QUELQUES DÉTENUS
Allons, Jean, des nouvelles !
JEAN SOBOLEWSKI , tristement.
Elles sont bien mauvaises. Vingt kibilka expédiés aujourd'hui même en Sibérie.
JEGOTA
Encore des nôtres?
JEAN
Des étudiants de la Samogitie ao.
TOUS
En Sibérie?
JEAN
Et en grande pompe ! Il y avait affluence de spectateurs.
TOUS
Quoi ! déportés ?
JEAN
Oui t moi-même je l'ai vu.
JACQUES
Tu l'as vu I et mon frère aussi : tous déportés r
JEAN
Tous , jusqu'au dernier. Je Tai vu , te dis-je. Je demandai au caporal de pouvoir m'arrêter un instant; il y consentit. Je me tins au loin, caché entre les colonnes de l'église. On disait la messe : le peuple affluait de toutes parts; soudain il s'élance en tumulte vers la porte, et puis vers la prison. Seul je restai sous le portique de l'église, devenue si déserte que je voyais tout au fond le prêtre officiant, le calice à la main, et l'enfant de chœur et sa sonnette. Le peuple entoura la prison d'un rempart immobile. Des portes du cachot jusque vers le milieu de la place se tenaient deux rangs de soldats, tambours en tête, comme pour une grande solennité : au centre les kibilka. Tandis que je les considérais , un agent de police à cheval accourut vers la prison : sa figure était celle d'un grand homme s'apprêtant à conduire un grand triomphe : oui, le triomphe du tzar, du grand vainqueur d'enfants ! Au roulement du tambour les portes s'ouvrirent. Je les ai vus ! chaque prisonnier était suivi de gardes, la baïonnette au fusil ! C'étaient de pauvres enfants souffreteux ; ils avaient tous, comme des recrues, la tête rasée, les fers aux pieds47. Pauvres enfants I... Le plus jeune se plaignait (il avait dix ans , le maiheureux !) de ne pouvoir soulever ses chaînes , et montrait ses pieds nus et ensanglantés. L'agent de police en passant demanda le motif de ces plaintes.
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C'était un homme rempli d'humanité, l'agent de police; lui-môme il examina les chaînes: « Dix livres, dil-il , c'est conforme au règlement. » On entraîna Janczewski , car c'était lui!... Les tortures l'avaient rendu laid, maigre et noir; mais quelle noblesse dans ses traits ! Ce jeune garçon si étourdi , si gentil il y a un an, regardait aujourd'hui du haut de son kibilka, comme cet autre empereur du haut de son rocher !... Tantôt d'un œil fier, sec et serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité; tantôt il saluait le peuple avec un sourire amer mais calme ; il semblait vouloir lui dire : «Voyez si la douleur m'abat! » Soudain il me parut que ses yeux avaient rencontré les miens. Comme il ne voyait pas le caporal qui me tenait par mon habit , il me supposa libre et m'envoya de la main un baiser en signe d'adieu et de félicitalion. Tous les yeux, soudain, se dirigèrent vers moi : le caporal me tirait violemment , afin de me cacher ; jerésistai, mais je me serrai contre la colonne et j'observai à mon aise la figure et les gestes du prisonnier. Il s'aperçut que le peuple pleurait en regardant ses fers -, il en secoua la chaîne comme pour montrer qu'elle pétait point trop lourde pour lui. Aussitôt le cheval prit le galop -, le kibitka s'élança comme un trait, et le condamné, ôlant son chapeau et se dressant de toute sa hauteur, cria d'une voix retentissante : « Non, la Pologne n'est point morte * !» La foule le déroba à mes yeux. — Mais longtemps encore je vis cette main
* Premières paroles de la marche de Dombrowski , devenues sacramentelles pour les patriotes de tout âge et de toute condition. . -
levée vers le ciel, ce feutre noir et déchiré comme un étendard funèbre, cette tête violemment dépouillée de sa chevelure, cette tête immaculée, fière, brillant au loin, qui proclamait devant tous son innocence et sa honte. Elle surgissait du milieu des têtes noires agitées comme des vagues, ainsi que celle du dauphin prophète de l'orage. Cette main et cette tête sont encore devant mes yeux et resteront gravées dans mon
souvenir Comme une boussole, elles me guideront
sur le chemin de la vie et m'indiqueront la vertu
Si je les oublie, ô mon Dieu, oublie-moi dans le ciel!
L'ABBÉ LWOWICZ
Amen , pour vous !