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peu conformes aux mœurs du temps , vu que les historiens font un tableau peu flatteur de la condition des femmes dans l'antique Lithuanie. Ces malheureuses, victimes de l'oppression et delà barbarie, vivaient méprisées et condamnées à des travaux d'esclaves. Mais, d'un autre coté, nous trouvons chez les mêmes historiens quelques détails contradictoires. Ainsi, d'après1 Shûlz (Rotzeuuc, ftelege und Erleuterungen), on voyait sur les anciennes monnaies et les drapeaux des Prusses une femme couronnée, d'où l'on pourrait inférer qu'une femme avait jadis régné sur ce pays. Des traditions beaucoup plus certaines et plus rapprochées de notre temps nous ont apporté les noms de Ghézana et de Kadina, prêtresses divinisées, dont les reliques ont été longtemps conservées dans les églises devenues chrétiennes. Une chronique volhynienne manuscrite, rapporte les faits héroïques des femmes d'une ville de la Lithuanie , qui , en l'absence de leurs maris partis
{>our la guerre, défendirent jusqu'à l'extrémité les murs de eur ville , et qui , voyant l'impossibilité de résister plus longtemps, préférèreutà l'esclavage une mort volontaire. Kromer raconte quelque chose de semblable au sujet du château de Pullen. (Polonia sive, etc., p. 206). On peut accorder ces récits contradictoires, si l'on considère que la nation lithuanienne était composée de deux races depuis longtemps réunies , mais toujours un peu différentes l'une de l'autre, c'està-dire les Autochtones et les anciens conquérants du pays, à ce qu'il parait Normands. Ces derniers avaient sûrement conservé les sentiments de respect et de dévouement pour le beau sexe, qui étaient propres à leur origine. Et même dans les anciennes lois et coutumes des Lilhuanes , les femmes de cette race étaient honorées d'égards tout particuliers. D'ailleurs le mépris des femmes et leur avilissement ne se font apercevoir que dans des temps plus avancés, tandis que le siècle où nous plaçons l'action de ce poème est empreint d'un esprit chevaleresque et presque aventurier. Nous voyons le vaillant et sévère Keystout aimer tendrement sa Biruta , simple jeune fille consacrée aux dieux, dont il avait fait son épouse, après l'avoir, au péril de ses jours , arrachée du sanctuaire; et, un peu plus tard, Vil nid sauvé de la prison et d'une mort certaine, grâce au courage et à l'adresse de son épouse. (|)
139 La fin de Litavor est conforme aux usages de l'époque. Les Lilhuanes affligés d'un grand malheur ou d'une
maladie douloureuse, niellaient le feu à leur maison et mouraient dans les flammes. Leur premier roi et grand-pretre , Vavdevout, mourut de celte manière ainsi que la plupart de ses successeurs. Ce genre de mort était regarde comme treshonorable. Voici la fin du poéme : \V Dans ces lieux pleins d'horreur où le dieu du tonnerre , Uiprès du dieu des vents, avait son sanctuaire, Où les bœufs, les chevaux et les béliers dores. Rougissaient tous les jours sur les autels sacres
Les idoles des dieux , de leur sang inondées, Là , s'élève un bûcher haut de trente coudées. Un chêne est au milieu. Muet et consterné, Un prisonnier Germain sous l'arbre est enchaîne A cheval, sous le casque, et dans sa panoplie. Trois fois, autour de lui, la chaîne se replie : C'est Didier de Rniprode attaché par nos mains. C'est l'assassin du prince et le cher des Germains. Le peuple , les soldats l'entourent en silence. Dominés tour à tour par l'effroi , l'espérance , Du destin de leur prince ils attendent leur sort : Us jettent quelquefois un regard sur le Tort ; Recueillant tous les bruits d'une oreille attentive. Une lueur d'espoir par instants les captive.
Le cor a retenti du faîte de la tour. Le pont tombe : un convoi s'avance dans la cour, Portant sur un écu les dépouilles sacrées, De drapeaux éclatants et d'aigles entourées. Près d'elles , l'arc, le glaive et les épieux polis , La pourpre d'un manteau les couvre de ses plis , Voilà ses vêtements, son casque, son armure, Mais le heaume baissé dérobe sa figure. C'est lui! c'est Litavor! glorieux souverain , Prince aux vastes filais , homme à la longue main : Qui saura , comme lui , se montrer équitable , Aux Kosaks, aux Teutons se rendre redoutable?.... Mais pourquoi des anciens les rites révérés , 0 prince! pour leurs fils ne sont-ils plus sacres? Non ! ce n'est pas ainsi que jadis nos ancêtres Honoraient , à la mort , tes aïeux et leurs maîtres. Pourquoi, comme jadis, ô prince gracieux , Ton serf ne suit-il pas son maître dans les cieux ? Et des sanglants périls compagnon intrépide, Ton cheval en drap noir, avec la selle vide ? Et ton faucon chéri, tes fidèles limiers
Aux naseaux pénétrants , et tes prompts lévriers ? La foule murmurait. Les chevaliers déposent
Le corps sur le bûcher el les prêtres l'arrosent De torrents parrumés de lait et d'hvdromcl. Les Vaydelols alors approchent de Vautel, Ils entonnent en chœur le chant des funérailles, Les cors ont résonné : déjà dans les entrailles
Des béliers KrivcTlas va plonger son acier
Arrêtez. — Voici l'homme au funèbre coursier.
Quel est cet homme noir et quel dessein l'amène , On ne sait ; — mais c'est lui qui lanlôl sur la plaine Quand les les nôtres cédaient, fuyaient de toutes parts, Quand leur chef succombait , leur servit de remparts, Au bruit de ses exploits, ranima leur courage Et des Croisés vainqueurs commença le carnage.
Aujourd'hui voilà tout ce que l'on peut savoir.
C'est le mémo coursier, le même manteau noir;
Biais quel est son dessein ? son nom ? que vient-il faire?
Arrêtez et voyez I il lève sa visière,
Il découvre son front : Lilavor, dieux puissants .'
La surprise ravit la parole et les sens ,
Mais le bonheur enfin dissipe leurs alarmes.
C'est lui pour qui leurs yeux ont versé tant de larmes ,
C'est lui , c'est Lilavor ! mille cris à la fois
Ont volé jusqu'aux cieux comme une seule voix.
Lilavor immobile et les yeux sur la terre, Des applaudissements accueillait le lonnerre. Il jeta sur la foule un regard passager, Lui payant ses transports d'un souris mensonger. Ce n'était pas celui qui part du fond de l'âme. Qui brille dans les yeux d'une céleste flamme , Mais c'était ce sourire éphémère et coutrainl , Qui se pose un moment sur la bouche et s'éteint, Et qui prête son charme à la mélancolie Comme au front de la mort une rose flétrie
« Allumez! » l'incendie a monté jusqu'aux cieux. « Connaissez-vous , dit— il , ces restes précieux , «< Ces restes du guerrier que dévore la flamme? » On se lait. — « Apprenez que c'était une femme :
Femme par ses attraits, héros par ses vertus
Amis, je suis vengé : mais elle ne vit plus! » Il dit, court au bûcher près de sa bien-aiméo Et périt dans l'enfer de flamme et de fumée.
,6° La naiion lithuanienne, composée de trois peuplades, les Prusses, les Lilhuaneset les Lettons, établis dans une contrée de peu d'élenduc, médiocrement fertile, fut longtemps inconnue au reste de l'Europe : ce n'est que vers le treizième siècle que les incursions de ses voisins rappelèrent à de nouvelles
destinées. Tandis ijue les Prusses reconnaissaient la loi du glaive teuton, les Lilhuanes, sortis de leurs marais et de leurs
bruyères, portaient le fer et la flamme dans les élats limitrophes et bientôt devinrent formidables entre les puissauces da Nord. L'histoire n'a pas encore suffisammept érlairci par quel procédé un peupla aussi faible et si longtemps tributaire des étrangers a pu tout à coup arrêter et faire trembler ses ennemis , tout eh faisant une guerre a mort contre l'Ordre Teutonirjuc d'une part, saccageant la Pologne *jp l'autre, rançonnant la république de Novogrod-la-Grande, s'élançanl jusqu'aux rives du Volga , ou même dans la péninsule de Crimée. La plus brillante époque pour la Lilhuanie coïncide avec les règnes d'Olgierd et de Vitold , dont la domination s'étendait depuis la ltollique jusqu'à la mer Noire. Mais cet état ne sut pas , durant sa trop rapide croissance, élaborer en son sein une force organique qui réunît et vivifiât ses différentes parties. La nationalité lithuanienne, répandue sur une trop grande surface, perdit son type individuel. Les Lilhuanes asservirent plusieurs tribus russiques et lièrent des relations politiques avec la Pologne. Les Slaves, depuis longtemps chrétiens, possédaient déjà une civilisation plus avancée, et, bien que menacés par les Lilhuanes, reprenant la suprématie morale sur un oppresseur puissant, mais barbare, ils l'absorbèrent , de même que les Chinois ont fait avec les Tartares. Les Jagellons et leurs vassaux devinrent Polonais, tandis que d'un autre rôté les princes lithuaniens établis en Russie reçurent la langue, la religion et la nationalité russiennes. C'est ainsi que le grand-duché cessa d'être lithuanien, et la race primitive se vit resserrée dans ses anciennes limites; sa langue cessa d'être le langage officiel et ne se conserva plus (pie parmi le peuple. La Lilhuanie offre le spectacle curieux d'un peuple qui se serait perdu dans l'immensité de ses conquêtes, comme un ruisseau qui après un débordement excessif serait rentré dans un lit plus étroit qu'auparavant.
Plusieurs siècles ont épaissi leurs ombres sur les événements précités : la vie politique a cessé pour la Lilhuanie, de même que pour son plus cruel ennemi, l'Ordre Teutonique ; les rapports internationaux ont changé du tout au tout , les prissions et les intérêts qui suscitaient les guerres dont il s'agit ont disparu ; la poésie populaire même n'en a pas conservé la souvenir. La Lilhuanie est toute daps le passé; ses fastes présentent sous ce rapport un point de vue favorable
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à la poésie, parce que le poète, en relraeaut les événements de cette époque, tout entier à l'expression artistique de son sujet, n'appellera plus à son aide les passions, ni les intérêts, ni la mode du jour. Ce sont justement de pareils sujets que Schiller recommandait de choisir lorsqu'il donnait le précepte suivant :
m Was unstcrblicli im gesang soll Ieben Muss im Lebeu unicrgchn. »
« Ce qui doit vivre dans le chant doit mourir cjans la a-aliié. » (f )
161 L'épigraphe du Wallenrod, qui semble empruntée au* écrits de Machiavel, indique suffisamment quelle sera la tendance générale du poérne. Elle est la dé mythique de cette seconde signification du Koxrad, de ce sens caché, qui rentre très-bien dans les habitudes poétiques de M. Miçkiewicz, et qui va s'ouvrir à nos yeux aussitôt que nous en aurons découvert le secret. Ce qui fut dit sur les barbares des treizième et quatorzième siècles, valeureux, mais sauvages, subjuguant leurs voisins par la violence et subissant à leur tour leur suprématie intellectuelle, s'appliquera désormais à la Russie, étendant outre mesure ses limites, pour recevoir, avec toutes les races qu'elle absorbe , la révélation de la liberté. L'Ordre Teutonique deviendra le tzarat de Moscou; la Lilhuanic sera la Pologne se débattant contre l'oubli monstrueux de l'Europe et les trahisons de son aristocratie; les Crusses deviendront les provinces polonaises acquises à la Russie par le premier partage , et K on nid Wallenrod s le type de cette jeunesse polonaise , faucheurs à Varsovie pu philarètes à Vilna , qui dès le berceau apprennent à combatlre i'enoemi par toutes les armes qui se trouvent à leur portée : l'intelligence, la force ou la ruse. Cette symbolique, fortement empreinte sur tout le poëme, depuis le premier vers jusqu'au dernier, est assez transparente pour les lecteurs polonais et ne demande pour eux aucune explication, mais il m'a paru nécessaire de la faire palpera ceux de nos lecteurs étrangers, qui, tout en nommant la Pologne sœur delà Fiance, sont très-peu familiarisés avec sou fais-r toire et sa nationalité.
Grâces soienl rendues h la censure moscovite, qui, 9 dans sa profonde ingénuité, s'est laissée persuader par la préface de AI. Miç,kiewicz (Voyez la note ci-dessus) que le KnsRA» neconteuait au. -une allusion, aucun danger pour la génération présente : les inquisiteurs de Vilna furent plus iulelii*
gents, et la police de Varsovie défondit l'ouvrage imprimé à Saint-Pétersbourg aussitôt après son apparition. Publier un pareil poëine dans le siège même du despotisme, avec l'autorisation et sous les yeux mêmes du tzar moscovite , c'était de bonne tactique, un coup de maître en dissimulation , que Wallenrod lui-même n'eût pas désavoué.
163 Les Lilhuanes cl tes Prusses ou Borusses primitifs ne formaient qu'un seul et même peuple, établi sur les deux rives du Niémen, les Lithuancs sur la rive droite, les Prusses sur la rive gauche : religion , langue, coutumes, croyance, tout leur était commun ; il n'y avait entre eux d'autre différence que celle de la destinée. Les Prusses, comme les plus pioches voisins des chevaliers leutoniques, furent les premiers absorbé, et tout ce demi-peuple s'ensevelit dans la tombe que le glaive exterminateur des Germains lui avait creusée ; les Lilhuanes, leurs frères d'oulre-Niémen, auraient infailliblement subi le même destin si , par leur union avec la Pologne et leur conversion tardive au christianisme, ils n'avaient échappé à la farouche convoitise des moines apostats. C'est ainsi que la monarchie prussienne, entée sur une race étrangère et devant son origine à la félonie de quelques vassaux de la Pologne, n'a rien de national : pas même le nom.
163 Les chevaliers leutoniques mirent pour la première fois le pied sur la terre des Prusses en 1231.
Le pape Grégoire IX, ayant ordonné une croisade contre les païens de la Prusse, le grand maître de l'Ordre Teutonique, Hermann de Saltza, nomma le frère Balke chef de l'expédition. Celui-ci rassembla une armée composée de Teutons cl de troupes auxiliaires de Mazovie, et, s'étant procuré le nombre de bateaux nécessaires pour le passage , il traversa la Vistule et se laissa descendre sur la rive droite du fleuve. Mais comme une bataille rangée était impossible avec ce peuple , et que la position topographique du pays était tout-à-fait défavorable pour les chevaliers, il vint à l'idée du chef de l'expédition de s'emparer d'un arbre énorme et de s'en servir comme de boulevard en cas d'attaque. Les chevaliers assirent leur camp à l'entour et l'environnèrent à la hâte de palissades et de fossés. Cet arbre était un de ces chênes toujours verts en vénération chez les anciens Prusses et les Lilhuanes, de même que chez les Gaulois. Les chevaliers établirent sur les branches du chêne une espèce de plate-
NOTKS.
forme d'où ils pouvaient tirer à leur dise et avec avantage sur ceux qui viendraient attaquer les retranchements. Dès que les Prusscs virent arborer l'étendard de la croix sur la couronne du chêne consacré, ils se précipitèrent en foule vers les retranchements et les attaquèrent avec des cris de désespoir. Mais bientôt vigoureusement repoussés, ils virent le fer et la flamme détruire pour jamais ce temple de leurs divinités impuissantes, que les siècles avaient épargné.
Ce n'est pas la seule fois qu'un chêne servit à un pareil usage. Le naturaliste Ray rapporte, dans son Dictionnaire général des plantes, qu'on voyait de son temps, en Westphalie, plusieurs chênes monstrueux qui servirent aussi de citadelles. (Voyez Dictionn. d'Hist. natur., par Valmont de Bomare, lorne u. page 385). Ces arbres rappellent par leurs dimensions le banian que Marsden dit avoir vu dans le Bengale, dont le tronc se composait d'à peu près cinquante à soixante liges, et dont le dôme de verdure n'aurait pas moins de 1,1 ic piebs de circonférence ; ou bien encore le fameux châtaignier de l'Etna, dit castagno de cento cavalli, dont la section horizoutale à 2 pieds de terre aurait 110 pieds de périmètre.
Il y avait en Prusse quatre chênes célèbres, Ujuollasy objet de la plus grande vénération. Le plus remarquable était celui de Naltangie , qui servait de temple aux trois grands dieux : Perkounas, Piklo et Potrympo ; sa base était un prisme à trois faces, dont chacune portait l'image d'un dieu. Il fut détruit sous le vingtième grand maître de Tordre, Konrad von Rolhenstein. Le second était près de Szwenlatneste , dans le même endroit où se trouve aujourd'hui le village Heiligenbeil. Le troisième est celui que nous avons vu servir de citadelle aux chevaliers. Le quatrième enfin lopins remarquable par sa grosseur, (il avait vingt-sept aunes de circonférence) , était près de l'endroit où fut bâtie la forteresse de Wélava. Il existait encore au seizième siècle. En Samogilie, où régnait autrefois la religion prussique,il existe encore aujourd'hui, dans le district de Bosienié, près du village Bordzié, des débris d'un chêne célèbre. Il n'en reste maintenant que le tronc , dans lequel le propriétaire du terrain, M. P.isziewirz, a fait construire un kiosque, ou, pour mieux dire, une espèce de temple. Ce petit édifice est partagé en deux étages ; le rez-de-chaussée sert de cabinet de travail et contient une petite bibliothèque de campagne placée sous lo plafond , dans une rotonde ou galerie
circulaire. Cette pièce peut contenir une dizaine de personnes, outre une table, un canapé et quelques chaises. L'étage supérieur, c'est le sanctuaire même, où Ton conserve différents objets de l'antiquité lithuanienne. Parmi ces objets on voit une petite idole en argile, trouvée dans les branches du chêne, un boulet de fonte attaché par une chaîne à une verge de fer, espèce de fronde ou de massue dont les Lithuanes se servaient avant de connaître les armes à feu. On compta les écorces de l'arbre lorsqu'il fut abattu, et on en trouva 1417, ce qui altesle plus de quatorze siècles d'existence. M. Paskiewicz a fait une ode en son honneur.
Ces chênes qui rendaient des oracles étaient vulgairement appelés Baublis , onomatopée du son qu'ils émettaient , pareil au mugissement d'un taureau. Ni la pluie ni la neige ne pouvaient les pénétrer ; en toute saison, été comme hiver, ils étaient couronnés de verdure , et leur couronne se renouvelait sans cesse h mesure qu'elle tombait. Leurs rameaux étaient tout chargés de gui , dont la verdure tendre et touffue formait en quoique sorte une seconde végétation sur la couleur foncée du feuillage; phénomène que l'on ne rencontre plus
3ue fort rarement aujourd'hui. Adam de Brème dit avoir vu es chênes pareils à Upsal en Suède, et Simon Grunau prétend que celte reproduction spontanée et constante se faisait par l'intervention du démon, adoré sous la forme de quelque dieu prussique ou lithuanien. « In eo loco ubi oppidum Heiligenbeil situm est (dit Treter dans sa Biographie des évèques de Warmie), fuit itigens quercus, quai non minus aestalequam hiemi (opéra procul dubio diaboli) assidue virebat. » Leurs feuilles étaient plus profondément échancrées que celles des chênes ordinaires, et généralement ils gagnaient en grosseur ce qu'ils perdaient en élévation. Toutes ces indications laissent présumer que ces temples de l'antiquité lithuanienne étaient les derniers individus d une espèce particulière, aujourd'hui perdue et anéantie avec eux.
Puisque nous avons cité Heiligenbeil, il ne sera pas hors de propos de rappeler une circonstance qui donne une idée de la vénération mêlée de crainte, doul ces puissants végétaux étaient l'objet de la part des idolâtres. Lorsqu'en 1258, l'évèque Anselme démolissait les derniers refuges des dieux prussiquesf le paysan qui porta le premier coup de hache au chêne de Szwenta-meste ( la Ville-Sainte) se blessa grièvement au genou. Cet accident fut considéré comme un témoignage de la colère des dieux ; personne n'usait approcher
du chêne, le peuple murmurait et allait redevenir idolâtre. L'évèque Anselme saisit la hache, s'élança vers l'arbre et déchargea plusieurs coups terribles. Le chêne fut ébranlé; bientôt les Allemands consommèrent l'œuvre de l'évèque; le chêne fut abattu, coupé en morceaux et solennellement brûlé. Cependant la hache fut dérobée par le peuple qui la conserva dans une chapelle et ne cessa pas d'adorer en secret le dieu Ziemiennik ou Kurcho, dieu de la seconde classe, qui présidait à la reproduction et à la végétation. Le nom de Szwentameste fut changé contre celui de Heiligenbeil ou la hache sainte, en souvenir de ce mémorable événement.
D'autres arbres que le chêne étaient consacrés aux dieux d'un ordre inférieur. Les racines du lilas (sambucus), nommé Sambe par les Lithuanes, étaient la demeure de Puscbavtis et de son armée de Parsztuki , espèce de gnomes, ou de lutins qui s'entretenaient avec le peuple. On attribuait à l'ombre de cet arbre des propriétés médicinales.
Les Baghanas étaient les divinités tutélaires des arbres, les Hamadryades; qui apparaissaient souvent sous la forme d'une jeune fille, et récompensaient le mortel généreux nui leur avait sauvé la vie en protégeant contre le fer ou le feu l'arbre auquel était liée leur existence.
Le saule était, comme chez presque tous les peuples, l'emblème de la fécondité. Il y avait autrefois une jeune fille lithuanienne nommée Blinda, douée d'une excessive fécondité. Non-seulement elle produisait par la voie naturelle, mais par les pieds, par les mains, la tète , les oreilles, etc. ; elle enfantait en marchant, en parlant, en respirant , en un mol , en accomplissant tous les actes de la vie. On peut se figurer la nombreuse progéniture qu'elle dut avoir. La Terre, la plus féconde des mères, lui envia cette puissance reproductive. Un jour que Blinda traversait une prairie , ses pieds furent pris dans le sol, et avec tant de force, qu'ils poussèrent des racines, et bientôt l'infortunée mortelle fut changée en saule, et le saule hérita de son nom et de sa fécondité.
Blinda et Daphné ne seraient-elles pas deux sœurs? Je
laisse au lecteur le plaisir de le deviner. C'est aussi dans l'écailled'un gland de chêne nue la déesse Kruminé % la Cérès lithuanienne, après son triple voyage autour du monde , apporta en Lithuanie toutes les semences de la terré*.
<tt4 Suivant quelques historiens , la Lithuanie doit son origine a Palœmon. Suivant d'autres, les Lithuanes seraient
les descendante des Kimbres ou Kimmri , qui , ayant occupé d'abord l'Asie mineure el le Bosphore cimérien , près la mer de Zabachc (Palus Afaeolîs) , pénétrèrent ensuite en Europe , et après avoir traversé le Don (Tanaïs) , s'emparèrcnt des pays connus aujourd'hui sous les noms de Lituanie, Prusse el Livonie. Quelques-uns soutiennent encore que le peuple lithuanien lire sou origine des Gépides qui faisaient partie des Goths, lesquels, s'élant mis sous la conduite de Lithuvon, fils de Waïdevoulas, roi de Prusse, s'emparèrent (vers l'an 673) du pays auquel leur chef a donné son uom (Lithuvonia ou LU hua nie;. 11 en est aussi qui prétendent que ce peuple descend des Grées ou des Romains. Sans nous charger de décider laquelle de ces différentes opinions est la plus rationnelle, nous ajouterons que ceux d'entre les chroniqueurs qui considèrent Palœmon comme fondateur du grand duché de Lithuanie, assurent que, (vers l'an 4G0), plusieurs familles romaines, lasses de voir leur pairie ravagée par Attila, abandonnèrent l'Italie, s'embarquèrent sous la conduite d'un seigneur romain , nommé Palœmon, et débarquèrent par la mer Baltique en Samogilie, puis, poursuivant leur voyage sur le Niémen, descendirent en Lithuanie , dont les habitants, apercevant en la personne de Palœmon des qualités fort recommandantes, l'élurent pour chef et lui confièrent le gouvernement du pays.
m Les anciens Lilhuancs , comme lous les peuples primitifs du nord, se servaient pour vêtements des peaux de différents animaux , dont les cornes et les os leur fournissaient aussi des armes. Ainsi, un Lilhuane après avoir tué un ours ou un buffle sauvage, urus, se procurait en même temps les moyens de se garantir de la faim, du froid et de l'ennemi. Les armes principales des Lithuanes de ce temps étaient uue cuirasse faite de corne de cheval et une javeline armée d os ou de pierres aiguisées ; plus tard , on se servit d'arcs et de flèches, jusqu'à ce que l'usage du fer, généralement répandu dans le pays, les eût fait disparaître.
L'usage des armes à feu resta inconnu aux Lilhuancs jusqu'au commencement du quatorzième siècle ; cependant les chevaliers Teutons leur en faisaient éprouver les terribles effels, quoique eux-mêmes ne s'en servissent encore qu'accidentellement. Quelques chroniqueurs polonais, entre autres Alexandre Guaguin cl Jean Dîugosz, en parlant de la mort de Gédimiu , duc de Lithuanie el père de Keystout ,
arrivée en 1328, disent que ce prince fut tué, ou plutôt perforé d'une flèche enflammée (ignea sagilla percussus). I! faut croire qu'il n'ont fait que répéter ce qu'ils ont trouvé dans des manuscrits plus anciens, et que ne pouvant s'expliquer la nature des armes à feu, ils ont dit tout bonnement que c'était Yignea sagilta qui avait frappé Gédimin. Cependant il est certain que ce duc a été tué d un coup de feu, puisque Stanislas Sarniçki (lit). G, cap. 20) le fait tuer d'un obus (globo bombarda?) au siège de Yiélona. L'historien Koïalowicz, après avoir fait la description des armes à feu, assure positivement que ce fut de cette espèce d'arme que périt Gédimin.
La découverte de la poudre à canon , que les historiens Polydore-Firgile , Pancirole, Meyer et autres, rapportent au règne de Charles IV (1347-1378) , que Thévet attribue à un moine de Fribourg, nommé Ancelzin, mais dont Belleforest et autres font honneur à Berlhold Schwarz, (en 1330), précéda de plusieurs années , suivant le sentiment du père Marre, le règne de Charles IV. Il est vrai que les Anglais ne se sont pour la première fois servis du canon qu'a la bataille de Crée y (1346); cependant ils connaissaient déjà l'aril.r.e aussi bien que les Français, et Fillaret certifie qu'en 1338 il y avait déjà des canons devant Puy-Guillaume (dans le Bourbonnais). Mais nous lisons dans Dlugosz (lib. 9, p. 923, ad an. 1307) qu'un duc de Bavière avait fait présent d'une bombarde aux chevaliers Teutons, qu'un chevalier s'en servait avec une adresse merveilleuse, et que pour celte raison il fut nommé maître des archers ; il ajoute enfin que ce fut ce chevalier qui tua le duc Gédimin d'un coup de flèche ardente Urée dans le dos La poudre à canon était donc
déjà connue avaut 1328. Ce qui nous semble confirmer celte opinion c'est le passage suivant de Y Histoire générale d'Allemagne^ par le père Barre. « On voit encore aujourd' hui dans l'arsenal d%Amberg (à neuf lieues de Ratisbonne) une pièce de canon avec le chronogramme de 1303. »
100 Marienbourg, en polonais Malborg , ville forte, autrefois capitale des chevaliers Teutoniques , sous Casimir Jagellon, réunie à la Pologne , quelque temps après engagée aux margraves de Brandebourg, est enfin devenue vassale des rois de Prusse. Les souterrains du château renferment les tombeaux des grands maîtres, dont quelques-uns sont jusqu'aujourd'hui en parfaite conservation. M. Voigt,
professeur à f Académie de Kœnigsberg, émule de Knni, a écrit l'histoire de Marienbourg ; son ouvrage est fort important pour l'histoire de la Prusse et de la Lithuanie. (f)
Le château de Marienbourg, autrefois résidence des grands maîtres, est un majestueux monument, il contient plusieurs salles d'une très-vaste étendue : celle du trône, ou la salle d'audience , frappe surtout l'attention du visiteur. Elle est longue de cent soixante-seize pieds sur quatre-vingt-deux et demi de largeur ; ses voûtes en ogive sont soutenues par un seul pilier de granit placé au milieu de la salle. Le plancher est en carreaux de faïence polychrome. Les Teutons, chassés de la Prusse , transportèrent leur siège à Mergentheim ou Marienthal , en Franconie. Le château de Nevenhaus, bâti sur la montagne de Kitzberg, près de la ville, devint la résidence des grands maîtres de l'ordre. Ce château existe encore et mérite d'être visité. ,
1,7 La grande croix et le grand glaive étaient les insignes des grands maîtres. (t)
Dans les temps de la plus grande splendeur pour l'Ordre Teutonique, l'élection des grands maîtres se faisait de la manière suivante ; au lit de mort , le grand maître confiait à tel chevalier qu'il lui plaisait, les insignes de sa dignité, c'està-dire, une croix, un glaive et un anneau, pour être remis à son successeur. Voici d'où provenaient ces trois objets : la croix fut accordée aux chevaliers par le PapeCélestîn III; chaque chevalier, d'après les statuts, en portait une en sautoir ; mais celle de grand maître différait des autres en oc qu'elle était en or mat. L'empereur Frédéric II permit d'y ajouter l'aigle impérial, et le roi Saint-Louis, vers l'an 1250, des fleurs de lys. Le glaive était un don de l'empereur Henri VI au grand maître Walpot, lors de son élection en Palestine. L'anneau était un présent du pape Honorius III au grand maître Herniann de Saltza ; il le lui avait donné comme témoignage de gratitude des services que ce grand maître lui avait rendus durant les négociations entre le Saint- Siège et l'empereur Frédéric II. Cette bague de grand prix fut toujours portée par Hermann de Saltza , et , dans la suite, il fut convenu de la présenter à chaque nouveau grand maître, lors de son élection , comme un gage de la bienveillance du Saint-Siège. Mais revenons à la cérémonie de l'élection. Le chevalier auquel le grand maître mourant avait confié les iosignes, était déclaré vice grand maître ou vice-régent , et
gouvernait Tordre jusqu'à la prochaine élection ; toutefois , si ce chevalier ne convenait pas à tout le chapitre, on élisait, après la mort du grand maître, un autre vice-réçent. Celui-ci faisait part de l'interrègne aux maîtres provinciaux et fixait le jour de l'éleclion. Pendant ce temps, on distribuait les habits du grand mailre défunt aux pauvres, on nourrissait un de ces infortunés pendant un au entier, ce qui avait lieu aussi pendant quarante jours à la mort de chaque chevalier. Le jour de l'élection , on célébrait la messe, après laquelle on faisait la lecture des statuts de l'ordre; tous les frères récitaient quinze fois le Pater, et donnaient ensuite à manger aux pauvres. Le vice-régent, avec l'agrément de l'assemblée, nommait un chevalier pour présider, a titre de commandeur, le collège électoral ; ce commandeur prenait un autre chevalier pour assistant, ces deux en prenaient un troisième, et ainsi de suite jusqu'au , nombre de treize. Parmi les électeurs il y avait un chapelain, huit chevaliers et quatre frères servants ; mais on faisait en sorte que tous les électeurs fussent chacun de différentes provinces. Après l'élection, le vicerégent conduisait à l'autel le nouveau grand maître, et après lui avoir exposé les obligations de sa charge, il lui mettait entre les mains le sceau de l'ordre et les insignes, et lui donnait l'accolade.
Depuis la sécularisation d'Albert de Brandebourg, ces usages se sont modifiés ; ce furent les douze commandeurs provinciaux qui devinrent électeurs de Tordre . et leur choix dut être continué par l'empereur. Cette dernière cérémonie se faisait avec beaucoup de solennité. Pirminus Gassar la décrit en ces termes, à l'occasion de la confirmation de Walter
de Cromberg : « Henri de Holstein, lioyes de Marts-
« feld, Bolfo de Monlfoi t et Jehan de Hohenloë, ambassadeurs « du graud maître et comtes de l'empire % furent reçus dans « l'assemblée de la diète ** par les officiers de Tempereur. Ils « supplièrent ce prince d'approuver l'élection de leur grand « mailre de Cromberg. L'archevêque de Mayence, grand chan* « celier de l'empire, ayant répondu que Tempereur était prêt « à les satisfaire, le grand maître enira aussitôt, précédé de « cinquante gardes et accompagné de six anciens commau-
* Depuis Hermann de Salira jusques Albert de Brandebourg, les grands maîtres de l'Ordre avaient le titre de Princes de Cempire , qui leur fut accordé par l'empereur Frédéric II.
M La diète d'Auibourg, tenu* co im.
« «leurs de l'ordre en grand costume. Tous se mirent à gc- « noux aux pieds de l'empereur, et deOomberg lui présenta « les lettres de son élection , écrites en caractères d'or et « signées de l'archichancelicr de l'empire et du secrétaire de « la diète. Dans le même instant, le prieur chapelain lui mit « le missel entre les mains, et le grand maître, à genoux, « prêta serment, répétant mot pour mot les paroles prononce cées par l' électeur de Mayence. L'empereur ayant fait signe « au grand maître de se lever, trois chevaliers, qui portaient « les insignes, s'avancèrent, les présentèrent à genoux à « l'empereur, qui les remit au grand maître et lui fit baiser « le pommeau de son épée. Il lui fil aussi toucher le sceptre, « à genoux, en sa qualité d'ecclésiastique, honneur qui n'était « accordé à aucun laïc. Celle cérémonie se termina par la « création de cinq chevaliers, armés par l'empereur en pré- « sence du grand maître. » (Pirminus Gassar, Annal. Augsb., p. 1783 eîsuiv.)
160 D'après les staluls de Tordre , celui qui se présentait pour être reçu chevalier était obligé d'attester par serment qu'il était d'origine allemande et d'une famille noble. Un auteur prétend même que les candidats à la grande maîtrise étaient tenus de prouver leur naissance depuis sept générations du côté des hommes et autant du côté des femmes.
168 (Textuellement : il avait rempli de sa gloire les maisons étrangères.) On appelait maisons les cloîtres, ou plutôt les châteaux de l'ordre qui s'élevaient dans les différentes contrées de l'Europe. (f)
170 Le regard de l'homme , dit Cooper, lorsqu'il porte l'expression du courage et de l'intelligence, produit une forte sensation même sur les animaux féroces. Voici ce qui est arrivé à un chasseur américain. Il s'avançait à pas de loup vers des canards sauvages, lorsque averti par un bruit inusité, il se retourne, et tout auprès de lui il aperçoit un lion énorme étendu sur la terre. L'animal parut non moins étonné de voir cet homme aux formes de géant. N'ayant chargé son fusil qu'avec du plomb de chasse, l'Américain n'osait faire feu ; il restait donc immobile ; seulement du regard il menaçait l'animal. De son côté le lion, tranquillement assis, ne cessait lui-même de fixer le chasseur. Quelques minutes après il détourna la tète et s'éloigna ; mais à peine avait-il fait une quinzaine de pas , il s'arrêta et retourna vers l'en-
droit qu'il venait de quitter. Il trouva le chasseur immobile à la même place. Les deux adversaires se mesurèrent de nouveau du regard ; enfin le lion, comme s'il reconnaissait la supériorité de l'homme, baissa les yeux et s'en alla. ( Bibliothèque universelle, 1827, février. Voyage du capitaine JJead.) (f)
171 Les chroniques du temps parlent d'une fille de village qui , arrivée à Marienbourg, demanda à être enfermée dans un donjon, et finit par y mourir. Son tombeau devint célèbre par des miracles. (f j
172 Pendant l'élection , si les suffrages étaient partagés , des faits semblables étaient regardés comme des présages et avaient beaucoup d'influence sur le résultat des délibérations. C'est ainsi que Winrick de Kniprode gagua tous les suffrages , parce que quelques-uns des frères prétendirent avoir entendu, sortant du tombeau des grands maîtres, une voix qui s'écriait à trois reprises : « Pinriccl ordo laborat. » (f)
Dans le moyen-âge', on accordait beaucoup de crédit à de pareilles prophéties. Voici ce que nous lisons dans la biographie de saint Norbert , fondateur de l'ordre de Prémontré :
« Il s'en fut à Rome, vers l'an 1122, pour faire con-
« fîrmer son institution par Calixte II Une voix, en lui
« annonçant sa future élévation, lui avait prédit qu'il serait « nommé archevêque de Magdebourg , et le pape ne tarda « pas à lui conférer cette dignité. »
,73 A la naissance de l'Ordre Teulonique , sa règle fut très-sévère. D'après les statuts de l'ordre , les chevaliers devaient vivre en commun , ne se nourrir que d'aliments grossiers et en petite quantité, et ne coucher que sur la dure. Ils ne pouvaient rien avoir en propre : leurs vêtements, leurs armes, les harnais de leurs chevaux, devaient être les plus simples , sans or ni fourrures précieuses. Ils ne pouvaieul non plus , sans permission , ni s'absenter de leurs monastères , ni écrire ou recevoir des lettres, ni rien enfermer sous clef, les portes de leurs cellules restant toujours ouvertes. Tout entrelien avec les femmes , même avec leurs parentes , leur était interdit. Cette rigueur fut poussée au point qu'il n'était
pas même permis à un chevalier d'embrasser sa mère Ce
qu'ils pouvaient faire librement, c'était de prier Dieu : aussi ne faisaient-ils que dire des messes, l'épce au côté cl la cuirasse au dos, et que chanter des litanies. Certains auteurs assu-
rent que le grand maître Walpot avait ordonné de réciter chaque jour et toutes les nuits deux cents Pater avec autant d'Ave et de Credo. L'âge déterminé par les statuts pour être reçu dans cet ordre, était de quinze ans.
m Les Samogiliens comme les Lithuanes avaient coutume d'annoncer leurs incursions nocturnes sur le territoire de leurs ennemis, par des cris épouvantables et le son d'une espèce de cor en bois. Ils se rassemblaient en bandes considérables, tous montés sur de petits chevaux, armés de haches et de javelines. Les représailles des Teutons font frémir d'horreur. On chargeait de fers les captifs, on violait les femmes, on arrachait les enfants du sein de leurs mères, puis on égorgeait les enfants et tes vieillards. Nous citerons un fait rapporte par un historien , afin de donner au lecteur une idée de l'horreur que les Teutons inspiraient à leurs voisins. Sous le règne de Konrad de Turinge , cinquième granp1 maître de l'ordre, les Prussiens, refusant de se soumettre aux chevaliers , demandèrent des secours à Swentopelk , duc de Poméranie, leur voisin. Il s'ensuivit une guerre acharnée qui dura trois ans f 1 240-1 243). « Parmi les événements de celte « guerre, dit l'historien, il y eut un fait singulier qui faillit « la terminer tout d'un coup* par la prise ou [a mort du duc « Swentopelk. Ce prince élani dans les envi ons (J'plbipg, « et croyant n'avoir rien à craindre de la part des Teutons, « fit un jour préparer un repus dans une maison de camée pagne, et s'y rendit avec plusieurs de ses officiers et de «< ses courtisans. Il se trouvait à sa suite un jeune homme « qui redoutait tellement les chevaliers, que leur uom seul « le f lisait frissonner. Leduc, projetant de s'amuser à ses « dépens, le p'il aver lui el prévint ses officiers qu'il enver- « rait quelqu'un dan< la campagne avec ordre, quand le repas « serait commencé, de revenir à toutes jambes annoncer « l'arrivée des Tenions, pour voir quelle contenance ferait « le jeune homme et se divertir de sa frayeur. Ces chevaliers « étaient plus près que le duc ne pensait ; ceux de Maricn- « werder, instruits par leurs espions de cette partie de plaisir, « avaient effectivement envoyé un détachement pour enlever « le duc, de sorte que celui qui devait faire semblant de « les avoir vus, revenait saisi d'effroi pour les avoir vus en « réalité. A la première nouvelle, le jeune homme se sauva , <t et les autres, tout en riant de son épouvante, trouvèrent « que le messager avait très-bien joué son rôle ; mais celui-ci
« protestait m fort de la vérilé de son message, que le duc, « soupçonnant à son air effaré qu'il pouvajl bien avoir vu l'en- « no nu, prit le parti de les laisser rire et de se retirer en toute « hâte, li était temps : les chevaliers arrivèrent et firent main- « basse sur toute la troupe de ses joyeux courtisans. Swen- « lopelk avait à peine eu le temps de sauter sur un cheval et « de se sauver, suivi d'un seul domestique ; un chevalier leu- « tonique se mit à sa poursuite et le serrait de si près, (pie le « duc n'échappa qu'en repassant la Vistule à la nage. Le « jeune homme fut moins heureux : il fut tué d'une baljc qui « l'atteignit au milieu du fleuve. »
179 A la suite d'un différend entre Jagellon , grand-duc de Lilhuanie, et son oncle Keyslout, le Bavard lithuanien, au sujet du mariage, de la princesse Marie avec Woïdyllo , complaisant de bas étage du grand-duc; ca dernier, conseillé par son favori et soutenu par les chevaliers teulonjques , envahit à main armée les domaines de Keysiout. Le prince le repoussa avec vigueur et, voulant punir l'insolence de sou neveu, le poursuivit et s'empara de Vilna, capitale du grand-duché. Menacé de perdre son trône, Jagellon eut recours à la générosité de son oncle et à l'intervention de son cousin Vilold , qui, par ses sollicitations en faveur de Jagellon auprès de Keystout son père, parvint à les réconcilier. Keystout évacua donc Vilna ; et à peine retourné dans ses terres, il tourna ses armes contre un de ses vassaux, Koiybut, qui s'était révolté, et mit le siège devant Novogrodek. Cependant la réconciliation des deux princes ne fut pas de longue durée. Jagellon, excité de nouveau par son beau-frère Woïdyllo, recommença les hostilités et . prolitant de l'absence de son oncle, investit son château de Troki. Keystout, prévenu de cette nom elle ingratitude de son neveu, s'avança avec Vilold pour lui livrer bataille; mais cette fois il eut le malheur d'être fait prisonnier; il fut jeté dans un cachot et peu de temps après il mourut. Woïdyllo fut soupçonné de l'avoir étranglé. Vilold aussi était prisonnier ; mais, plus heureux que son père, il fut sauvé par sa femme, qui, ayant une fois obtenu la permission de le visiter, lui apporta dès babils féminins et le fit évader à la faveur d'un déguisement. Échappé de sa prison, Vilold se réfugia à la cour de Àlazovie ; mais, ne s'y croyant pas encore en sûreté, il se relira en Prusse et demanda la protection des chevaliers Uuloniques. Le grand mail re Konrad Zolner de Kothensleîn , heureux de
NOIES
trouver une occasion pour piller à nouveaux frais la Lilhuanie, reçut le prince à liras ouverts et lui propos.i de faire tout son possible pour le mettre à même de venger sur Jagellon la mort de son père et de le faire rentrer en possession de son héritage. Les chevaliers assemblèrent un corps de troupes considérable et bientôt entrèrent en Lithuanie, le fer et le feu à la main. Le château de ïroki se rendit après une courte résistance ; mais l'approche de Jagellon, à la tète d'une puissante armée, contraignit les chevaliers, à se retirer en toute hâte, en abandonnant leurs conquêtes. Vitold n'avait pris aucune part à celte expédition, mais il la favorisait de tous ses vœux. Jagellon , prévoyant que le séjour de Vitold parmi les Teutons leur donnerait toujours un prétexte pour attaquer ses Etats, proposa secrètement à son cousin le retour en Lituanie et lui promit de le rétablir dans son hérit.ige. Ils se réconcilièrent de nouveau, et Vitold rompit avec les chevaliers. Quelque temps après, Jagellon, sans perdre sa qualité de grand-duc de Lilhuanie, monta sur le trône de Pologne (1386)... Son absence et celle de Vitold, qui l'avait suivi en Pologne, présentèrent à Rolhenslein une occasion favorable pour attaquer la Lithuanie sans défense. Il avait entretenu longtemps auparavant une correspondance secrète avec André, frère de Jagellon. Il fut réglé entre eux qu'André serait promu à la dignité de grand-duc, mais comme relevant de l'Ordre Teutonique. Jagellon, instruit de leur irruption, envoya Vitold et son frère Skirgcllon contre les envahisseurs, qui bientôt furent chassés du pays. Dans cette expédition Vitold s'était signalé par un courage et un dévouement des plus remarquables ; il avait droit d'espérer qu'il serait nommé lieutenant du grand-duc en Lithuanie ; mais Jagellon, revenu à Vilna, confia celte charge à son frère Skirgcllon. Vitold, choqué de cette injustice, se retira une seconde fois chez les Teutons, qui le reçurent favorablement ; et il ne fut pas plutôt arrivé auprès du grand maître de l'Ordre qu'on envoya une forte armée en Lithuanie. Cependant Vitold , obéissant a la versatilité de son caractère ou peut-être ne pouvant étouffer en lui la voix du remords, entama des négociations avec Jagellon et finit par se récoucilier en sous main avec ce roi, qui!, pour lui prouver son amitié, le fit grand-duc en remplacement de Skirgellon, dont la mauvaise conduite lui avait déjà attiré la disgrâce royale. Les Teutons, brûlant de venger cette seconde défection de Vitold , réunireut tous leurs efforts et poussèrent jusqu'aux portes de
Vilna. Vitold, trop clairvoyant pour ne pas craindre que tôt ou lard la Lilhuanie ne tombât victime de l'ambition des grands maîtres, méditait la perle de l'Ordre. Il convoqua les états ; et dans une assemblée , il représenta dans des termes énergiques la nécessité de tourner toutes les forces du pays contre l'ennemi commun, et de mettre fin parce moyen aux calamités de la patrie. Les étals lui offrirent tous leurs secours. Bientôt on réunit une armée qu'on envoya contre le grand maitre ; mais celui-ci , ne se sentant pas assez fort pour pouvoir accepter une bataille décisive, se replia promplemenl. Ce premier succès de Vitold ne l'empêcha pas de rêver toujours à l'anéantissement de l'Ordre ïeutonique. L'élection de Konrad Wallenrod à la dignilé de grand maître lui en fournit enfin une occasion favorable, comme nous le verrons par la suite de ce poëme.
176 Le château de Swenlorog était la citadelle de Vilna. C'était le temple même du feu éternel appelé Zniçz. ff )
Swenlorog, duc de Lilhuanie, fils de Witenes, étant une fois à la chasse, fut surpris par la vue d'une charmante et vaste plaine sur les bords de la Wilïa , entourée de collines fleuries et boisées. Le ruisseau qu'on appelle aujourd'hui Wileïka et qui prend sa source dans une de ces hauteurs, forme un triangle assez régulier autour de la montagne qui domine toute la contrée et puis va se confondre avec la 'W ilïa. Ce site pittoresque plut tellement à Swentorog qu'il y marqua la place de son tombeau , ainsi que de tous les princes et chefs lithuaniens. Il fit promettre à son fils Ghiermund , qui devait lui succéder, qu'il y ferait brûler son corps et voulut que ce lieu fût considéré à l'avenir comme sacré. Ghiermund exécuta pieusement la dernière volonté de son père ; il dépouilla la
E laine de ses arbres ; et, pour engager le peuple à venir l'haiter , dans un petit bois consacré au dieu de la foudre, Perkounas, il établit des prêtres, chargés d'entretenir le feu éternel appelé Zniçz. Cet endroit prit depuis le nom de Champ de Swentorog et le conserva jusqu'au temps de Jagellon , qui , en introduisant le chrislianisme en Lilhuanie (1387), supprima tous les souvenirs du paganisme.
Sur la place de l'ancien temple du Zniçz s'élève aujourd'hui la magnifique cathédrale de Vilna. (Voir la description de celte basilique dans la Pologne pittoresque , tome 2, p. 129.)
177 Nous avons vu que le symbole de la vie éternelle ou
la clef mythique de Viélona chez les Lilhuanes idolâtres était aussi une croix , et que le christianisme n'a fait que la replacer au sommet des temples.
178 Les Teutons avaient l'habitude de donner, le jour de la fêle patronale de l'Ordre ou bien avant quelque grande bataille, un banquet qu'ils appelaient la table d'honneur. Douze des princes élrangers ou principaux chefs qui avaient rendu le plus.de services à l'ordre, soit par des secours, soit par de grandes actions, étaient invités à ce feslin ; on y admettait aussi des chevaliers qui s'étaient signalés par quelque exploit extraordinaire. Ces cérémonie! rappellent le fameux repas que donna (en 1453) Philippe le Bon, duc de Bourgogne, lorsqu'il voulut engager sa noblesse à marcher en Palestine.
Nous trouvons dans Favin ouelques délails curieux sur ces festins chez les Teutons. Laissons parler l'auteur dans son style plein de bonhomie ét de naïveté :
* Or, durant la grandeur et magniGcence de cet ordre
Teuloniquc , ou de Prusse , les souverains grands maistres d'iceluy, pour recognoistre ceux de leur solde et compaignie qui guerroioient vaillamment leurs ennemys et voisins idolastres , les Prussiens , Livoniens et Tartares* , établirent ung prix d'honneur et de louange particulière. Car ils instituèrent Une Table cfAomMiir qu'ils appelèrent, a l'instar de la Table ronde des Anglois. En celle table estaient assis avecques le grand maislre, ceux qui s'estoient faict seignaler en vaillance et prouesse, feussent-ils estrangers, ou frères de l'ordre, pour le service de la religion. Ce qui se cognoistra plus clairement ar les termes de la Chronique du bon duc Loys de Bouron , deusieme du nom , troisième duc de Bourbon, chapistre vaingt-troisieme :
« Ceux qui prindrent congé du duc de Bourbon, estant
Si Chambery en Savoye pour aller en Prusse guerroier les mescreans, furent :
Messires Iehnn de Chastelmorant, Aymar de Marcilly, Oudin de Raullat, Oudray de la Forest, îehan dé Sainct-Prict, Pierre de la Busière , Sainct-Porque , Perrin du Pel ,
Messires Guyon Gouffier, et
Iehan Gondelin Breton, t Ains prindrent les compagnons ronge' du due leur niaistre qui les enchargea sur tant qu'ils eraignoient a le courroucer, qu'ils feussenl vers luy assez tosl après Pasques (c'estoit après la feste de ïoussainels qu'ils partirent). Et a leur départir, la comtesse de Savoye, sœur au duc de Bourbon , donne a chacun des compagnons allant en Prusse, ung diamant dont ils furent moult myeux du don des dames. Et de Savoye se partirent les eompaignons , passèrent par Lorraine et Allemagne, el tirèrent en Boëme a Prague, ou ils trouvèrent la royne de Boëme, tante au duc de Bourbon, qui les veid voulenliers de bon cuœr, en donnant de ses dons : et en celle dté de Prague, estoienl plusieurs chevaliers de l'hostel du roy de France (Charles cinquiesme, dit le Sage), qui s'entrefîrent grande ioye, pource qu'ils lenoient le chemin de Prusse. Le premier d'iceux est oit :
Messires Hutin de Vermeilles,
I-e Borgne de la Heuze, Le Baslard d'Aussy et aulnes, cheminèrent tant par leurs journées, qu'ils entrèrent ès glaces gelées des Patuds et Maraiz de Prusse ; et tant se Iraisnerent par les glaçons (comme il est de coustuine)
au'ils vindrent a Marienbourg , le grand hoslel des chevaliers e Prusse, ou le haut niaistre d'ieeluy ordre les receut voulentiers, et la, les gens au duc de Bourbon trouvèrent Messires Iehan de Boye,
Patrouillant île Benty, Boberl de Chalus, Iehan le Mningre, dict Boucicaut, qui par sa chevalerie, fut depuis ma: eschal de France, et par son bon sens, gouverneur de la cité deGennes, Messires Iehan Bonnebaut,
Gaucher de Passach, l'Hcrmile de la Faye et moult d'aultres de Nations que ie ne saurois nommer, qui estoient venus si bien a point, que merveilles. Et le hault maislre de Prusse , qui veid que celle Beze s'estoit si bieo portée a l'honneur de soy, un iour de la feste de Nostre-Dame de la Chandeleur, fesloya la chevalerie qui a luy estoit moult haultement, et pour l'honneur du Iour, le service Divin accomply en son hostel de Marienbourg, fist couvrir la Table d'honneur, et voult qu'a ceste Table, feussent assis douze
chevaliers de plusieurs royaumes. Et du royaume de France y seirent au haut :
Messires Hutin de Vermeilles, et Tristant des Marguellers , et que toutes gens clamoient le bon chevalier; et des aultres païs deux, jusques a douze, par l'ordonnance du maislre, et (eurent serviz pour la haullesse du iour, ainsi qu'il leur apnartenoit. Grâces dictes a Dieu, a ceux douze devisa-t-ou de l'ordre de la Table dyhonneury et comme elle feut establie. Et puis, ung des chevaliers frères de la religion, a ung chacun bailla ung mot par escrit, en lettres d'or, sur leurs espaules : Honneur vainc tout. Et le lendemain, les chevaliers prindrent congé du hault maislre, et s'en retourna chacun en sa contrée. Sur le voiage des chevaliers françois, en faveur de ceste ordre de Prusse, du temps du roy Charles cinquiesme, et du bon duc de Bourbon, a esté dressé celuy du fabuleux romancier de Iehan-de-Saintré, remarquable en cela : qu'il désigne les noms des armes des maisons seignalees en vaillance et noblesse, du temps dudict roy, Charles cinquiesme qu'il faist donner audict Saintré la conduite de cinq cents lances , avecque les hommes de traits ; de sorte qu'il y avoit plus de six mille François a ceste croisade. ( Théâtre d'honneur et de chevalerie, liv. iv, p. J398 — 1400.)
179 L'uniforme des chevaliers éloit une casaque noire et un manteau blanc, étoile d'une croix noire. Ils portaient éeusson d'argent à la croix de sable , c'est-à-dire, croix noire sur fond blanc.
Nous avons dit quels ornements y ont été successivement ajoutés par Jean de Brienne, Frédéric II d'Allemagne et Lor.is IX de France.
180 Réjouissons-nous dans le Seigneur, Gaudeamus in Domino : telle était la formule par laquelle on donnait le sigual des banquets monastiques de ce temps. (+)
,8' Nous retrouvons encore ça et là dans le Konhad quelques formules en usage dans les banquets monastiques et dont nous avons gardé le souvenir, nous , qui avons eu le bonheur d'assisler à ces pieux repas. Une de celles qui accompagne le plus souvent le bruit des coupes d'argent et le glou-glou des amphores est celle-ci : vinum cor lœtificat.
Nous avons vu dans les notes de Grajina la déconfî-
ture du nommé Rixelus , vaydelote prussien , lors de l'élection du grand maître Winrick von Kniprode , auquel on offrit en guise de récompense une assiette de noix vides. Il serait curieux de rechercher dans l'antiquité la plus reculée l'origine de cet usage si commun sur nos théâtres, et qui fut, comme nous le voyons , admis dans tous les temps et chez tous les peuples de l'Europe.
m Le peuple de la Lithuanie se représente la peste sous les formes d'une vierge dont l'apparition doit précéder le fléau terrible. Voici le commencement d'une ballade chantée encore de nos jours en Lithuanie. « .... Dans un village ap- « parut autrefois la Vierge pestiféré, qui, suivant son habite tude , glissant son bras à travers la porte ou la fenêtre, « faisait flotter une écharpe rouge et semait la mort dans « toutes les demeures. Les habitants s'enfermaient soigoeu- « sèment ; mais la famine et d'autres besoins les forçaient « bientôt à négliger ces précautions , et tous attendaient la « mort. Un gentilhomme, bien qu'il fût abondamment p oui - « vu de provisions et capable de soutenir longtemps encore « le siège de la vierge malfaisante , résolut de se sacrifier « pour le salut de ses vassaux. Il prit son sabre portant pour « devise les noms de Jésus et de Marie, puis il ouvrit bra- « vement la croisée. Le gentilhomme coupa d'un seul coup « la main au fantôme et s'empara de l'écharpe rouge. Il est « évident qu'il mourut immédiatement après et que toute sa « famille aussi dut périr ; mais depuis , la peste ne se mani- « festa plus jamais dans le village. »
On dit que l'écharpe enlevée au spectre, par le gentilhomme, était conservée dans l'église d'une ville dont le nom nous échappe.
Dans l'Orient, on dit qu'avant que la peste éclate, il apparaît toujours un fantôme aux ailes de chauve-souris, qui désigne du doigt ceux qui doivent en mourir.
Dans des tableaux pareils l'imagination populaire a voulu peindre ce pressentiment secret et cette inquiétude vague et sans aucune cause apparente, qui s'empare d'une famille, et souvent d'une nation entière, à l'approche de quelque grande calamité. C'est ainsi que, dans la Grèce, on pressentait la longue durée et les désastres de la guerre ou Péloponèse ; à Rome, la chute de l'empire; en Amérique, l'arrivée des Espagnols, etc. (t)
4M L'Ordre des chevaliers porte-glaive, fondé en 1 20* par
Innocent III, fiait destiné à combattre les païens de la Livonie. Il avait pour armoiries deux glaives rouges en sautoir sur fond blanc. Le dernier grand maître, Gothard Kettler, reconnut en 1 561 la souveraineté des rois de Pologne, et la Livonie leur fut acquise à titre de fief héréditaire.
»• « Scilicet et tempus veniet , corn flnibus illta Agricola , incurvo terram moHlus aratro , Eiesa in veniet scabra rubigine pila :
Aut gravibus rastris galeas putsabit inanes Grandiaque effo98is mirabilur ossa sepulctiris.,.,. »
(Viro., tieorg., I, 493.)
Doetor Leander von Albanus n'était pas tout à fait aussi barbare que les orgueilleux Teulons se l'imaginaient
186 Le réveil!..,., ce fut la captivité dans les cachots de Vilna , et le bannissement , l'exil à perpétuité , l'exil en Russie : toute la troisième partie des Aïeux
*M Fils de Gédimin, père de Vilold et oncle de Jagellon. Ce fut , nous l'avons dit, le Bavard de la Lithuanie. Pour ses amours avec Biruta, voyez la nouvelle insérée dans la Pologne pittoresque (tome II, p. 194), d'après Y Annuaire polonais de Krzeczkowski, paru à Leipsik sous le nom de Znicz.
m Cette description s'accorde avec celle faite dans Grajina, p. 297. Novogrodek fut deux fois pris et brûlé par les eheva» valiers en 1314 et 1390.
,w Wallher von Stadion, chevalier Teutonique , fait prisonnier par les Lilhuanes, épousa la fille de Keystout et s'enfuit secrètement avec elle de la Lithuanie.
Il arrivait souvent que les Prusses et les Lithuanes enlevés dans leur enfance par les Teutons , de retour dans leur patrie , devenaient les plus implacables ennemis des ravisseurs. Le Prusse Hercus Monte, célèbre dans les annales de l'Ordre, nous en fournit un exemple. (f )
,M Kleypeda (Memmel); ville commerçante, avec une forteresse et un port, située à l'embouchure du Niémen, dans cette partie de la Lithuanie qui appartient aujourd'hui au roi de Prusse. Kleypeda fut bâtie en 1279, fortifiée en 1312. Les chevaliers Teutoniques s'en étaient emparés en 1328, et c'est à ce titre qu'elle fait aujourd'hui partie de la Prusse.
pi y0yez l'épigraphe : Bisogna essere volpe e leone. Le tzar Nicolas disait à un voyageur français en lui i n on-
trant ceux des enfants polonais qui ont survécu à leur enlèvement et qu'il fait élever dans les écoles régimentaires : « Vous voyez que je ne les mange pas ! »
199 En 1831, tout le corps d'armée lithuanien commandé par le général Rosen aurait passé sous les drapeaux polonais, sans les mortelles hésitations de la pentarchie aristocratique et du chef de l'armée.
103 Le temple é*Aleœota ou Milda , déesse de la beauté et de l'amour, KaunU , se trouvait dans les jardins même de Keyslout, à Kowno, aux lieux où s'élève aujourd'hui le faubourg d'Alexota.
194 Sur le chemin de Kowno à Polonga ; aujourd'hui colonie écossaise et domaine des princes Radzivill.
193 Le tableau de cette croisade] est en tout conforme à l'histoire. (t)
196 II semblerait que la conduite de Wallenrod a servi de modèle à celle du généralissime polonais en 1831, avant, pendant et après la bataille d'Ostrolenka. (Voy. Spazier, Soltyk, Mieroslawski, etc., etc.)
197 « Le généralissime , après avoir le premier abandonné le champ de bataille, porta lui-même au sein de l'assemblée nationale la nouvelle de sa défaite. Pour se justiûer, il calomnia l'armée. Un député osa présenter à l'assemblée un projet d'adresse, en s'appuyant sur l'exemple du sénat romain après la bataille de Cannes, dans laquelle on disait à Parus- Skrzyneçki, qu'il avait bien mérité de la patrie... » (Ibid.)
198 Dans le moyen âge , lorsque les ducs et les barons commettaient impunément toutes sortes de crimes, et que l'autorité des tribunaux ordinaires était insuffisante pour les réprimer, il s'était formé une association secrète dont les membres, inconnus les uns des autres, s'engageaient par serment à punir les criminels sans avoir égard aux liens du sang ni de l'amitié. Lorsque les juges avaient prononcé l'arrêt de mort, on l'annonçait au condamné en criant sous les fenêtres de sa demeure ou de tel autre lieu qu'il fréquentait : Wehl (Malheur !) Ce mot , par trois fois répété , était le signal de sa condamnation ; celui qui l'avait entendu se préparait à une mort inévitable, prochaine, et portée par un bras inconnu.
la tribunal sppipI n'annalaiL aiir&i U» tribunal M fikmiauA
lNOTES.
( Wehmgericht) , ou Westphalien. Il est difficile de préciser l'époque à laquelle il a été institué. Suivant quelques-uns, Charlemagne en serait le fondateur. Utile dans son origine , il dégénéra bientôt en abus, en sorte que les gouvernements, après des menaces réitérées , se virent forcés d'abolir sa juridiction. (f)
••• « Ex or i are aliquis nos tri g ex ossibus ultor. Qui face Dardanios ferroque sequare colonos ! Nunc, olim, quocunque dabunt se tempore vires, Lillora littoribus contraria , fluclibus undas Imprecor : arma armia pugnent , ipsique nepoies ! »
(iEn.,IV.,625.)
100 Nous avons qualifié notre poëme de Nouvelle historique, parce que les caractères des personnages que l'on y voit figurer, aussi bien que les faits les plus importants, sont tracés d'après l'histoire. Les chroniques du temps sont tellement obscures dans leurs récits, que pour se faire une idée générale des événements et en former un ensemble historique , il faut souvent y suppléer par des conjectures. Dans le poëme de Wallenrod nous croyons cependant avoir pris la vraisemblance pour point de départ.
Suivant les chroniqueurs , Konrad n'appartiendrait point à la famille des Wallenrod , célèbre en Allemagne , quoiqu'il en prétendit tirer son origine ; il semblerait plutôt un enfant naturel. La chronique de Kœnigsberg * dit qu'il était fils d'un prêtre **. On trouve différentes opinions contradictoires sur cet étrange individu. La plupart des chroniqueurs l'accusent d'orgueil , de cruauté, d'ivrognerie, de rigueurs excessives envers ses subordonnés, et même de haine contre le clergé. Voici ce que rapporte la chronique de Kœnigsberg :
« Véritable bourreau de l'humanité , Wallenrod
« n'était enclin qu'à la guerre et aux querelles , et , quoique « il ait dû se montrer dévot pour se conformer à la règle, il « fut pourtant en exécration à tous les gens de bien **\ »
Et Lucas David ajoute :
* De la bibliothèque de Wallenrod.
** Er war ein Plaffenkind.
Er war ein rechterLeuteschinder.fNach Krieg, ZankundHader hat « sein Herz im mer gestranden ; und ob er gleich ein Gott ergebener « Mensch von Wegen seines Ordens seyn sollte, doch i«l er allen from- « men geistlichen Mensç heu Grœuel gewesen. »
« Il ne gouverna pas longtemps, car il plut au Sei-
« gneur de le laisser périr par la fièvre de feu *. »
Ailleurs les écrivains contemporains lui accordent de la grandeur d'âme , du courage , de la générosité et quelque force de caractère ; car, en effet, comment aurait-il pu, sans des qualités supérieures, maintenir son autorité dans l'Ordre au milieu de la haine générale qu'il s'était attirée?
Rappelons-nous maintenant la conduite de Wallenrod.
Dèsqu'il fut investi du pouvoir suprême dans l'Ordre Teutonique, une occasion favorable lui fut offerte pour faire la guerre à la Lithuanie, car Vitold était venu lui proposer en personne de conduire les troupes de l'Ordre sur Vilna, avec la promesse de payer largement leur assistance. Cependant Wallenrod non-seulement différait à commencer les hostilités, mais après avoir rebuté Vitold par ses lenteurs, il commit l'imprudence de lui donner des lettres patentes ; en sorte que ce prince, s'étant réconcilié sous main avec Jagellon, son cousin et roi de Pologne , non content de s'enfuir de la Prusse, s'introduisit en ami dans les châteaux de l'Ordre, les désarma, les pilla et passa les garnisons au fil de l'épée. Au milieu de ces circonstances si fâcheuses, il fallait ou renoncer complètement à la guerre ou ne l'entreprendre qu'avec beaucoup de précaution. Cependant le grand maître proclame à l'improviste une croisade, épuise le trésor**, et marche contre la Lithuanie. Au lieu de s'emparer de Vilna, il perd le temps favorable en festins, et toujours il attend des renforts qui ne viennent pas. Cependant l'automne arrive , Wallenrod , laissant le camp dépourvu de provisions , se retire en Prusse , et le premier donne l'exemple de la fuite.
Les chroniqueurs du temps et les historiens qui les ont suivis ne s'expliquent point sur la cause de cette conduite , et ne trouvent dans les circonstances de l'époque aucun prétexte pour la justifier. Quelques-uns l'attribuent à une aliénation mentale. Mais ces différentes données sur le caractère et l'action de notre héros, s'expliqueront facilement si nous supposons qu'il était d'origine lithuanienne , et qu'il n'entra dans l'Ordre Teutonique que pour tirer vengeance des chevaliers. En effet, ce fut son administration qui donna le coup de grâce à l'Ordre précité.
• « Kr regierte nicht lang, dcnn Cou plagtc ihn inwendig mit dem lau- « fenden Feuer. »
** Il dépensa cinq millions de marcs d'argent]: à peu'près deux millions dp francs, somme énorme pour ce temps-là.
Ainsi, nous avons pu supposer que Wallenrod ne fut autre que ce Walther von Sladion , en réduisant à dix années environ le temps qui s'écoula entre le départ de Walther de la Lithuanie et l'apparition de Konrad à Marienbourg.
Wallenrod mourut subitement vers 1394. Sa mort fut accompagnée de circonstances singulières. « Il trépassa, dit la « chronique , dans un accès de frénésie, sans même recevoir « l'extrème-onction ni la bénédiction du prêtre. Peu avant « son trépas, la Vistule et le Nogat rompirent leurs digiies, « et leurs eaux confondues se creusèrent un lit nouveau à « l'endroit même où se trouve maintenant la ville de Pil- « lau*. »
Le moine Halban, suivant les chroniqueurs Doctor Leander von I/O a nus , le seul et l'inséparable compagnon de Wallenrod, bien qu'il feignît la dévotion, était, selon les chro*niqueurs, païen, et peut-être même sorcier. On ne sait rien de positif sur sa mort. Quelques-uns racontent qu'il se noya , d'autres qu'il s'enfuit secrètement ou qu'il lut emporté par le diable !
La plupart des chroniques dont nous arons fait usage sont reproduites dans le recueil de Kolzebue (Preussens Geschichte, Belege und Erleuterungen.) Harlknoch, qui traite Wallenrod d'insensé (unsinnig), ne donne sur lui que fort peu de détails.
801 II m'est arrivé dans ce passage du Livre des Pèlerins et dans beaucoup d'autres, ce qui doit forcément arriver à un traducteur qui se trouve déjà prévenu dans quelques parties de son travail : de se rencontrer dans les mêmes expressions et les mêmes tours de phrases avec ses devanciers. Mais s'il se trouve que le texte des fragments traduits par eux ne laisse rien à désirer, ce n'est pas une raison pour gâter l'auteur en voulant s'écarter de ses interprèles. Les seuls traducteurs français dont M. Miçkiewicz ait eu jusqu'à présent à se louer sont, pour le Livre des Pèlerins, m. de Montalembert, qui le premier a révélé à la France , c'est-à-dire à l'Europe, notre bien-aimé poëte, et Georges Sand pour un fragment des Aïeux inséré dans la Revue des Deux-Mondes. Ne pouvant faire mieux, je n'ai pas voulu faire différemment.
• « Er starb in Raserey ohne letzte Oehlung, ohne Priestersegcn. Kurz « vor seinem Tode wulheten Slùrme, Hegengusse, Wasserflulhen;
« die Weichsel und die Nogat durchbrachen ibre Dsmme hingegeo
« wuhlten die Gewœsser sich eioe neue Tiefe da, wo jetxt PUiau steht« *
Ce verset, non plus que celui concernant la noblesse , ne peut se passer de commentaire pour les lecteurs français. Le nom de Kasimir est composé des deux racines kazi, signifiant corrompre ou détruire, et mtr, synonyme de pokôyy où là paix. Ce verset se trouve omis dans la traduction de M. de Monta lembert, et nous aurions imité sa réserve, si l'obligation contractée envers nos lecteurs de leur donner Uné traduction complète de Mickiewic* ne nous imposait la loi de rétablir tous les passages supprimés.
205 Cette comparaison du martyre de la Pologne avec la Passion de Noire-Seigneur est la pensée favorite dé Miçkiewicz ; elle domine tous ses derniers écrits. Les quelques années qui se sont écoulées depuis l'apparition du Livré des Pèlerins ont ajouté à ce parallèle un terrible et derniet trait de ressemblance: la persécution religieuse. Le Domilien du Nord semble avoir pris à cœur d'accomplir toutes les prophéties du livre inspiré, et chacun de ses actes répond à chaque parole du poëte. Les temps de persécution recommencent, et le ciel va se repeupler de martyrs et de confesseurs. La Russie , c'est l'empire romain à rebours, en commençant par les temps de son délire et de sa décadence. Nous voyons le parti sublime que Miçkiewicz a su tirer de cette frappante analogie : comme il assiste la Pologne dans toutes les phases de son dernier supplice , de même que Simon le cyrénéen aidait le Christ sur la voie douloureuse à supporter le fardeau de la croix.
Mais une capitale et profonde différence s'établit entré les deux plus grands événements qui se soient passés sur la terre, savoir la venue du Messie et la chute de la Pologne. Rome, la persécutrice de la foi, Rome la maîtresse du monde, Rome athée, devint la première prosélyte du Christ et plus tard ouvrit son Panthéon à la foi des apôtres, tandis que ni Moscou ni Saint-Pétersbourg, coupables du meurtre de la Pologne, ne deviendront jamais les métropoles de la liberté.
*°f Depuis qu'un roi de France, en prenant honteusement la fuite, a laissé la Pologne livrée à tous les désordres de l'éligibilité, chaque noble polonais, se disant issu de Piasl, prétendait être candidat naturel à la couronne de Pologne. Cette vicieuse organisation, dont Zamoyski , d'ailleurs grand citoyen, a laissé le germe funeste dans nos lois, ne tarda pas à porter ses fruits : les mésintelligences et les velléités monarchiques des nombreux prétendants à la couronne ont perdu
ce pays malgré les héroïques sacrifices et le débordement de splendeur qu'il prodigua durant la dernière période de son histoire. — Aujourd'hui même, lorsque cette splendeur, en s'éteignant, n'a laissé qu'une auréole de martyre sur un tombeau, les tiraillements éloignés de son organisation vicieuse se font encore sentir dans ce qui reste de la Pologne , au milieu même de l'exil : comme après l'amputation d'un membre malade, on croit encore éprouver dans ses articulations retranchées les anciennes douleurs et les anciens tressaillements.
*0!i Une variété de la basiléomanie ou la manie d'être roi, si commune de nos jours , est aussi la démiomanie ou la manie d'être bourreau, qui fort heureusement ne s'est pas encore manifestée en Pologne. Le fait cité par Miçkiewicz est arrivé à Bourges, et parmi les 366 candidats à la succession du bourreau décédé, les bouchers étaient en majorité.
20G Voilà un petit [discours tout à fait en règle et pouvant se comparer, à cause du parfum classique qu'il exhale, à celui de Ouï us Dentatus refusant l'or des Samnites. Vient ensuite le dernier paragraphe , qui , de même que le chœur ancien , tire la conclusion et l'enseignement final de ce qui précède. La forme du drame homérique se fait jour dans cette composition à travers le langage de Moïse et des prophètes , et selon moi , la perfection de l'art serait de pouvoir fondre dans un seul ouvrage ces deux grands fleuves de poésie, l'antiquité grecque et l'antiquité chrétienne.
207 Qu'il nous soit permis de différer en cela d'opinion avec l'auteur, et une seule fois durant tout le cours de cet ouvrage. Les talents que Dieu a mis en nous sont destinés à être exercés en ce monde pour le bien de nos semblables et non pas à fructifier pour la vie future; car Dieu , la suprême intelligence et le suprême amour, n'a rien fait d'inutile.
208 L'histoire de la Russie est l'histoire des massacres. « C'était dimanche, le 17 avril 1831. Dans cette saison
les matinées sont froides encore , mais déjà la verdure reparaît, et la terre commence à se rajeunir par la douce chaleur du soleil printanier. Son lever pur et sans nuages semblait annoncer une belle journée. La population des environs d'Oszmiana se rendit à la ville, les uns pour vendre leurs
gains et vaquer aux affaires , les autres pour rendre grâce à ieu de ses bienfaits.
KOTES.
« Vers les onze heures du matin, quelques coups de fusils se firent entendre. Le commandant de francs-tireurs osa , avec son peloton, disputer le passage de la rivière à l'ennemi vingt fois plus fort que lui. La fusillade dura une heure entière.
« — Les Russes! s'écria un insurgé accourant dans la ville tout couvert de sang; les Russes! répétèrent avec effroi les habitants fuyant de tous côtés.
« — Rabiaiai (enfants) la ville est à vous, s'écria en entrant le colonel Wierzulin , commandant des Moscovites.
« Et, comme des chiens lâchés par le chasseur , la soldatesque, avide de butin , se dispersa dans les rues et se mit à piller les maisons que les habitants avaient désertées.
« Le plus grand nombre se réfugia dans le temple, espérant trouver son salut dans la sainteté du lieu. C'étaient des enfants, des femmes et des vieillards. Quelques jours auparavant, les jeunes gens étaient partis en expédition avec le colonel Przezdzieçki. La foule, prosternée devant l'image du Seigneur, attendait sa dernière heure avec recueillement et résignation. Un silence solennel , interrompu de temps en temps par la voix auguste du prêtre qui officiait, régnait dans l'enceinte sacrée.
« — Une pinte d'eau-de-vie, Ivan, que j'abats ce corbeau, dit l'un des Circassiens qui parurent à l'entrée.
« — Va , reprit l'autre.
« La balle siffla , et le prêtre tomba aux pieds de l'autel.
« C'était le signal du carnage. Le sabre à la main, le poignard entre les dents, les Circassiens se ruèrent dans le temple. Non, je ne pourrai jamais peindre cette scène horrible, où le sacrilège, le viol et le meurtre profanèrent la maison de Dieu ; où le rire féroce des assassins se mariait au râle des victimes.
« Un enfant de cinq ans , entourant de ses petites mains lo corps inanimé de sa mère, gênait le Circassien occupé à dépouiller le cadavre. Déjà le farouche soldat levait le bras pour le frapper....
« — Camarade, dit l'autre en l'arrêtant, que vas-tu faire? ce marmot-là ne vaut pas un coup de poignard.
« Et il saisit le garçon par la jambe , fit un moulinet avec son corps , et la tète de l'enfant alla se briser contre le mur voisin.
« Blottie derrière un confessional et entièrement cachée par un grand tableau de la Sainte-Vierge, la jeune Adèle M...
croyait échapper aux regards avides des meurtriers. Vain espoir; un soldat ivre de sang et d'eau-de-vie la trouva : — Viens, Laschka (Polonaise), viens partager ma couche, dit-il. Et la saisissant par sa longue chevelure, ce barbare l'entraînait hors de l'église, lorsqu'un vieillard à cheveux blancs, s'eflbrçant en vain de le repousser d'une main affaiblie , s'écria : — Inhumain ! prends mon or, ma vie , mais laisse-moi ma fille.
« — Toi , ton or et ta fille, tout m'appartient , dit le Russe le renversant par terre d'un coup de pied.
« Le vieillard tomba sans connaissance ; le Russe entraîna sa victime à demi-morte.
« — Cela va bien , Nikita, n'est-ce pas que cela va bien? prononça une voix rauque. Le soldat s'arrêta.
« — Pas mal, mon commandant.
« — La petite est assez gentille; c'est un morceau d'officier, et tu me la céderas.
« — Excusez, uradnik (lieutenant), la fille est à moi et je la garde.
« — Malheureux! je te l'ordonne.
« — Eh bien ! prends-la , répondit le soldat laissant échapper un rire infernal, et il enfonça un poignard dans la poitrine découverte de la jeune fille.
« Vuradnik contempla d'un air farouche les restes inanimés de la jeune fille, et lui enlevant sa pelisse : — Elle est encore assez bonne, dit-il, et quoique tachée de sang, un juif pourra toujours l'acheter. Prenons ce qui est à nous.
« Un quart d'heure après tout était tranquille ; l'ordre régnait à Oszmiana : seulement un tas de cadavres encombrait l'entrée de l'église , et un torrent de sang inondait la terre.
« Le lendemain un Te Deum fut chanté par ordre du commandant russe, en action de grâce.
« — Une krasninka (10 fr.), monsieur, et je vous vends cela, dit au malheureux père un Russe à demi-ivre, montrant un objet ensanglanté. C'était les boucles d'oreilles avec les oreilles mêmes de sa fille que le Moscovite voulait vendre.
« Le père n'eut plus la force de résister et mourut quelques jours après. Les boucles d'oreilles de sa fille se trouvent aujourd'hui entre les mains d'un général russe
« Un habitant d' Oszmiana. »
800 Les Prussiens furent de tous temps les chakals des
Moscovites. Le massacre de Ficbau a été accompli, en 1832 , par les Prussiens, sur les soldats Polonais, désarmés, qui étaient entrés en Prusse sur la foi des traités. « Il y a quelque chose de plus méprisable que le bourreau , dit Schiller dans Don Karlos , c'est son valet. »
210 Au retour du tzar Nicolas de Moscou, ces soldats prisonniers furent condamnés à recevoir, à quatre reprises, 8,000 coups de verges , et cela en face d'une église et au milieu d'un port fréquenté par des navires de toutes les nations, comme pour braver à la fois Dieu et le genre humain. Le récit du premier quart de leur supplice a été donné par les journaux anglais. On guérit maintenant ceux qui ont survécu pour leur faire subir les trois autres.
(Note de M. de Alonlalembert.)
FIN DES NOTES DU NIEMIER VOLl'MK.
COSJCSOAlr