de félicité !

« Mais mon amour dans le monde ne repose pas sur un * être, comme l'insecte sur une rose, ni sur une famille, ni « sur un siècle! Moi, j'aime toute une nation ! J'ai saisi dans « mes bras toutes ses générations passées et à venir, je les « ai pressées ici, sur mon cœur, comme un ami, un amant, « un époux, comme un père ! Je veux rendre à ma patrie « la vie et le bonheur ; je veux en faire l'admiration du « monde! »

Que trouve-t-on d'analogue dans Manfred ou dans Faust? Byron méprisait sa patrie; Goethe, le ministre de Weimar et l'ami personnel duHertzog, ne pouvait pas souffrir le peuple! Aussi Goethe ne représente point les tendances nationales des Germains, et c'est plutôt Schiller ou Jean-Paul Richter à qui cet honneur est dévolu. Sa vie ressemblait à celle du géant des Niebelungen en contemplation devant la neige tachée de sang, qui se rappelait à son aspect la couleur des joues de sa maîtresse, et, lorsque ses compagnons venaient l'arracher à 6a méditation , d'un seul mouvement du coude , il les renversait par terre. Quelle peine que de voir cette sublime intelligence se rapetisser avec préméditation et ramper terre à terre, pour atteindre à la taille de ces ducs lilliputiens qui voulaient bien le nommer leur intendant des menus plaisirs! L'auteur de Manfred, le Napoléon de la pensée, qui a combattu pour la Grèce, et qui aurait combattu pour la Pologne s'il avait assez longtemps vécu pour la voir se redresser superbe et menaçante sous le mépris des tzars, ne pouvait être l'homme de Georges III et de lord Cariisle. A l'époque ou le Faust fut composé, le patriotisme de Saxe- Weimar ou de Saint-James n'eût semblé que ridicule. Mais ce qui serait un définit dans les deux poêles étrangers, est précisément ce qui constitue le mérite de Miçkiewicz, ce qui fait qu'il sera à jamais le poêle chéri de la Pologne et l'un des plus fervents apôtres de sa liberté !

ivi AVANT -PROPOS.

Il y a dans la scène de l'improvisation, dansée duel formidable avec Dieu, quelque chose qui fait frémir, et qui donne le vertige quand on songe à la disproportion infinie entre les deux combattants. Celle srène a toute la grandeur du passage duZend-AvesIa, où le Salan de la légende peblvi, Ahrimatie, grimpe échelon par échelon, à travers les ténèbres, jusqu'au point rayonnant où brille à ses yeux le palais d'Oromaze. Mais bientôt Konrad ne pouvant obtenir de la Divinité le partage de sa puissance, dont il se servirait pour rendre sa patrie heureuse et grande, lui jette une menace terrible s il va faire entendre à toute la création une voix qui retentira clans les siècles; il dira que Dieu n'est point le pere de l'univers, mais qu'il en est le tzar, le tyran... Le dernier mot de cette imprécation, et celui qui constitue le crime, trouve aussitôt un écho dans les enfers, les démons envahissent la scène, et le châtiment commence, Konrad est frappé de folie...

On a dit que celle scène était une protestation contre le Dieu que son culte catholique lui impose, protestation à laquelle le catholicisme n'a rien à répondre, et que Miçkiewicz lui-même ne peut réfuter après l'avoir lancée... Mais la chute de Konrad, la main de Dieu aui s'abaisse visiblement sur là tète des coupables, la parabole du prêtre Pierre, toule la morale enfin des Axeux, n'est-ce point une réplique suffisante à l'imprécation de Konrad ? Il est vrai qu'il y a loin de là au catholicisme passif et résigné de Silvio Pellico, à cet affaissement moral qui lui ferait voir dans ses geôliers des héros de compassion et de vertu, en donnant à ce précepte que tout pouvoir vient de Dieu, un sens toutà fait conforme au catéchisme du tzar. Pour s'écrier comme le Christ : Seigneur, Seigneur,pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font, il fallait être te Christ lui-même : et d'ailleurs les bourreaux du Spielberg et de Vilna savaient très-bien ce qu'ils faisaient. La foi de Konrad , c'est le catholicisme : mais le catholicisme enté sur la sombre mythologie des Lilhuanes encore païens à la fin du quatorzième siècle, et qui respire parfois l'âpre et farouche énergie du chant Scandinave de LoUbourg ou du Jugement dernier de Michel-Ange. La troisième parliè ûesAïeuœ a d'ailleurs été écrite à une époque où les intelligences les plus élevées, les plus fortes convictions, ont été ébranlées par le double analhème qui leur venait de Home et de Saint-Pétersbourg, après cette chute fatale qui devait en entraîner tant d'autres, et qui parut une réfutation corn* plète du catholicisme pour ceux dont la faiblesse ou la par-

AVANT-PROPOS. Xvil

tialité ne pouvait point discerner le vieillard infirme èt crédule qui trône au Vatican , d'avec le chef suprême de la religion, le successeur de saint Pierre. C'est la révolte d'une intelligence d'élite , et dont la supériorité même lui garantit sa réhabilitation prochaine. Car jamais, au sein de ses désordres les plus échevelés, dans ses plus mauvais moments, lorsque l'ange gardien remontait vers les cieux et que l'ange du doute assainissait son intelligence, jamais il n'a perdu ce rêve de ses jeunes années, cette vénération du nom de la Vierge , qu'il a gardée même après la foi évanouie.

« Je ne sais plus depuis longtemps ce que ma foi devient, « dit Konrad , je ne me mêle pas de tous les saints du ca- « lendrier, mais je vous défends de blasphémer le saint nom « de Marie! »

Et ailleurs, l'ange défenseur chante au jugement de Konrad:

« Mais il a vénéré le nom de ta mère immaculée, il a chéri sa nation, il a beaucoup aimé, il a beaucoup souffert ! »

Et ce sera justement cet amour, seul et précieux talisman, trésor conservé jusque dans sa dégradation, qui le sauvera. Cependant la révolte de Konrad ressemblerait encore au doute de Byron bien plus qu'à l'ironie voltaii ienne de Méphistophélès. Il y a de plus» dans le fait du premier, la bonne foi : et dé même que ses héros n'étaient jamais complètement dépravés, et que le temps seul leur manquait pour revenir à la vertu, de même en lisant la vie de lord Byron, on entrevoit que le temps seul lui a manqué pour redevenir chrétien, lui qui mourut eu se dévouant pour une cause populaire et chrétienne.

On a fait à Miçkiewicz un reproche de ses croyances catholiques. Mais s'est-on bien aperçu qu'en s'atiaquant à l'idée première, on condamnait à priori tousses développements? s'est-on bien aperçu de ce que deviendrait la Pologne, le poëme des Aïeux, et le poète lui-même, si on leur ôtait le catholicisme?... Miçkiewicz est catholique parce qu'il est Polonais : parce qu'il ne peut point cesser de l'être sans renier tout le passé de la Pologne, et sans se priver luimême d'une des sources les plus fécondes de son inspiration. Est-ce que les théories vagues et flottantes d'une philosophie panthéïsle sauraient remplacer pour le peuple qui souffre, pourlepoëtequi chante, pour l'exilé qui espère, les croyances innées, si nécessaires au malheur? d'où vient le reproche adressé au Dieu de Konrad de manquer de justice et de grandeur, et quel est cet autre dieu plus équitable et plus grand que l'on voudrait mettre à sa place? .

xvili AVANT- PROPOS.

Serait-ce par hasard le dieu du prologue de Faust, que Gœlhe a rapetissé autant qu'il a pu, et qui ressemble à ne pas s*y tromper au Dieu des bonnes gens de Déranger, parce- «que l'un et l'autre ont hérité des sarcasmes de Voltaire? serait-ce la nature déifiée ou plutôt le dieu matérialisé de Spinosa, renfermé dans sa création comme un moule dans sa coquille, ce mv mixle et mal délini, qui n'est plus la matière , et qui n'est pas encore l'intelligence?

Le peuple polonais, qu'on le sache bien, est radicalement catholique, dans la signification primitive de ce mot. Pour lui, la parole divine n'est pas seulement, comme en France, la religion constitutionnelle : son passé tout entier fut une lulte à mort contre l'islamisme, une lutte dont il est sorti victorieux, mais en y laissant une bonne partie de luiwième ; son avenir doit èlrê une lutte contre le schisme d'Orient , cet héritier du Koran , avec lequel il s'est tant de fois mélangé dans d'impures étreintes, et dont il a copié les dogmes fondamentaux, le déisme, l'esclavage et la fatalité. C'est à la Pologne qu'est réservée la mission de défaire l'œuvre de Photius, de fermer cette brèche par laquelle les barbares ont pénétré dans les murs de Byzance, et de continuer l'œuvre universelle du christianisme primitif. Les destinées du schisme, de ce culte monstrueux qui fait du salut des âmes un bureau de ministère et du tzar de IJussie un pape, sont fatalement liées avec les destinées de l'Etat moscovite. Le jour où le principe qui le gouverne aura cessé d'exister, cet accouplement bizarre- se dissoudra, la chute de l'autorité spirituelle suivra nécessairement la chute du pouvoir politique, et la Russie, bon gré, mal gré, reviendra vers l'unité. Le tzar a bien compris ce danger pour lui et cet inviolable attachement du Polonais pour la foi de ses pères, et il fait, comme Mahomet, de la propagande avec le sabre. Les rois furent en tous temps de rudes convertisseurs; voyez Henri VIII, Philippe-Auguste et Philippe II. Aujourd'hui, lorsque les églises polonaises sont changées en cachots, ses prêtres traînés au fond de la Russie, ses enfants arrachés du sein de leurs mères pour apprendre le catéchisme de Vilna, et lorsque Rome approuve ou se tait, le temps serait mal choisi pour abjurer un symbole, pour lequel les jours de martyre recommencent. A ce spectacle, la Pologne n'a pu que se rattacher davantage à ses croyances héréditaires. Elle n'avait qu'à opter entre l'apostasie et les

Kerséculions. Le schisme étant pour elle la religion du tzar, i catholicisme devint naturellement la religion de la liberté.

AVANT -PROPOS. xix

Cette idée du martyre de la Pologne, qu'il ne cesse de comparer à la passion de K.-S. Jésus-Christ, et dont les mérites doivent racheter le monde souillé par les débauches de l'esclavage et de l'impiété, se fait jour dans toutes les dernières compositions de Miçkiewicz, et principalement dans le Livre des Pèlerins. Une grande nation tombée, le changement forcé de son culte par des procédés qui font venir des larmes de sang aux yeux de tout Polonais ; un séjour de quelques années à Rome, cette ville des grandes consolations, ont dû ajouter une corde nouvelle à sa lyre d'airain, et l'ont fait vibrer comme la harpe du psalmiste ou comme les chants des vierges exilées de Sion. C'est l'ardent saint Jean, qui révèle dans un livre immortel le trouble qu'a fait naître en son cœur l'absence de son divin maître. La ruine de sa patrie a développé en lui cette compassion infinie qui embrasse la Pologne entière, avec ses générations de tous les siècles, dans ses vastes étreintes ; et sa bouche, après avoir proféré les cris de la révolte, répand des hymnes d'amour et de gloire dignes du roi prophète. C'est le Livre des Pèlerins, cet exodus des proscrits, qui, avant de ceiudre le glaive et de se mettre en voyage vers la patrie lointaine, entonnent un dernier cantique d'adieu sur la terre du pèlerinage. Jamais sa pensée ne s'était élevée aussi haut ; c'est l'architrave sculptée qui doit couronner l'édifice, et que l'on dérouvre au peuple le jour de la consécration du temple. Un peintre polonais, M. Statler, a représenté le parvis de- Notre-Dame , à Cracovie , couvert d'une foule immense, et Miçkiewicz lisant au peuple réuni le Livre de la nation polonaise. Le peuple est attentif, mais il est calme; car ce n'est point un livre à jeter le trouble dans les âmes, ce n'est pointmne provocation à Fémeule. Ce tableau me semble grand de -poésie et de vérité ; je vois les nations accourir et s'assembler à la voix du poëte, les yeux dirigés vers le ciel, que son doigt prophétique leur désigne comme le terme de leur pèlerinage; j'entends un hymne immense de réconciliation et de bonheur surgir autour de lui, comme le parfum le plusagréable que la terre puisse élever à spneréateur; et lui, le poète, serait le musicien de cette orgue immense, qui tonne comme la foudre ou se plaint comme une voix sur les tombeaux... C'est ici que la mission du poëte se confond avec celle du prêtre, de l'apôtre , et c'est là son véritable titre à l'immortalité. — Aujourd'hui, lorsque Miçkiewicz, devenu professeur, vient d'obtenir le prix de ses longs sacrifices, la lutte qu'il doit soutenir n'est pas la moins pénible, lutte avec

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la langue, chaudement disputée, mais dont il sort, selon son habitude . victorieux et triomphant. Celte puissance qu'il demandait dans son improvisation, lorsqu'il s écriait : « Je veux * gouverner ainsi que tu gouvernes, donne-moi l'empire des « âmes ! » il la possède maintenant, c'est la parole slave, c'est le Verbe, qui, tombé du haut de celte chaire, retentit dans toutes les générations slavonnes comme un écho du tonnerre dans les Karpathes, et jette au loin les semences de là liberté. « Il aura, dit Georges Sand, de terribles luttes h soutenir contre la force matérielle ; mais que sont toutes les machines contre le génie de l'homme? Les armées du tzar ne sont que des machines de guerre: qu'un rayon d'intelligence y pénètre, et ces machines obéiront à l'intelligence et fonctionneront pour elle, comme le fer et le feu pour les services de l'industrie humaine.» Déjà celte prédiction commence à s'accomplir, et la Russie subit malgré elle la suprématie morale de la Pologne. Ses limites conventionnelles, telles que les font les chartes et les traités, ont été, pour le moment, effacées de la mappe-monde ; mais ses limites invisibles, celles que Dieu lui-même a posées à la nationalité polonaise, onl

{tris plus d'extension que jamais et ne s'anètent que là où la angue slave cesse de se parler. La Pologne est comme ces fleuves de l'Occident qui, après s'être perdus dans les sables, reparaissent plus loin , purifiés par les souterrains qu'ils viennent de traverser , et poursuivent leur course majestueuse vers l'Océan. Jamais l'expansion de la pensée n'a été plus énergique en Pologne que dans ce moment, lorsque sa vie politique a été suspendue par la trahison et le hasard, et que toute sa sève alimentaire s'est portée vers les travaux de l'esprit : comme dans une catalepsie, qui est une suspension momentanée des fonctions vitales, tout le sang de l'organisme reflue vers le cœur. Nous assistons, depuis 1830, à un spectacle bien fait pour réjouir tout ami du progrès et de la justice : à la régénération spontanée de la pensée nationale, qui, après avoir brisé ses entraves, a produit en dix ans plus de bons livres que tout le dernier siècle n'en avait enfanté. La Pologne, quelque faible, quelque désarmée qu'elle soit, sera toujours puur la Russie un foyer de propagande slavonne d'autant plus dangereux que son esprit national sera plus fortement comprimé. La Pologne et la Russie , ce sont plus que deux races, ce sont deux principes : c'est la lutte originelle de la lumière et des ténèbres, de l'esclavage et de la liberté) du bien et du mal , de l'intelligence et de la matière :

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latte qui se poursuit à travers les siècles, et qui se perpétue sans cesse par l'égarement ou la lâcheté des hommes. Mais, croyons- le pour 1 honneur de la Providence t à la justice, à la vérité le triomphe définitif. Dante a deviné la Russie moderne, lorsqu'il figurait le quatrième et dernier cercle de l'en* fer, cette région douloureuse où les damnés sont enfouis dans la glace, — et l'empereur, ce géant aux trois visages , noir, jaune et rouge (couleurs oui, soit dit en passant, sont celles du pavillon russe), plonge jusqu'à mi-corps dans le lae transparent, et qui glace les fleuves du Cocyle avec le mouvement de ses ailes.

Mais déjà la Pologne reconquiert, au sein de ce vaste empire, l'indestructible unité qui fait son caractère national : ce corps homogène et compact, dévoré par la Russie, la gène et lui fiait éprouver des souffrances inouïes : comme un atome étranger introduit dans la chair devient à la longue un foyer permanent d'inflammation. Déjà la pensée de se désister de cette embarrassante conquête au profit d'une autre puissance pour qui la possession immédiate de la Pologne offrirait moins de dangers, transpire à travers la politique des tzars, et il est facile de s'apercevoir d'une gravitation réciproque et spontanée du nouveau grand-duché de Posen et de l'ancien grand-duché de Varsovie. Mais ce ne sont là que les premiers symptômes d'une régénération radicale, et qui doit s'établir sur des bases tout à fait différentes.

Pour en revenir à notre traduction , elle doit faire partie d'un vaste ensemble de travaux, qui porteront sur tous les principaux monuments de la littérature slavonne. Elle s'a* dresse particulièrement à ceux d'entre les auditeurs du col* iége de France, qui voudraient s'initier davantage au mystère slave, en apprenant une langue parlée par quatre-vingts millions d'individus. La traduction interlinéaire, la plus difficile de toutes, est celle que j'ai préférée pour cet ouvrage 2 plus d'une fois, j'ai vu la paronomase ambiguë , Yépithète redondante , l'intraduisible onomatopée me barrer le chemin et me défendre de passer outre ; plus d'une fois, j'ai rencontré de ces obstacles insurmontables qui m'auraient fait renoncer à mon travail', si la pensée de servir mon pays en proclamant ses titres à la sympathique admiration des peuples, ne m'avait crié , comme le commandant Boguslawski à son immortel 4me de ligne : « Polonais, à la baïonnette! » Pour me servir de l'expression de Châteaubriand , « j'ai calqué » Miçkiewicz « à la vitre, » Un livre n'a produit son

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maximum d'effet et n'a développé toute son activité actuelle, qu'après avoir été traduit en français, cette langue du progrès et de la liberté , qui est un peu aujourd'hui la langue universelle. Les œuvres de MiçkiewiczJ, ainsi transformées , seront en même temps un monument littéraire et un manuel de langue slave.

L'Europe voudra-t-elle croire à la réalité de ces sinistres peintures ? Les amis du pouvoir mongolien (et le nombre en est grand parmi les soi-disant philosophes) ne manqueront pas de crier au mensonge ! à la diffamation ! et les optimistes politiques , ce troupeau de Panurge courant après le premier venu qui lui parle de grandeur et de sécurité, ne nous accorderont qu'une demi-croyance : et que sont cependant les scènes des Aïeux auprès des horreurs que l'on commet aujourd'hui même sur les complices de Konarski ! La persécution de Vilna s'est étendue à toute la Pologne, et Novosiltzoff mort en 1 838, vient de renaître dans un autre lui-même, le prince Trubeçkoï, avec un degré de férocité de plus. C'est un affreux mystère dans l'organisation morale de ce peuple moscovite , que si le tzar a soif de sang , pour une victime il trouve dix bourreaux tout prêts à le servir.

La littérature moderne, arrivée à force d'excès à l'état d'épuisement et de vieillesse, et qui se débat dans un cercle de plus en plus rétréci par l'égoïsme et l'incrédulité, ces deux principes de mort pour la pensée humaine, recevra , n'en doutons pas, une masse nouvelle de lumière et de vie, lorsque l'Orient slave viendra lui jeter pour premier gage de sa richesse les merveilles de son histoire, de ses traditions, de ses croyances, de sa poésie. C'est une grande et noble tâche, dévolue à notre concitoyen. La lutte qui fut sa vie entière est loin d'être finie, elle n'est que transformée; mais Miçkiewicz est encore jeune, mais il a, nous pouvons l'affirmer, la conscience et le courage de sa mission.

On a dit avec raison, et c'est nous surtout, exilés, qui avons besoin de croire à la vérité de celte maxime :

« Le génie, c'est la patience ! »

Christibn OSTROWSKI.

Versailles, 5 juin 184 1.

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