‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 24 sur 105 · CHAQUE PRISONNIER · texte numérisé non relu

CHAQUE PRISONNIER

Et pour toi !

JEAN SOBOLEWSKl.

Cependant les voitures avançaient h la file : on y jetait les prisonniers un à un. Je parcourus du regard la foule serrée du peuple et des soldats : tous les visages étaient pâles comme la mort ; et dans cette foule il régnait un silence tel que j'entendais chaque pas et chaque froissement des chaînes. Le peuple, l'armée, tous étaient émus-, mais tous se taisaient, tant ils avaient peur du tzar... Enfin le dernier prisonnier fut amené : il semblait résister; mais il se traînait à peine, le pauvre enfant, et chancelait à chaque pas. On lui » faisait lentement descendre les degrés ; mais à peine avait-il posé le pied sur le second qu'il roule et tombe. C'était Wasilewski , notre voisin de captivité. Il avait reçu tant de coups à l'interrogatoire d'avant-hier qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang au visage.

Un soldat Tint et releva le corps étendu : d'une main il le portait jusqu'à la voiture, de l'autre il essuyait des larmes furtives. Le trajet fut long, solennel. Wasilewski n'était pas évanoui , affaissé , appesanti ; mais il s'était roidi après sa chute, et, droit comme une colonne, il étendait les deux bras au-dessus des épaules du soldat , comme s'il était mort sur la croix.

Il avait les yeux hâves, éteints, largement ouverts

— Elle peuple aussi ouvrit les yeux et les lèvres : et de ces mille poitrines un soupir immense retentit autour de nous, creux et profond, comme si toutes les tombes enfouies sous l église avaient gémi... Le commandant TétoulTa par un roulement, et Tordre : « Aux armes ! en avant , marche ! » ébranla la colonne. Le kibitka partit comme un éclair et traversa les rues. — Un seul paraissait vide : il contenait un prisonnier, mais invisible-, et sa main étendue vers le peuple , engourdie , morte , tremblottait à travers la paille comme en signe d'adieu. Le kibitka disparut dans la mêlée. — Avant que le fouet eût frayé un passage, on s'arrêta devant l'église 5 et , au moment môme où le cadavre passait , j'entendis la sonnette du sacristain. La nef était déserte : j'ai vu la main du prêtre élever vers le ciel la chair et le sang du Seigneur, et je dis : a Seigneur, toi qui répandis un sang innocent pour le salut du monde ; toi que Pilate a condamné, accueille cette jeune victime condamnée aussi par le tzar : elle n'est ni aussi sainte ni aussi grande, mais elle esf aussi innocente ! » (Long silence.)

Page 1